Gustalin

Marcel Aymé · Chapitre 17 sur 18

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Gustalin

Chapitre XVII

 

Hyacinthe, seul sur son champ, épandait avec les mains le fumier qu’il avait déchargé la veille et mis en fumerons. Malgré le froid pénétrant, il avait posé sa veste sur le pré voisin, et travaillait les manches retroussées. La lumière du matin était pauvre. Le brouillard, qui fermait l’horizon à moins de cent mètres, ne se levait pas. Hyacinthe ne voyait ni homme ni maison, mais sur sa gauche, une haie amaigrie par l’automne et, à droite, une rangée de pommiers noirs et frileux dont les gestes se perdaient déjà dans le brouillard. Il se pressait en pensant à la besogne qui l’attendait à la maison, car il ne voulait prendre personne pour l’aider et il avait presque plus à faire chez lui qu’au-dehors.

Vers dix heures, il entendit le bruit d’un moteur et vit une auto s’arrêter dans le chemin communal. Il s’était redressé et, les mains

 

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ouvertes, les bras écartés du corps pour ne pas souiller ses vêtements, il regarda cette voiture que le brouillard ne permettait pas de distinguer très nettement. Un homme en sortit, c’était Gustalin, vêtu d’un gros paletot à col chasseur. Il laissa la portière ouverte derrière lui et, sautant le fossé peu profond qui bordait le chemin, marcha dans les champs à grands pas. Hyacinthe, immobile, sentait battre son cœur à grands coups. Une peur affreuse l’étreignait et il lui semblait d’autre part qu’on venait le délivrer de solitude. Gustalin marchait maintenant plus lentement, le pied mal sûr, la tête basse. Il s’arrêta devant Hyacinthe, à quelques pas, et attendit, le regard attaché au bout de ses souliers. Le temps venait encore de s’assombrir, le brouillard les encerclait plus étroitement. Hyacinthe avait la gorge si serrée qu’il ne pouvait parler. Il demanda enfin, d’une voix presque basse :

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– C’est pour Marthe. Il faut venir tout de suite.

– Mais qu’est-ce que c’est ?

– C’est grave, dit Gustalin les yeux toujours

 

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baissés. Des choses dans le ventre. Des choses de femme. »

Hyacinthe alla prendre sa veste sur le pré et, avant de la passer, essuya dans l’herbe mouillée ses mains et ses avant-bras, noircis par le fumier.

Gustalin n’avait pas bougé. Ensemble, ils se dirigèrent du côté de l’auto.

« La petite est toujours en pension ? demanda Hyacinthe.

– Oui, toujours, en attendant qu’on ait un logement..., mais maintenant... »

En marchant, Hyacinthe jetait parfois un coup d’œil à son compagnon, qu’il dominait d’une demi-tête.

« Ce n’est pas que tu aies tellement belle mine non plus », fit-il observer au bout d’un moment.

Gustalin, très ému, leva les yeux et murmura :

« Hyacinthe... Hyacinthe... »

En le regardant ainsi, il trébucha sur une motte de terre. Hyacinthe le retint par le bras qu’il garda serré dans sa main pendant quelques pas.

 

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« Tu me feras passer par à la maison, dit-il en montant dans la voiture.

– Tu en as pour longtemps ?

– Juste de prendre ce qu’il me faut. Après, tu m’arrêteras chez Pouthier. Je demanderai à Jules ou bien à sa femme de soigner les bêtes si je ne rentre pas.

– C’est qu’il faudra peut-être les attendre, fit observer Gustalin ou même les chercher. Et le médecin l’a bien dit, c’est pressé... »

Hyacinthe eut un mouvement d’effroi, un frisson de peur, puis il parut réfléchir et prononça :

« Si. Tu m’arrêteras chez Pouthier. Il faut bien que le monde aille quand même. »

Ils ne furent pas plus d’un quart d’heure avant de prendre le départ pour Besançon. Hyacinthe avait négligé de passer chez l’oncle Victor et volontairement, puisqu’il en avait dit un mot à Gustalin. Au commencement de la route, les deux hommes restèrent longtemps sans parler. Le brouillard exigeait du conducteur une grande

 

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attention. Hyacinthe était assailli par de terribles images de Marthe se débattant contre le mal. Il se rappelait l’avoir vue à peine malade et, pourtant, le visage changé. Parfois, en regardant son compagnon, il songeait vaguement et sans grande curiosité à l’existence qu’elle avait menée avec lui à Besançon pendant un mois.

« Et la Flavie, demanda-t-il brusquement, tu l’as vue ?

– La Flavie ? fit Gustalin, oh ! non... D’abord, je n’ai pas eu le temps... J’ai été tout de suite droit chez toi.

– Quand elle a appris, elle a eu un coup », dit Hyacinthe.

Gustalin ne répondit pas et parut regarder la route avec plus d’application.

« Je n’aurais même pas cru qu’elle avait ça pour toi. »

Gustalin, cette fois, donna des signes d’émotion. Quelques secondes, il laissa tomber un peu la vitesse et dit à mi-voix :

« Bien sûr, la Flavie, comme je dis souvent, ce

 

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ne serait pas la mauvaise femme. »

Il y eut plusieurs kilomètres de silence. Les mêmes images, les mêmes terreurs revenaient les poindre avec, par instants, des distractions sur le paysage, des échappées sur des souvenirs, sur des projets. Un long moment, Gustalin donna la chasse à une petite voiture dont le chauffeur conduisait habilement. Il y eut des péripéties, une charrette, en travers du chemin, qui favorisa le fuyard. Hyacinthe lui-même était très pris ; il avait des mouvements d’épaule en avant comme pour aider leur voiture à bondir. Enfin, Gustalin put doubler dans une côte.

« Tiens, mon cochon, tu y es quand même », dit-il quand l’auto eut été dépassée.

Les deux compagnons, échangeant un regard, éclatèrent d’un rire content.

« Ce serait malheureux avec ma quatorze chevaux, lui qui n’en a pas seulement huit. »

Hyacinthe examina l’intérieur de la voiture, prit garde à la forme du capot, à la peinture et, sans y entendre grand-chose, remarqua qu’elle

 

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était en bon état. Il demanda, timide pour la première fois depuis le début du voyage :

« Alors, tes affaires ont marché, là-bas ? »

Gustalin tarda un peu à répondre. Il avait l’air embarrassé.

« Mes affaires... je suis sur quelque chose depuis la semaine dernière. Je ne sais pas si, cette fois, ça va réussir... et d’abord, maintenant...

– Tu as quand même acheté une voiture ?

– Oh ! acheté n’est pas le mot... puisqu’elle est à mon patron. Oui, je te dirai que, depuis trois semaines, je suis entré dans un garage... je lave les voitures, n’est-ce pas, et à l’occasion je conduis aussi des clients... Moi, pour bien dire, ce n’était pas dans mes idées. Quand on vient dans un endroit pour faire une chose, ce n’est pas d’en faire une autre. Ou alors, il vaudrait autant n’avoir pas bougé. Mais Marthe a voulu que j’entre dans une place. ‶Je ne veux pas que les hommes soient à ne rien faire″, elle me répétait. Et avec elle, tu sais ce que c’est. Discuter, il n’y a pas moyen. Il faut en passer tout par où elle veut.

 

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Encore toi, ce n’était pas pareil. Tu avais sur elle l’instruction. C’est bien ce qu’elle me disait tout le temps... »

Comme son compagnon se taisait, Hyacinthe ne le questionna pas. Il savait déjà, sans qu’on le lui dît, la place qu’il avait tenue dans la vie de Marthe pendant ces semaines d’exil.

« C’est égal, reprit Gustalin, si Marthe m’avait laissé l’autorité, comme c’était de règle, on n’en serait pas là aujourd’hui. Moi, je ne voulais pas qu’elle aille se faire changer le ventre par une vieille toupie qui n’y connaissait seulement rien. Moi, je raisonne, n’est-ce pas. Mais Marthe, c’est toujours je veux. C’est comme pour appeler le médecin. J’aurais voulu le faire venir il y a près d’une semaine et c’est seulement cette nuit qu’elle m’a laissé faire...

– Tu n’aurais pas dû t’occuper de ce qu’elle disait, fit Hyacinthe.

– Bien sûr, je n’aurais pas dû, mais avec le caractère qu’elle me faisait... D’abord, c’est elle qui avait les sous... Le médecin, je n’aurais seulement pas pu le payer. Et puis quoi, c’était

 

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son plaisir aussi, de se voir obéie. Avec toi, elle n’osait pas trop, mais avec moi... Pauvre Marthe, elle n’aura quand même pas pu aller au théâtre. L’autre mois, elle disait qu’elle ne pouvait pas, à cause de la Toussaint qui venait. Elle voulait penser à ses morts. Et après la Toussaint, la maladie l’a empoignée... »

Bientôt Hyacinthe reconnut les approches de Besançon, et la menace devint plus pesante. Le voyage s’acheva en silence.

L’une des religieuses qui assistaient Marthe, en conduisant les deux hommes à la chambre, leur dit qu’elle était perdue. On l’avait emmenée trop tard à l’hôpital, l’opération avait été vaine. Depuis le couloir, ils entendirent une voix de femme, bien timbrée qui articulait :

« Allons, quoi, encore un effort. Vous m’entendez ? Dites seulement : ‶Je vous salue Marie...″ Je dirai le reste pour vous. »

La sœur se hâta d’aller annoncer la famille et fit faire le silence. Marthe était immobile et semblait déjà morte. Hyacinthe s’avança jusqu’au chevet du lit, tandis que Gustalin demeurait près

 

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de la porte. La sœur l’accueillit d’un air hostile, craignant qu’il ne vînt troubler une pécheresse contrite et en bon chemin.

Marthe avait un visage blanc, et creusé, tiré, avec des bouffissures qui achevaient de le déformer. Les lèvres étaient grises, pincées, mais la vie venait battre encore au coin de la bouche qui se relevait à intervalles réguliers, d’un mouvement court. Hyacinthe, pendant le voyage, n’avait pas attendu une figure aussi différente de celle qu’il connaissait. L’harmonie des traits était détruite, l’ensemble désaccordé, bouleversé. On ne retrouvait Marthe que dans le détail du visage, la forme du nez, des yeux, l’arc des sourcils, le mouvement du front. Mais les yeux surtout, avaient gardé leur jeunesse. Grands ouverts, ils brillaient au creux des orbites d’un éclat très doux et semblaient fixer un point au fond de la pièce. Hyacinthe recula un peu pour essayer de rencontrer ce regard lointain, mais Marthe ne le voyait pas. La sœur se pencha sur l’oreiller et dit d’une voix rude :

« On vient vous voir. Allons. Votre mari vient

 

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vous voir. »

Marthe ne bougea pas, mais le battement régulier qui tirait le coin des lèvres prit une amplitude soudaine, tordit la bouche vers le haut et cessa presque aussitôt. Hyacinthe se courba sur le lit et lui parla contre l’oreille :

« Marthe, c’est moi. Moi, Hyacinthe. J’arrive de chez nous. Marthe, c’est moi. »

Il effleura le front du bout de ses doigts, caressa les cheveux noirs, la joue. Ses mains, qu’il avait à peine essuyées dans l’herbe tout à l’heure, étaient brunes de purin et sentaient encore le fumier. La sœur avait flairé l’âcre parfum et regardait avec faveur les mains qui en étaient imprégnées, pensant que leurs caresses n’étaient pas de celles qui mettent une âme en péril de se raviser. Mais peut-être fut-ce cette odeur familière qui vint ranimer la mourante. Son regard vacilla et parut chercher un nouveau point d’appui. Elle parla d’une voix faible, mais distincte.

« Ce n’est pas la besogne qui manque », dit-elle.

 

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Hyacinthe regardait ses lèvres dans l’espoir de les voir frémir encore. Gustalin et l’autre religieuse, qui parlaient à voix basse près de la porte, s’étaient tus et tournaient la tête vers le lit. Le visage de Marthe s’apaisait, le relief en était déjà plus simple et une harmonie nouvelle naissait des traits détendus. Le regard des yeux se fixait dans une expression d’étonnement. La sœur fit signe à Hyacinthe et dit à haute voix :

« C’est fini. »

Elle se penchait sur le lit et allongeait la main vers le visage immobile.

« Non, laissez, dit Hyacinthe. Je vais le faire. »

Il posa la main sur le front de Marthe, l’y laissa un moment, et lui ferma les yeux.

Le cercueil arriva à Chesnevailles le lendemain matin et, comme il ne devait pas entrer dans la maison, on le déposa sous la remise.

À cette saison, les fleurs étaient rares au village et on venait de les couper pour la Toussaint. Les couronnes et les bouquets, commandés à Dôle, ne devaient arriver que

 

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l’après-midi, au dernier moment. Durant toute la matinée, la bière resta presque nue. Il soufflait un grand vent froid qui mugissait dans les arbres et qui entretenait dans la remise, ouverte sur tout un côté, une température glaciale. Les quelques personnes qui venaient de temps à autre dans l’intention de se recueillir ou de poser un bouquet, ne s’arrêtaient pas et rentraient en hâte à la cuisine où était réunie la famille. La cour et le chemin et la campagne étaient déserts. Depuis la remise, au bout du champ des Glantines, nu et silencieux, on découvrait la lisière des bois dont les plus hauts arbres balançaient la tête dans les rafales du vent.

Parfois, Lucien ou Marie-Louise, ou les deux ensemble, allaient dans la cour et s’aventuraient jusqu’à la remise. Ils y avaient si froid que les larmes ne leur venaient pas et que leur douleur en était comme engourdie. Il fallait la chaleur de la cuisine pour les rendre à nouveau sensibles à l’horreur de cette mort.

La nouvelle n’était connue qu’à Chesnevailles et ne s’était guère répandue dans les villages

 

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environnants. Les gens de la famille qu’on avait pu réunir n’étaient qu’une demi-douzaine, sans compter tante Sarah ni Talentine.

Assis sur le banc derrière la longue table, les parents venus des environs étaient alignés contre le mur. Parmi ces gens endimanchés, au verbe lent, au regard lent, qui la considéraient sans bienveillance, tante Sarah se sentait très dépaysée. Jamais Marthe ne lui avait manqué autant. Parfois, sans qu’elle comprît pourquoi, ses paroles tombaient dans un silence ennemi. Ainsi lorsqu’elle parla de sa robe de deuil, expliquant qu’elle avait été prise de court et qu’il lui fallait s’en remettre au fils de Tournejai, qui allait à Dôle à motocyclette, du soin de la choisir. Pour ces paysans, le fait de ne point posséder de robe de deuil suffisait presque à juger quelqu’un. La mort était une chose assez ordinaire pour que la surprise ne fût pas une excuse. Qui n’avait pas la robe convenable pouvait-il avoir les sentiments convenables ? Le cœur ne s’improvise pas plus qu’un vêtement. Il faut que tout soit tenu prêt, en ordre, à sa place de longtemps.

 

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Talentine avait par instants un très grand chagrin et sentait lui manquer un tuteur. Depuis le départ de Marthe, elle dépensait en sucres d’orge quatre fois plus d’argent qu’à l’ordinaire et il était bien certain que de tels excès ne tarderaient pas à la mettre en péril. Dans la matinée, elle alla plusieurs fois à la remise. L’autorité de la mort la rassurait pour un moment, elle sentait peser sur elle une contrainte salutaire. Mais bientôt, elle se voyait de nouveau libre, abandonnée à elle-même, à de monstrueux appétits de sucres d’orge, et l’avenir, tout irisé d’absinthe, de menthe et de citron, lui inspirait des inquiétudes déjà voluptueuses.

L’oncle Victor arriva vers onze heures du matin, emmitouflé et si bien grippé qu’à peine il toucha son chapeau en passant devant la remise, de peur de se refroidir. Il semblait pressé, nerveux. Néanmoins, à cause de la rangée des consanguins qui suivaient ses gestes avec attention, il dut soigner son entrée dans la cuisine, mettre les mains aux épaules d’Hyacinthe et le regarder jusqu’au fond des yeux, un soupir, passer aux enfants, dire un mot à Talentine et

 

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ensuite s’attaquer à la rangée. On allait voir s’il était bien le chef de la famille. Mais Talentine, qui n’était pas du tout attentive à l’épreuve, se mit à dire, parlant aux enfants :

« Mes pauvres Jésus, quel malheur. Marthe n’aura pas eu la chance. Moi, quand je m’en étais allée, je me rappelle, en 96, en allée avec Philibert... Mais non, qu’est-ce que je dis, Philibert, c’était l’Aurélien... pourtant non, c’était Philibert... »

Ces discours, en soi peu convenables, contenaient en outre une allusion gênante. Elle aurait dû le comprendre. Ici, l’oncle fut très bien et se fit admirer par les consanguins.

« Valentine, dit-il avec aisance et autorité, va-t’en donc voir sous la remise si le vent n’a rien dérangé. »

Talentine bondit comme une chèvre à travers la cour et revint aussitôt, ayant oublié son propos et, du même coup, ce qu’elle était allée faire sous la remise. L’oncle Victor passait devant la rangée et serrait les mains en ayant pour chacun des parents le mot qu’il fallait.

 

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« Ma pauvre Louise, c’est bien gentil à toi. Venir depuis Oussières, quand tu as déjà tant d’ouvrage et par la bise qui court, et les chemins pas si bons non plus... Bonjour, Clotaire, je ne pensais pas de te rencontrer en pareille occasion. Tu as eu toute la peine. J’ai su que ton cheval s’était blessé. Bien heureux, puisque ce n’est rien... Te voilà donc, Auguste, depuis si longtemps. Moi qui parlais de toi, il n’y a pas huit jours encore... »

Quand il eut fini à la satisfaction de tous, il revint sur Hyacinthe et lui dit d’une autre voix :

« Qu’est-ce que ça signifie ? Je viens de passer au cimetière, j’ai vu Clinclin qui creusait au bord de l’allée, à côté de ton père.

– Eh bien, oui, répondit Hyacinthe. Il fait ce qu’on lui a dit.

– Pardon, fit l’oncle, mais c’est ma place. »

Il avait parlé sur un ton irrité. Hyacinthe, d’abord surpris, se ressaisit bientôt.

« Vous ne m’avez jamais dit que vous aviez envie de cette place-là. Quand on a enterré mon

 

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père, vous étiez là. Il a été convenu que je me mettrais à côté de lui et, bien entendu, ma femme avec moi. Voilà de ça dix ans. Depuis, vous n’avez jamais causé de rien...

– Naturellement, fit l’oncle, j’étais à Paris, je n’y pensais pas. Ces temps derniers, oui, j’ai voulu t’en parler et tu vois, les événements m’ont devancé. En tout cas, c’est ma place.

– Il ne s’agirait que de moi, fit observer Hyacinthe, je vous dirais peut-être : ‶C’est bon, installez-vous là.″ Quoique ce ne soit pas une chose agréable non plus, quand on est habitué à l’idée d’une place, de se mettre à penser à une autre. Surtout que, des fois, on n’a pas le temps. La preuve aujourd’hui.

– Aujourd’hui, c’est un accident. Mais toi, à ton âge, quarante ans...

– Bon. Si vous voulez. À mon âge. Mais il y a Marthe. La place est à elle aussi bien qu’à moi...

– Oui, mais enfin, Marthe n’y tenait peut-être pas... après tout, elle avait quitté le pays.

– Du moment que je l’ai ramenée, je lui dois

 

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sa place. »

La rangée des consanguins, en dépit d’une sympathie certaine pour l’oncle Victor, ne pouvait pas s’empêcher de laisser paraître une ombre d’approbation aux paroles d’Hyacinthe. L’oncle se mit à arpenter le carreau de la cuisine en rongeant son frein.

« Vous n’avez qu’à vous mettre sur le côté de l’église, avec vos grands-parents Dumontey, proposa Hyacinthe.

– Merci bien, ragea l’oncle. Un endroit où il n’y a pas de vue. »

Hyacinthe eut un geste de lassitude.

« Je suis sûr, reprit l’oncle après un moment de silence, que Marthe aurait préféré se trouver dans sa famille à elle que dans la nôtre. D’ailleurs, Hyacinthe est bien jeune. D’ici quelques années, le problème peut se poser pour lui d’autre façon. Avec des enfants, un train de culture, il faut penser qu’il ne peut pas rester comme ça... Plus tard, quand tu auras vécu vingt ou trente ans avec ta deuxième femme, il vous

 

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sera dur à tous deux de penser qu’après ta mort, tu iras reposer avec une autre. Dans la vie, il faut voir plus loin que son nez... »

Hyacinthe secouait la tête, sourd à toutes ces raisons.

« Je m’occupe de tout de suite, disait-il. S’il fallait s’occuper de l’avenir des vivants ou des caprices des morts, on ne s’y reconnaîtrait plus. »

Mais l’oncle :

« J’ai remarqué vers les tombes Chantremain, en contrebas, un espace libre assez important. On pourrait très bien y mettre les femmes, ce qui laisserait la place vacante à côté de ton père. Je m’y installerais, selon toutes probabilités, le premier, et tu viendras me rejoindre, naturellement le plus tard possible. Ainsi Marthe ne serait pas très loin de toi et elle ne serait pas seule non plus, puisque les femmes se trouveraient ensemble... »

Tante Sarah, qui était assise auprès de la fenêtre, se leva et interrompit :

« Les femmes ? Mais de quelles femmes

 

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parlez-vous donc ?

– De Marthe, de vous, de toutes les femmes de la famille. »

Tante Sarah regardait le professeur Jouquier avec horreur.

« Vous ne serez pas loin de moi, dit-il, dix, quinze mètres au plus.

– Voyons, dit-elle d’une voix étranglée, vous ne pensez pas que je vais me laisser faire. Je vous défends bien de croire qu’un jour... J’ai une place à Paris dans le caveau Léon Lévinsohn ou au Père-Lachaise, chez les Feldenschwalb, ou chez les Morhange, ou en banlieue, dans le caveau des Lazarus, ou dans celui des Goldenschmitt ou chez les Weilhof, de Nancy... à la rigueur, même, je peux demander aux Kohn, de Dôle...

– Ne faites donc pas l’enfant », dit l’oncle Victor.

Tante Sarah voulut se débattre encore, mais elle eut un frisson de peur. Une rafale de vent, qu’on entendit chanter sous la porte, venait de rabattre une persienne contre la fenêtre, et la

 

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cuisine se trouva dans une pénombre de crépuscule. Au fond de ces demi-ténèbres, elle vit la rangée des parents immobiles, pareils à des morts, et sentit sur elle leurs regards hostiles.

« Laissez-moi, balbutia-t-elle, laissez-moi partir. »

 

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