Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)
II - Origine Familiale et Fortune de Joseph Cambon
II
ORIGINE FAMILIALE ET FORTUNE
DE JOSEPH CAMBON
Le conventionnel Pierre-Joseph ou, plus simplement, Joseph Cambon, est né à Montpellier le 10 juin 1756 dans une famille catholique. Il était le premier enfant de Joseph-Gaspard Cambon, âgé alors de vingt-neuf ans, marié à Marguerite Fajon, sa cousine. Cinq autres fils et quatre filles devaient naître encore de cette union. Deux filles et un fils étant morts en bas âge, la famille comptait sept rejetons à l’aube de la Révolution : Joseph, donc, puis Pierre, Jean, Auguste (ou Augustin), César, Marie-Marguerite et Marie-Adélaïde. La famille était de vieille souche méridionale. Des collatéraux étaient dispersés dans tout le Languedoc. Beaucoup de Cambon furent des marchands ; d’autres des fonctionnaires royaux ; quelques-uns, semble-t-il, des prêtres.
Le nom de Cambon apparaît au début du XVIIIe siècle dans la raison sociale d’une fabrique de toiles peintes : Guiraud, Cambon et Cie. Existe-t-il une relation de parenté entre ce Cambon-là et le père du conventionnel, c’est assez probable. En 1785, le père céda son affaire à ses quatre aînés, Joseph, Pierre, Jean et Auguste ; César, le plus jeune, n’étant pas encore en âge d’assumer des responsabilités.
L’acte constitutif est daté du 9 août 1785 ; il y est dit que les quatre frères Cambon ont été mis « hors la puissance paternelle » et qu’en conséquence ils peuvent « entreprendre tous commerces, former toutes sociétés, acquérir tous biens, les vendre, aliéner, etc. ».
Il n’est pas inutile non plus, pour se faire une idée aussi exacte que possible de l’origine de la fortune du conventionnel Cambon, qui devait être accusé un jour d’avoir puisé dans les fonds publics pour s’enrichir – accusation dont il lui fut facile de se laver -, d’apporter des précisions en ce qui concerne la provenance du capital constitutif de la nouvelle société, lequel capital avait été fixé à 500 000 livres, divisé en cinq parts égales de 100 000 livres, une par associé (les quatre frères et un certain Pierre Roche).
Les quatre frères Cambon, alors respectivement âgés de vingt-neuf, vingt-sept, vingt-six et dix-neuf ans, ne possédaient rien par eux-mêmes. La fortune de leur père, représentée principalement par la fabrique, des entrepôts, du matériel, des marchandises, avait été évaluée à 350 000 livres. Le père avança 50 000 livres à chacun de ses quatre fils associés, somme à valoir sur leur part d’héritage à venir, soit en tout 200 000 livres. Il conservait la différence, 150 000 livres, pour ses trois autres enfants, son plus jeune fils et ses deux filles. Toutefois, sur cette dernière somme, il prêta à un taux de 3,30 pour cent (au denier 30) 50000 livres à Joseph et à Auguste afin de porter leur part au quantum prévu. Pierre Roche, alors âgé de quarante-six ans, leur riche associé, prêta aux deux autres frères Cambon : Pierre et Jean, 100 000 livres pour les mettre à égalité de capital avec leurs deux autres frères et lui-même.
C’est ainsi que les quatre frères Cambon devinrent copropriétaires d’une des plus importantes affaires de textile de Montpellier. Mais rien n’était résolu pour eux, puisqu’ils devaient prévoir le remboursement des prêts qui leur avaient été consentis, soit la moitié de leur part de capital, et en payer les intérêts en attendant. C’était donc sur leur travail, leur entente et leur compétence que reposait leur avenir.
La société Les frères Cambon et Cie est spécialisée dans le filage du coton et la fabrication des toiles écrues, blanchies ou teintes. Elle emploie, nous l’avons déjà dit, quatre mille personnes environ (plus de femmes que d’hommes et sans doute aussi des enfants comme dans les manufactures du nord de la France et d’Angleterre). Pas de force motrice autre qu’humaine. Les métiers à tisser ont subi des perfectionnements depuis le début du siècle et la navette volante a bien fait son apparition, mais tout se fait à la main. D’après un état dressé en 1786 par l’intendant de la généralité et destiné au contrôleur général des Finances à Versailles, Les frères Cambon et Cie fabriquent annuellement quinze mille pièces de toiles peintes et imprimées, bien que leur déclaration, « contrairement à la vérité, ne portât que six à huit cents » !
La société possède des plantations « très considérables de garance », plante dont la racine fournit une matière colorante rouge vif. A Bordeaux, elle a un comptoir d’exportation vers les colonies et l’étranger ; à Cholet, en Anjou, une manufacture de mouchoirs.
Joseph est l’âme de l’entreprise. Il s’y dépense sans compter. Les quatre associés principaux, Pierre Roche, Joseph, Pierre et Jean Cambon, perçoivent chacun un traitement annuel de 2 500 livres. Auguste Cambon, le cinquième associé, qui n’atteindra ses vingt et un ans qu’en 1787 et poursuit des études, 1 500 livres.
Le salaire d’un ouvrier qualifié tournait autour de 2 livres par jour de travail (journée de douze heures), moins pour les inhabiles, les débutants et
les femmes. Il pouvait atteindre 3 livres. Les Cambon 5 s’octroyaient quatre fois plus, ils n’exagéraient pas. En 1785, les frères Cambon sont tous célibataires. A Montpellier, ils mangent et couchent chez leurs parents, ce qui leur rend la vie agréable et facile, même s’ils payent pension. Enfin, il y. a les bénéfices de la société dont ils recevront chacun leur part en fin d’exercice, ce qui leur permettra de rembourser leurs dettes, et de s’enrichir.
A la veille de la Révolution, Joseph est le bourgeois type de la fin du XVIIIe siècle : instruit, laborieux, économe, organisateur, de bonne moralité, pour qui le temps des réformes était venu.
Il était instruit, pourtant jamais il ne paraît avoir été tenté d’écrire un ouvrage pour faire connaître ses principes d’action. Sa pensée est entièrement tournée vers les solutions pratiques, plus rarement vers l’exposé ou la défense des raisons qui les motivent. Cette tournure d’esprit explique aussi sans doute que, plus tard, il ait dédaigné d’écrire ses Mémoires, comme ses amis le lui conseillaient.
Il avait été élève du collège de Montpellier que dirigeait, depuis l’expulsion des jésuites en 1764, l’évêque du diocèse assisté de sept administrateurs qui lui étaient tous subordonnés. La plupart des professeurs étaient des ecclésiastiques et ceux qui ne l’étaient pas se comportaient nécessairement en fils soumis de l’Église. Dans un tel milieu, la libre pensée n’aurait pas dû trouver un terrain propice à son éclosion. Et pourtant, que de jeunes bourgeois formés dans ce collège, et dans d’autres du même modèle en France, devaient, quelques années plus tard, faire la preuve de leur indépendance d’esprit, de leurs possibilités d’aborder les grands problèmes du moment sans subir le poids d’une éducation religieuse étriquée et partisane ! Ce qui conduit à penser que le libéralisme régnait dans les collèges royaux. Celui de Montpellier, pour sa part, accueillait, encore qu’en nombre limité, des élèves non catholiques, comme par exemple de jeunes Cévenols de religion protestante. Cela explique que Joseph Cambon se soit montré, sa vie durant, d’une grande tolérance en matière de religion, bien que lui-même fût incroyant et l’adversaire déterminé du pouvoir temporel de l’Église.
L’entreprise textile des Cambon se développa jusqu’à la première année de la Révolution. Des quatre frères, deux devaient bientôt quitter Montpellier pour aller, Jean à Cholet, pour diriger la succursale, puis à Bordeaux pour organiser le comptoir d’exportation ; Auguste ira le remplacer à Cholet, dont il deviendra le maire aux heures troubles des guerres de Vendée. Joseph et Pierre devaient rester à Montpellier plusieurs années encore.
Quant aux deux filles Cambon, l’une, Marie-Marguerite, était mariée avec un certain messire Jean-Marc Anne Theule, grand voyer de France, de la ville et généralité de Montpellier. L’autre, Marie-Adélaïde, était entrée en religion en qualité de fille de la charité de Saint-Vincent-de-Paul. Elle devait terminer sa vie comme directrice de l’hospice de Saint-Gilles, dans le Gard. Et, à ce propos, il convient de souligner que l’affection de l’incroyant Joseph Cambon pour sa sœur religieuse ne s’est jamais démentie.
Deux ans après avoir cédé sa fabrique à ses fils, Cambon père fit son testament (reçu le 14 mai 1787 par Me Bonfils, notaire à Montpellier). Il institua son fils aîné « son héritier universel et général », avec faculté de faire « tels legs pies qu’il jugera à propos », et sans préjudice des legs particuliers que voici : à la femme du testateur, un capital de 18 000 livres, plus une pension annuelle et viagère de 6 000 livres et la jouissance de son entier mobilier et de son argenterie ; à chacun de ses quatre autres fils, Pierre, Jean, Auguste et César, un capital de 48 600 livres ; à Marie-Adélaïde, sa fille religieuse, le même capital de 48 600 livres sur lequel le testateur lui a déjà compté 10 000 livres placées dans une fabrique de vert-
de-gris 6 ; enfin à sa fille Marie-Marguerite, mariée à Theule, confirmation de la dot de même montant qui lui a été comptée en espèces le jour de son mariage, trois mois auparavant. Ce document confirme que les membres de la famille Cambon préféraient placer leur épargne dans l’industrie plutôt que de s’en servir pour spéculer sur les actions de la Compagnie des Indes, ou sur les rescriptions des receveurs généraux. Pour eux, l’argent restait le moteur d’une activité avouable et profitable à tous.
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