Gustalin
Chapitre VI
Vers 11 heures du matin, Hyacinthe coupait la dernière langue de foin sur son pré de la rivière et, après un coup d’œil complaisant à ses andains qui semblaient alignés au cordeau, s’en allait acheter un paquet de tabac chez Taille, le buraliste, en même temps épicier, quincaillier et cafetier. En s’engageant, la faux sur l’épaule, dans un raccourci à travers champs, il eut l’ennui de voir apparaître le curé au bout du sentier. Nez à nez, une politesse du chapeau ne suffirait pas, il allait falloir entrer en conversation. Hyacinthe était sans hostilité, au contraire ; mais, en face de ce curé malingre qui lui inspirait déjà un sentiment de pitié gênante, il avait l’impression plus gênante encore d’avoir affaire à un être manqué, ni homme, ni curé. Anticlérical modéré, il regrettait pourtant que cet apprenti fût si peu à son métier, le comparant aux décrasseurs de paroisse qu’il avait connus autrefois : des mâles
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autoritaires, indiscrets, retors, des entêtés de la bannière, durs sur les sous, portant sous la robe tout ce qui fait un homme et, s’ils ne s’en servaient pas, c’était là quand même. Avec son museau pointu, son nez transparent, le menton qui fuyait d’une seule ligne vers le col, le pauvre grand garçon n’y ressemblait pas. Il gardait la dégaine d’un séminariste mal nourri, mal fini, pâle de partout, la poitrine creuse et point d’épaules. Sûrement que le ventre qui l’avait porté n’avait pas dû éclater. Hyacinthe voyait ça d’ici. La mère, une petite belette à pèlerine, trottinant aux messes de 6 heures. Le père, un tâcheron de la paperasse, à Dôle ou à Lons-le-Saunier, en train de mûrir pour l’emprunt russe. Sur le coup de 1905, 1906, il enceintre sa femme. Le gamin grandit, cireux, végétal, enrhumé, sujet aux mals blancs, grandit entre le plat du chat et la corbeille à ouvrages de sa mère. Et puis, patronage le jeudi, patronage le dimanche, les bons frères pensent à lui après la guerre, quand la belle vie et les places en veux-tu rendent le recrutement difficile pour les séminaires et qu’il faut prendre le tout-venant. De ce coup-là, mon
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gamin se trouve embarqué dans les orémus sans seulement avoir eu le temps de s’y reconnaître. Son affaire est claire. Dans ces classes creuses du clergé, tous les curetons lymphatiques de son espèce sont voués aux petites utilités, aux paroisses perdues entre bois et rivière, là où la religion va toute seule. Quand même, pensait Hyacinthe, à quoi diable avaient pensé les épiscopants de Saint-Claude d’envoyer ce fifrelin à Chesnevailles ? Même passé au latin et roulé dans une soutane, ça ne faisait jamais un curé. Ils auraient bien pu le garder dans leur évêché à gratter du papier, au moins le placer dans une commune du haut Jura pour lui faire des poumons. Enfin, ils s’étaient arrangés à leur idée. Lui, Hyacinthe, il se faisait ces réflexions-là sans y attacher autrement d’importance, surtout que les ustensiles de l’âme, depuis qu’il s’était mis le nez dans les jansénistes, il en avait rasibus.
Le curé se dandinait, l’air gêné à son ordinaire, ne sachant quoi faire de ses mains, à les balancer de chaque côté, à se les mettre derrière le dos, à se les remettre en balançoire, comme s’il essayait de se débarrasser du Saint-
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Esprit ou de lui trouver un étui. Et son écharpe nouée sur ce torse minable, Jésus de bois, un parapluie dans un rond de serviette, on aurait dit. Hyacinthe était lui-même un peu gêné de se sentir aussi plein de force, d’aplomb, abondant, le muscle souple, la peau bien cuite, et c’est comme le coup de n’être pas rasé depuis deux jours, frais de la gueule il restait quand même, ses quarante ans n’y étaient pas.
À ses propos sur le temps et sur le printemps, le curé répondait par monosyllabes, mal dans son assiette, et tout d’un coup, il se mit à parler d’un débit pressé :
« J’ai fini le tome XII cette nuit. Je vais d’émerveillement en émerveillement, mais je crois que j’ai atteint le sommet avec les chapitres sur la géographie de l’idée de la grâce et ses affinités ethniques. Rien que l’idée était déjà géniale, mais pour la suivre dans ses méandres, ses entrelacs, ses interférences, il fallait... ne parlons pas d’érudition, c’est une chose qui va de soi... il fallait une sensibilité de l’esprit, si je puis risquer... mais vous comprenez ce que je veux
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dire... Tenez, je pense à cette conclusion du tome X, vous vous souvenez ?
– J’ai voulu lire tous ces livres-là, confessa Hyacinthe, mais c’est trop fort pour moi, j’ai laissé en plan.
– Comment ? tout ça est pourtant limpide, lumineux. Il n’y a rien là-dedans qui doive vous rebuter et c’est une belle occasion de vous remettre dans le courant. J’ai bien souvent entendu votre oncle et votre tante regretter de vous voir cantonné dans un genre d’activité qui n’exige, en somme, pas grande gymnastique intellectuelle. Et c’est dommage... après avoir fait des études déjà très sérieuses... oui, c’est dommage. M. Jouquier me le disait hier encore, vous étiez très doué. Mais j’espère que vous ne tarderez pas à vous y remettre... »
Hyacinthe plissait les yeux et pinçait les lèvres (je t’écoute). Et il pensait que ce drôle de corps, si soucieux de ses études, n’avait jamais songé à lui demander pourquoi il n’allait pas à la messe.
« Vous savez, pour ce que je veux faire, j’en sais toujours assez...
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– Ne parlez pas ainsi, monsieur Jouquier. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. La crise peut vous obliger un jour à quitter la campagne. S’instruire, c’est justement s’y préparer. Je sais bien que vous avez du travail, mais il suffirait de quelques efforts. Ce qui vous a le plus manqué, pendant de longues années, c’est l’ambiance, et vous l’avez justement maintenant...
– Bien sûr, dit Hyacinthe. Question d’ambiance, j’ai tout ce qu’il faut. Est-ce que vous avez vu qu’il pleuvait dans l’église ?
– Mais non, mais comment, tiens, par exemple, ah, eh bien, il pleut dans...
– Dans l’église. J’ai vu ça l’autre jour à l’enterrement de la Louise Quedont, près de Saint-Joseph, juste dans le coin. Ce n’est pas grand-chose, mais vous ferez bien d’avertir le maire.
– Oui, je vais lui écrire.
– Lui écrire ? mais non... »
Un peu plus, Hyacinthe eût haussé les épaules.
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Il abrégea la conversation. D’ailleurs, le curé recommençait à bafouiller et à ne plus savoir où mettre ses mains. Hyacinthe rompit assez brusquement et se hâta sur le chemin de chez Taille. Il songeait distraitement aux exhortations du curé et d’absurdes images flottaient dans sa tête. Monté sur un canasson historique, l’oncle Victor s’en allait au pas noble par la route de Dôle et voilà ce qu’il avait en main : la hampe d’un drapeau bordé en peau de lapin blanc, sur lequel on lisait le mot instruction en majuscules dorées, et d’un côté, c’était les sciences, de l’autre c’était les lettres. Derrière lui, et disputant ferme, il y avait tante Sarah, il y avait le curé, et il y avait Marthe qui marchait en roulant la croupe, en retroussant sa jupe tant haut qu’elle pouvait, avec des manières des mains, du petit doigt, des deux coudes, du col, du menton, des yeux. Puis elle se détachait du groupe, le laissait se perdre dans la poussière, et ôtait son tablier, son corsage, dégrafait sa jupe. « Je me demande bien, pensa Hyacinthe. Encore, ce ne serait pas ma femme, je comprendrais. » Et tout à coup, l’image de Marthe jupe en bas lui rappela une
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autre image si semblable à un rêve qu’elle avait fondu dans le sommeil de la nuit. La veille, il était couché depuis une heure, Marthe le croyait endormi et se déshabillait dans l’obscurité. Dehors, il faisait un grand clair de lune qui projetait dans la pièce un rectangle de lumière bleue. Ayant dépouillé ses vêtements, elle était entrée dans cette clarté, les mains jointes sur la nuque pour relever sa lourde poitrine, et creusant son ventre d’un effort qui se devinait à la cadence de la respiration. Elle regardait son corps, non pas avec l’attention d’une femme qui surveille les atteintes de l’âge, mais comme pour en retenir une vision tendre et heureuse. Elle se levait sur la pointe des pieds, caressait son épaule avec la joue, tordait la hanche pour faire jouer un rayon de lune sur les arrondis. La lumière lunaire durcissait un peu les formes trop pleines, donnait à la chair une patine de métal. Hyacinthe avait été ému et de toutes façons. Il avait eu peur pour elle, peur de l’âge, du chiffre quarante. Aujourd’hui qu’il y repensait, l’apparition, presque incertaine, lui semblait plus touchante encore. Il plaignit sa femme et voulut croire qu’il portait toute la
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responsabilité de ses tourments. Ce qu’elle attendait d’un nouveau genre d’existence, c’était, à n’en pas douter, le miracle qui prolongerait sa jeunesse, la lumière favorable où faire resurgir la douceur de son corps. La raison ? toujours la même chose. Quand la femme est pour ainsi dire délaissée, qu’à moins de la voir se mettre dans des états au clair de lune, son homme ne la remarque pas ou à peine, elle finit par se rattraper sur les idées, c’est connu. Jugeant qu’il était devenu paresseux à l’amour, Hyacinthe, dans un mouvement vertueux, faillit courir chez lui faire réparation à l’épouse. Il irait chez Taille une autre fois. Même, il le dirait à sa femme : « J’étais sur la moitié du chemin, que je me suis mis à penser à toi et l’idée m’a pris tout d’un coup. Aller plus loin, je n’aurais pas pu... » Marthe serait sûrement contente. Elle allait pâlir un peu, ses yeux s’enfonceraient, leurs cernes grandiraient. Hyacinthe était bouleversé par le remords, la tendresse, le désir, et toutefois, il allait chez Taille d’un pas décidé, en songeant que si les hommes s’écoutaient, ils se laisseraient facilement sans un paquet de tabac rien que pour
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faire plaisir d’un mot aimable à leurs femmes.
Talentine, la tante de Marthe, était dans la boutique à choisir des sucres d’orge sous le regard vigilant de l’épicier. C’était une petite vieille à l’œil rond et rusé, aux mouvements furtifs, d’ailleurs timides, qui lui donnaient des airs de gibier peureux. À l’entrée d’Hyacinthe, elle rougit et fit semblant de s’intéresser à des camemberts. Elle avait une grande peur qu’il ne l’eût aperçue penchée sur le bocal aux sucres d’orge et ne rapportât la chose à la maison. Marthe, en effet, tenait la vieille en tutelle et rien ne l’irritait davantage que ce penchant pour les sucres d’orge, d’autant plus qu’il lui arrivait de les chaparder. Il y avait déjà eu des histoires chez Taille. Avec une mauvaise foi passionnée, Marthe avait défendu Talentine et rappelé à l’épicier que son bisaïeul avait été condamné à un an de prison pour vol. Pas besoin donc d’accuser les autres. Taille avait l’injure sur le cœur. Quand l’une ou l’autre des deux femmes faisait ses achats chez lui, il affectait de surveiller ses moindres gestes.
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Sans prendre garde au bocal de sucres d’orge que Taille semblait pourtant lui désigner du regard, Hyacinthe vint donner le bonjour à Talentine et la conseilla sur le choix d’un camembert. Effrayée à l’idée d’acheter un fromage de quarante sous, elle ne savait comment sortir de ce mauvais pas, n’osant objecter ni le prix ni la qualité, dans la crainte que son alibi ne vînt à paraître suspect. À la fin, elle perdit la tête et dit à l’épicier :
« Je sais que j’aurais besoin d’une casserole.
– Une casserole comment, Valentine ? Vous voulez la casserole en terre, en fer-blanc, ou bien en émail ?
– Montre-moi en émail. »
Connaissant le fond de l’affaire, Taille s’empressait, dans l’espoir de mettre à profit la panique de sa cliente. Hyacinthe ne crut pas pouvoir se désintéresser d’un achat aussi important et accompagna la vieille femme au rayon des casseroles. Insistant, il donna encore des avis. Talentine, la gorge sèche, lui jetait à la dérobée des coups d’œil anxieux. Elle avait en
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mains une casserole de huit francs cinquante, qu’elle tournait et retournait sans trouver rien à lui reprocher. Les exigences de son alibi devenaient monstrueuses. Elle se sentit perdre pied dans un cauchemar de dépense. Les regards des deux hommes s’attachaient à ses gestes. Un silence menaçant pesait dans la boutique.
« Alors ? » demanda l’épicier et il avait une voix terrible.
Elle baissa la tête, écarquillant les yeux sur la casserole. Il fallait répondre. Taille et Hyacinthe ne pouvaient pas attendre indéfiniment. À sa propre surprise, elle articula d’une voix grêle, lointaine :
« Une plus grande, qu’il me faudrait, une bien plus grande.
– C’est facile. Tenez, regardez ça, c’est ce que j’ai de plus grand. La taille au-dessus, vous ne trouverez nulle part, non, pas même à Dôle. Et voyez la queue, et l’attache, et tout. Ce qui fait la casserole, c’est la queue. La preuve en est dans les casseroles jetées au rebut, c’est presque toujours la queue qui leur manque. Mais dans la
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fabrique que j’achète, ils travaillent les queues par des procédés. Celle-là, Valentine, vous pouvez dormir, elle ne vous restera pas dans la main, et équilibrée, sentez-moi... Alors, vous la prenez ?
– Je la prends, murmura-t-elle, je la prends. »
Hyacinthe lui fit des remontrances. Qu’avait-elle besoin d’une casserole aussi grande, elle qui vivait seule ? On y eût fait cuire pour au moins douze personnes. Talentine, ses oreilles bourdonnaient un peu, l’entendait à peine et il lui semblait du reste que plus rien n’eût d’importance à présent. Elle répétait d’une voix stupide : « Je la prends... Je la prends... »
Tandis qu’il enveloppait l’ustensile, Taille songeait à tous les sucres d’orge que la vieille avait dû lui voler depuis quinze ans et à l’affront qu’il avait reçu en paiement. Il ne put résister à saisir l’occasion d’une revanche cruelle et, montrant le bocal, demanda d’un air faussement innocent :
« Et vos sucres d’orge, vous en prenez combien ? »
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Talentine, écrasée, demeura muette et leva sur Hyacinthe des yeux effrayés.
« Bien sûr, Talentine, il faut prendre vos sucres d’orge », dit Hyacinthe.
Et comme elle hésitait à comprendre, il la poussa vers le bocal. Taille la regardait avec une joie mauvaise. Pour une fois, ses sucres d’orge allaient lui coûter cher. Elle en prit deux parfumés à l’absinthe et posa vingt sous sur le comptoir.
« Ça nous fait dix-huit francs, dit l’épicier. Vingt sous de sucres d’orge et dix-sept francs la casserole.
– Quelle casserole ? demanda Talentine.
– La casserole que vous venez de m’acheter, tiens. La voilà toute ficelée.
– Une casserole, je n’en ai pas besoin. Je ne vois pas ce que je ferais d’une casserole.
– En tout cas, vous venez de m’acheter celle-là.
– Si jamais j’avais besoin d’une casserole, sûrement je viendrais l’acheter chez toi. »
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Sentant lui échapper sa vengeance, l’épicier commençait à hausser la voix. Talentine ne répondait plus que par des hochements de tête et regardait Hyacinthe, consciente d’être mineure en sa présence, et s’en remettant à lui du soin d’arranger les choses. Il était du reste assez embarrassé d’intervenir dans ce différend.
Les apparences étaient contre Talentine, mais il devenait clair que Taille avait abusé de la situation. Pris à témoin par l’épicier et invité à user de son autorité, il répondit tranquillement :
« Je ne peux pourtant pas l’obliger à acheter une casserole si elle n’en veut pas.
– Pas question d’acheter, puisque c’est fait. Je réclame seulement d’être payé.
– La casserole est toujours là, tu n’as rien perdu.
– Alors, toi aussi, tu vas venir prétendre qu’elle n’a rien acheté ? Je ne te savais pas menteur... »
À ces mots, Hyacinthe devint sérieux et fit observer :
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« Je n’ai jamais dit qu’elle n’avait pas acheté. Mais tout à l’heure, quand je suis entré, si tu avais parlé tout de suite des sucres d’orge, il n’aurait pas été question de casseroles. Sachant ce qui était, même si tu ne voulais rien dire, il ne fallait pas la pousser à acheter. »
L’épicier devint rouge, il voyait l’incident tourner décidément à son désavantage.
« C’est plus fort que tout, ricana-t-il en poussant la casserole au bord du comptoir. Ils s’entendent pour ne pas me payer ce qu’ils me doivent et, par-dessus le marché, ils me font des observations ! »
Hyacinthe haussa les épaules et dit d’une voix sèche :
« Donne-moi un paquet de gris, qu’on s’en aille. J’ai assez discuté. »
Ce ton de commandement, certaine lueur de gaieté qu’il crut apercevoir dans les petits yeux de Talentine, achevèrent de donner à Taille le sentiment de la défaite et sa griserie amère. Pour ne pas crever de rage, il eut besoin d’une
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revanche. Enfin, il crut avoir trouvé :
« Tu n’es pas si pressé quand la servante de ton oncle est dans la boutique...
– Donne-moi un paquet de tabac, je te dis.
– L’autre jour, j’ai peut-être rigolé. Pas plus tôt que tu étais sorti, elle était à me prendre les mains en me suppliant pour que je la saute... »
Taille allait expliquer comment le souci de ne pas aventurer à la fois sa santé et sa dignité dans les bras d’une coureuse lui avait fait décliner ces propositions brûlantes. Le temps lui manqua. Hyacinthe enfilait déjà l’étroite ruelle ménagée entre le comptoir et le rayonnage et parlait de lui faire rentrer d’une part ses paroles au fin fond de la gueule, d’autre part la casserole litigieuse dans le derrière. Il était si menaçant que Taille prit un grand couteau sur un rayon et le pointa contre lui. Sans ralentir, Hyacinthe rafla au passage une cloche à fromage et s’en fit un bouclier. Il y eut un bruit de verre éclaté et les deux hommes s’empoignèrent. Ils étaient du même format, sauf que Taille avait du ventre plein le pantalon, mais Hyacinthe avait l’avantage de la surprise, car une
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pareille violence était loin de ses habitudes. Dans tout le pays, on le renommait pour sa douceur, sa maîtrise de soi, et nul ne se rappelait l’avoir jamais vu entrer en colère. Il jeta l’épicier sur le dos et, accroupi sur lui, une main à la gorge, il tenta un moment de saisir le couteau qui gisait à quelques pas, dans les débris de la cloche à fromage.
« Attends ta gueule, mon cochon, si je te vais faire ton affaire », grognait-il.
Talentine, accoudée au comptoir et tout en fourrant des sucres d’orge dans son panier, suivait le combat sans trop d’émoi. La vie offre de ces spectacles curieux dont l’utilité apparaît plus tard quand ils reviennent à la mémoire comme les jalons d’une époque passée. Voyant les efforts que faisait Hyacinthe pour atteindre le couteau, elle lui demanda avec sollicitude :
« Est-ce que c’est le couteau que tu cherches, mon petit ?... Attends, je vais te le donner. »
Cette parole sauva peut-être la vie à l’épicier. Le concours de Talentine donnait à la bagarre une physionomie suspecte et Hyacinthe, à l’idée
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qu’on pût lui mettre le couteau en main, regrettait déjà d’être allé aussi loin. Taille, qui avait des raisons de craindre pour sa vie, balbutiait une rétractation en haletant sous le genou de son adversaire. Hyacinthe le lâcha et revint à sa place de client attendre son paquet de tabac.
Dehors, Talentine se mit à babiller :
« Avec les hommes, c’est souvent ça, ils ont besoin de se bousculer. Moi, je me rappelle mon frère Narcisse, qu’est-ce qu’il avait ? vingt-deux, trois ans, qu’il s’était battu avec Louis, l’aîné des garçons à Maindret. Ils se donnaient des coups de hache, tu sais, les haches d’équarrissage, le tranchant large, fin affilé. Je vois encore ce pauvre Louis quand la tête lui a éclaté. On l’a enterré dans les bois. Il était pour aller soldat, la gendarmerie l’a cru déserteur, mais les parents avaient de la peine quand même. Il en arrive des fois des drôles. C’est comme hier soir, je m’en revenais d’aller, j’étais donc vers chez Granvalet, est-ce que la gaille à Juste Lombard ne vient pas traverser le chemin, que tout par un coup la peur me prend d’être coursée, si bien que de marcher,
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me voilà passer par chez Victor. Eh bien, ton oncle, il m’a donné un livre d’images.
– J’y pense, dit Hyacinthe, pour le coup de tout de suite, il vaudrait autant ne rien dire à Marthe. Vous comprenez, si elle venait à savoir que vous étiez dans les sucres d’orge... »
En arrivant vers l’église, il regarda l’heure au clocher, onze heures un quart, et s’arrêta, indécis, à se demander s’il avait le temps de se rendre chez Gustalin.
« J’oubliais que j’avais encore affaire, dit-il enfin. Je vous laisse aller, Talentine. Pour rentrer au bois, vous n’avez pas besoin de passer par chez nous. Vous aurez aussi court de prendre par le chemin derrière chez Desgenets. »
Gustalin se tenait immobile au milieu de la cour, le dos tourné à la route, le front sévère, les yeux clignés. Il détruisait sa maison par la pensée pour édifier sur l’emplacement un garage important. Une première fois, il y avait mis le feu en oubliant que la Flavie était restée couchée, en sorte qu’il ne restait de sa femme qu’un petit tas d’ossements noircis. À bien regarder, c’était
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affreux. Alors, il recommençait tout. Cette fois, il attendait qu’elle fût partie en voyage pour raser la maison. Il bâtissait en ciment armé, c’était l’affaire de quinze jours. Voilà la Flavie qui rentrait. Il allait la chercher à la gare de Dôle, se gardant bien de l’avertir. Mais d’abord, il s’était acheté un lorgnon avec une chaînette, pour l’inquiéter, la troubler. « Tiens, elle disait, tu as mal aux yeux ? » Il faisait signe que non. Mais enfin, ce lorgnon. « Rien, disait-il, je l’ai acheté comme ça. » Plusieurs fois, pendant le trajet, il arrêtait la voiture, soufflait la buée sur ses verres et les essuyait avec une laine. Sa femme était mal à l’aise, il l’entendait avaler sa salive. En arrivant en vue de Chesnevailles, elle poussait un grand cri et montrait du doigt une construction métallique. Là, Gustalin devenait inférieur à la situation. Il s’était promis de répondre à l’étonnement de la Flavie avec un air négligent : « Ah ! oui... le garage que j’ai fait construire... » et de parler aussitôt d’autre chose. En réalité, il se hâtait de l’apaiser : « Je vais t’expliquer... » L’église venait d’être classée monument historique, on avait découvert une grotte dans la
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forêt, les touristes affluaient de toutes parts. Ou alors, pour garder tout son flegme, il avait besoin de mesurer deux mètres dix de haut sur un mètre d’épaules, et c’était déjà moins sérieux. Voyant venir Hyacinthe, Gustalin alla se mettre au travail dans son atelier, pour l’accueillir avec honneur.
« Figure-toi, commença Hyacinthe et pour terminer : à bien réfléchir, le rapport des âges, ça n’a rien à voir.
– Pas question non plus, dit Gustalin, mais qu’est-ce que tu viens me comparer une gamine comme ça à ta femme !
– Je ne te parle pas de ma femme.
– Justement. Moi, si on me donnait à choisir, j’aimerais cent fois mieux faire l’amour avec ta femme. Qu’est-ce que je dis, mille fois !... La Marthe, c’est la grande nature, grande taille, grand col, grandes jambes, et ces cuisses ! Je peux en parler, je les ai vues en 1925, le vent lui faisait claquer la robe...
– Pour t’en revenir...
– Et la façon de se tenir, on jurerait qu’elle a
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été éduquée. Mais c’est malheureux, il faut que ce soit moi qui vienne te dire ça.
– Attends donc, je ne t’ai pas raconté. Hier matin, non, qu’est-ce que je dis, avant-hier je passe, il était à peu près 6 heures. Pieds nus dans ses sabots, un jupon et un corsage, une vraie feuille de Job. Les jambes fraîches, elle venait de marcher dans l’herbe mouillée. Alors, mon vieux, tout par un coup, je ne sais pas ce que j’ai, la rosée qui me monte à la tête, voilà que je me sens dix-huit ans. Je lui prends la tête entre mes mains et sa tête qui roule, qui roule sur mon bras, qui vient se poser sur mon épaule...
– Dirait-on pas ! sur mon épaule...
– Elle me regardait, les yeux sérieux, des yeux clairs, tu sais, mais tellement sérieux...
– Des façons, oui, on sait ce que c’est. Les filles, c’est bien comme les voitures...
– Mon vieux, moi j’en étais retourné. J’avais jamais vu ça. Les femmes...
– Ah ! ils sont tous pareils ! J’avais jamais vu ça ! Je connais la chanson. Et alors ?
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– Non, rien, tu m’embêtes.
– Allez, quoi, Hyacinthe...
– Mais non, mais c’est vrai, à la fin, tout le temps en train d’ouvrir ta gueule.
– Tu ne peux pas comprendre non plus. Tout ce que je te dis, c’est pour ton bien. Une fille comme celle-là, c’est frais, c’est coquet, joli si tu veux, mais ça reste bergerette. À côté de ta femme, qu’est-ce qu’elle représente ? »
Hyacinthe convint qu’en effet, Marthe était la plus belle, affirmant d’autre part n’avoir jamais eu l’intention de rien.
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