Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)
VIII - Joseph Cambon, Officier Municipal
VIII
JOSEPH CAMBON, OFFICIER
MUNICIPAL
Officier municipal, Joseph Cambon exerça ses fonctions pendant vingt mois dont trois ou quatre loin de Montpellier. Le maire l’envoya en effet en mission à Paris dès la mi-juillet 1790, afin d’y plaider la cause de la ville dans différentes affaires imparfaitement comprises par les autorités de la capitale. La ville était désireuse de conserver la cour des comptes, aides et finances. La mission échoua, l’Assemblée nationale ayant décidé la suppression de toutes les cours des comptes provinciales. D’autre part, la ville souhaitait faire progresser un procès dans lequel elle était engagée depuis trente-sept ans.
De quoi s’agissait-il ? Du devis pour la construction d’un théâtre en 1753. Le travail achevé, les entrepreneurs avaient réclamé des sommes excédant considérablement leur première estimation. La ville avait refusé
de payer la différence. Un avocat du nom de Chalier 19, fils de l’un des entrepreneurs (et qui avait tous leurs droits), gagna en première instance. Le maire avait interjeté appel devant le conseil du roi. Pour tout compliquer, le théâtre, qui avait brûlé en 1785, avait été reconstruit d’après de nouveaux plans, ce qui rendait impossible toute expertise. La nouvelle municipalité, encouragée par Joseph Cambon, voulait mettre à profit la réorganisation judiciaire du royaume pour obtenir le renvoi de l’affaire devant une juridiction locale. Quatre lettres manuscrites datées des 23, 24, 29 septembre et 5 octobre 1790, adressées de Paris à « messieurs les maires et officiers municipaux de Montpellier » et signées conjointement par Cambon fils aîné, officier municipal, et Allut, même qualité, sont conservées aux archives municipales : « Une nouvelle loi laisse la liberté aux parties de se choisir des arbitres... Chalier a perdu ses appuis dans les bureaux de Paris... l’affaire sera très probablement renvoyée à ses juges naturels... »
Malheureusement, Mme Cambon mère a brûlé la correspondance adressée de Paris par Joseph. Si les lettres qu’il écrivit au maire pour rendre compte de ses missions avaient été pareillement détruites, nous ne pourrions juger de son style qu’à travers ses discours officiels publiés par Le Moniteur universel. En 1815, ces lettres avaient été cachées par un fonctionnaire municipal soucieux de les préserver d’une destruction presque certaine, tant était grand alors le désir des royalistes d’anéantir les témoignages sur la Révolution. Retrouvées par hasard des années après, elles ont fait l’objet
d’une publication en 1889 20. Nous pouvons donc juger du style épistolaire de Joseph Cambon, de son souci du détail, de la conscience avec laquelle il s’acquittait de ses missions, aussi variées qu’ennuyeuses. Après l’affaire de la cour des comptes et celle du théâtre, il y eut la question de la propriété des murs, fossés et citadelle de la ville, considérés comme biens nationaux par Paris, alors que la municipalité les considérait comme biens communaux ; les questions relatives à la réorganisation judiciaire du département, à la réforme fiscale, à la vente des propriétés ecclésiastiques, au commerce avec le Levant, à la circulation des assignats, aux risques d’invasion à la frontière d’Espagne, aux prêtres réfractaires.
On imagine assez bien Joseph courant d’un bureau à l’autre, mettant à profit les relations qu’il s’était faites à l’Assemblée nationale, envisageant de la saisir officiellement pour faire progresser la procédure dans l’affaire Chalier, prenant sa plume d’oie, le soir dans sa chambre, à la lueur vacillante d’un quinquet ou d’une chandelle, pour faire connaître au maire l’état des questions. Et il n’était que suppléant ! Aussi bien, et contrairement à son refus d’être remboursé de ses frais lors de sa première mission à Paris en novembre et décembre 1789, il acceptera cette fois un remboursement forfaitaire pour ses frais de voyage et ses dépenses.
A Paris, et toujours avec son collègue Allut, il eut l’occasion de représenter la ville de Montpellier dans plusieurs manifestations patriotiques dont il rendit compte au maire :
« ... Nous vous faisons part de notre admission à la barre de l’Assemblée nationale pour y présenter l’hommage de nos concitoyens. Nous fûmes accompagnés des députés de notre garde nationale et de plusieurs de nos compatriotes ; nous y prononçâmes le discours dont nous vous avons envoyé copie par notre dernière ; les actes de patriotisme et la conduite de nos concitoyens dans cette révolution, que nous y rappelions, a reçu les plus vifs applaudissements de l’Assemblée et des spectateurs qui étaient aux tribunes. M. le Président nous répondit d’une manière très honorable à notre cité, nous faisons en sorte de nous procurer copie de sa réponse... »
Mais surtout Cambon a le souci constant de la sécurité du pays et de l’avenir de la Révolution.
En juillet 1790, des voyageurs, peut-être des pêcheurs, avaient signalé au maire de Montpellier la présence à Port-Mahon (Baléares) d’une flotte espagnole qu’on paraissait équiper et armer en vue d’une opération militaire, peut-être d’un débarquement sur les côtes françaises du Roussillon ou du bas Languedoc. Joseph Cambon, alerté, court immédiatement à l’Assemblée nationale prévenir le comité compétent. Au sujet de troubles qui avaient éclaté dans plusieurs unités de l’armée régulière, il écrit au maire, le 1 er septembre 1790 :
« ... Les ennemis du bien public paraissent augmenter d’efforts pour troubler la paix du royaume, on apprend chaque jour quelque insurrection des troupes de ligne, il est essentiel que les bons citoyens se rallient pour s’opposer ou pour prévenir des pareils malheurs. »
Il n’admet pas que les fonctionnaires puissent servir en même temps la ville et des intérêts privés. Au sujet de l’affaire Chalier, il signale au maire, le 2 septembre 1790 :
« ... Chalier reçoit par son frère le détail de tout ce qui se fait et de tout ce qui se dit, soit dans la municipalité, soit en conseil général, il a même fait voir à quelques personnes la copie qu’on lui a envoyée des lettres que nous vous écrivons et de vos réponses... Ces indiscrétions nous font de la peine, car elles sont préjudiciables aux intérêts de la ville. »
C’est pendant son mandat d’officier municipal qu’il eut à connaître des premiers soubresauts consécutifs au décret de l’Assemblée nationale du 13 février 1790, selon lequel étaient déclarés nuls les vœux prononcés par les religieux des deux sexes. Ce décret, prémonitoire de la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790), tendait à une réorganisation de l’Église. Le texte de février supprimait tous les ordres contemplatifs pour ne conserver que les établissements religieux chargés de l’éducation publique et les établissements de charité. Il octroyait une pension viagère à tout religieux et à toute religieuse qui retournerait à la vie civile. Ceux et celles qui ne voudraient pas se défroquer pourraient rester dans leur maison, mais sans pouvoir compter sur une aide publique ; il était défendu de faire de nouveaux adeptes, c’est-à-dire de recevoir de nouveaux vœux. Le législateur comptait sur le temps et la mortalité pour purger la nation de cette population particulière, jugée inutile et superflue.
A Montpellier, le décret atteignait dix-sept ordres des deux sexes. L’émotion fut grande.
Lors de la première réunion du conseil général de la ville, le 28 février 1790, et bien que la question ne figurât pas à l’ordre du jour, les nouveaux élus parlèrent beaucoup du décret du 13 dont ils venaient d’avoir communication. C’est que les moines et les sœurs avaient immédiatement réagi, appuyés par de nombreux commerçants qui protestaient contre une disposition qui leur faisait perdre une clientèle nombreuse et régulière. De plus, bien des familles croyaient à l’effet bénéfique des prières dites à leur intention derrière les hauts murs des cloîtres. Au sein du conseil général, les avis étaient partagés. Naturellement, Joseph Cambon était du nombre de ceux qui approuvaient le décret ; aussi bien, il considérait que l’autorité légitime de l’Assemblée nationale ne pouvait être contestée par personne, sinon par les ennemis de la Révolution, c’est-à-dire ceux de la nation.
Sa propre sœur Marie-Adélaïde, qui croyait en Dieu et à l’immortalité de l’âme, n’avait-elle pas trouvé sa voie en se consacrant au soulagement de la misère, aux soins des malades les plus déshérités ? Entrée très jeune dans l’ordre des filles de la charité de Saint-Vincent-de-Paul, Marie-Adélaïde devait terminer sa vie comme directrice de l’hospice de Saint-Gilles, dans le Gard. Elle eut toujours une grande affection pour son frère Joseph et il ne semble pas qu’elle l’ait jamais blâmé pour son action révolutionnaire.
Bientôt, les prêtres séculiers crurent de leur devoir de voler au secours des religieux et religieuses visés par le décret du 13 février 1790. Des officiants montèrent en chaire pour flétrir les dispositions légales concernant l’Église et ses serviteurs, et condamner les législateurs comme suppôts du diable.
Cambon déplorait ce manque de compréhension chez des hommes chargés de l’éducation de la jeunesse. Que deviendrait la Révolution si on laissait ses ennemis tromper sciemment le peuple ?
L’abbé Baccalon, professeur de troisième, s’écria le 31 mai 1790 : « ... 0 mes concitoyens, qui vous prêchera demain la vertu ?... les ministres de la religion sont la lumière du monde... sans eux, vos cœurs seront livrés à la corruption... »
Cependant, un courant favorable à l’exécution des grandes réformes annoncées commençait à se dessiner, même dans le clergé : un professeur de philosophie du collège, l’abbé Léger, l’anima avec courage. Dans des allocutions fort remarquées ; il fit l’éloge de la liberté individuelle et de l’égalité civile : le pauvre devenant l’égal du riche en droits et en devoirs, n’étaient-ce pas des principes évangéliques ? Des pamphlets anonymes l’accusèrent, la hiérarchie le menaça de sanctions, la confrérie des Pénitents blancs, dont il était le chapelain, lui retira son titre et sa fonction. Cet incident fit l’objet de commentaires au sein de la famille Cambon. Joseph affirma qu’il devenait difficile de se dire à la fois bon révolutionnaire et bon catholique.
A Montpellier, 1789 s’était écoulée sans apporter de grands changements. Les manifestations patriotiques auxquelles avait assisté la population avaient un côté amusant : défilés de la garde patriotique et des corps constitués, Te Deum, élections, adresses aux administrés, signées par des notables qu’on saluait avec respect. Tout cela ne prêtait guère à conséquence. Au plan matériel, la révolution, pour les pauvres, ç’avait été d’abord le pain plus rare et plus cher, le chômage pour de nombreux ouvriers et l’incorporation des plus jeunes dans les compagnies de la garde. Sans parler des récits effrayants d’atrocités commises dans des campagnes lointaines, et chacun se félicitait que de pareils malheurs fussent épargnés à la bonne ville de Montpellier. Et soudain, on persécutait ces bons dominicains, ces bons carmes déchaussés, ces bons capucins, ces bonnes sœurs de la Visitation, de Sainte-Ursule, incarnations de la spiritualité. En s’attaquant à ce qu’elle considérait comme des tares de l’Église, la Révolution se faisait des ennemis intraitables dans le Midi. A cause de leur esprit de tolérance, les Méridionaux s’insurgeaient contre des mesures atteignant les religieux et religieuses.
La municipalité de Montpellier ne savait que faire pour rendre à la population sa belle sérénité des mois passés. Elle était soutenue dans son action révolutionnaire par une grande partie des habitants et par presque toute la jeunesse, mais elle se méfiait des excès depuis que, dans la nuit du 1 er au 2 mai 1790, plusieurs dizaines de jeunes patriotes s’étaient emparés de la citadelle.
Elle ne présentait pas cet aspect de forteresse imprenable qu’elle revêtait dans d’autres villes du royaume, notamment dans les villes de l’Est. Ici, Vauban ne lui avait pas imprimé sa marque en la flanquant de courtines, barbettes et redans. Autour des casernements, on avait cependant creusé des fossés. Mais elle représentait la puissance royale. Un régiment à effectif réduit, celui de Bresse, y tenait garnison. Ses officiers, nobles, passaient pour attachés à l’ancienne société. On se méfiait d’eux, on craignait de les voir prêter main-forte aux contre-révolutionnaires en cas de troubles. Il fallait donc placer la citadelle sous le commandement des officiers de la garde nationale élus par le peuple. Ce qui fut fait grâce à l’audace d’une trentaine de Montpelliérains (parmi lesquels se trouvait Pierre Cambon, alors âgé de trente-deux ans et qui trouvera la mort au cours de la campagne d’Égypte) que les sentinelles laissèrent passer. Le commandant de la garnison céda, évitant ainsi de faire couler le sang. Les jeunes révolutionnaires étaient fiers de leur exploit.
Mais la municipalité y vit une incartade regrettable. Le maire en référa aussitôt au ministre intéressé en s’efforçant de réduire l’importance de l’incident. Quelques jours plus tard, le ministre fit savoir au maire que le roi était disposé à oublier cette « irrégularité », mais qu’il appartiendrait à l’Assemblée nationale de décider de l’affectation définitive de la citadelle. Contrairement au vœu du conseil général de la ville, l’Assemblée, dans les semaines qui suivirent, décida que cet ensemble d’ouvrages et de constructions militaires resterait propriété de l’État pour être utilisé, en cas de besoin, comme place forte.
C’est dans ce climat un peu confus que Joseph Cambon exerça ses fonctions d’officier municipal au cours des cinq premiers mois de son élection. Sans se tenir à l’écart des discussions soulevées par les questions religieuses, il se garda de tout propos blessant pour les membres du clergé. Il répugnera toujours à s’attaquer aux personnes. Ses collègues du conseil général appréciaient en lui cette alliance de sentiments révolutionnaires intransigeants et de respect pour la personne humaine. Il avait la réputation d’un honnête homme, de sorte que l’assemblée électorale de l’Hérault, réunie à Montpellier pour la nomination de l’administration départementale, le 7 juin 1790, le choisit comme président par 251 voix sur 445 votants.
Absent au moment du vote, Cambon vit arriver chez lui une délégation de sept officiers municipaux comprenant Cambacérès, le futur archichancelier de l’Empire, l’officier municipal Gigot, qui s’était opposé avec vigueur, au sein du conseil général, le 14 avril 1790, à la proposition de son collègue Cambon tendant à faire acheter par la ville 10 millions de biens ecclésiastiques. Le fait même que le chanoine ait accepté d’être de la délégation prouve assez qu’à Montpellier les notables, après plus d’une année de révolution, se conduisaient avec urbanité, quelles que fussent leurs opinions politiques.
Quelques jours plus tard, Cambon fut désigné pour présider une autre assemblée électorale réunie pour élire les administrateurs du district.
Sa réputation ne cessait donc de grandir à Montpellier et dans le département pendant que celle de son père déclinait. Il fallut toute l’influence du fils pour que le vieil homme, qui avait espéré un moment être le premier maire de Montpellier, fût élu membre de l’administration départementale le 16 juin 1790. Son caractère indécis, d’aucuns diront versatile, peut expliquer sa baisse de popularité. Il flottait au gré des divers courants de la tempête révolutionnaire. Son fils, qui regrettait ce manque de fermeté, le sermonnait avec douceur.
En effet, après huit mois passés dans la capitale au contact de députés de toutes les tendances, lui Joseph, le député suppléant, était convaincu que la nation serait sauvée par une bonne Constitution rejetant toutes les injustices. Il démentait que les députés du tiers voulussent priver le peuple des bienfaits de la religion. Ils ne s’attaquaient qu’aux abus : les hommes d’Église manquaient à leur devoir en devenant propriétaires fonciers ou en consacrant leur vie à la prière sans se préoccuper des pauvres. Dans la société future, tout le monde aurait un emploi, mais chacun devrait rester là où on avait besoin de lui, le prêtre dans son église pour accueillir les âmes et les élever à Dieu, le religieux ou la religieuse dans sa maison pour s’y préparer à toujours mieux enseigner au peuple les langues, les arts, la philosophie, à toujours mieux soigner et accueillir malades, vieillards et orphelins. Joseph Cambon avait entendu Maximilien de Robespierre, jeune député d’Arras, développer quelques-unes de ses idées sur la religion :
« La religion, est une fonction comme la justice, comme l’Administration, mais rien n’est utile que ce qui est juste et honnête... le clergé doit être maintenu pour le bien de la nation... les principes qui le régissent sont l’humilité et la pauvreté... il sera rémunéré par l’État comme un corps de magistrats, mais il ne doit pas être propriétaire. Toute institution, toute doctrine qui console et élève les âmes doit être accueillie. »
Cambon faisait sienne l’opinion de Robespierre sur cette épineuse question qui troublait tant les consciences des Montpelliérains. Mais il ne parvint jamais à la faire entièrement partager par son père.
Joseph Cambon comptait alors au nombre des esprits les plus déterminés à réaliser en France le compromis qui eût permis de faire coexister la royauté, libérée de l’emprise de la noblesse et du clergé, avec la bourgeoisie libérale, détentrice du capital industriel et seule capable de faire progresser la nation dans la voie d’un mieux-être pour tous. Avec les membres unanimes de l’assemblée électorale de l’Hérault dont il était le président, et quelques jours avant leur séparation, il signa une adresse au roi, datée du 19 juin 1790, dans laquelle on peut lire :
« ... Sire, seul entre les princes, vous avez triomphé des préjugés qui assiègent les trônes... la Constitution française, Votre Majesté est sa base inébranlable... les rois conquérants ne sont que les fléaux de leurs peuples, quel contraste avec vous... les ministres des autels restitués à la dignité... d’ange... votre empire va former un tout indissoluble... Vous êtes le restaurateur ou plutôt le père de la liberté française... etc. »
Une année plus tard, il déchantera. Avant de partir pour Paris, il souscrivit avec ses frères trois actions de 1 000 livres chacune de la caisse patriotique de la région montpelliéraine, fondée par son père et quelques autres négociants, la plupart protestants, dont le but était de pallier la pénurie du numéraire métallique par l’émission de coupures de 6, 12 et 24 livres garanties par une encaisse de gros assignats de 200 et 300 livres. La caisse était administrée par six commissaires-gérants, dont Cambon père qui avait souscrit une action de 1 000 livres. Leurs fonctions étaient gratuites et pendant les deux premières années de fonctionnement de la caisse, le capital n’en fut pas rémunéré. Par la suite, un intérêt de 3 pour cent fut payé par la municipalité pour couvrir les dépenses d’administration. Non seulement la caisse, grâce à ses émissions de petites coupures, permit au commerce de détail de continuer dans des conditions satisfaisantes, mais elle put consentir à la ville des prêts importants, en tout plusieurs centaines de milliers de livres, sans intérêt ou à un intérêt très bas, pour des achats de grains qui mirent la population à l’abri de la disette. Ce fut là une des créations dont la famille Cambon se montra le plus fière. Plusieurs établissements de ce genre furent créés dans d’autres villes de France, mais presque tous, dirigés sans probité, eurent d’énormes déficits que les collectivités durent combler. A Montpellier, pendant des années, la caisse rendit d’importants services et, à aucun moment, ni pendant son fonctionnement, ni à sa liquidation, la ville n’eut à la subventionner. Les intérêts modiques qu’elle paya furent largement compensés par les distributions de charité que les administrateurs décidèrent en faveur des plus démunis.
L’abolition par l’Assemblée nationale, le 19 juin 1790, de la noblesse héréditaire, des titres, la défense faite aux familles ci-devant nobles d’habiller leurs valets de livrées distinctives et de se singulariser par des armoiries ostensiblement gravées, peintes ou imprimées, émurent moins les Montpelliérains que la suppression des ordres religieux contemplatifs. Joseph Cambon approuva une mesure qu’il avait toujours souhaitée. Enfin, on était sur la voie de l’égalitarisme, la discrimination sociale se ferait désormais par le mérite, non par la naissance.
Pour célébrer l’événement, quelques jeunes gens s’en allèrent détruire à coups de marteau, sur des fontaines et des frontons, les armoiries des rois d’Aragon qui avaient exercé autrefois un semblant de souveraineté sur le bas Languedoc, celles des ducs de Castries dont les interventions dans les affaires de la ville étaient récentes et celles de plusieurs autres familles, mais leur zèle destructeur épargna, très probablement à la demande de la municipalité, les médaillons qui ornent l’arc de triomphe du Peyrou et rappellent pourtant l’écrasement de l’hérésie cévenole par Louis XIV. A Montpellier, du moins à cette époque, on savait parfois respecter le beau, même s’il était évocateur de là tyrannie.
C’est au moment de partir en mission pour Paris, peut-être au cours de son voyage, que Joseph eut communication du décret en date du 12 juillet 1790 sur la Constitution civile du clergé. Il en connaissait déjà les grandes lignes et la philosophie pour avoir assisté à maintes séances de l’Assemblée nationale au cours desquelles le sujet avait été abordé, mais, cette fois le texte prenait force de loi : le clergé avait son budget et ses membres, élus par le peuple, leur traitement. Toute équivoque disparaissait. Le dogme ne souffrait en rien de cette mise en ordre de la condition matérielle des serviteurs du Christ, songeait Joseph Cambon. Hélas, c’était le commencement d’un malentendu qui allait dégénérer en tragédie dans plusieurs départements de l’Ouest. Mais, en ce beau jour d’été de la seconde année de la Révolution, le pays n’était pas encore coupé en deux fractions ennemies, du moins dans sa masse, et, aux esprits épris de progrès et d’ordre, l’idée ne serait pas venue que les évêques et le pape allaient prêcher la révolte contre des dispositions aussi raisonnables et voulues par les représentants régulièrement élus du peuple.
Cambon avait une autre raison d’être satisfait, une raison personnelle : le commerce des toiles se ranimait, les ventes avaient presque retrouvé leur cadence d’antan, sa société avait rappelé à leur poste des ouvriers congédiés quelques mois plus tôt. Dans les campagnes, la moisson était bonne, après celle désastreuse de l’année précédente, et, déjà, les paysans, par ailleurs libérés désormais du paiement de la dîme et de la plupart des droits féodaux, tablaient sur le profit qu’ils en retireraient pour passer commande de tout ce qui leur manquait en fait d’étoffe et de linge de maison.
Après des mois d’incertitude, de crainte d’un retour au pouvoir des partisans de la monarchie absolue, se dessinaient enfin les contours d’une société plus juste, plus libre, dans laquelle il suffirait d’entreprendre pour réussir. Le clergé remis à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter, la noblesse abolie, la bourgeoisie éclairée et laborieuse pourrait enfin donner la pleine mesure de ses capacités et de son esprit civique. Quelques points noirs subsistaient dans les campagnes, le refus des paysans de racheter à leurs anciens seigneurs les droits féodaux supprimés, ce qui entraînait des troubles dans plusieurs régions ; dans les villes, la spéculation. Mais il s’agissait là de difficultés inhérentes à des changements d’habitudes, de mœurs, à des réformes trop brusquement survenues et difficilement assimilables par le commun des mortels. Le temps et la sagesse de l’Assemblée y mettraient bon ordre et la grande chance de la nation était d’avoir à sa tête, à ce moment précis de son histoire, un roi, un arbitre de bonne volonté et aimant son peuple.
C’était l’avis de tous les partisans d’une royauté constitutionnelle, unissant sous son sceptre une nation réconciliée dans laquelle l’ancien seigneur serait un citoyen comme un autre, l’ancien prince de l’Église un pasteur prêchant d’exemple l’humilité et la charité, le bourgeois éclairé le frère de tous et le guide d’une paysannerie qu’il élèverait à lui par un enseignement distribué aux frais de l’État. Les nobles émigrés ? ils reviendraient de leur erreur lorsqu’ils verraient la nouvelle société, le nouveau royaume, la nouvelle fraternité. D’ailleurs, n’était-ce pas un des leurs, le ci-devant marquis de La Fayette qui, après avoir contribué à installer une république d’hommes libres de l’autre côté de l’océan, travaillait maintenant, à Paris, à faire triompher la liberté dans le cadre d’une monarchie redevenue humaine ? Quelques mois d’efforts encore et la Révolution serait terminée.
Cambon, revenu dans la capitale quelques jours après la célébration de la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars, fut saisi de voir l’enthousiasme des Parisiens au milieu d’un rassemblement sans précédent d’une foule venue célébrer son union autour de son roi, de ses ministres, des membres de l’Assemblée nationale, priant d’un seul cœur pour le succès des grandes réformes. Voilà qui reléguait à l’arrière-plan les difficultés de ravitaillement, les soulèvements sporadiques de petits groupes faméliques oubliés dans les distributions de grains, de même que les criailleries de quelques prêtres dérangés dans leurs habitudes.
Cambon était gagné par l’optimisme ambiant, ainsi que l’établit l’adresse au roi rédigée le 19 juin par les membres de l’assemblée électorale de l’Hérault au bas de laquelle il apposa sa signature. Brève défaillance qui ne durera pas : les ennemis de la Révolution, farouchement opposés à tout changement des structures, allaient se charger de le faire réfléchir sur les dangers d’un manque de vigilance. De retour dans sa ville natale, dans le courant d’octobre 1790, il fut le témoin d’incidents qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les mobiles de ceux qui les provoquèrent.
Le 10 octobre en effet, le chapitre de la cathédrale, immédiatement imité par les curés des six paroisses de la ville, renonce à célébrer les offices pour protester contre la Constitution civile du Clergé. L’émotion est considérable dans la population, privée de messes et de tout secours de la religion. Les protestations, les libelles contre-révolutionnaires visant le maire et les officiers municipaux se multiplient. L’évêque de Montpellier ayant d’ailleurs donné l’exemple de la révolte, les autorités avaient fixé à Béziers le siège épiscopal de l’Hérault.
Les arguments ne manquaient pas aux contre-révolutionnaires pour persuader la population de l’action nocive de l’Assemblée nationale. Ils affirmaient que Montpellier serait privée de sa cour des comptes, de sa sénéchaussée, de sa prévôté, de son hôtel des monnaies, de son officialité, de son bureau des finances. On leur substituerait des organismes simplifiés propres à tous les nouveaux départements, l’Hérault deviendrait l’égal de l’Aveyron et de la Lozère ! Dans l’immédiat on attendait la suppression de près de deux cents emplois supérieurs, sans parler des subalternes. Déjà, des scellés apposés un peu partout disaient assez bien que les Montpelliérains avaient affaire à un gouvernement central sans égard pour leur dignité ! Les origines de la crise du fédéralisme, qui allait secouer toute la France deux ans plus tard, s’inscrivaient déjà en filigrane dans nombre des arguments avancés alors par les ennemis de la Révolution.
Devant cette offensive en règle contre les réformes Joseph garda son sang-froid et songea à briguer un mandat public qui lui permît d’apporter son appui aux législateurs réformistes. Député suppléant, il avait beaucoup appris sans pouvoir agir. Officier municipal, il pouvait agir mais son action locale était très limitée même si son mandat faisait de lui un homme public. Mais il bouillait d’impatience et du désir de jouer un rôle national. Aussi il sollicita les suffrages de ses concitoyens aux élections ordonnées pour le renouvellement de la municipalité de Montpellier. Il fut réélu facilement, le 10 novembre 1790, ainsi que le maire Durand et la plupart de ses collègues (à l’exception de Cambacérès qui, à une fonction gratuite, avait préféré celle rémunérée de procureur-syndic du district).
Confirmé dans son rôle de premier magistrat de la ville, Louis Durand lut une déclaration destinée à orienter l’opinion publique :
« La loi nouvelle blesse des intérêts particuliers, mais elle est conforme à la nature, à la vérité ; l’opinion et l’intérêt n’ont qu’un temps, la vérité est éternelle. De bonnes lois veulent de bonnes mœurs ; en vain la nation sera réformée si nous ne nous réformons pas nous-mêmes. Ce que font les législateurs contre les abus, il faut le faire contre nos passions. L’Assemblée nationale a rétabli les droits de l’homme ; qu’ils soient gravés dans nos cœurs comme dans la Déclaration sublime. Elle a détruit l’orgueil des grands corps, des grands noms ; ne cherchons donc à nous faire considérer que par notre loyauté, nos mœurs, nos services. »
Un mois plus tard, le 15 décembre 1790, Cambon père déclarera à son tour devant le conseil départemental dont il était membre, et parlant ès qualités :
« Rappelez-vous que vos administrateurs professent la même religion que vous, qu’ils sont prêts à la défendre au prix de leur sang. L’Assemblée nationale n’a pas voulu la détruire en faisant un partage juste et égal des
biens de l’Église entre les ministres des autels 21, en fixant les évêques dans leurs diocèses, en empêchant qu’ils soient désormais choisis au hasard et que leurs richesses ne les détournent de l’esprit de leur état. »
Ce même jour, on vendait publiquement à Montpellier le premier domaine soustrait à l’administration d’une congrégation religieuse. Quelques jours plus tôt, le décret de l’Assemblée nationale du 27 novembre 1790 exigeait de tous les prêtres le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé.
La population désorientée était prête à écouter ceux qui tentaient de la lancer dans une révolte avouée. Les Montpelliérains ne bronchèrent pas. Il n’en fut pas de même dans les départements voisins. La garde nationale dut contenir des mouvements de foule hostiles à la réforme religieuse, après le refus de plusieurs évêques et de nombreux prêtres de prêter le serment exigé par l’Assemblée nationale.
Une atmosphère lourde pesait sur Montpellier. Les opposants laïques, pour être minoritaires et prudents dans leur action, n’en espéraient pas moins parvenir à entraver l’exécution des lois et décrets de l’Assemblée. Ils opéraient dans l’ombre, imprimaient des tracts que les gens trouvaient sous leur porte, menaçaient les timides tentés par l’achat possible d’un bien national, soit directement, soit en s’entendant avec un adjudicataire pour le rachat d’une parcelle.
La question du serment des prêtres aggravait une situation déjà tendue. Un papier circulait dans lequel il était dit que « les prêtres qui prêteraient serment seraient des jean-foutre et ceux qui le feraient prêter des coquins ».
Le 31 janvier 1791, en sortant de la maison de son père où il habitait, Joseph vit devant la porte une potence avec sa corde. D’autres potences avaient été dressées en ville cette même nuit, notamment devant la porte de la société populaire qu’animait Cambon père. Pourtant certains prêtres prêtaient le serment si contesté. Désormais, il y aurait les curés constitutionnels ou assermentés, en face des curés réfractaires.
Le maire et les officiers municipaux durent écouter les protestations de femmes pratiquantes, qui souffraient d’être privées des secours de la religion. Dans le département, trente-quatre prêtres avaient prêté le serment civique, mais les curés de la ville l’avaient refusé. Déclarés démissionnaires par le conseil général, conformément au décret du 27 novembre 1790, ils n’étaient toujours pas remplacés au moment du Carême. Les plaintes des fidèles redoublèrent. Joseph, conscient de ses devoirs et désireux de maintenir la paix dans sa ville, soumit à l’approbation du maire et de ses collègues officiers municipaux un projet en vue de se procurer cinq prédicateurs assermentés (autant que d’églises dont les curés étaient réfractaires). Cinq prêtres accoururent mais trois d’entre eux se virent interdire par les curés non assermentés l’accès de la chaire qui leur avait été désignée. Un air de révolte régnait dans les églises. Ce n’est qu’après l’élection d’un nouvel évêque, le 28 février 1791, qu’un semblant d’ordre revint dans les paroisses. La trêve sera de courte durée.
A ce moment, la nouvelle de la fuite du roi et son arrestation à Varennes, le 22 juin 1791, tomba comme la foudre. Le roi était l’incarnation de la nation, son recours suprême, l’héritier légitime d’une longue lignée qui avait fait la France. Depuis mille ans, aucun monarque n’avait renoncé, quelles qu’aient pu être les difficultés. La déception fut immense. De simples citoyens pleurèrent comme si l’événement les eût atteints dans leur affection la plus tendre.
A Montpellier, le conseil général de la commune, le directoire du district et celui du département (soit quatre-vingt-treize personnes en tout) se réunirent sur-le-champ, et siégèrent sans désemparer pendant cinq jours et cinq nuits.
Simultanément, siégeait aussi le Club des amis de l’égalité auquel appartenaient Joseph Cambon, son père et plusieurs de leurs collègues des assemblées élues. Les allées et venues étaient fréquentes, de sorte qu’une certaine unité de vue finit par se dégager des délibérations, ce que les trois organismes officiels exprimèrent en termes mesurés dans une adresse commune à l’Assemblée nationale et les Jacobins de Montpellier à ceux de Paris dans une pétition dont les termes choquèrent ces derniers par leur sévérité et leur audace. L’adresse à l’Assemblée se contentait de demander la déchéance du roi, mais non de la royauté, la pétition aux Jacobins vilipendait le roi (Louis avili à jamais) et vantait les bienfaits d’une France républicaine. Joseph avait signé les deux textes. Cette double signature du futur conventionnel, au bas de deux documents qui font date dans l’Histoire, marque un tournant décisif dans ses vues politiques. Monarchiste la veille encore, il admettait désormais l’éventualité d’une république.
Au cours de l’été, des contre-révolutionnaires manifestèrent leurs sentiments au grand jour. L’arrestation du roi avait fait sur eux l’effet d’un détonateur. Des dames de la meilleure société troublèrent les offices des prêtres assermentés. L’un d’eux se vit arracher ses vêtements sacerdotaux. Le directoire du département riposta en ordonnant de fermer les églises non paroissiales et de les vendre comme bien national. A l’école de droit, les professeurs qui avaient refusé le serment de fidélité dénigraient la Constitution. Un parti royaliste et clérical, peu nombreux et à demi clandestin, dans une lettre adressée au Journal général de la France à Paris, et reproduite dans un tract glissé sous les portes, accusait les protestants d’avoir inspiré la motion du Club des jacobins de Montpellier, tenue pour injurieuse pour la personne du roi. Certains parlaient de pendre l’évêque constitutionnel. Les Pénitents blancs (et les bleus) rendirent publique leur décision de ne pas assister aux enterrements, lorsque la cérémonie serait conduite par un curé assermenté. Décision qui plongea dans la consternation les parents de Joseph, qui appartenaient à cette confrérie tous les deux.
Devant pareille recrudescence d’incidents, le maire fit incarcérer plusieurs suspects, avant d’assister, le 14 juillet 1791, à une cérémonie religieuse en plein air, sur l’esplanade de la ville, à l’issue de laquelle les officiers municipaux renouvelèrent solennellement leur « serment de fidélité à la nation et à la loi ». Pour la première fois, le roi n’y était plus cité.
A défaut du tribunal correctionnel (qui sera installé le 28 août 1791), les autorités donnèrent leur agrément à des actions préventives conduites par des milices patriotiques. Le maire leur recommanda de prendre la défense des prêtres assermentés et de rechercher les suspects. Mais des éléments douteux en profitèrent pour exercer des vengeances personnelles. Par dérision, les royalistes appelèrent ces milices le « pouvoir exécutif ». Et ils organisèrent un « contre-pouvoir ». Il y eut des affrontements.
Le 25 août 1791, jour de la fête du roi, surpris en réunion clandestine, des hommes du contre-pouvoir furent arrêtés et jugés. Les peines s’échelonnèrent entre huit et vingt-huit jours de prison, pour les six chefs. Les autres, treize hommes en tout, furent condamnés à 50 livres d’amende. La condamnation n’était pas sévère. Les esprits se calmèrent pour un temps.
A Paris, l’Assemblée nationale siégeait depuis plus de deux ans. Elle décida de céder la place à une nouvelle assemblée, élue conformément aux dispositions de la Constitution acceptée par le roi. Sur une proposition de Robespierre, elle décréta la non-réélection de ses membres titulaires. Cette exclusive contre des hommes qui, dans leur ensemble, avaient tant fait pour donner à la France des institutions de type démocratique n’atteignait pas Joseph, simple suppléant.
Aussi fit-il savoir à ses amis et partisans qu’il briguerait un siège à la nouvelle assemblée, dès que fut convoqué à Montpellier le collège électoral
de l’Hérault 22 chargé d’élire les futurs députés, ainsi que la moitié des membres des assemblées départementales et du district, et les titulaires de plusieurs charges de justice. L’assemblée électorale se réunit dans une église le 1 er septembre 1791, Cambon fut élu le 4 à l’Assemblée législative, convoquée à Paris pour le 1 er octobre 1791. Elle restera en fonction jusqu’au 19 septembre 1792. Les séances devaient se tenir dans le manège proche des Tuileries, salle incommode où les constituants ont modelé une France qui n’a plus grand-chose de commun avec celle des rois absolus. Sept cent quarante-cinq députés vont prendre la place des constituants. Leur tâche s’annonce difficile, il leur faudra assurer l’application de la première Constitution, mater les prêtres réfractaires, donner à la nation les moyens de se défendre. Cambon se fera remarquer par son ardeur au travail, sa compétence en matière de finances, son respect pour la Constitution (qui paralysera parfois son action).
Avant de quitter Montpellier, il assiste à l’inauguration d’une colonne monumentale dédiée « à la liberté et à la concorde », le 2 octobre 1791. Elle était haute de 73 pieds (22,43 mètres), y compris la statue de la Liberté qui la surmontait, érigée sur l’esplanade, face à la citadelle. Sur une face du piédestal, la Déclaration des droits de l’homme ; sur une autre, les noms des grands hommes dont la patrie avait sujet d’être fière ; sur la troisième était encastrée une pierre de la Bastille de Paris ; sur la quatrième enfin on avait fixé une plaque de marbre noir sur laquelle on lisait l’inscription suivante : « La Constitution Française, commencée le 17 juin 1789, finie le 3 septembre 1791, acceptée et signée par le Roi le 14 du même mois, a été proclamée à Montpellier par le Corps municipal le 2 octobre suivant, troisième année de la Liberté. »
Le nouveau député laissait à Montpellier ses affaires en ordre. La fabrique continuait d’être dirigée par son frère Pierre et par son père, créancier de ses fils pour 100 000 livres. Jean continuait à gérer le comptoir de Bordeaux, Auguste la succursale de Cholet. L’associé des quatre frères était décédé au début de l’année. La société s’était reconstituée sur la base d’un quart d’intérêt pour chacun des frères.
Depuis 1785, année où les fils avaient succédé à leur père, jusqu’à la fin du premier trimestre 1791, le capital avait peu varié. La part revenant à Joseph étant évaluée à 66 000 livres (dont 50000 livres avancées sur son héritage). D’autre part, il était propriétaire pour un quart du domaine du Terral acheté au début de 1791 pour le prix de 131 610 livres, mais non encore entièrement payé. Il était donc à son aise (grâce surtout aux mensualités qui lui étaient payées par la société familiale) mais pas du tout aussi riche que ses ennemis politiques tenteront de le faire croire.
De Paris, il écrit, le 30 septembre 1791, au maire de Montpellier :
« Obligé par la loi d’opter entre la place d’officier municipal et celle de représentant de la nation que le vœu du peuple m’a déléguée, je me décide, en acceptant cette dernière, persuadé qu’elle me fournira les moyens d’être utile à ma cité, soit en défendant les intérêts qui la lient à la grande famille, ou en faisant valoir ceux que sa localité pourrait exiger... »
Et le nouveau représentant de l’Hérault poursuit en rendant compte d’une démarche qu’il a faite auprès de l’administration des Finances à l’effet d’obtenir pour sa ville 200 000 livres d’assignats en coupures de 5 livres, contre versement d’une somme égale en grosses coupures, échange destiné à faciliter le petit commerce. Il a obtenu des promesses et appris que des ordres venaient d’être donnés pour frapper des monnaies d’argent et de bronze dont le métal provenait des objets et des cloches pris aux églises. Il fait aussi allusion à la possibilité pour la ville d’obtenir une avance de la Caisse de l’extraordinaire, à valoir sur les bénéfices réalisés grâce à la revente des biens nationaux. Enfin, il précise son adresse : « Place des Victoires, n° 6 ».
Tout le temps qu’il sera à Paris il ne cessera d’intervenir auprès des administrations centrales pour des questions intéressant sa ville, ses concitoyens, et sans doute d’autres localités du département.
OceanofPDF.com