Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 16 sur 26

Pages du PDF

Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

XIII - Joseph Cambon au Comité de Salut Public

XIII

 

JOSEPH CAMBON AU COMITÉ DE

SALUT PUBLIC

 

Avant de revenir à Cambon rappelons l’essentiel de ce qui s’est passé en 1793.

L’exécution de Louis XVI en janvier ; en février et mars la déclaration de guerre à l’Angleterre, la Hollande, l’Espagne, le Piémont, ce qui porte à six le nombre des États officiellement en guerre contre la France ; la désertion de Dumouriez en avril ; l’extension à tout l’ouest de la France du soulèvement vendéen ; la création dans les premiers mois de l’année, à côté du Comité de sûreté générale (crée en octobre 1792 pour rechercher les suspects), d’un Tribunal révolutionnaire pour les juger, d’un Comité de salut public pour gouverner le pays d’une main de fer sur un fond de terreur ; la guillotine dressée en permanence dans toutes les villes chefs-lieux, des guillotines ambulantes pour celles qui n’en avaient pas à demeure ; en avril, interdiction de faire commerce du numéraire métallique et cours forcé de l’assignat ; près de cent cinquante conventionnels, presque tous des Montagnards (gauche de l’Assemblée), délégués dans les départements et aux armées avec mission de faire appliquer les décrets de la Convention ; en mai-juin, arrestation des députés girondins et leur exécution en octobre ; près de trois cent mille suspects dans les prisons et des milliers d’exécutions par toute la France ; le vote d’une nouvelle Constitution et son approbation massive par le peuple en août ; les menées des fédéralistes en province et la répression qui s’ensuivit ; en avril, l’évacuation de la Belgique et de la rive gauche allemande du Rhin, conquises fin 1792 après Valmy et Jemmapes, et leur reconquête par les Français avant la fin de 1793 (les soldats de l’an II) ; la disette partout, le pain à 12, 16, 18, voire 20 sols la livre ; les décrets d’un prix maximum pour les denrées de première nécessité et enfin le maximum général ; plus d’un million d’hommes dans les armées progressivement purgées de la presque totalité de leurs officiers nobles et désormais commandées et encadrées principalement par des roturiers formés en quelques mois : la Savoie et Nice annexées à la France à la demande même de leurs populations.

 

Des questions de la plus haute importance s’étaient posées à la Convention fin novembre 1792 après la conquête de la Belgique par Dumouriez : quels moyens de paiement le gouvernement français allait-il mettre à la disposition de ses armées d’occupation pour établir des relations normales avec les habitants, à quelles règles de conduite les généraux français devaient-ils être tenus à l’égard des populations des pays occupés par les armées de la Révolution ?

Cambon et Treilhard avaient demandé à la Convention de se prononcer sans ambiguïté.

 – On dit sans cesse, avait fait observer en substance Cambon, que nous portons la liberté chez nos voisins. En fait, nous y portons notre numéraire et nos vivres, et on n’y veut pas de nos assignats. Notre embarras provient de ce que nous n’avons pas prévu le cas de l’entrée de nos armées en pays étranger et réglé la conduite qu’elles y tiendront.

Cambon souhaitait continuer à régler en assignats les dépenses militaires qui étaient devenues un gouffre. S’il avait fallu les régler toutes en numéraire métallique, les réserves de la Trésorerie nationale auraient été vite épuisées. Il ne pouvait en être question. Il fallait donc exporter en Belgique, en même temps que les principes sur lesquels s’appuyait la Révolution, les assignats et faire accepter aux Belges (au besoin leur imposer) la théorie de la couverture de cette monnaie de papier par les biens de l’Église.

La Convention avait d’abord décrété que dans les pays occupés par les armées françaises, les généraux apportaient paix, secours, fraternité, liberté et égalité. Les formules étaient trop vagues pour satisfaire Cambon qui avait rédigé un décret qui avait été voté le 15 décembre 1792, entre deux délibérations relatives au procès du roi. Aux termes de ce décret on abolissait en Belgique tous les impôts, droits féodaux, sacerdotaux, corvées pour les remplacer par une fiscalité copiée sur celle de la Révolution française. Et la proclamation destinée à être affichée en Belgique fut rédigée par Cambon.

« Frères et amis, nous avons conquis la liberté... il faut chasser vos tyrans... abolir tous les impôts, les droits de la noblesse, de la corporation sacerdotale... etc. »

 

A la coalition contre la France, Cambon voulait opposer celle des peuples libérés par les armées de la Révolution. C’était aller vite en besogne. Ce projet d’assimilation des institutions belges à celles de la France, sans transition, paraît singulièrement risqué et même imprudent. Il n’en reste pas moins que les formules de Cambon avaient reçu l’approbation des Girondins et des Montagnards, d’hommes aussi divers que Robespierre et Carnot, et même celle d’un membre de la Plaine aussi réfléchi que Condorcet, le célèbre savant, marquis authentique de surcroît, qui devait écrire à ce sujet :

« Les discours de Cambon, étincelant de grande vérité que la familiarité de son style rendait encore plus piquante, l’énergie et la noble simplicité de son débit, ont obtenu des applaudissements universels. On aurait cru entendre le génie de la liberté et de l’égalité menaçant de leur destruction prochaine toutes les branches, tous les degrés de la Tyrannie. »

Ces hommes désiraient voir triompher leurs idées en pays étrangers, ils refaisaient le monde, dans l’espoir de mettre en place une société plus juste.

Mais les pays flamingants trouvèrent un allié inattendu dans la personne du général Dumouriez, accouru à Paris le 1 er janvier 1793 pour y mettre au point le plan de campagne qu’il avait conçu pour le printemps prochain, et peut-être surtout, avec l’intention de faire abroger le décret « Cambon » du 15 décembre 1792 qu’il jugeait dangereux à plusieurs titres. Il redoutait de voir le clergé belge prendre le parti des Autrichiens, ce qui pouvait provoquer une crise monétaire dans un pays où les vrais assignats étaient submergés par les faux, de voir le peuple lui-même se rebeller contre un changement trop radical.

En somme, Dumouriez était un partisan un peu honteux du statu quo en Belgique, tandis que Cambon, appuyé par une fraction importante de la Convention, y souhaitait l’introduction immédiate des réformes. Le choc entre les deux hommes devait dégénérer en dispute

Cependant, à Paris, Dumouriez allait de bureau en bureau, se montrait au Club des jacobins, rencontrait plusieurs députés influents de la Gironde, dont Brissot. Il fut reçu par Mme Roland dans son salon de la rue Guénégaud, par le duc d’Orléans, et entendu par le Comité de défense nationale les 8, 9 et 10 janvier. Mais il semblait retarder son entrevue avec le grand maître de la Trésorerie. Vers la mi-janvier 1793, il se décida à demander audience. On a écrit que l’abbé d’Espagnac, qui avait jeté sa soutane aux orties pour devenir « entrepreneur des convois de l’armée », avait préparé le terrain auprès de Cambon qui n’avait alors aucune raison de suspecter le patriotisme et l’honnêteté de ce singulier personnage. Au sujet de leur entretien nous disposons uniquement des Mémoires de Dumouriez qui offrent au moins l’avantage d’avoir été rédigés par lui. Il raconte qu’au cours de leur première entrevue, Cambon aurait justifié le décret du 15 décembre par des impératifs de trésorerie, ce qui est tout à fait vraisemblable. L’entretien de six cent mille hommes en Belgique, en Allemagne, sur les frontières, à Paris, dans les départements, aurait exigé une dépense extraordinaire de 200 millions de livres par mois. Le trésor n’aurait pu faire face à une telle dépense, il fallait finir la guerre victorieusement et, pour ce faire, s’emparer de tout le numéraire belge, l’or et l’argent, l’argenterie des églises et des caisses. Dumouriez aurait observé qu’une telle opération signifiait la ruine de la Belgique, et Cambon de riposter qu’une fois les Belges ruinés, plongés dans la même détresse et la même anarchie que les Français, « ils s’associeraient nécessairement à leur sort en demandant eux-mêmes leur incorporation » (c’était le souhait des

Liégeois, mais seulement eux 32).

Il peut y avoir quelque chose de vrai dans les propos prêtés par Dumouriez à son antagoniste, mais si Cambon envisageait le retrait de Belgique des métaux précieux c’est que le Trésor national français en avait besoin. Il était convaincu que le commerce intérieur, français ou belge, pouvait fort bien se poursuivre avec la monnaie de papier et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour conserver aux assignats leur crédibilité. Et les victoires françaises en Belgique et dans les pays rhénans arrivaient à point pour en conforter la valeur par l’apport de nouvelles garanties.

Dumouriez ne voyait pas les choses de la même façon. Les problèmes de la monnaie fiduciaire lui étaient étrangers. Il trouvait le projet de Cambon « barbare », inapplicable, il imaginait que la présence française en Belgique serait de courte durée (ce qui devait se révéler vrai). Il estimait que les Belges étaient opposés aux principes « désorganisateurs » de la Révolution. Cambon aurait déclaré « qu’il fallait dompter leurs préjugés ». Et Dumouriez que le temps manquait, car les Autrichiens reprendraient les armes et le « plan Cambon » pousserait les Belges à leurs côtés. Selon Dumouriez, ce plan « éventrait la poule aux œufs d’or en détruisant les richesses du clergé », il estimait préférable de lancer des emprunts.

Le numéraire métallique était très abondant en Belgique. Cambon était fasciné à l’idée qu’il n’y avait qu’à tendre la main pour s’en emparer.

Dumouriez, lui, parlait d’intéresser les banquiers de Bruxelles, d’Anvers, de Gand dans les fournitures nécessaires à l’armée française, d’attirer par ce biais l’or et l’argent belges dans la circulation et de remplacer progressivement ce numéraire métallique par des assignats. Mais, d’après lui, il fallait abroger le décret du 15 décembre 1792. Il oubliait de dire qu’il fallait aussi du temps, ce qui manquait au gouvernement français. Et, pour achever de circonvenir Cambon, il aurait exposé un plan selon lequel les Belges se donnaient une Constitution copiée sur celle de la France, et rangeraient leurs troupes aux côtés des forces françaises, avant de demander la réunion de la Belgique à la France. Argument suprême, Dumouriez se faisait fort d’entretenir son armée avec les seules ressources tirées de la Belgique et de verser quelques millions dans les caisses de la France.

Si ce plan a vraiment été proposé à Cambon, c’est qu’il sortait tout droit du cerveau des banquiers belges et qu’en la circonstance Dumouriez se faisait leur porte-parole. Le monde de la finance s’accommodait des idées à condition toutefois qu’on lui concédât le droit de s’intéresser aux marchés publics et de négocier en Bourse. Mais justement, Cambon était partisan d’un commerce de banque étroitement contrôlé et réduit aux opérations de crédit et d’escompte strictement indispensables. Si bien que la première entrevue du « despote du Trésor national » et du « général ambitieux » n’eut aucun résultat.

La seconde, qui dura six heures, faillit tourner au pugilat. Dumouriez ayant déclaré qu’il ne consentirait jamais à devenir l’Attila d’un peuple qui avait reçu la France à bras ouverts, qu’il fallait trouver quelqu’un d’autre pour faire la besogne, Cambon lui signifia qu’il devait se soumettre à la loi. Il était pénétré de la nécessité d’une obéissance stricte chez les militaires. Ces derniers, aussi haut placés qu’ils fussent, n’étaient que le bras du pouvoir civil. A la Convention, Cambon déclara que « rien n’était plus indécent que d’entendre un général offrir sa démission à chaque décret qu’on rendait contre son opinion », que « la République ne pouvait pas dépendre d’un seul homme, qu’il fallait imposer silence à Dumouriez et le punir ». La Convention envoya plusieurs missions en Belgique où Dumouriez, ayant vainement tenté de soulever ses soldats contre le gouvernement de Paris, passa à l’ennemi.

L’affaire Dumouriez était dramatique. Cet officier, issu des cadres de l’Ancien Régime, était le meilleur stratège français. Mais Cambon, qui avait contribué à sa défection, était convaincu que surgiraient immanquablement de l’armée nouvelle des officiers capables de commander. De fait, les troupes reprises en main par Hoche, Jourdan, Marceau, Kléber, Pichegru, devaient jeter dehors les ennemis.

Toujours est-il que dans ses Mémoires, le général déserteur met en charpie le député de l’Hérault :

« Cambon est un fou furieux, sans éducation, sans aucun principe d’humanité ni de probité, brouillon, ignorant et très étourdi. » Les militaires ont la dent si dure et si injuste que les éditeurs ont ajouté une note hors texte :

Les biographies ne présentent point Cambon sous des couleurs aussi défavorables. Elles le peignent comme un homme violent et enthousiaste des nouveautés révolutionnaires, mais aucune n’accuse sa probité, ni ne révoque en doute ses connaissances. » Aucune non plus n’accuse Cambon d’avoir songé à offrir ses services à l’étranger.

 

En mars, les Autrichiens commencèrent d’exercer leur pression sur les avant-postes français. Une offensive générale s’annonçait. Ce n’était une surprise pour personne, pour Dumouriez moins que pour tout autre. Son parti n’était pas encore pris et il avait feint d’exécuter le fameux décret du 15 décembre qu’il avait cependant désavoué dans une lettre à la Convention :

« ... Vos finances sont épuisées... Cambon ne mérite pas votre confiance... le décret du 15 décembre est une erreur... le choix des commissaires chargés de veiller à son exécution (ils étaient trente) est mauvais... à l’exception de quelques gens honnêtes, la plupart sont des insensés, ou des tyrans... des insolents au zèle brutal... »

Sans en référer à la Convention, Dumouriez avait fait imprimer des affiches dans toute la Belgique. Cambon avait réclamé une enquête. Le 5 avril au matin, la Convention apprit la trahison de Dumouriez ; le 6 avril, elle décréta la création du Comité de salut public composé de neuf députés, au nombre desquels figurait Cambon. Il avait obtenu deux cent soixante-dix-huit voix, ce qui le classait quatrième dans les neuf.

La création du premier Comité de salut public, quelques jours après l’abolition de l’inviolabilité parlementaire et la création d’un tribunal extraordinaire, marque un tournant dans le grand drame politique qui secoue la France depuis quatre ans. Le drame va atteindre de nombreux députés qui jusqu’à présent en voyaient les effets sanglants s’arrêter au seuil de leur assemblée. Les conventionnels, en mettant en place une juridiction plus efficace, se plaçaient eux-mêmes sous la loi commune. L’égalité n’était pas un vain mot. Réunis, ils demeuraient l’autorité souveraine ; individuellement, ils pouvaient être poursuivis et condamnés.

L’initiative d’une procédure simplifiée et d’un tribunal extraordinaire pour juger les suspects revient à Cambacérès. Le 10 mars 1793, la Convention délibéra à ce sujet et il fut question de désigner dix députés pour composer ce tribunal qui aurait jugé sans appel. Une grave entorse aux conquêtes révolutionnaires était en puissance dans la délibération : la disparition du jury, le mépris de la justice populaire. Cambon demanda la parole pour faire observer que de tels juges ne présentaient pas toutes les garanties auxquelles a droit tout justiciable ; il préférait continuer de s’en remettre aux tribunaux criminels ordinaires du soin de juger les suspects. La Convention s’était rangée à l’avis de Cambon, mais quelques jours plus tard, à la suite d’actes contre-révolutionnaires, elle institua un tribunal extraordinaire formé de dix conventionnels assistés de jurés, avec un droit d’appel pour les condamnés. En octobre, ce tribunal deviendrait Tribunal révolutionnaire, et s’il continua d’offrir pendant un certain temps quelques garanties aux inculpés, c’est à Cambon qu’il le dut.

Parmi les huit conventionnels du premier Comité de salut public figurait Danton. Ses démêlés avec Robespierre emplissaient de leur écho la Convention et le Club des jacobins. Danton, revenu d’une mission en Belgique le 22 ou 23 mars, s’était porté garant du désintéressement de Dumouriez. Cambon n’accordait aucun crédit à ces paroles. S’il n’interrompit pas son illustre collègue, c’était que l’intérêt supérieur du pays lui enjoignait de faire le silence sur certaines indélicatesses.

Les journées de Cambon n’en finissaient plus : les séances de la Convention, les contrôles à la Trésorerie nationale, depuis le 6 avril, les réunions du Comité de salut public, le soir, dans sa chambre, les lettres à son père et à son frère Pierre à Montpellier, à son frère Auguste à Cholet, à son frère Jean à Bordeaux. Tout allait mal à Montpellier, à Cholet, à Bordeaux ; de loin, Joseph assistait à la ruine de l’industrie et du commerce qui avaient fait la prospérité de sa famille.

A Montpellier, les métiers étaient presque tous arrêtés, la toile ne se vendait plus, sinon à des prix trop bas, les créances étaient de plus en plus difficilement recouvrées. A Bordeaux, personne ne croyait plus à une reprise du trafic avec les colonies, le gros du commerce était paralysé et c’est en vain que la ville avait proposé au gouvernement l’envoi de sa garde nationale aux Antilles pour y rétablir l’ordre. Des centaines de sucreries, de caféteries, d’installations diverses avaient été brûlées, anéanties par les Noirs révoltés, des planteurs avaient été massacrés, ceux qui tenaient bon avaient obtenu de la métropole l’envoi de grains pour subsister. Ils avaient payé au moyen de traites tirées sur la Trésorerie générale de Saint-Domingue, mais ils étaient incapables de les honorer. Cambon avait saisi de la question le Comité colonial :

« Cette question est de la plus grande importance. Il s’agit de savoir si vous voulez donner des subsistances à vos colonies, ou les abandonner... les colons ont été forcés par la loi impérieuse des circonstances de payer en lettres de change sur le Trésor public les blés et autres objets que leur ont fournis les négociants français, et pour lesquels ils ne pouvaient donner en paiement ni café, ni sucre, ni indigo... tout cela a été détruit par les flammes... si vous ne payez pas ces traites, quel commerçant voudra – porter désormais des subsistances dans ces malheureuses contrées ? »

Et l’Assemblée législative avait décidé de payer. Cela s’était passé en novembre 1791. Depuis, rien ne s’était arrangé aux Antilles et le bureau des Cambon à Bordeaux n’existait plus que pour tenir à jour les écritures, pour réunir les renseignements concernant un éventuel renouveau d’activité.

A Cholet, le soulèvement vendéen avait des effets catastrophiques. Tout le district était fanatisé. Auguste Cambon avait été élu maire, il avait créé de toutes pièces l’industrie textile et s’efforçait d’éviter le pire. La garde nationale et les ouvriers avaient été constitués en armée de défense. Cependant, le 4 mars 1793, il y avait eu des scènes de pillage en ville ; les Vendéens fusillèrent six Montpelliérains après les avoir attachés à l’arbre de la liberté. Les ateliers de tissage avaient été sauvés d’une destruction complète, mais la fabrication était stoppée.

C’était le marasme ; cependant, Cambon n’était pas tenté de renoncer à la politique pour se réfugier au Terral. Il était venu à Paris pour réformer l’Etat et la société, contribuer à sauver la France de ses ennemis extérieurs et intérieurs ; il irait jusqu’au bout.

Non content de veiller sur les mouvements de fonds et de faire prendre à temps les mesures propres à prévenir une cessation de paiement, il se préoccupait de la situation militaire et intérieure, lisait les rapports de ses collègues en mission dans les départements, en discutait avec les autres membres du Comité de salut public, faisait des propositions dont plusieurs furent adoptées par la Convention.

 

La marine militaire, que Louis XVI avait laissée en bon état, donnait des signes d’infériorité depuis que l’Angleterre avait renforcé la sienne afin de bloquer les ports de France. Le 8 avril 1793, la Convention avait fait sien un rapport de Cambon préconisant la construction de nouvelles unités et un renforcement de l’armement. Le 30 avril, elle décidait, après lecture d’un rapport du député de l’Hérault, d’affecter à la défense des côtes de l’Atlantique, sur les onze armées nouvellement créées, les trois formées à La Rochelle, Brest et Cherbourg.

Le 6 mai 1793, au nom du Comité de salut public, Cambon fait à la Convention un long exposé sur la situation du territoire troublé par les rebelles de l’intérieur et sur le point d’être attaqué aux frontières. Les effectifs sont alors évalués à cinq cent mille hommes, il en propose l’augmentation, demande qu’à l’exemple de ce qui s’est passé dans son département d’origine, la charge financière en retombe sur les riches.

Le conseil de l’Hérault, auquel appartenait son père, avait levé cinq bataillons de neuf cents hommes pour assurer la défense des côtes méridionales menacées par les Espagnols, il avait décidé de couvrir la dépense par un emprunt de 3 millions de livres opéré par réquisition auprès des riches.

Ce n’était pas la première fois que l’Hérault donnait l’exemple. Chaque fois, le gouvernement avait entériné ses initiatives. Faisant sienne une proposition de Montpellier, Cambon avait demandé à la Convention, le 27 avril 1793, de décider la levée de cinq mille hommes par département (des patriotes qu’on exonérerait de toute charge financière à ce sujet) et de former dans chaque département un fonds de 5 millions de livres fourni par les riches non enrôlés dans les armées. Ce plan, dénaturé par la Commune, n’avait pas été pris en considération par la Convention.

Le 6 mai 1793, parlant au nom du Comité de salut public, Cambon proposa un emprunt de 1 milliard de livres à contracter auprès des riches et gagé par les biens des émigrés. Le 20 mai suivant, le principe de cet emprunt, d’un montant fabuleux pour l’époque, était voté à la majorité. Les modalités d’exécution furent difficiles à mettre au point.

Cambon aurait voulu que l’emprunt frappât progressivement les revenus dépassant 1 000 livres pour les célibataires et 1 500 livres pour les ménages, au-delà de 9 000 livres la totalité de l’excédent serait versée au Trésor. Le 21 juin 1793, Robespierre fit élever les paliers à 6 000 et 10 000 livres et supprimer l’éventualité d’un versement de la totalité de l’excédent. Ainsi, la bourgeoisie moyenne échappait à l’emprunt forcé.

L’application des textes se révéla si compliquée qu’il fallut attendre octobre 1793 pour lancer l’emprunt. Sa réalisation devait demander trois années et se confondre avec d’autres opérations financières, mais il contribua à assainir la circulation monétaire pendant quelque temps et facilita les paiements de l’État.

 

« La rapidité incroyable des progrès » de la rébellion vendéenne, selon les termes employés par le Comité de salut public, fut une autre cause de souci. Le 9 mai 1793 Cambon fit savoir au ministre de la Guerre qu’il tenait à sa disposition un crédit de 1 million de livres pour l’établissement de relais destinés à accélérer le transport des troupes vers l’ouest. Pratique nouvelle à une époque où les fantassins se déplaçaient à pied. Un arrêté ministériel du 10 mai précisait que ces troupes seraient acheminées « par diligences, voitures publiques et relais ». Quelque cent vingt ans avant la guerre de 1914, la décision du gouvernement révolutionnaire de 1793 préfigurait celle qui jeta sur les routes d’Ile-de-France et de Champagne les taxis de la Marne.

Les contre-révolutionnaires faisaient vibrer la corde religieuse dans le peuple et travaillaient à faire échouer les réformes. Cambon avait éprouvé les effets de leur hostilité quand il était officier municipal de Montpellier. Député, ses convictions s’étaient renforcées ; la Révolution devait éliminer les obstacles qui se dressaient devant elle, et le clergé non assermenté était l’un de ces obstacles. Depuis la mort du roi, de très nombreux prêtres assermentés s’étaient déclarés eux aussi les adversaires déterminés de la République. Or, pour Cambon, la cause de la Révolution se confondait avec celle de la République.

A Montpellier, il avait défendu les prêtres assermentés, sans poursuivre les insermentés, reconnaissant aux uns et aux autres le droit de percevoir les appointements fixés par la loi. Il croyait qu’avec le temps les prêtres finiraient tous par accepter leur nouvelle condition de fonctionnaires de l’État. Lorsque, fin août 1792, il fit voter la déportation en Guyane des prêtres réfractaires, ce fut en désespoir de cause. D’ailleurs, vingt-cinq mille d’entre eux avaient prêté le fameux serment.

Les choses n’en étaient pas réglées pour autant. La Convention comptait très peu de catholiques pratiquants. Elle se serait volontiers orientée vers un État sans religion officielle et c’était pour détruire une partie de l’influence religieuse sur le peuple qu’elle avait créé, au début d’octobre 1792, un calendrier républicain avec des « décadis », au lieu de dimanches. Curieusement, c’étaient d’anciens prêtres, les conventionnels Fouché, Laplanche, Massieu, qui poussaient à la déchristianisation, et des laïques ou libres penseurs comme Robespierre, Danton, Vergniaud, Condorcet, qui s’y opposaient, sans doute parce qu’ils pensaient qu’une seule Vendée était suffisante, qu’il eût été dangereux d’en susciter d’autres.

Cambon n’eut pas leur clairvoyance. En novembre 1792 il déposa sur le bureau de la Convention un projet de séparation de l’Église et de l’État. Il croyait interpréter les désirs de la majorité des députés républicains, il se trompait. Il était en avance de cent quatorze ans sur la législation de 1906. Il ne refusait pas la qualité de citoyens aux prêtres, mais il leur refusait le droit de vivre aux dépens de l’État, droit que la Convention leur reconnaissait, faisant sienne une théorie longuement exposée par Robespierre dans une « Lettre à ses commettants », où il déclarait que la religion était la base sacrée de la moralité publique ; ne plus payer le culte, c’était le faire périr, et les temps n’étaient pas venus où le sentiment religieux pourrait être remplacé « par les lois, les mœurs et les lumières ».

Cambon n’avait pas insisté. Mais il souffrait de voir la charge que représentait le traitement des prêtres pour le Trésor national. Il gardait cependant l’espoir que son projet pourrait être repris lorsque les membres de la Convention seraient convaincus de l’irréconciliable opposition entre le clergé et la Révolution.

 

Voici le portrait que Michelet a brossé de Cambon.

« Le visage semble porter écrit un vigoureux entrain, un invincible " ÇA IRA ". Trente et quelques années, fortement coloré, amer, pur et sauvage, tel est l’homme. L’air avisé, mais franc, est d’un rude marchand de province, de forte race de paysan. La tradition sévère du Languedoc, dont les états enseignèrent à la France la comptabilité, semble visible ici. On sent parfaitement que les fournisseurs de la République devaient être mal à l’aise sous un pareil regard, et sentir devant un tel homme que leur tête tenait faiblement. La force, la vie chaude de la France nouvelle est dans ce teint puissamment animé ; et en même temps il est d’une transparence, d’une pureté, on peut dire redoutables... Cet homme fut rapace, avide, avare, il faut l’avouer, mais pour la République. J’ai dans les mains le compte exact de sa fortune avant et après la Révolution, son budget vénérable. Dans cet acte, fait par lui en sortant des affaires, il constate qu’il y est entré avec 6 000 francs de rente et qu’il en sort avec 3 000. Rentré chez lui, près Montpellier, il administra ses finances aussi sévèrement qu’il avait fait pour celles de la France. Par une économie très stricte, et très serrée, sans autre moyen qu’une petite ferme dont il faisait vendre le lait, il parvint en vingt ans à refaire les 6 000 francs de rente qu’il tenait de son père. Ce qui surprit le plus, c’est qu’en 1815, exilé à Bruxelles avec tant d’autres conventionnels, Cambon mit en commun son petit revenu, nourrit tel et tel de ses compagnons d’infortune. On sut alors que cet homme économe entre tous n’en était pas moins magnanime. " Je lui ai dû cent fois la vie ", dit le duc de Gaëte, alors commis des Finances. Il en sauva bien d’autres, quarante en une fois : les quarante receveurs généraux qui, par une méprise, allaient périr sans lui... En présence des embarras infinis de la circonstance, Cambon, obligé d’y faire face par des ventes rapides, semble le grand huissier de la Révolution. Il vend, reçoit, absorbe, occupé jour et nuit de garder et d’emplir l’armoire de fer, qui ne s’emplit jamais. Couché dessus, le dogue manifeste, par de sourds grondements, la faim, la soif du fisc. La Convention, de moment en moment, lui jette à ronger un décret. Dans la terreur universelle, en plein 1793, tout comme auparavant, il est lui-même un objet de terreur. Rarement, on ose lui lancer quelque attaque oblique et timide, jamais impunément. Il mord une fois Brissot, l’autre fois Robespierre. Qui est mordu, en meurt. Lui, on ne peut l’atteindre, il représente la chose que tous craignent et qui ne craint rien, quelle ? la nécessité... »

Et Michelet poursuit :

« Il alla les yeux toujours fixés au but, suivant sans dévier la question dominante de la Révolution : la vente des biens nationaux. »

« L’homme aux assignats » rendit possible la deuxième phase de la Révolution (1792-1794). Sans moyens financiers, la Révolution eût tourné court. Hormis l’évocation de la « petite ferme », laquelle était en réalité une grande et belle propriété, tout semble véridique dans le texte de Michelet.

 

A la Convention, tant que la division des députés en factions rivales ne se révéla pas irrémédiable, Cambon demeura un homme d’union, cherchant l’apaisement et convaincu de la nécessité de s’entendre sur un programme d’action pour battre les armées ennemies. Barère, au Comité de salut public (et méridional comme lui), le soutint dans ses tentatives pour tenter de réduire la discorde dans les comités et sur les gradins de l’Assemblée. Le 20 mai 1793 Cambon s’écria au terme d’un long discours :

« Citoyens, soyons unis, ne pensons qu’à la chose publique. Par notre calme, par des lois sages, par une prompte Constitution, rendons-nous dignes de l’honorable mission que nous représentons. »

 

Avec ce discours, il inaugurait la nouvelle salle des Tuileries. Les travaux avaient duré plus d’un an. Enfin, ils étaient achevés ; l’Assemblée, le 10 mai 1793, abandonna le vieux manège pour prendre possession de l’ancien théâtre des rois, dit salle des Machines. L’architecte avait transformé la scène et ses abords en hémicycle contenu dans un local rectangulaire de 43 mètres de longueur (22 toises), 20 mètres de largeur (10 toises), et haut également de 20 mètres (60 pieds). Comparée au manège, la nouvelle salle était plus vaste et plus belle. Ce n’était pourtant qu’un assemblage « de plâtre, de toile et de papier », peint couleur de marbre jaune : « sur ce fond se détachaient, à mi-hauteur, en grandes proportions et peintes à la détrempe, les images des sages de l’Antiquité : Démosthène, Lycurgue, Platon, Solon ». La tribune du président, des secrétaires, celle de l’orateur et les escaliers y conduisant occupent une grande partie d’un des grands côtés du rectangle. En face, épousant la forme d’un croissant, allant d’une extrémité à l’autre de la salle, s’élèvent les gradins garnis de banquettes pour les députés. Tout autour de la salle, et jusqu’à une hauteur dépassant les banquettes les plus élevées de 1,50 mètre environ, une draperie vert et rouge surmontée de couronnes civiques. Au-dessus des tribunes officielles et des gradins on voit, sur deux étages, les loges du public ; celles du premier étage, éclairées de lampadaires monumentaux qui répandaient aussi leur lumière dans le bas de la salle où siégeait la Convention. Le plafond de plâtre et de stuc est peint en faux marbre et décoré de motifs symétriques.

L’ensemble, traité « dans le style du bel antique », péchait par les proportions : la salle était étroite, son acoustique laissait à désirer. Telle quelle, et malgré son manque d’éclairage naturel, la salle plut aux députés. En attendant, beaucoup d’entre eux devaient y vivre leurs dernières heures de liberté. Ils étaient fiers, ce 10 mai 1793 de prendre possession de ce palais d’où ils avaient chassé les tyrans. La salle des séances de la Convention jouxtait le pavillon de Marsan, baptisé pavillon de la Liberté. Elle communiquait par de longs couloirs avec les autres parties du palais où s’était installé le Comité de salut public, celui des assignats, sur lequel régnait Cambon, occupant une grande salle du pavillon de Flore, devenu le pavillon de l’Égalité.

La Convention se trouvait à mi-étage, le plancher de la salle des séances reposant sur le plafond d’un rez-de-chaussée dont on avait abaissé la hauteur. Un escalier partait du pavillon de Marsan, un autre du pavillon central du palais, ils étaient prolongés par des couloirs étroits et tortueux permettant d’accéder à la salle des séances, qui se trouvait ainsi à l’abri d’une invasion de la foule. Pour empêcher les trublions d’arriver jusque-là, il eût suffi de poster deux ou trois sentinelles au faîte de chacun des deux escaliers, mais aucune autorité n’aurait osé prendre pareille décision : le respect du peuple, la confiance que les députés avaient (ou feignaient d’avoir) en lui, en son honnêteté, en son sens civique, s’opposaient à ce qu’on le tînt à distance par la force. Aussi plusieurs députés furent interpellés par des « enragés » dans les escaliers ou les couloirs du palais.

A cette époque, le palais était enserré, au nord et à l’est, par de hautes maisons dont il était séparé par des ruelles et des culs-de-sac sordides. Les eaux sales stagnaient dans les ruisseaux où s’accumulaient des ordures. Seules les façades ouest – (côté jardin) et sud (côté Seine) étaient dégagées.

Quand la Convention s’installa dans sa nouvelle salle, le palais des Tuileries et ses abords portaient encore des traces des combats du 10 août 1792. Les bâtiments incendiés dans la cour du Carrousel avaient été démolis et sur leur emplacement on avait planté érables et marronniers dont la croissance et les ombrages n’étaient encore qu’une espérance. A la place du mur qui clôturait la cour à l’est, on avait installé des grilles amenées de Rambouillet. La haute et large porte du péristyle central, défoncée par les boulets des Marseillais, avait été remplacée par deux magnifiques vantaux en chêne, ornés de mufles de lion et de couronnes civiques. Enfin, on avait recouvert le dôme du pavillon central, celui de l’Unité, d’un énorme bonnet phrygien en serge écarlate. Avec une longue oriflamme tricolore de 33 pieds (11 mètres environ), tendue sur un châssis de bois et suspendue juste au-dessous, ce grand et haut bonnet se voyait de loin.

Aucune trace ne subsiste aujourd’hui de l’ancien palais des Tuileries hormis les pavillons de Marsan et de Flore. Le peuple ne le respectait pas, et par deux fois tenta de le détruire par le feu, le 10 août 1792 et le 23 mai 1871, sans réussir à briser son grand squelette de pierre qui se fût très bien prêté à une restauration. Mais le parlement de la Troisième République naissante décida la démolition complète du palais. On a écrit que c’était autant pour effacer le souvenir de la royauté que celui de la Commune de Paris. L’argument ne tient pas. On n’a pas démoli Versailles, et c’est heureux. La furie destructrice n’a jamais fait oublier le passé et s’il y eut jamais un haut lieu de l’histoire de France qui méritât le respect, inspirât de la vénération, c’était bien le palais des Tuileries. Sur son emplacement, on a ouvert une avenue et dessiné des jardins. Pour comble l’avenue a été baptisée du nom d’un homme politique de second plan, antirépublicain et poète médiocre !

 

La Commune continuait d’être un obstacle au fonctionnement des institutions républicaines, et depuis des semaines, la Convention était à nouveau assaillie de pétitions émanant des sections de la capitale. L’émeute menaçait. La crise paralysa l’assemblée en avril-mai 1793. La Commune voulait abattre le parti girondin qui, après avoir fondé la République, semblait l’abandonner à ses ennemis. Or, c’était évidemment pour servir la République que le pouvoir exécutif girondin retardait l’envoi en Vendée et aux frontières de forces armées sur lesquelles il pouvait compter pour neutraliser les entreprises des « enragés » et des contre-révolutionnaires de la capitale.

Sans doute les Girondins comptaient-ils trop sur le temps pour lasser les « sans-culottes » dans Paris et les armées ennemies en train de piétiner aux frontières. Cambon, qui se sentait tant d’affinités avec eux (des marchands comme lui pour la plupart), respectait leur honnêteté et leur désintéressement dans les affaires de l’État, mais il n’avait pas comme eux horreur des tâcherons.

L’erreur des Girondins était manifeste pour Cambon. D’ailleurs Vergniaud, l’un des chefs de la Gironde, conscient de l’équivoque dans laquelle était plongé son parti, s’était écrié :

« N’hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie. »

Mais Cambon voulait sauver la patrie en évitant de précipiter les Girondins dans le gouffre. Au plus fort de l’insurrection parisienne, alors que les sans-culottes étaient venus s’asseoir sans façon sur les gradins de la Montagne, il avait pris place à droite, au milieu des Girondins, voulant par ce geste montrer aux insurgés que s’il désapprouvait la politique de Vergniaud et de ses amis, il n’entendait pas moins les protéger contre la violence. Il redoutait le pire et, soutenu par plusieurs de ses collègues du Comité et de l’Assemblée, conseillait aux Girondins de donner leur démission, de retourner dans leur province, de se faire oublier. Pour le moment le pouvoir appartenait aux Montagnards.

Cambon avait choisi son camp. Le seul problème était de savoir ce qu’on ferait des Girondins. Pas de traîtres parmi eux, tous avaient été de vrais révolutionnaires et le restaient. En bonne justice, on ne pouvait les déférer devant aucun tribunal. Quelques jours plus tôt, quelqu’un ayant proposé de faire arrêter les députés qui voulaient en appeler au peuple au sujet des prétentions de Paris à dicter son devoir à la Convention, Cambon s’écria :

« Si, pour avoir émis une opinion, on faisait sauter la tête d’un député, nous n’oserions plus parler ! Il faut le dire hautement, il y a deux partis ici, et tous les deux ont des torts. »

Barère avait enchaîné en déclarant, affrontant Robespierre, la Montagne, et les délégués de l’insurrection :

« Vous ne pouvez poursuivre les députés dénoncés pour leurs opinions ; vous ne le pouvez que pour des faits. Le Comité de salut public ne fera aucun rapport si les dénonciateurs ne donnent la preuve des faits qu’ils allèguent. »

 

Le peuple de Paris avait des motifs de croire la République en danger, les royalistes vendéens avaient pris Fontenay et se dirigeaient sur Saumur sans rencontrer de résistance. Les paysans de Lozère et d’autres départements du Centre s’insurgeaient. A Lyon, les conventionnels en mission (des Montagnards) et les Lyonnais qui les soutenaient étaient tirés comme des lapins. Une armée française investie dans Mayence risquit d’être faite prisonnière. Les frontières de l’Est s’ouvraient aux Austro-Prussiens, celles du Midi aux Espagnols. Les Savoyards, qui avaient librement demandé leur rattachement à la France, tentaient maintenant d’affamer les soldats de la République en leur refusant tout ravitaillement.

Le Comité de salut public ne recevait que des mauvaises nouvelles. Cambon et Barère, chargés de renseigner l’Assemblée, ne savaient que dire pour s’acquitter honnêtement de leur mission sans ajouter à l’énervement général.

Le dimanche 2 juin 1793, après des jours et des jours de conciliabules, d’allocutions, de tractations, d’incidents plus ou moins graves, de pressions de la part de la Commune, la Convention, prisonnière de l’insurrection et siégeant sous la menace des canons, laissa à la Montagne l’amer devoir de décréter l’arrestation des vingt-neuf députés girondins les plus en vue, et celle des ministres Clavière et Lebrun (Roland avait démissionné quatre mois plus tôt). Ce n’était pas encore la Terreur et on se contenta de consigner les suspects à leur domicile. Certains en profitaient pour s’enfuir. Le décret d’arrestation était illégal, il avait été voté sous la menace et par une minorité de députés. Mais les sans-culottes avaient applaudi à la mesure d’épuration qu’ils réclamaient depuis tant de jours et personne n’osa s’opposer à eux. Les députés se séparèrent en grand désordre, dans la nuit, très tard. Certains d’entre eux, décrétés d’arrestation, furent reconduits chez eux par des gardes baïonnette au canon qui avaient ordre de ne pas les en laisser sortir.

Cambon n’avait pas pris part au vote. Nommé pour un mois au Comité de salut public le 6 avril 1793, il avait été prorogé dans ses fonctions le 11 mai et devait les assurer jusqu’au 10 juillet, date à laquelle il se représenta aux suffrages sans succès, les Montagnards ayant retenu contre lui son attitude de modération à l’égard des Girondins. Mais il devait demeurer le grand maître de la Trésorerie, poste que personne ne lui enviait.

OceanofPDF.com