Gustalin
Chapitre XV
La Flavie n’avait été avisée de la fuite de son mari que le lendemain, par une lettre mise au bureau de poste de Dôle. Elle avait passé une nuit sans sommeil, dans la colère et dans l’inquiétude. La lettre disait qu’il était parti pour tenter fortune avec une hypothèque prise sur les champs, mais ne parlait pas de l’enlèvement de Marthe. Quand Hyacinthe, soucieux de ses responsabilités de cocu, vint faire à la délaissée la visite à laquelle il se croyait obligé, elle eut un accès de colère très violent.
Il était six heures du soir. Elle se préparait à dîner d’un repas froid pris sur le pouce et à se coucher aussitôt après pour économiser l’électricité. Cette cuisine sans feu, avec la table maigrement chargée d’un quignon de pain et d’un morceau de lard, était triste et sentait l’abandon. La Flavie portait un jupon de couleur sur des bas
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de coton mal tirés. Sèche et osseuse, son ventre pointait en l’air comme un œuf. Ses yeux pâles avaient un regard dur et méfiant.
« Te voilà, dit-elle à Hyacinthe. C’est plus tôt qu’il te fallait venir, mais tu as bien su t’en garder. Tu savais trop ce qu’il en était. À présent, l’oiseau est parti. Oh ! s’il n’y avait rien de plus à regretter, n’aie pas peur, il pourrait courir. Mais c’est qu’il part avec les sous. Il a hypothéqué les champs, sans rien dire, le sacré cochon. Hypothéqué pour dix mille francs. Sans regarder si moi je serai sur la paille. Sans regarder seulement si je pourrai manger. Un feignant que j’ai pourtant nourri, qui passait son temps à des amusettes. Il a quand même fallu qu’il parte et qu’il emporte encore les champs. Il serait parti, soi-disant, pour monter un garage en ville. Mais moi je dis, si au moins il pouvait crever. Crever tout de suite, crever cette nuit, avant qu’il ait tout dépensé. Bon débarras et bénéfice, voilà mon feignant qu’est crevé.
– Mais non, dit Hyacinthe, mais non. Tu parles dans un coup de colère. Il ne faut pas lui en
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vouloir. Il s’est sauvé, c’est entendu, je ne viens pas là pour le défendre, mais sans Marthe, il n’aurait jamais pensé à partir. C’est elle qui l’aura obligé.
– Marthe ? » fit la Flavie en le regardant avec une attention nouvelle.
Un moment, ils parlèrent sans se comprendre. Le malentendu finit par se dissiper et tandis qu’il expliquait, la femme changeait de visage. Ému lui-même, Hyacinthe vit ses lèvres se froncer et trembler, puis les larmes couler au long de son grand nez. Il se taisait devant ce désespoir, cette eau jaillie soudain comme en plein désert et se demandait si Gustalin avait su découvrir cet amour. Elle pleurait, sans le regarder, sans savoir s’il était là. Enfin, les larmes devinrent plus rares, la source tarit, ce fut à nouveau le désert, mais brûlant, agité, soulevé par un vent furieux. La Flavie parlait maintenant avec un débit précipité, haletant, qui ne laissait pas à Hyacinthe le temps de la riposte. Du reste, il ne s’y essaya pas et son silence resta presque toujours déférent.
« Tous les mêmes, disait-elle, ils sont tous les
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mêmes. Tous des glorieux, des fiers de rien. C’est toujours l’orgueil qui les pousse. Qu’une femme soit solide à l’ouvrage, qu’elle mène la maison, les bêtes, les moissons, qu’avec ça encore elle les aime, qu’elle soit prête pour eux à n’importe quoi, ce n’est pas de ça qu’ils s’intéressent. Il leur faut d’abord qu’elle ait des manières et qu’elle ait des airs et du rouge à lèvres et des fanfreluches. Et ce n’est pas tant la chose qu’elle soit belle, c’est plutôt pour dire. Pour dire, j’ai une femme comme personne d’ici. Pour se rengorger et pour faire envie. Ah ! l’amour des hommes, ce n’est guère grand-chose. Il vaut mieux, pour qu’un homme vous aime, avoir belle jambe qu’avoir grand cœur. Tous les mêmes, ils sont, et toi, bien pareil. Qu’est-ce que tu avais besoin, aussi, d’aller chercher une fille aux bois. Mais Monsieur voulait prendre une femme qui lui fasse honneur devant le monde. Des yeux noirs, des robes, des chapeaux ; cet été, c’était un tailleur, et la poitrine, tiens, la voilà, bien avant, servez-vous donc. Seulement moins de honte que les bêtes. Toi, par-derrière, tu faisais le fier. Des filles comme ta Marthe, elles n’ont qu’à rester dans les
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bois, s’y prenne qui va voir, ou partir en ville sans s’en venir chez nous accrocher nos hommes. Elle était toujours à traîner de la jupe devant la maison, pour venir chercher sa charogne de chien. Et tiens, Gustalin me dit dans sa lettre : ‶Si tu vois Museau rôder vers chez nous, attache-lui au cou une roue de bicyclette.″ Encore plutôt, tu peux compter. S’il entre jamais dans la cour, sa grande carne, et que je puisse mettre la main dessus, une corde au cou, je lui attacherai et je le pendrai qu’il en crèvera.
– S’en prendre à lui, qu’est-ce qu’il en peut ? protesta Hyacinthe.
– Pour qu’elle sache un jour que son chien, c’est moi qui l’aurai fait crever. Et si elle aussi, je pouvais la tenir... »
À aucun moment, elle ne se montra touchée par la symétrie de leurs infortunes, le traitant avec dureté jusqu’à la dernière minute. Par la suite, il regretta sa visite, car la Flavie répandit partout que son homme était parti avec Marthe Jouquier et qu’il avait emprunté dix mille francs sur ses champs, ce qui laissait à penser à tout le
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village que Marthe avait cédé à l’argent. Du reste, il n’était pas facile d’expliquer sa fugue autrement, car nul ne voulait croire qu’elle pût être amoureuse de Gustalin. Pour beaucoup, ses yeux noirs, son fin visage, les bizarreries de sa toilette, en faisaient une vamp d’un modèle champêtre. Quelques personnes mal intentionnées, entre lesquelles Taille se fit remarquer par son acharnement, prétendaient qu’Hyacinthe était si bien intéressé à l’affaire qu’il l’avait montée lui-même. Ceux qui parlaient avec plus de prudence et de bienveillance jugeaient encore qu’il s’était montré d’une faiblesse bien regrettable à toutes sortes d’égards.
Cette réprobation discrète du village, Hyacinthe la supportait assez tranquillement. L’oncle Victor en était beaucoup plus affecté et trouvait son neveu bien léger. Les rumeurs propagées par Taille lui rongeaient le cœur.
Le pauvre homme en venait à n’être plus bien sûr de son honorabilité et il avait besoin de penser souvent à ses titres universitaires, à ses décorations, et à ses quinze tomes des Origines
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du Jansénisme. Il se répandait dans les meilleures maisons de Chesnevailles pour dire et faire dire que la famille Jouquier n’avait jamais connu pareil opprobre et que la femme adultère allait recevoir le juste châtiment de son crime. Il pensait, en faisant courir le bruit du divorce, y contraindre Hyacinthe. Le curé, sollicité de pousser à la roue, n’avait pas dit non et ne trouvait pas mal qu’on envisageât « de faire casser le mariage par qui de droit ». Tante Sarah était toujours opposée au divorce et à quelque rupture que ce fût. Elle trouvait que l’aventure était très belle.
« C’était une épreuve nécessaire à votre amour, disait-elle à Hyacinthe. Vous verrez que Marthe vous reviendra comme déjà vous êtes revenu à elle. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Quelle curieuse conjugaison de vos destinées à travers la distance, quand on pense que chacun de votre côté, le même jour... je pense à Janette, dites-moi, le soir où je vous ai surpris, est-ce que vous n’avez pas eu un goût de cendre dans la bouche ?
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– Ça se peut, je n’ai pas fait attention », répondait Hyacinthe qui n’avait plus guère d’oreille pour les métaphores.
Sur le plan de la religion, elle était contente aussi.
« Je trouve que cette fuite et cette fringale d’ineffable qui vous a pris tous les deux, tout ça est très Nouveau Testament. Moi aussi, d’ailleurs, je suis très Nouveau Test. Tandis que votre oncle, lui, c’est vraiment l’Ancien. La famille, la tribu, le pays d’en deçà, les virginités sur facture, les répudiations, voilà son affaire. Dire qu’il a passé soixante ans loin de chez lui... Vous savez, avec ses airs anticléricaux, il se prépare à rentrer dans le sein ? Tant mieux, vous pensez, tant mieux, ce n’est pas moi qui vais le détourner de faire une bonne fin, au contraire. Mais entre nous, mon petit Hyacinthe, vous ne croyez pas que son dieu restera toujours quelque chose de bien pauvrement linéaire ? jamais Victor ne saura mettre dans la religion la couleur que mon doux Jésus nous a donnée. La ligne, les conséquences, la loi, je vous dis, Ancien
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Testament. Au fond, Victor fait très juif, très rabbi... »
Pendant plusieurs semaines, la fugue de Marthe entretint la discorde entre les époux. Dans leurs fréquentes disputes, tante Sarah avait toujours un air de supériorité des plus irritants pour l’oncle Victor, et qui tenait à sa conviction d’avoir surpris dans le vestibule un secret qui l’initiait à la vie campagnarde. Il lui arrivait de poser au professeur des questions insidieuses.
« Victor, qu’est-ce que vous diriez si, par exemple, le fils de Machelier et Lucienne Granvalet faisaient l’amour devant vous ?
– Vous êtes folle ! grondait-il, mais qu’est-ce qui vous prend ? Mais c’est dégoûtant, ce que vous dites ! »
Le curé venait de plus en plus souvent à la maison et il y avait d’excellentes discussions des divers problèmes que posait la situation. On eût souhaité y faire participer Hyacinthe, mais il se dérobait avec constance. Il avait d’autres soucis. D’abord, vendre son blé à un prix honnête. Par ailleurs, Janette lui donnait d’assez vives
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inquiétudes. Le soir, quand la maison des patrons était endormie, elle venait chez lui en cachette, rasant les murs et les haies. Quand elle partait, il lui faisait défense de revenir et alléguait des raisons sérieuses, mais le lendemain, il l’attendait. Un soir qu’il feignait d’être absent et qu’il l’entendait errer dans la nuit et hésiter à croire, il ne sut pas résister à ouvrir la fenêtre et à dire, c’est moi, j’étais là. Ces visites lui faisaient peur. Il craignait pour Janette et, ce qui était inexplicable, pour Marthe. Et parfois, il se sentait très vieil homme, plus ému de souvenirs que de désirs, et leur amour en était triste. La maison elle-même était triste. Il y avait des coins de cuisine, des coins de chambre, où l’absence de Marthe était sensible au point de devenir une présence susceptible. Museau traînait une vie frileuse et ne communiquait guère avec Hyacinthe. Les premiers temps que Marthe n’était pas là, il se plaignait souvent, et même la nuit. Au bout de quelques jours, il cessa et l’on put croire qu’il allait oublier. Mais le mieux ne dura pas. Il eut à nouveau la mine abattue, son poil devint terne, il fut de plus en plus paresseux
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à manger comme à marcher et se mit à souffrir d’un mal de ventre. Il ne s’éloignait plus de la maison et passait la plus grande partie du temps à la cuisine ou, dans les moments de soleil, couché près du puits.
Hyacinthe pensa plusieurs fois à appeler le vétérinaire, mais l’idée de faire des frais pour une bête qui ne rapporte rien lui semblait d’une sensiblerie un peu ridicule et il sut se persuader que le vétérinaire ne pouvait rien sur les maladies de l’âme. Les meilleurs moments de Museau furent le dimanche matin. Hyacinthe prenait le soin amical de l’attacher à sa niche comme on faisait naguère et Museau vivait une heure d’illusion. Quand sonnait le premier coup de la messe et qu’arrivait Talentine, il tirait sur sa chaîne et un semblant d’espoir le faisait aboyer d’une voix douce et tendre de chien malade. Talentine bavardait un instant avec Hyacinthe. Elle parlait du départ de Marthe sans gêne et avec une grande simplicité, évoquant par exemple, à propos des amants, une fugue qu’elle avait faite elle-même en 96 avec un nommé Philibert Trousselier.
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« Il venait d’hériter de son père quatre cent cinquante francs, qu’on a mené la vie d’hôtel ensemble pendant deux mois à Dôle. Mais si je te disais que quand je suis rentrée dans mon ménage, je ne pouvais bien plus m’habituer. Il a même fallu que mon époux m’achète à la poterie de Tassenières une cruchette vernie à sifflet pour chanter avec les coucous. Il y a du temps, je parle de..., tiens, c’est l’année que j’ai eu mon deuxième garçon, Augustin, celui qu’on appelait le voyageur. Tu sais pourquoi ? Soi-disant qu’il serait venu dans mon ventre pendant mon voyage à Dôle avec Philibert. Taille me le disait encore l’autre jour. Marthe n’aura pas mal choisi non plus de partir avec Gustalin. Bien bon garçon et qui se connaît dans les autos... »
Hyacinthe aimait cette façon d’accueillir les événements, de les considérer simplement en eux-mêmes, et il prolongeait volontiers les entretiens avec Talentine. Museau lui-même paraissait se plaire à écouter.
Dans les derniers jours d’octobre, Hyacinthe reçut une lettre de Marthe, écrite de Besançon.
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Elle l’entretenait longuement de Marie-Louise, de l’école où elle l’envoyait, mais sans rien dire de la vie qu’elle-même menait là-bas ; la deuxième partie de la lettre était faite de recommandations. Elle rappelait entre autres à son mari que, pour la Toussaint, Lucien avait deux jours de congé et qu’il arriverait par l’autobus. Elle avait écrit à l’enfant pour l’informer qu’elle était en voyage et qu’il ne la verrait pas. Sauf en parlant des soins de la ferme ou du ménage, elle paraissait contrainte, honteuse. Hyacinthe fut bouleversé et crut deviner, à travers tant de réserve, comme un appel au secours. Bien qu’elle ne donnât point d’adresse, il pensa un moment à partir pour Besançon la chercher.
Le soir, il ferma la maison et attendit Janette sur la route. Il dit :
« J’ai une lettre de Marthe et j’ai peur pour je ne sais pas quoi. »
La nuit était sans lune, le ciel bas. Ils distinguaient à peine les taches pâles que faisaient leurs visages dans le noir.
« Je vais te reconduire », dit Hyacinthe après
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un moment de silence.
Janette, sans répondre, obéit à une pression de sa main et fit demi-tour. Ils marchèrent l’un à côté de l’autre dans le village endormi. En passant auprès des maisons, ils marchaient sur les bas-côtés, car depuis deux jours de temps sec, les chemins étaient moins mous et le bois des sabots s’entendait. Entre les haies, elle se pressait contre lui ou se renversait sur son bras et lui, il portait la main sous sa jupe, et la nuit les rendait hardis. Mais Hyacinthe savait se reprendre en disant :
« Allons, va, allons. Les chemins sont faits pour aller. »
Ils marchaient un moment silencieux et désenlacés. Un peu avant d’arriver, Janette demanda :
« Tu ne veux pas que je sois ta servante ? Je partirais de chez ton oncle pour venir chez toi. Dis, Hyacinthe, ta servante ?
– Tu sais bien, ce n’est pas possible. Et d’abord, il faut penser à ton père. Qu’est-ce qu’irait penser Jules Bonpain ? Et les gens d’ici,
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et tout le monde ? Si Marthe était là, bien sûr, je ne dis pas... »
Hyacinthe, en méditant ces dernières paroles, sentit un regret dans son cœur et dans sa chair. Avant de quitter Janette, il lui fit jurer de ne pas venir chez lui pendant au moins quinze jours. Il n’eut pas besoin de lui donner ses raisons. La peur qu’il venait d’avoir en lisant la lettre expliquait assez sa conduite. Janette, ayant l’âge d’être offerte, ne ressentait nul dépit de ce qu’il voulût ainsi apaiser le sort par un sacrifice.
Le lendemain matin, Tournejai vint chez Hyacinthe travailler à la fenêtre de l’écurie. Ensemble, ils prirent un verre de café à la cuisine. Museau, était couché dans son coin sur une toile de sac. On entendait sa respiration difficile. Hyacinthe le regardait avec inquiétude.
« J’avais pensé de faire venir le vétérinaire, et puis, je me suis dit, pour un chien...
– Bien sûr, approuva Tournejai, payer le vétérinaire pour un chien, ce serait de la bêtise.
– D’un autre côté, il ne va pas fort... »
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Dans la matinée, Hyacinthe eut à faire au village. Le temps était sec, le soleil presque chaud. En le voyant partir, le chien aboya faiblement et fit quelques pas derrière lui. Il paraissait assez mal assuré sur ses pattes, mais il regardait son maître avec une insistance inhabituelle. Les yeux noirs, très brillants, étaient pleins d’une détresse qui émut Hyacinthe. Il lui fit une laisse d’un morceau de guide et le tint très court afin de l’aider à marcher. Ils allaient lentement, l’homme un peu en avant, et ils s’arrêtaient souvent. Le chien, qui respirait de plus en plus vite, repartait après chaque halte d’un pas plus difficile. Les pattes faibles, les yeux éblouis par le pâle soleil, il butait aux moindres accidents du chemin. Hyacinthe le sentait peser au bout de la laisse et feignait un optimisme jovial comme au chevet d’un ami dont l’état lui eût inspiré de l’inquiétude.
« Tu sors avec moi deux, trois fois, et je te revois galoper d’aplomb. »
Museau levait la tête et essayait de regarder le visage de son maître. On était en vue du sentier
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qu’il prenait naguère pour filer chez Chantremain. Tout à coup, il s’arrêta, suffoquant et tremblant des quatre pattes. Quelques secondes, il réussit à maintenir son équilibre, puis il s’affaissa sans avoir la force d’allonger ses pattes de devant, dont l’une resta prise sous le poids de son corps. Plusieurs fois, il allongea le cou, comme s’il se fût encore efforcé en avant. Hyacinthe, le voyant grelotter de fièvre et de fatigue, le prit dans ses bras et rebroussa chemin. La bête était si faible que sa tête ballait de côté et d’autre. Il dut la lui soutenir avec le haut du bras. L’ayant ainsi calée, il se pencha pour le regarder de tout près dans les yeux. Le chien sembla le reconnaître et fit mine de vouloir aboyer.
« Malin, plaisanta Hyacinthe, c’est pour te faire porter. »
Museau, frileux, se serrait contre lui et regardait passer, par-dessus son bras, les haies et les champs. Au loin, le paysage se brouillait. Plus près, il devenait mouvant. Un pommier se détacha d’une rangée d’arbres, dansa un moment sur les prés et s’éloigna et se perdit. La lisière des
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bois, après avoir oscillé, se disloqua, et un champ labouré de frais se dressa comme un mur. Dans ses oreilles, la voix d’Hyacinthe résonnait plus haute et plus terrible que la voix des oracles.
« Mon chien, disait-il, mon chien. »
Museau eut une mort difficile, à chercher toujours son souffle et à se tordre dans des douleurs de ventre. Après midi, il fit un effort pour se lever, en regardant de l’autre côté de la cour, vers sa niche, et il retomba sur le flanc. Hyacinthe creusa un trou au bout du pré et, en cachette de Tournejai qui apportait la dépouille, il mit au fond du trou l’écuelle de Museau et une bobine que Marthe lui donnait parfois pour jouer.
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