Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 10 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

VII - Joseph Cambon Devient Propriétaire Foncier

VII

 

JOSEPH CAMBON DEVIENT

PROPRIÉTAIRE FONCIER

 

En janvier 1970 des femmes, des enfants et des vieillards manquèrent de pain en France, et tant d’hommes de travail.

Joseph Cambon trouvait que l’Assemblée ne légiférait pas assez vite. Elle aurait dû tout régler en quatre mois pour ne plus s’occuper ensuite que de l’application des nouveaux textes et de la culture des terres, de plus en plus délaissées. Il estimait qu’à Paris on perdait son temps en parlotes, cérémonies, défilés et longs discours. Il redoutait aussi la prolifération des journaux.

Mirabeau avait le sien, Gorsas, Brissot, Barère, Loustalot, Desmoulins, Fréron, les leurs. On ne sait plus lequel lire. Tous d’ailleurs disent la même chose en des termes différents. Pourquoi ne s’être pas limité à deux ou trois ? La Gazette de France et les Annales politiques pouvaient augmenter le nombre de leurs pages et faire suivre les informations de commentaires

écrits par des députés. Heureusement, Panckoucke 15 a lancé Le Moniteur universel, qu’il appelle aussi la Gazette nationale. C’est le mieux fait, le plus complet.

 

Comme il avait été un témoin direct d’événements qui bouleversaient les consciences, Joseph dut expliquer aux siens ce qu’était ce manège où les députés, faute de mieux, s’étaient installés pour délibérer, légiférer, donner à la France une Constitution. Oui, le hasard avait voulu que ce fût dans un manège, à quelques pas du palais du roi, en plein cœur de Paris, que prît corps, peu à peu, dans un texte châtié, clair, la croyance universelle en un bonheur possible pour toutes les créatures de Dieu. Sur des murs de pierre à l’état brut, on avait cloué des planches rabotées et cirées, élevé des gradins sur un sol de terre battue, une tribune, tendu quelques draperies sous les fenêtres, suspendu des quinquets au plafond. Dans ce décor improvisé, neuf cents députés environ travaillaient.

Et le roi ? Le 6 octobre, le roi, la reine, le dauphin, leur suite, très nombreuse, avaient trouvé un château des Tuileries occupé par des locataires qu’il avait fallu expulser. A la hâte, une foule de laquais avait poussé tous ces gens dehors, avec leurs meubles, puis avait remeublé une centaine de pièces en puisant dans le garde-meubles national. La famille royale, brisée de fatigue après une journée dramatique, avait pu enfin s’isoler le soir très tard. Mais partout, aux Tuileries et autour des Tuileries, ç’avait été un remue-ménage incroyable pendant plusieurs jours ; des officiers, des gardes du corps avaient couché à même le parquet. Que, dans ces conditions, le roi ait pu regretter Versailles, cela n’était guère douteux.

Cambon racontait et lui, encore inconnu à Paris, devenait populaire dans sa ville natale. Il en fut d’abord un peu surpris. Puis il comprit que c’était autant le nom qu’il portait que ce qu’il avait obtenu pour la collectivité qui le rendait populaire. De plus, son père était très estimé ; en sa qualité de « coopérateur » il avait contribué à la création d’ateliers de charité pour donner du travail aux chômeurs. Il avait donné de l’argent aussi. Tout le monde savait que les Cambon étaient du nombre des bourgeois à faire des sacrifices pour les déshérités. Un autre nom était également sur toutes les lèvres, celui de Louis Durand, un banquier que le sort de ses concitoyens ne laissait pas indifférent. Lui aussi était un « coopérateur », au sens noble du terme. Lui aussi contribuait de ses deniers à faire survivre les pauvres. Dans l’assemblée plénière des sixains – près de cent personnes, cette sorte de conseil municipal que la ville s’était donné en attendant la mise en place d’autorités régulières -, Durand était autant écouté, et respecté, que Cambon père. De là, peut-être, une rivalité sourde entre les deux hommes. L’habileté ou l’impartialité dicta à Joseph Cambon sa conduite. Sans doute son père ne serait pas maire de Montpellier, comme il l’avait espéré un moment, mais le vieil homme était tenu en assez haute estime par ses concitoyens pour être à même de jouer un rôle dans une autre instance. En tout cas, ce n’était pas le moment de susciter des querelles de personnes.

Lui, le député « suppléant » de la sénéchaussée, s’en était toujours gardé. Pas une fois il n’avait fait état publiquement du peu d’estime qu’il nourrissait pour les deux députés en titre choisis par le tiers, Jac et Verny, qui ne prenaient aucune initiative à l’Assemblée nationale. Joseph Cambon montra beaucoup de patience devant des comportements qui ne pouvaient que l’agacer, lui, l’homme brusque, rugueux, volontiers emporté. Mais il sera toujours, jusque dans le rôle si important qu’il jouera à la Convention, tolérant et humain avec les hommes ; impatient, intraitable avec les idées. Ce n’est que lorsqu’on l’attaquera injustement qu’il ripostera en s’en prenant à la personne de son agresseur. Robespierre devait en faire un jour la cruelle expérience.

 

Le 14 décembre 1789, dans la cathédrale, les membres de l’ancien corps de ville avaient prié pour que ceux qui prendraient leur place fussent élus dans le calme. Les Montpelliérains avaient assisté à un défilé fastueux. En tête, le maire sortant ou premier consul, en robe de velours cramoisi, suivi par les consuls en robe de casimir écarlate, le procureur du roi en bonnet carré et robe de palais garnie d’hermine, les officiers du guet et de santé en uniforme rouge galonné d’argent, les tambours en habit vert, les custodes en robe rouge et bleu, les valets de ville en uniforme rouge également et portant hallebarde. Un trompette, à l’instrument duquel était appendu un étendard aux armes de la ville, fermait la marche. L’Ancien Régime s’enterrait lui-même.

Aux termes d’un décret de l’Assemblée nationale en date du 14 décembre 1789, le nouveau corps municipal devait comprendre à Montpellier quinze membres désignés par voie d’élection directe et à un seul degré. Des notables en nombre double, semblablement élus, leur étaient adjoints pour les affaires importantes, non pour l’administration quotidienne. La réunion des uns et des autres formait le conseil général de la commune. Au-dessus d’eux, le maire, élu à part par le même collège électoral. Les membres du corps municipal avaient le titre d’officier municipal. Pas de robe écarlate, pas d’uniforme, une simplicité bourgeoise.

Le fait nouveau, le principe dominant, était évidemment l’élection par les citoyens de leurs administrateurs. On ne verrait plus un grand enfant de dix-sept ans commander à l’hôtel de ville, comme cela s’était produit à la fin du règne de Louis XIV, ni un duc de Castries dominer le corps municipal, lui dicter ses décisions, en vertu d’un droit de naissance ratifié par le monarque. Ni Joseph ni son père ne prirent part à l’établissement des listes des citoyens actifs, c’est-à-dire payant un impôt direct et travaillant de leurs mains, les seuls qui auraient le droit de voter. De quoi s’agissait-il, en définitive ? D’exclure du collège électoral non seulement les domestiques et les indigents, mais aussi les moines contemplatifs, fort nombreux, et les nobles oisifs. Cambon père, catholique pratiquant et reçu depuis peu membre de la confrérie des Pénitents blancs, craignait peut-être d’indisposer les autorités ecclésiastiques. Mais Joseph ? On ne sait. Ce qui est sûr, c’est que, pour la première fois depuis deux ans, aucun Cambon ne prit part à ce travail administratif de base. Ils s’en remirent à d’autres du soin de préparer des élections qui étaient cependant la première victoire importante remportée sur les forces politiques du passé.

L’élection eut lieu le 25 janvier 1790. Joseph Cambon, qui avait posé sa candidature et fait rappeler par ses amis que la ville lui devait d’avoir été désignée comme chef-lieu du département de l’Hérault, fut élu et fera désormais plus volontiers état de son titre d’officier municipal que de celui de député suppléant à l’Assemblée nationale. Cambon père, quelque cinq mois plus tard, serait élu membre du conseil départemental, ce qui lui permettrait de participer à des tâches multiples d’intérêt local et régional.

La Révolution est encore loin d’être triomphante en ce début de l’année 1790. Sans la fermeté dans toute la France de milliers de bourgeois comme les Cambon, sans la vigilance de la garde nationale, sans la maladresse et l’insolence de beaucoup de nobles, elle pouvait tourner court. Deux facteurs contribuèrent à son succès : la constitution de clubs et la vente des domaines nationaux.

 

Le mouvement révolutionnaire avait créé une mode, celle des comités de citoyens et de soldats. D’abord certains d’entre eux furent moins des organismes de propagande que des associations de défense contre les abus de l’Administration. Dans les villes, le peuple avait compris que s’il ne gardait pas un œil ouvert sur le personnel politique et sur l’Administration, la contre-Révolution trouverait là un terrain favorable. Les décrets de l’Assemblée, c’était très bien, mais, pour prévenir d’éventuelles déviations, il fallait se grouper, afin d’intervenir à temps auprès de l’autorité concernée. Telle est la cause principale de ce phénomène social : les clubs.

A Paris et dans les grandes villes de province, il y eut des clubs royalistes, des clubs aristocratiques à côté des clubs révolutionnaires dont le plus important fut celui des Jacobins. Fondé en octobre 1789, il devint le « fer de lance » de la Révolution.

Joseph logeait à deux pas de ses locaux, près de la rue Saint-Honoré, et

passait devant (ou à quelques pas) pour se rendre à l’Assemblée 16. Ce n’étaient qu’allées et venues entre ces deux lieux. Plus de cent députés (quatre cents assure Michelet) se montraient journellement au club, soit entre deux séances soit le soir après les séances. Au club, ils échangeaient leurs impressions sans avoir l’obligation de demander la parole à un président, lui-même tenu d’observer certaines règles ; là, ils gardaient le contact avec les bourgeois, les hommes de lettres, les artistes, les ouvriers. C’est là que l’esprit de fraternité, dégagé de toute influence religieuse, essaya de s’exprimer dans les contacts humains, dans les faits, et non pas seulement dans l’énoncé d’une théorie. On y traitait de tous les sujets depuis les secours à distribuer jusqu’à la préparation de textes à proposer à l’Assemblée, en passant par des échanges de considérations sur la capacité des généraux, l’opportunité d’une campagne de journaux, ou des moyens à mettre en place pour faire échouer telle ou telle entreprise contre-révolutionnaire. La première Constitution que la France s’est donnée fut préparée, discutée, amendée aux Jacobins. Cette concrétisation de l’élan révolutionnaire allait dans le sens des désirs de Cambon. Aussi bien, dès son retour à Montpellier, engagea-t-il vivement son père à fonder un club, à l’image de ceux de Paris. Cela fut fait le 5 février 1790.

 

Le « Club des amis de l’égalité » recruta ses membres parmi les bourgeois bien-pensants, les hommes de loi, les professeurs, les médecins, les négociants et même la noblesse. Beaucoup de ces gens étaient royalistes de cœur, catholiques pratiquants, et tous avaient le désir, plus ou moins sincère, de ne pas décevoir ces bons révolutionnaires qui rêvaient d’égalité et de fraternité. Tous les Cambon en furent : Cambon père, son fils aîné Joseph, le député suppléant, son fils Pierre qui dirigeait la société industrielle de la famille, et son plus jeune fils, César, qui n’avait pas encore vingt ans. (Les deux autres, Jean et Auguste, étaient, le premier à Bordeaux, où il dirigeait le bureau d’exportation, le second à Cholet, où il dirigeait la fabrique de mouchoirs et commençait à s’intéresser aussi au mouvement révolutionnaire.)

Agé alors de soixante-trois ans, Cambon père présida la première

séance 17, demanda qu’on fît disparaître toutes les distinctions sociales, au moins dans les paroles et les écrits. Selon lui, les expressions de « sujets de l’empire », de riches, de plus riches, de très riches et de pauvres, étaient humiliantes pour ceux qu’elles désignaient et pour ceux qui les employaient. Accordait-il tant d’importance au vocabulaire ? La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen garantissait le droit de propriété, sans qu’il soit question d’en limiter l’étendue, et tous les révolutionnaires s’érigèrent en défenseurs farouches de la propriété individuelle. Dans le propos de Cambon père, on peut donc voir une contradiction.

On ignore ce que pense Joseph du discours de son père. Il est probable qu’en fils respectueux, il se garda de faire la moindre observation. Le Club des amis de l’égalité fut bientôt considéré comme une émanation du Club des jacobins de Paris. Ses membres proposèrent la présidence à Joseph qui l’accepta en alternance avec d’autres membres. Il venait d’être élu officier municipal, et devait consacrer à la mairie la plus grande partie de son temps. De multiples tâches l’y attendaient.

 

On trouve au club tout ce qui est célèbre à Montpellier : entre autres le nouveau maire et futur guillotiné Durand ; l’ancien président de la cour des comptes et futur assassiné de Rastadt, Bonnier d’Alco ; le chimiste et futur ministre de l’Intérieur du Consulat Chaptal ; le conseiller à la cour des comptes et futur archichancelier du Ier Empire Cambacérès. C’est encore le temps des révolutionnaires sages, celui des illusions où l’on croit pouvoir marier la démocratie à une royauté nostalgique d’absolutisme. Peu de petits employés et d’ouvriers. Joseph, au centre de ce cénacle, loin des émeutes parisiennes, s’efforce de se mettre à l’unisson et développe ses idées devant des gens de robe à l’élocution plus aisée que la sienne. Son accent du pays est si prononcé que même ici il fait quelquefois sourire. Mais ce petit marchand a beaucoup appris en un an, il emploie toujours à propos des termes de droit dont le sens exact lui échappait il n’y a pas si longtemps. Et surtout, c’est un patriote sincère. Tout le monde est d’accord sur ce point.

La nouvelle municipalité s’est mise au travail. Ses membres ont prêté le serment, la main levée, à Dieu, « d’être fidèles à la nation, à la loi, au roi ». En dehors du quotidien, les édiles s’entretiennent de la vente des domaines de l’évêché, ou des congrégations religieuses : pas moins de dix-sept ordres religieux (hommes et femmes) dont les terres seront vendues, sans compter l’évêché, le propriétaire foncier le plus important avec l’ordre de Malte.

La vente faisait naître partout des discussions passionnées. Des curés tonnaient du haut de leur chaire contre la spoliation. Au confessionnal, ils parlaient de sacrilège, de péché mortel pour les acquéreurs. Bien que catholiques, les Cambon, influencés par la doctrine de François Quesnay et des physiocrates, voyaient dans l’agriculture l’activité par excellence. Ils avaient toujours critiqué le médiocre rendement des vastes domaines des congrégations religieuses.

Faute d’avoir hérité de propriétés terriennes, ils s’étaient jetés dans l’industrie de la toile et y avaient réussi. S’ils avaient cultivé la garance, ç’avait été un ajout à leur activité principale, un complément nécessaire. Ils avaient fabriqué la solide teinture qu’ils auraient dû acheter fort cher s’ils n’avaient eu leurs propres plantations. Pourquoi cette même terre n’accepterait-elle pas de produire de meilleures grappes, de meilleures céréales, de plus gros tubercules, et en plus grandes quantités, que ceux dont se satisfaisaient alors la plupart des exploitants ? Il suffisait d’entreprendre, de défricher, d’améliorer les méthodes de culture. En cela résidait le mieux-être de la nation tout entière car le premier besoin restait de manger.

Or, en ce début de l’année 1790, la toile se vendait mal. Les réformes politiques allaient se doubler de changements dans l’activité industrielle. Le travail à la main risquait d’être supplanté par le travail mécanique. A Montpellier, le déclin de l’industrie textile était amorcé. La société Les frères Cambon et Cie avait congédié une partie de son personnel.

 

Joseph Cambon ne songea ni à s’orienter vers une activité sûre, ni à profiter des circonstances et des relations qu’il s’était faites à Paris pour entrer dans l’Administration. Comme tant d’autres, il eût pu devenir un haut fonctionnaire assuré de ses lendemains. Cette ambition ne semble pas l’avoir tenté. Parlementaire, soit, mais pour servir la France, contribuer à donner à la nation des bases politiques et administratives meilleures, non pour se servir soi-même.

Et Montpellier demeurait le port d’attache de la famille. Aucun de ses membres n’aurait eu l’idée d’aller jeter ses amarres ailleurs d’une façon définitive. Le chef de la famille était résolu à y finir ses jours. Dès lors, Joseph pensa à acquérir l’un de ces grands domaines dont la loi venait de déposséder le clergé. N’ayant pas les disponibilités suffisantes pour en acquitter le prix au comptant, l’opération était risquée et cela d’autant plus que les royalistes faisaient courir le bruit qu’un jour prochain les congrégations recouvreraient leurs biens.

En cette circonstance, l’avis de Joseph semble bien avoir été déterminant. Il savait qu’à Paris la municipalité avait pris en charge 200 millions de ces biens, soit la moitié de ceux dont la vente avait été autorisée par le décret du 17 mars 1790. L’exemple de Paris avait été aussitôt suivi par Bordeaux, Angers et Nantes.

A Montpellier, la municipalité se montrait prudente. Alors, le 12 avril 1790, Cambon soutint vigoureusement, devant le conseil général de la ville, sa proposition d’achat et de revente par la municipalité de biens ecclésiastiques. Proposition ajournée, puis reprise. Deux jours après, il s’écria : « Serons-nous les derniers, messieurs, à imiter l’acte patriotique des Parisiens ? Serons-nous les derniers à profiter des avantages d’une pareille spéculation ? Nous sommes environnés de biens ecclésiastiques... l’ordre de Malte en possède une étendue considérable non exploitée... nous avons de vastes locaux occupés par des fortifications désormais inutiles... ne pensez-vous pas, messieurs, que toutes ces terres, ramenées dans le commerce et l’agriculture, seraient un bienfait pour tous ? Cela ferait une plus grande assiette pour les impositions, une nouvelle masse de travail pour les artisans et les journaliers, offrirait une possibilité d’embellissement de la cité... ? »

Emporté par son sujet et voyant loin, il évoqua la construction d’un canal de navigation qui amènerait jusqu’à Montpellier les marchandises venant par la Méditerranée, par le Rhône, par le canal royal du Languedoc, projet qui ne verra jamais le jour.

Cependant, convaincu par tant d’éloquence, le conseil général approuva la proposition de son fougueux membre et autorisa la municipalité à acheter pour les revendre des biens nationaux à concurrence de 10 millions de livres. Il n’y eut qu’un seul opposant, un chanoine. Il sera guillotiné pendant la Terreur.

Les 10 millions de livres furent ramenés à 4 millions. Et pourtant, l’Assemblée nationale avait concédé aux municipalités un bénéfice de 1/16 sur le prix du capital de revente des domaines, ce qui devait rapporter à la collectivité montpelliéraine un bénéfice de 300 000 livres, de quoi faire exécuter d’importants travaux.

A la vérité, les membres du conseil général traduisaient le caractère « bon enfant » de leurs administrés qui se voulaient révolutionnaires en se gardant de tout excès. Et ils n’étaient pas sûrs que la dépossession qui atteignait l’évêché et les ordres religieux fût bénéfique pour le peuple. Le journalier ou le domestique ne voyaient pas ce qu’ils avaient à gagner à ces changements de propriétaires.

Cet aspect de la question ne pouvait laisser indifférent Joseph Cambon qui eût été partisan d’un vaste morcellement des domaines nationaux au profit des journaliers des campagnes, voire des ouvriers des villes désireux de retourner aux champs. Mais l’État avait besoin de fonds tout de suite. Plus tard, des acquéreurs de grands domaines nationaux les morcelleront eux-mêmes, en vendront une partie par petits lots, et les Cambon seront de ceux-là. Mais cette solution exigeait du temps et restait d’ailleurs soumise au bon vouloir des nouveaux propriétaires. L’idée se répandit alors que c’était aux municipalités de faire le sacrifice de leurs terres communales, les « communaux », au profit des pauvres.

Depuis des temps immémoriaux, les communes possédaient pacages, landes, étendues alluvionnaires dont elles ne tiraient pratiquement aucun revenu, état de choses aussi regrettable que celui des domaines ecclésiastiques laissés en jachère. A un moment où le grand courant révolutionnaire s’efforçait de donner au droit de propriété un sens nouveau, un sens populaire, il convenait de décréter le partage gratuit des biens communaux. C’était l’intérêt des pauvres et celui de la nation tout entière. Deux ans plus tard, Cambon soutiendra vigoureusement ce projet devant la Convention et obtiendra le partage des communaux sur la base d’une portion pour le célibataire, augmentée pour le père de famille d’une portion pour chacun de ses enfants (loi du 10 juin 1793). Par la suite, des propositions semblables seront faites à l’occasion de la confiscation des domaines appartenant à des nobles émigrés et à la couronne. Il combattra certaines d’entre elles, entachées d’esprit démagogique et irréalisables.

A Montpellier, la première vente eut lieu le 13 décembre 1790 et dès lors elles se succédèrent de semaine en semaine assez régulièrement dans le chef-lieu de l’Hérault.

Le 2 janvier 1791, Pierre, fils cadet de Cambon père, gagné à sa cause par son frère aîné Joseph qui voulait absolument prêcher d’exemple, et agissant au nom de celui-ci, de ses deux autres frères majeurs et de lui-même, est déclaré adjudicataire, pour la somme de 131 100 livres, du bien national dit « du Terral », sis sur le territoire de la petite commune de Saint-Jean-de-Védas, aux portes de Montpellier. Le domaine provenait de l’évêché, il comprenait une grande demeure assimilée à un château, des champs, des vignes, des garrigues, une carrière, le tout d’une superficie totale estimée d’abord à 240 hectares mais ramenée à 126 hectares à la fin

de l’année 18. Une erreur aussi grossière s’explique par la hâte dans laquelle était obligée d’opérer l’administration des Domaines, surchargée de travail. Les soumissionnaires avaient été nombreux. Les quatre frères Cambon, devenus propriétaires indivis du domaine, eurent chacun un intérêt d’un quart dans l’acquisition, ainsi qu’il fut précisé dans un acte passé par-devant notaire quatre mois plus tard. Par un versement supplémentaire ils se rendent également propriétaires d’une maison attenant au domaine et oubliée le jour de l’adjudication. Cette maison était à un étage, louée à un boucher pour son commerce et « ci-devant jouie par l’évêque », comme tout le reste. C’est ainsi que se trouva porté à 131 610 livres le prix total du bien-fonds national acheté par les frères Cambon, somme qui apparaîtra sans changement dans tous les actes et documents divers que Joseph Cambon sera amené à produire plus tard, notamment pour justifier du montant de sa fortune quand il sera accusé de s’être démesurément enrichi grâce à des spéculations foncières.

Les frères Cambon payèrent sur-le-champ une somme de 48 284 livres, en assignats ou lettres de change ; le numéraire argent et or étant devenu très rare. Le reste fut payé en plusieurs versements successifs, également en assignats ou lettres de change, ce qui ne signifie pas que, par ce procédé tout à fait légal, ils firent des profits exorbitants. Ils ne recevaient eux-mêmes de leur clientèle que du papier-monnaie. Quatre ans plus tard le domaine du Terral était entièrement payé.

La propriété restera indivise jusqu’en 1808. Entre-temps, les Cambon vendront une grande partie du domaine par petites parcelles, plus de cinquante en tout, à des commerçants, des employés, plus rarement à des paysans qui craignaient d’être blâmés par les autorités ecclésiastiques. La plupart des acheteurs s’acquitteront par annuités, un intérêt étant alors décompté au profit des vendeurs. La superficie du domaine réduite de moitié, l’exploitation en est confiée à des fermiers, jusqu’au moment où Joseph viendra habiter au Terral (fin 1795) où il vivra pendant vingt ans, loin de tous les grands remous politiques, jusqu’à son départ pour l’exil.

 

Les frères Cambon avaient donc donné l’exemple en se portant acquéreurs d’un bien national parmi les tout premiers Montpelliérains. Leur père attendit plus de deux ans pour les imiter. Mais, le 12 avril 1793, il fut déclaré adjudicataire, en son nom « et pour ses amis élus ou à élire », du premier lot de l’immense domaine de Launac, commune de Fabrègues, aux portes de Montpellier, provenant de l’ordre de Malte. Ce lot comprenait le vieux château des commandeurs et 623 hectares de terres labourables ou de garrigues. Le prix en était de 274 000 livres payable comme suit : 12 pour cent dans la quinzaine et le surplus en douze annuités avec un intérêt de 5 pour cent (en fait, le solde du prix devait être versé le 24 juin 1795).

Le deuxième lot devait être adjugé quelques jours plus tard au banquier François Tandon, ami de la famille Cambon. En 1793, François Tandon était président de l’administration du district de Montpellier. Il déclara avoir fait cette acquisition par patriotisme.

Dans les trois années qui suivirent leur double acquisition, Cambon père et François Tandon partagèrent leur bien avec trois de leurs « amis élus » et toute indivision prit fin entre eux le 14 mai 1796. Par la suite, Cambon père vendra une partie de ses terres à des Montpelliérains. Quand Joseph sera accusé de s’être approprié à bon compte d’immenses domaines nationaux, ses détracteurs ne distingueront pas entre les propriétés du père et celles des fils. Heureusement, il n’avait rien à cacher.

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