Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 7 sur 18

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Gustalin

Chapitre VII

 

Comme tous les dimanches avant l’heure de la messe, Museau était attaché à sa niche. Le jour du Seigneur, outre le déplaisir d’être ainsi enchaîné, il avait des angoisses, des pressentiments, rêvait à des abîmes mortuaires, à des portes sans prétextes. En semaine, il disposait à son gré des choses et des événements. C’était lui qui mettait la maison en branle, qui préparait ensuite le café, envoyait les enfants à l’école, attelait le cheval, sciait le bois, coulait la lessive, étendait le linge, allait en commission, lui enfin qui lisait le journal. Rien ne se faisait sans lui et sa présence suffisait à tout. Le dimanche, au contraire, la maison s’animait sur un rythme perfide, insaisissable. Il avait beau tourner dans la cour, s’asseoir, bâiller, aller, venir, rien n’arrivait, rien ne se produisait. La maison s’éveillait tard et les gens sortaient, rentraient, sans raison utile. Par exemple, on suivait Hyacinthe, il traversait la

 

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cour, s’arrêtait au coin du jardin, regardait un moment du côté des bois, et revenait sur ses pas. Pendant une partie de la matinée, l’accès de la cuisine était interdit. Il en venait un bruit de casseroles, d’eau chaude, et des plaintes d’enfants, dominées par la voix coléreuse de Marthe. Les gens sortaient un à un dans des vêtements qui les rendaient lents, maladroits, maussades, et leurs pieds avaient une curieuse odeur de cochon ébouillanté.

Couché devant sa niche, Museau considérait d’un morne regard les rigoles d’eau savonneuse qui coulaient dans la cour, sources dominicales jaillies par la fenêtre de la cuisine. Les enfants, déjà habillés, se tenaient immobiles et muets à côté du puits. Marie-Louise avait une jupe trop courte à son gré et une veste façon boléro. Paraît qu’à Dôle c’était le grand genre, que chez Dreyfus on ne faisait pas mieux. N’empêche que l’autre dimanche, les filles à Chantremain lui avaient demandé si elle avait pleuré pour avoir sa jupe et si son frère lui avait prêté un paletot de quand il était petit. Lucien, lui, était plutôt content de son complet. Ce qui le rendait enragé,

 

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c’était son béret de marin, portant « Jeanne d’Arc » en lettres d’or. Plusieurs fois déjà, les copains l’avaient appelé Jeanne d’Arc et ce n’est vraiment guère agréable. Tous les dimanches, il rêvait à des canotiers, à des feutres mous, à des casquettes, en particulier à celle de Tintin Courtet, un très beau plateau, couleur de rouille, un peu poilu, et recouvrant toute la visière. Voyant Marie-Louise toucher la manivelle du puits, il posa le béret sur la margelle dans l’espoir qu’un faux mouvement de sa sœur l’enverrait par le fond. La manivelle couina et, depuis la cuisine, Marthe cria : « Déchire tes affaires, tiens, pour voir. » Marie-Louise s’écarta du puits en tirant sur sa jupe. Lucien remit son béret, les lettres dans le dos, puis se mit à jeter des cailloux sur la route. Sa mère lui demanda s’il avait tellement envie d’une paire de claques qu’il prît à cœur de se salir les mains pour après maculer ses effets. Ils n’avaient donc que du vice, tous les deux. Elle avait pourtant assez d’affaire avec leur père qu’il fallait habiller des pieds à la tête, sans avoir encore le souci de les surveiller. Hyacinthe n’allait pas à la messe, mais, comme tout le

 

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monde devait à midi déjeuner chez l’oncle Victor, Marthe voulait qu’il fût prêt avant son départ, sans quoi, livré à lui-même, il eût travaillé jusqu’à se faire attendre. Même elle avait insisté afin qu’il accompagnât toute la famille à l’église. Pour une fois, il n’en serait pas mort. Mais Hyacinthe avait refusé fermement. Il trouvait peu viril d’aller à la messe en dehors des grandes occasions, sans compter qu’on a vite fait de prendre des habitudes. Présentement, Marthe travaillait à lui ajuster son faux-col. Elle disait que depuis dix-sept ans qu’ils étaient mariés, c’était la même chose : il faisait toujours exprès de gonfler le cou pour ne pas laisser à ses doigts un espace utile et compliquer ainsi sa tâche. Hyacinthe disait mais non, à quoi lui eût servi ? Elle lui pinçait déjà bien assez la peau du cou entre le bouton et l’apprêt de la chemise. Enfin, le bouton passa les quatre épaisseurs glacées, gaufrées, amidonnées, et on vint à la cravate. Marthe y pensait depuis l’aube. En place de sa petite cravate noire d’ancêtre, elle lui avait acheté sans rien dire une régate à rayures rouges et jaunes, et pas question de monture, non, un nœud

 

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à la main. En la voyant, Hyacinthe chercha une issue, mais Marthe la lui avait déjà passée autour du cou. Alors, seulement, elle s’aperçut qu’avant d’ajuster le faux-col, il aurait fallu glisser la cravate entre les deux épaisseurs. Elle le défit aussitôt pour, ensuite, le remettre. Le col, farci d’étoffe, se gondolait, sautait entre les doigts comme un ressort. Hyacinthe geignait, Marthe ahanait. Mais le plus dur était de faire le nœud. La cravate ne coulissait pas, restait coincée. Il fallut à Marthe mettre son genou au ventre du patient tandis qu’elle tirait à force sur l’un des pans de la régate. Hyacinthe fut assez déprimé par toutes ces violences. Il y perdit de son aplomb et, pendant près d’une heure, se trouva dans l’état d’inquiétude où était Museau, à pressentir et entrevoir des abîmes métaphysiques, y tombant parfois et s’accrochant à des chairs de femme qu’une parole de l’oncle Victor rendait pareilles à ces mains sèches de l’Écriture, si bien que de sécher, elles s’effritaient, il retombait, tant mieux si c’était par terre, autrement de quoi il coulait encore une fois dans le pressenti jusqu’à rencontrer une nouvelle chair et recommencer.

 

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Cependant, tante Sarah arrivait dans la cour et Marthe finissait de s’habiller dans la chambre à coucher, s’habillait d’un tailleur gris clair, tailleur léger, tailleur d’été, un pied de poule blanc, un pied de poule rose, l’un après l’autre en diagonales tendres et les seins comme des pivoines, aussi lourds, mais bien plus gros. Un grand chapeau de paille clair, elle le mettait en arrière comme une rondelle de madone. Tout était neuf, grand neuf, à l’étrenne. Marthe décrocha la glace dorée pendue au-dessus du pot à eau, la posa par terre pour se regarder les pieds, leva sa jupe à mi-mollet, au mollet, au genou, au tiers la cuisse, à moitié, et, tellement ses jambes faisaient bien dans les bas de soie, elle eut regret de n’avoir là personne à qui les montrer. Enfin, elle sortit.

« Oh ! mon enfant, comme vous êtes jolie ! cria tante Sarah dans la cour. D’un chic !

– Moi ? mais non, pensez-vous... mais non... un tailleur, je l’ai acheté comme ça... mais non, pensez-vous...

– Ravissante, vous êtes, ma chérie. Dites,

 

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Hyacinthe, n’est-ce pas qu’elle est ravissante ?

– Oui, tu sais, fit Hyacinthe, tu es bien. Je n’aurais quand même jamais cru. »

Il la regardait avec admiration. Forte, mais grande et les rondeurs solidement maintenues, sa silhouette montée sur talons hauts avait encore l’élan des jeunes années. Marthe n’avait pas de maquillage, sauf un trait de rouge à lèvres, qui allait jusqu’aux commissures et lui faisait une grande bouche saignante. D’ailleurs, vue sous certaines incidences, elle faisait penser à du bœuf. En plus, des airs de cavale en pleine course : les hommes, qui avaient tous plus ou moins l’habitude des chevaux, ne pouvaient pas s’empêcher de lui regarder la croupe pour voir si elle fumait. Mais toute cette puissance était tempérée par une certaine gaucherie campagnarde et par le fin visage mat. Hyacinthe n’en finissait pas d’examiner sa femme, cherchant sous la robe, cherchant dans les yeux, attendri et émerveillé à la pensée qu’une compagne aussi familière pût encore lui réserver telle surprise.

 

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Par contre, Lucien et Marie-Louise n’étaient pas fiers de la toilette de leur mère. Ils pensaient n’avoir pas besoin, pour se faire remarquer, de cette recherche d’élégance. Le béret Jeanne d’Arc et l’ensemble boléro suffisaient déjà. De plus, un besoin de communion faisait désirer d’avoir comme les autres, comme les Percebois, les Granvalet ou les Dreuvin, une mère taillée à coups de serpe, fanée, brûlée, vêtue d’une ample robe noire, trois doigts de gros grain à la ceinture, et coiffée d’une capote à fleurs de perles. On était loin de compte. Du reste, la toilette de tante Sarah, qui visait à l’extrême simplicité, ne leur donnait pas plus de satisfaction. Sa robe de quatre sous et son chapeau de jonc faisaient peut-être rustique, mais dans la note grandes vacances.

Heureusement, Talentine venait racheter, par sa mise classique, toutes ces extravagances de la tribu. En arrivant dans la cour, elle conta comment Urbain Réveillat, la voyant passer devant chez lui, l’avait interpellée pour savoir où elle allait, le pas si franc et la taille si droite, et sur sa réponse à la messe, il lui avait fait part de son désir de l’accompagner pourvu qu’elle voulût

 

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bien l’attendre le temps de passer les vêtements convenables. Or, ce Réveillat n’était pas grand-chose, ivrogne et socialiste, si pas pire.

« Je lui ai dit que je l’attendrais chez Hyacinthe. Il fallait bien que je vienne vous prévenir. Partez devant, moi je resterai...

– Plus souvent, fit Marthe qui avait écouté avec impatience. Allons, en route, il est temps d’aller. Le premier coup de la messe a déjà sonné.

– Puisqu’il m’a dit de l’attendre, je l’attends.

– Vous savez, Marthe, nous ne sommes pas en retard, plaida tante Sarah, nous pouvons très bien attendre quelques minutes.

– Mais vous ne comprenez donc pas qu’Urbain s’est moqué d’elle ? s’écria Marthe. Il lui a déjà fait le coup il y a deux ans pour la messe de Pâques, qu’elle a posé devant chez lui une demi-heure d’horloge, pendant qu’il la regardait derrière ses carreaux...

– C’est la vérité, affirma Hyacinthe. Quand Urbain parle d’aller à la messe, il n’y a guère à le

 

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prendre au sérieux. »

Tante Sarah eut l’air de douter. Pourquoi cet Urbain Réveillat ne connaîtrait-il pas ce matin son chemin de Damas ? Marthe et Hyacinthe, de prendre les choses aussi légèrement, lui semblaient manquer d’amour, tandis qu’elle voyait au contraire une très belle flamme mystique jaillir d’entre les fleurs mauves qui ornaient la capote à brides de Talentine. Celle-ci, à vrai dire, ne s’en doutait pas du tout. Calée sur son riflard à bec de corne, elle secouait la tête à petits coups en fixant sur sa nièce un regard méfiant. Marthe jugea qu’il était vain de vouloir lui faire entendre raison et décida de l’appréhender purement et simplement pour l’entraîner de force sur le chemin de l’église. Elle fit un pas et étendit le bras, mais Talentine se mit à sauter comme une puce au travers de la cour. Il y avait dans sa robe noire des baleines secrètes et telle était l’agilité de ses soixante et onze ans que Museau en fut égayé et les enfants aussi. Marthe, retenue par le sentiment de ce qu’elle devait à son tailleur neuf, la poursuivait sans beaucoup de vigueur et se dépensait surtout à crier :

 

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« Vous n’aurez donc jamais fini de nous faire honte devant tout le pays ? Les gens vont passer sur la route... Hyacinthe, arrête-la donc... »

Mais Hyacinthe n’avait guère d’entrain à la poursuite et se contentait de barrer les issues en étendant les bras en croix comme on fait pour intimider les chevaux échappés. Cependant, le chien tirait sur sa chaîne, les enfants manœuvraient sournoisement pour favoriser la fuite de Talentine et tout ce mouvement faisait penser à la fois à une partie de quatre coins et à un commencement d’émeute. Tante Sarah voulut encore s’entremettre.

« Voyons, dit-elle, essayez plutôt de vous entendre. Après tout, il est fort possible que ce M. Urbain Réveillat ait eu le désir d’accompagner Talentine à la messe. Le cas est plus grave que vous ne semblez croire, votre responsabilité est engagée...

– On voit bien que vous ne le connaissez pas, répondit Marthe. Urbain, c’est le renie-Dieu, le vrai païen, et vous ne trouverez non plus personne dans toute la commune qui soit aussi

 

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avancé. Il ne dessoûle pour ainsi dire pas. »

Tante Sarah se demanda s’il fallait entendre que les opinions avancées sont un vin fort et généreux ou bien, en prenant les choses au pied de la lettre, que l’abus des boissons alcoolisées incline l’esprit à des vues révolutionnaires.

À la vérité, pour Marthe, comme pour tant de villageois, l’intempérance était un vice d’extrême gauche. Il y avait là un fait d’expérience. Quand, après avoir dissipé son bien au café et au bordel, un propriétaire campagnard se trouvait réduit à vivre chichement, il devenait d’un républicanisme provocant et fournissait ainsi des armes à la réaction, car les pauvres sont toujours compromettants. C’était à peu près l’histoire d’Urbain Réveillat. Hyacinthe, qui savait tout cela, fut d’autant plus froissé de l’expression que Marthe venait de donner à sa pensée et il crut devoir se défendre :

« À t’entendre, on croirait qu’il suffit d’avoir des idées avancées pour être un soûlot... Il ne faut tout de même pas oublier que je suis de gauche... »

 

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À ces derniers mots, tante Sarah eut un air d’ironie qui ne lui plut pas bien. Plusieurs fois déjà, en d’autres occasions, il l’avait surprise à sourire de ce même air alors qu’il faisait état de ses opinions radicales.

« Au fait, demanda-t-elle, quelle est la position politique de cet Urbain ?

– Réveillat est socialiste. C’est ce que Marthe a voulu dire.

– En l’accusant d’ivrognerie ? curieuse association... »

Tante Sarah était visiblement choquée et Hyacinthe en fut bien aise.

Talentine s’était retranchée derrière l’auge de pierre accotée contre le puits, et relevait sa jupe pour atteindre son mouchoir dans la poche d’un jupon violet garni d’un volant froncé. Marthe lui faisait observer que le temps passait, sans qu’on vît venir Urbain Réveillat. Tout en disant, elle avançait sournoisement. Talentine avait maintenant son mouchoir à la main et, tout en surveillant les mouvements de sa nièce, essuyait

 

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les yeux du canard figuré par la poignée de son parapluie. À trois pas de l’auge, Marthe s’arrêta et interrogea d’une voix menaçante :

« Et qu’est-ce que c’est encore que cette affaire de casseroles que la Germaine Taille m’a causé hier ? Je n’y pensais plus, moi, à ces casseroles... »

À ce coup-là, Talentine fut démontée et laissa tomber son mouchoir. Tandis qu’elle le ramassait, Marthe fit un grand pas et, par-dessus l’auge, la saisit par le bras.

« Je vous tiens quand même... allons, venez-vous-en. Il faudra tirer tout ça au grand clair. Des casseroles... Voilà que maintenant vous achetez des casseroles ! Mais vous êtes donc infernale, Talentine ? »

La vieille ne résistait plus et trottinait dans une grande anxiété. Lucien et Marie-Louise, qui avaient jeté un cri d’alarme et de douleur au moment du péril, marchaient à côté d’elle avec un murmure d’amitié qui finit par agacer leur mère.

 

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« Lucien, veux-tu me remettre ton béret comme il faut ?... Lucien, vas-tu m’obéir et me remettre les lettres par-devant ? Ou bien si j’y vais ?... Ah ! si on était raisonnable, on ne leur achèterait rien, à ces dévorants-là... C’est vrai, regardez-moi ce qu’ils font de leurs affaires... un béret que j’ai pourtant payé vingt et un francs. La vendeuse me disait bien soigné, il pourra lui faire ses dimanches jusqu’à passé quinze ans. Mais pensez-vous... il faudrait des bérets en fer. C’est comme les robes... »

Talentine retrouvée, rien ne pouvait plus retarder le départ. Tante Sarah priait Dieu de tout son cœur pour qu’Urbain Réveillat sortît de chez lui dans un complet honorable.

Hyacinthe savait qu’Urbain Réveillat n’irait pas à la messe. Il y avait à cela une impossibilité pour ainsi dire essentielle, qu’à l’exception de Talentine, tous les gens du pays sentaient très bien. Pourtant, il n’était pas tout à fait tranquille et redoutait une surprise : le hasard est souvent avec l’étranger qui passe et que rien n’étonne. Comme la tribu s’ébranlait, tante Sarah lui dit :

 

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« Talentine déjeunera avec nous. Vous serez gentil de prévenir Janette en arrivant à la maison », lui dit-elle.

Hyacinthe resta seul dans la cour avec le chien retombé à sa somnolence. La silhouette de Marthe, dominant de haut la famille Jouquier, s’éloignait dans une lumière de moissons. Il la suivait des yeux avec orgueil et regrettait un peu de ne l’avoir pas accompagnée pour entendre la rumeur flatteuse qui ne manquerait pas de se lever derrière elle. Toutefois, il songeait que ce tailleur léger, acheté trois cent vingt-cinq francs chez Dreyfus, était une folie. Jadis, et pas si loin, on se fût contenté de prendre une couturière en journée. Aujourd’hui même, bien rares étaient les hommes qui, après quinze ou vingt ans de mariage, habillaient leurs femmes à Dôle. Il fallait une occasion exceptionnelle, un mariage dans la famille, une première communion ou un autre événement brillant. Encore n’y avait-il personne d’assez déraisonnable pour aller dépenser trois cent vingt-cinq francs à une fantaisie qui dût faire aussi peu d’usage.

 

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Selon l’habitude, Hyacinthe détacha Museau environ une demi-heure après le départ de Marthe. Ignorant de ce qui allait suivre, le chien ne lui témoigna nulle reconnaissance. D’ailleurs, l’homme et l’animal, tout en vivant en bonne intelligence, entretenaient des rapports plutôt distants, ils s’accordaient mutuellement peu d’importance et, malgré son admiration pour une manière alerte qu’avait Hyacinthe de lui pousser le nez de son sabot dans les flancs, Museau lui obéissait moins promptement qu’à sa maîtresse et toujours en marquant un temps d’hésitation, comme s’il voulait d’abord s’assurer qu’il s’agissait d’un ordre raisonnable. Chose curieuse, Marthe leur parlait souvent à tous deux sur le même ton de suspicion et d’irritation contenue. Le chien, en partant de cette observation, s’était habitué à regarder son maître comme un compagnon assez bien doué sous quelques rapports, mais d’une sensibilité rudimentaire. Du moins n’avait-on pas de surprises avec lui, et les coups de sabot dont il avait le privilège étaient-ils toujours équitables et toujours attendus. De son côté, Hyacinthe n’éprouvait pour Museau qu’un

 

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sentiment d’amitié très modéré. Du reste, il n’avait pas les chiens en grande estime, les rangeant parmi les espèces domestiques plus particulièrement soumises à l’autorité des femmes qui chérissent en elles une disposition impudique à l’humilité.

Museau ne se hâta point de profiter de sa liberté en gambadant par la cour. Il voulait manifester contre l’atmosphère du dimanche et marquer en même temps qu’il n’y avait pas de joie pour lui dans cette maison sans la présence de Marthe. Comme il paraissait peu disposé à se rendre à son appel, Hyacinthe lui dit en quittant la cour :

« Ne fais donc pas tes manières. Avec moi, ce n’est pas la peine. Tu penses que je ne vais pas aller te chercher. »

De fait, Hyacinthe s’éloigna sans s’inquiéter autrement de savoir s’il était suivi. Museau, mortifié, se décida à l’accompagner, d’abord en marchant assez loin derrière lui et, la distance diminuant, le nez sur ses talons. Ils n’étaient pas fâchés de se tenir ainsi l’un près de l’autre. Le

 

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matin de ce jour de Dieu en était moins menaçant. Le dimanche, sur la campagne, Hyacinthe se sentait fragile comme du verre. Lui qui avait le sommeil si tranquille et les digestions si aisées, il regardait avec une petite inquiétude les bois, d’ordinaire si doux et profonds, durcir en décors au bord de la plaine. Et la campagne lui rappelait un appartement vide qu’il avait vu un jour en ville ou bien certaines mélancolies fulgurantes de sa petite enfance, alors qu’il se représentait la guerre de Cent ans comme un dimanche métallique dans lequel erraient des soldats fourbus, mal rangés, et poursuivis par une petite voix de tête. Museau, lui, n’avait pas de ces souvenirs. Pourtant, alerté par le silence de la plaine, il eut le sentiment obscur d’un retour du temps et fut ému d’une sourde épouvante. En marchant, il songea plusieurs fois à la chienne de chez Chantremain, mais sans aucune espèce d’exaltation. De temps à autre, son anxiété lui faisait chercher d’être en contact plus étroit avec son compagnon.

« As-tu fini de me faire tomber ou si tu veux mon pied par la gueule », disait Hyacinthe, mais

 

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d’une voix débonnaire.

Museau sortit brusquement de sa torpeur en apercevant le bouc de chez Chabrier, broutant la haie sur le bord du chemin. Par là passait en même temps un chien de mauvaises mœurs, un nommé Clairon qui, après avoir appartenu à Urbain Réveillat, faisait présentement le désespoir d’une vieille femme. Batailleur, coureur, voleur, ce Clairon ne connaissait ni Dieu ni maître et en voulait surtout aux bons chiens qui tenaient pour la famille et la propriété. Museau avait là deux adversaires décidés et belliqueux. Le bouc des Chabrier n’était pas le moins dangereux et, quand il se détendait, les cornes basses, le mieux qu’on eût à faire était encore de s’écarter. À moins de tourner autour de lui et de le mordre aux gigots, on ne lui pouvait pas grand-chose. Museau comprit qu’en l’attaquant, il courait le risque d’être lui-même assailli par Clairon qui donnait déjà de la voix.

Les crocs découverts, le poil debout, il se mit à gronder dans les jambes de son maître. Il se savait à l’abri auprès de lui et la sagesse lui

 

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commandait d’y rester, mais cette alliance révoltante d’une bête de sa race et d’un bouc le jeta dans un accès de fureur indignée, et il bondit en avant, sans rien voir, en sonnant la charge. Il allait passer devant le bouc et offrir le flanc à un coup facile, mais Clairon avait fait la moitié du chemin. Les deux chiens roulèrent dans la poussière et le bouc, surpris, recula d’un pas. Hyacinthe ramassa dans le fossé un solide morceau de bois et se mit à frapper les deux combattants en insistant sur les côtes de Clairon qui finit par prendre la fuite. Le bouc parut se désintéresser de l’aventure et, comme si rien ne se fût passé, retourna tondre la haie. Hyacinthe, en s’éloignant, le regarda sans bienveillance. Cette sorte d’animal, peu répandue dans la région, lui inspirait un certain dégoût.

Malgré les coups de trique qu’il venait de recevoir, Museau se sentait débordant d’allégresse et tellement qu’il coursa les poules de chez Michelet. L’héroïsme l’avait remis à l’amour et il se démenait comme si la chienne aux Chantremain eût été là. Hyacinthe dut le prendre par le collier en entrant chez l’oncle et,

 

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afin de lui inspirer des pensées paisibles, il lui décocha dans l’arrière-train un coup de son soulier du dimanche.

L’oncle Victor travaillait dans son vieux bureau 1905 en bois verni clair, pas propre, pas bien solide non plus, et il avait sous sa plume et autour de sa plume des livres ouverts, des revues, des notes, des feuillets raturés, des en blanc, des cahiers, des crayons de couleur. Il préparait une ingénieuse édition des Pensées, dans laquelle tout ce que Pascal eût rejeté de son ouvrage définitif devait être imprimé en italiques. Le professeur Jouquier prétendait s’entourer de toutes les garanties et, pour chaque phrase ainsi mise à l’index, il était en mesure de fournir au moins deux pages de glose justificative. Un pareil travail serait bien utile pour la jeunesse et il avait en outre l’espoir très secret que toutes ses notes feraient oublier un peu le texte de Pascal.

Dans le vestibule, tout en tirant sur le collier du chien, Hyacinthe serrait en sa main droite la hanche de Janette pour se récompenser d’une pensée vertueuse qui lui était venue devant elle et

 

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si impérieusement qu’il avait eu le désir de lui donner des conseils de sagesse.

L’oncle Victor accueillit son neveu par une citation latine. Depuis un mois, il s’était donné la tâche de le faire renaître au langage et à la pensée classiques. Pressé par tante Sarah qui ambitionnait toujours pour Hyacinthe une carrière libérale et par le curé qui le voyait plutôt en philosophe laboureur, il s’était arrêté à une résolution plus sage, plus modérée, où il était tenu compte des préférences de l’intéressé. Celui-ci devait, non pas se remettre à l’étude, mais exercer son esprit d’une façon qui lui fût profitable dans son métier et lui permît en même temps de faire figure dans la maison de son oncle.

Hyacinthe avait oublié son latin avec application et ne comprenait rien aux citations. Il souriait néanmoins d’un air compréhensif, par naturelle bonté d’âme, et aussi parce que l’oncle Victor était un oncle à héritage. Il ne se faisait aucun scrupule d’envisager l’éventualité de cette succession. Le travail de la terre n’était pas d’un tel rapport qu’il pût mépriser de pareilles

 

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promesses. Tant que son oncle était à Paris, il n’y avait pas pensé, mais depuis son arrivée à Chesnevailles, il y réfléchissait souvent. La question était de savoir lequel des deux vieillards s’en irait le premier et il était naturellement souhaitable que ce fût tante Sarah. Parfois, Hyacinthe se laissait aller à calculer leurs chances respectives. Dans la famille Jouquier, on faisait généralement long feu, et l’oncle Victor avait une vie bien réglée qui devait normalement le mener très loin. Pour tante Sarah, de presque dix ans moins âgée, la partie semblait belle, mais elle avait le foie et l’estomac malades. Il était d’ailleurs bien difficile de rien prévoir sur son compte. La première inconnue était celle de la race juive. On ne savait pas si ces gens-là vivaient très vieux, ni la tête qu’ils avaient quand la mort était sur eux.

L’oncle se mit à parler de la moisson que plusieurs avaient déjà commencée, et de la culture en général. Il avait découvert, disait-il, en épurant sa bibliothèque et comme par hasard, quelques livres fort intéressants qui traitaient de toutes les questions agricoles, soit d’un point de

 

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vue technique, soit d’un point de vue économique ou encore moral. Hyacinthe promit de les lire, mais ne put se tenir de faire observer que pour cette campagne de petite culture, les livres n’apprenaient pas grand-chose. À Chesnevailles, les cas prévus par la science des agronomes se présentaient rarement à l’état pur. Tout y était nécessairement empirisme et tradition. Qui voulait l’oublier s’en repentait presque toujours. Par exemple, on supprimait une haie dont l’existence semblait un défi au bon sens et l’on s’apercevait ensuite qu’elle empêchait certains courants de vent de griller les jeunes pousses au printemps. Sur ce chapitre-là, particulièrement en ce qui concernait l’épuisement et l’économie de la terre, Hyacinthe connaissait des choses bien curieuses. L’oncle Victor commençait à être agacé, Museau s’était couché aux pieds de son maître et approuvait à tout ce qu’il disait.

 

Vers onze heures arriva le courrier contenant entre autres choses la Revue des Travaux, dont l’article de tête, signé Louis Montagnon, était

 

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intitulé : « À propos du pari. » Il répondait assez ironiquement à un article traitant du même sujet, paru précédemment sous la signature de Victor Jouquier. Le professeur prétendait que le fameux Pari de Pascal était une idée en l’air, une simple amusette, gonflée par des générations de cuistres, et que son auteur eût lui-même condamnée avec un haussement d’épaules s’il avait eu le temps de peigner son ouvrage. Louis Montagnon disait en substance, qu’une telle façon de voir était bien commode pour qui avait la compréhension dure et il citait des vers latins qui étaient vraiment corrosifs.

Hyacinthe eut la surprise de voir son oncle branler du chef en ricanant et en disant d’une petite voix pointue qu’il ne lui connaissait pas :

« Bourrique... espèce de con... il est bouché... quelle brute... quel con... »

Il eut tellement envie de rire qu’il se hâta de quitter la pièce en disant qu’il allait prévenir Janette d’avoir à mettre un couvert de plus pour Talentine. Museau, dérapant sur le tapis, tant il était pressé de sortir, lui emboîta le pas et l’oncle,

 

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trop heureux d’avoir la paix dans une circonstance aussi grave, avança dans la lecture de l’article en grinçant des dents.

Pendant que son maître parlait à Janette, Museau sortit de la cuisine par la porte ouverte et se mit à courir et à sauter dans le jardin, d’une manière qui était dangereuse pour les fleurs et pour les légumes. Janette courut derrière lui et Hyacinthe à sa suite. Tout en courant, il observa qu’elle n’avait presque rien sur la peau, à cause du grand été, et, sans bien savoir pourquoi, il glissa les deux mains sous ses aisselles. Janette se retourna pour lui mettre ses bras autour du cou, leur élan les fit trébucher et tomber sur un lit de gravier au creux d’une allée étroite, encaissée entre deux hautes bordures d’œillets. Le chien, voyant que la poursuite tournait court, revint sur ses pas, resta un moment à l’entrée de l’allée sans oser avancer et s’éloigna, soucieux, vers la cuisine.

 

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