Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 18 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

XV - Robespierre Contre Cambon

XV

 

ROBESPIERRE CONTRE CAMBON

 

Il est difficile de se faire une idée exacte des rapports de Cambon avec les autres conventionnels. Qu’il ait éprouvé de la sympathie pour nombre d’entre eux, cela n’est pas douteux, il en administrera la preuve lorsque, après 1815, il partagera les rigueurs de l’exil avec certains d’entre eux. Mais il apparaît assez bien que pendant toute la durée de ses mandats de député, il consacra fort peu de temps à des relations d’ordre privé.

Il n’était l’habitué d’aucun salon, le client assidu d’aucun théâtre, il ne fréquentait pas les élégants cabarets du Palais-Royal, et si son collègue

Buzot, le séduisant ami de Mme Roland, avait, avant ses malheurs 33, fait des gorges chaudes au sujet des gaucheries du petit marchand de toile de Montpellier, celui-ci n’en avait pas moins gagné l’estime de ses voisins de la rue Saint-Honoré par son sérieux. Il s’était même lié avec plusieurs familles du quartier. L’une d’elles, les Hottegindre, devait devenir légalement sa belle-famille quatre jours avant qu’il ne soit décrété d’accusation par la Convention (5 avril 1795).

Au fil des mois, les Hottegindre étaient devenus pour Cambon ce que les Duplay étaient pour Robespierre. Cambon n’avait pas son couvert dressé en permanence chez les Hottegindre, mais Mme Hottegindre lui rendait quantité de petits services. De plus, les époux Hottegindre avaient une fille d’une vingtaine d’années, mariée mais qui avait fait naître chez Cambon des sentiments de tendresse (exactement comme l’avait fait chez Robespierre une des filles des époux Duplay, Éléonore, dite parfois Cornélie, avec laquelle Maximilien était fiancé).

Cette similitude de vie chez l’Arrageois et le Montpelliérain aurait pu les conduire à une amitié réciproque. Il n’en fut rien.

Sans doute Robespierre était-il d’un abord froid tandis que Cambon était enthousiaste, avec une tendance à s’emporter. Mais cela ne suffit pas expliquer l’antipathie grandissante qui exista entre eux. C’est peut-être dans des différences de conception en matière de morale publique qu’il faut chercher une des causes de leur antipathie réciproque. Si leurs idées se rapprochaient lorsqu’il s’agissait de mettre en échec les entreprises contre-révolutionnaires, elles s’opposaient sur les questions d’éducation du peuple et la place qu’y devait tenir le spirituel. Robespierre, disciple de Rousseau, croit à la nécessité d’une religion d’Etat. Il veut créer une religion qui ne devra rien aux prêtres, celle de la nature. Le 7 mai 1794 (18 floréal an II), sur sa proposition, un décret institue le culte de l’Être suprême : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. »

Mais Cambon ne croit ni à l’immortalité de l’âme, ni à la présence dans un lointain empyrée d’un être supérieur. Il n’est que de lire le discours-fleuve que Robespierre prononça ce jour-là pour mesurer la profondeur du fossé qui séparait les deux hommes. Robespierre est un mystique, Cambon, un pragmatique. Le premier croit aux grandes vertus abstraites, le second ne croit qu’aux vertus pratiques. Tous les deux sont des patriotes et des républicains intransigeants, mais leurs idées divergent absolument dès qu’il s’agit de définir les principes à proclamer pour éduquer le peuple et le maintenir dans la voie du devoir.

Cambon considéra comme une pantalonnade la fête de l’Être suprême du 8 juin 1794 où l’on vit Robespierre en habit bleu à revers rouges, empanaché et ceinturé de tricolore, tenant à la main un bouquet d’épis, de fleurs et de fruits, allant à pied des Tuileries au Champ-de-Mars, lieu de la célébration du nouveau culte, suivi d’une longue file de conventionnels vêtus comme lui, et d’une foule de Parisiens ébahis.

Cambon refusa de participer à la procession.

Robespierre n’avait aucun goût pour la gestion, les comptes, les prévisions chiffrées. Il ne comprenait pas que Cambon réclamât tant de décrets pour faire imprimer et répandre dans le pays des assignats qui ne pouvaient que faire retour au Trésor, afin d’y être détruits ensuite, qu’il se montrât si avide de mettre la main sur l’or et l’argent belges, bataves, allemands, alors qu’il répétait qu’une monnaie de papier bien gérée, comme les assignats, valait tout l’or du monde. Robespierre aura le tort, qui lui sera fatal, de critiquer l’action de Cambon sans appuyer ses dires de chiffres irréfutables.

Pendant la grande Terreur, et bien qu’il persévère dans son idée de faire régner la vertu dans tous les rouages de la République, à la Convention et dans les comités, Robespierre reproche aux conventionnels en mission dans les départements d’y exercer une répression exagérément et inutilement sanglante. Avec l’accord des autres membres du Comité de salut public, il fait rappeler à Paris les députés qui s’étaient couverts de sang à Lyon, Bordeaux, Nantes, Toulon : Fouché, Tallien, Carrier, Barras, des scélérats qui s’acharneront à perdre Robespierre d’abord et Cambon peu après. Cambon a approuvé les mesures de modération inspirées par Robespierre. Mais bientôt Robespierre défend et vote une loi présentée par Couthon tendant à simplifier la procédure criminelle et à supprimer la défense dans les procès intentés aux suspects d’actes contre-révolutionnaires : la loi de prairial, votée le 10 juin 1794 (22 prairial an II), autorisait le Tribunal révolutionnaire siégeant à Paris, éventuellement les juridictions criminelles siégeant dans les départements, à juger sur pièces : plus d’avocats pour la défense, plus de témoins à décharge, plus de possibilité d’appel devant une instance supérieure, la sentence ne pouvait être que la mort ou l’acquittement.

Si Robespierre a défendu et voté cette loi, c’est que les ennemis de la République se faisaient chaque jour plus audacieux. Moins clairvoyant que Cambon, il n’a pas prévu l’usage abusif qu’en feraient certains conventionnels en mission et, à Paris, le sinistre accusateur public, Fouquier-Tinville. Toutefois, le 9 juillet 1794 (21 messidor an II) (il n’a plus que dix-huit jours à vivre), il s’élèvera vivement contre l’application barbare que l’on fait de cette loi et dont ses ennemis tireront parti pour flétrir sa mémoire.

 

Cambon s’est toujours méfié des tribunaux d’exception. En mars 1793, c’est sur son insistance que la Convention avait consenti à assortir d’un jury le tribunal extraordinaire, futur grand tribunal révolutionnaire, qu’elle venait de créer et à conserver au justiciable son droit d’appel. Ce souci de garder aux accusés la possibilité de se défendre a dressé Cambon contre la loi de prairial. N’ayant pu en empêcher le vote, il eut un moment l’espoir d’en retarder l’application en faisant supprimer les crédits de fonctionnement de la police auxiliaire des juridictions criminelles. Sa tentative échoua, et l’effet de cette manœuvre tortueuse le rendit plus antipathique encore à Robespierre.

Vertueux, Robespierre s’élève contre les sanguinaires et les désavoue publiquement ; Fouché en sait quelque chose ; le 8 avril 1794, aux Jacobins de Paris Robespierre l’attaqua pour sa conduite ignoble de Lyon. Mais il est hostile aux indulgents qui risquent de faire chavirer la République, c’est pour cette raison qu’avec son accord tacite les Girondins les plus en vue et des Montagnards comme Camille Desmoulins, Danton et leurs amis ont été exécutés. Il s’oppose aux enragés dont les vociférations et le goût de l’insurrection mettent en péril les institutions, encourage l’exécution d’Hébert (le père Duchesne) et de plusieurs sans-culottes. Il s’oppose aux fraudeurs, aux accapareurs, voleurs, agioteurs et dilapidateurs de deniers publics, et il applaudit à l’exécution d’un grand nombre d’entre eux. Il ne s’aperçoit pas qu’un jour il n’y aura plus personne pour le soutenir. Déjà, il s’est aliéné les trois quarts de la Convention. Épris d’absolu, convaincu que la République ne survivra que si on la purge de tous ses éléments contraires, incapable d’attendre le moment propice pour éliminer en douceur les plus nocifs, il parle et agit comme s’il voulait s’immoler lui-même. Les nerfs usés par cinq années d’activité révolutionnaire intense, il finira par considérer comme des vilenies impardonnables de simples divergences d’opinion.

 

A la fin juillet 1794, dans ces journées chaudes qui sonnèrent le glas de la République pure dont avait rêvé le plus illustre des enfants d’Arras, Cambon est délégué à la surveillance du Trésor depuis les premiers jours d’octobre 1791. On sait avec quel sérieux il s’est toujours acquitté de sa mission, avec quelle compétence il a résolu des problèmes difficiles. Le problème des assignats (il y en a à cette date plus de 1 milliard en circulation sur les 5 milliards émis, c’est peu, comparé aux chiffres qui seront bientôt atteints), et le problème de la rentrée des impôts (l’arriéré s’élève à environ 900 millions de livres) sont toujours aussi ardus à résoudre. Un point n’a cessé de le préoccuper depuis l’établissement du grand-livre, celui des rentes viagères, une lourde charge pour le Trésor, environ 100 millions de livres annuellement. Presque toutes sont un legs de la royauté. Et beaucoup ont été constituées au profit de sujets jeunes, d’enfants parfois. Généralement, le montant de la rente était égal à 10 pour cent du capital versé, ce qui pouvait passer pour équitable lorsque le rentier avait dépassé cinquante ou soixante ans, mais devenait ruineux pour l’État lorsqu’il avait dix, quinze ou vingt ans.

Instruit de la question, Cambon décide la réduction de toutes les rentes viagères à un taux d’intérêt maximum de 5 pour cent. Mais seuls les rentiers de moins de quarante ans sont durement touchés ; ceux qui ont dépassé cet âge sont soumis à une règle égalitaire : 1 500 à 2 000 livres pour les rentiers de quarante à cinquante ans ; 3 000 à 4 000 livres pour ceux âgés de cinquante et un à soixante ans ; 4 500 à 6 000 livres pour ceux de soixante et un à soixante-dix ans. Les quotités excédant ces montants annuels sont converties en rentes perpétuelles. Malgré l’opposition de certains conventionnels, dont Robespierre, Cambon annonçait à la tribune de l’Assemblée, le 18 septembre 1794, que cent quarante-huit mille contrats, représentant 80 millions de rente, avaient été déposés à la Trésorerie. La différence entre 100 et 80 millions s’expliquant par l’ignorance des mesures décidées d’un certain nombre de rentiers viagers et l’impossibilité des émigrés de satisfaire à la loi. La forclusion allait d’ailleurs les priver de leurs droits et l’État deviendrait propriétaire de 100 pour cent de leurs titres.

Cambon avait évalué à 12 millions l’économie réalisée chaque année grâce à la mise en ordre de la dette viagère.

Robespierre et le Comité de salut public avaient tenté de retarder l’application de cette réforme. Elle était en cours lorsque vinrent les jours dramatiques de juillet 1794 qui seraient fatals à Robespierre.

La Trésorerie nationale voyait affluer tant de monde à ses guichets qu’elle crut un moment qu’elle ne parviendrait pas à faire face. C’était souvent des vieillards, infirmes parfois, à qui la station debout était pénible. Beaucoup se demandaient si on n’allait pas les dépouiller purement et simplement de leurs moyens d’existence. Les agioteurs excitaient leurs craintes. Eux aussi étaient mécontents. La plupart d’entre eux détenaient en effet des titres de rentes viagères qui leur avaient été confiés par des émigrés, qui n’avaient plus la possibilité de percevoir les arrérages échus. Échanger ces titres était désormais impossible, puisqu’il fallait décliner son identité, ce qui, pour eux, équivalait à révéler qu’ils en détenaient vingt, trente ou davantage, situation que la République était bien décidée à ne plus tolérer.

Il y avait donc beaucoup de bruit devant l’immeuble de la Trésorerie nationale. Cambon eut tôt fait de remédier à ce tapage.

« Cambon s’était établi en personne à la Trésorerie, écrit Michelet. Il ouvrit des salles vastes, couvertes, où les rentiers, qui jusque-là étaient dans la cour sur leurs jambes, attendirent commodément assis. Par un travail excessif de nuit et de jour, il précipita l’affaire, convertit, brûla, refit cette masse énorme de titres, hâta les payements. Cela allait encore lentement au 9 thermidor. Ces salles, plus bruyantes que les clubs, retentissaient de cris, de plaintes, de réclamations, des soupirs de l’inquiétude, des gémissements du désespoir. Il était habile à Robespierre de se faire l’écho des rentiers. »

Habile, peut-être, mais indigne. Robespierre, mal informé en matière de finances, avait ajouté foi à des propos dirigés contre l’action de Cambon et du Comité des finances.

Dans son discours du 26 juillet 1794 (8 thermidor an II), testament politique et justification de son action passée, Robespierre a dit des généralités d’abord, puis des accusations. Il entonne l’éternelle antienne contre la bureaucratie, ces fonctionnaires de qui vient tout le mal. A cause de ceux de la Trésorerie et de leurs pareils de la police, les bons révolutionnaires marchent « sur des volcans ». Les fortunes modiques sont menacées par « des projets de finances destructeurs ».

« On a proposé ces derniers temps des projets de finances qui m’ont paru calculés pour désoler les citoyens peu fortunés et multiplier les mécontents. J’avais appelé inutilement l’attention du Comité de salut public. Le croira-t-on ? On a répandu le bruit que ces plans étaient mon ouvrage. »

Les députés écoutent. Cambon ne perd pas un mot de ce que dit Robespierre et sent grandir sa colère. Peut-on travestir ainsi les intentions du Comité des finances ?

Robespierre poursuit :

« La Trésorerie seconde parfaitement ces vues par le plan qu’elle a adopté (sous le prétexte d’un attachement scrupuleux aux formes) de ne payer personne excepté les aristocrates, de vexer les citoyens malaisés par des refus, des retards, des provocations odieuses. »

Puis viennent les noms des coupables :

« Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances ? Les compagnons et successeurs de Chabot, de Fabre, des Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus, les Cambon, les Mallarmé, les Ramel. »

Cambon a rougi sous l’outrage. Ses collègues se regardent. Est-ce possible ? Cambon, l’inattaquable Cambon !

Robespierre poursuit :

« Leur administration (des susnommés) est contre-révolutionnaire. Elle a pour but de fomenter l’agiotage, d’ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté française, de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de désespérer les pauvres, de dépouiller le peuple des biens nationaux et d’amener insensiblement la ruine de la fortune publique. »

C’est un comble : accuser Cambon d’organiser l’agiotage, lui qui n’a cessé de le dénoncer et de dénoncer les agioteurs dont les noms lui étaient connus !

Michelet a commenté cette diatribe :

« Miner l’estime de l’Assemblée pour Cambon ? Non, Robespierre ne l’espérait pas. Ce qu’il croyait, c’est que l’Assemblée, sans changer d’opinion, en partie intimidée, en partie tentée de faire une chose populaire, se laisserait aller à briser cet homme (Cambon) désagréable à tous, cet homme triste, amer et dur, que tout le monde trouvait dans son chemin, armé d’épines et de refus, cet homme que la fatalité du danger public avait précipité dans tant de mesures odieuses, dont le nom maudit exprimait toutes les misères de la situation. »

En somme, Robespierre aurait caressé l’espoir de trouver en Cambon un bouc émissaire. Jean Massin imagine plutôt que Robespierre, fatigué, à bout de nerfs, englobe dans la conspiration qu’il dénonce tous ceux qui ne marchent pas au coude à coude avec lui. Tous sont coupables qui ne veulent pas la vertu partout et tout de suite. Et la vertu de Robespierre ne s’accommode d’aucun compromis. Cambon fait crier le peuple ; il est donc coupable.

Cambon demande la parole, l’obtient, ne fait qu’un bond jusqu’à la tribune :

« Avant d’être déshonoré, je parlerai à la France... Et moi aussi je demande la parole ; je me présente dans la lice, quoique je n’aie jamais cherché à former un parti auprès de moi. Robespierre vient de dire que le dernier décret sur les finances avait été calculé de manière à augmenter le nombre des mécontents ; il serait peut-être facile de faire convenir qu’il n’a rien fait pour connaître ces calculs ; mais je me contenterai de repousser une attaque dont ma conduite, depuis le commencement de la Révolution, aurait dû peut-être me garantir. Je ne viendrai point armé d’écrits polémiques, la vérité est une, je répondrai par des faits. Le dernier décret sur le viager respecte les rentes depuis 1 500 livres jusqu’à 10 500 livres, relativement aux âges ; il ne prive donc point du revenu nécessaire à tout âge ; nous nous sommes donc bornés à réformer les abus. Je sais que les agioteurs ont intérêt à attaquer cette opération. Il est prouvé par un tableau que je mettrai sous les yeux de l’Assemblée que l’agiotage y est intéressé pour 22 millions de rentes ; et c’est lui seul que nous avons voulu attaquer. Il n’est donc point étonnant qu’il ait cherché un appui pour éviter la réforme, mais, ferme à mon poste, j’aurai toujours le courage de dénoncer tout ce qui me paraîtrait contraire à l’intérêt national. Si j’avais voulu servir les intrigues, il m’aurait peut-être été facile dans les circonstances critiques d’exciter des mécontentements utiles au parti que j’aurais embrassé ; mais, étranger à toutes les factions, je les ai dénoncées tour à tour lorsqu’elles ont osé tenter d’attaquer la fortune publique ; tout dévoué à mon pays, je n’ai connu que mon devoir et je ne servirai que la liberté. Aussi, tous les partis m’ont-ils trouvé sur leur route, opposant à leur ambition la barrière de la surveillance et, en dernier lieu, on n’a rien négligé pour chercher à connaître jusqu’où pourrait aller ma fermeté, et l’ébranler. J’ai méprisé toutes les attaques ; j’ai tout rapporté à la Convention. Il est temps de dire la vérité tout entière : un seul homme paralysait la volonté de la Convention nationale ; cet homme est celui qui vient de faire le discours, c’est Robespierre ; aussi, jugez ! »

Des applaudissements, rares d’abord, saluèrent cette péroraison hardie du grand maître de la Trésorerie. Mais dans l’ensemble l’Assemblée retenait son souffle : le sort de plusieurs de ses membres était en train de se jouer.

Robespierre s’est levé et, sans quitter son banc : « Comment paralyserais-je la Convention en matière de finances ? » Robespierre répète que le décret sur la conversion des rentes viagères « a désolé les citoyens pauvres ». « Cela est faux », hurle Cambon hors de lui.

L’enceinte est surchauffée par la canicule et survoltée par les passions partisanes. Les députés s’épongent le front avec des mouchoirs de la dimension d’une serviette. Robespierre est pâle, Cambon cramoisi. Mais son audace est communicative : plusieurs députés, qui n’avaient pas osé refuser l’impression du discours de Robespierre, se ravisent, révoquent l’impression et, par voie de conséquence, l’envoi du discours dans les communes, puis, entraînant presque toute la Plaine derrière eux, ils en font décider le renvoi au Comité des finances et au Comité de sûreté générale pour plus ample examen.

 – Quoi ! proteste Robespierre, un renvoi à ceux que j’ai accusés ?

Gaudin, futur ministre des Finances de Napoléon, commissaire à la Trésorerie nationale sous la haute autorité de Cambon, qui assistait à cette séance, a écrit dans ses Mémoires :

« Robespierre fut très dur pour l’administration de la Trésorerie qu’il accusait d’esprit aristocratique et contre-révolutionnaire... on savait que sous ce prétexte l’orateur devait proposer la mise en accusation, tant du représentant chargé de la surveillance (Cambon) que de six commissaires (hauts fonctionnaires) et leur envoi au Tribunal révolutionnaire, dont le jugement ne pouvait être douteux. »

Selon Gaudin, Cambon savait le sort qui l’attendait si celui qui l’accusait n’était pas lui-même mis promptement en accusation. Il ne suffisait plus de se justifier « en répondant par des faits », c’est-à-dire en donnant des chiffres vérifiables, il fallait accuser. Ce qu’il fit :

« Un seul homme paralyse la Convention... cet homme, c’est Robespierre ! »

Phrase terrible qui donnera du courage à une meute de conventionnels qui, une heure plus tôt, tremblait devant Robespierre : les Barras, les Fouché, les Tallien, les Fréron, les Lecointre, des hommes qui passeront leur nuit à rallier leurs collègues de la Plaine pour être plus sûrs d’abattre le lendemain celui qu’ils appelleront le tyran ; des voleurs et des gredins avec lesquels Cambon n’a rien de commun et avec lesquels pourtant il a provisoirement partie liée.

La séance a été levée dans un grand brouhaha ; celle du lendemain sera décisive.

Cambon s’attarde, va de l’un à l’autre, répète que le procès qu’on veut lui faire est un procès truqué, une imposture. La preuve, la Trésorerie a déjà reçu soixante-cinq mille titres de viager, payé sur leur vu en un mois 25 millions de livres d’arrérages, et les opérations continuent. On l’écoute distraitement. Personne ne met en doute sa probité, ses intentions, les résultats satisfaisants de son action à la Trésorerie, pas même les Montagnards fidèles à Robespierre.

Cambon réfléchit. Robespierre ne connaît pas grand-chose aux finances et rien à la comptabilité publique, mais il a toujours été réceptif aux plaintes des pauvres gens, même si elles ne sont pas fondées. Dans cette affaire des rentes viagères, qui proteste ? Ce ne sont pas des « enragés », des lecteurs du Père Duchesne, mais des vieillards ennemis de toute violence : ils ne cassent rien, ne menacent personne, simplement ils geignent et pleurent lorsqu’un employé leur prend dans la main un vieux titre jauni, toute leur fortune, dont ils refusent de se séparer. Ils craignent que l’Administration ne l’égare, ce précieux papier aux armes du roi, et qu’un jour on leur dise qu’ils n’ont plus droit à rien. Oui, cette crainte est réelle, mais enfin il y a le récépissé provisoire qui engage la République. Robespierre devrait le savoir et ne pas ajouter foi aux calomnies, dont lui-même n’est pas exempt, aux pamphlets qui prêtent les pires intentions à Cambon. Des placards sont parfois collés la nuit, ici ou là, pour désigner le responsable des malheurs publics.

Peuple trop bon,

quand écartèleras-tu Cambon ?

Peuple trop bon,

quand guillotineras-tu Cambon ?

Tout cela est vrai. Et l’accusation de Robespierre qui met en doute le républicanisme d’une partie du personnel de la Trésorerie n’est pas sans fondement. A cet égard, Cambon est mieux renseigné que quiconque. Il connaît ses fonctionnaires. Parmi eux des nobles et des non-nobles nostalgiques des temps de la royauté. « Il est vrai, devait écrire Gaudin dans ses Mémoires, que quatre à cinq cents des nombreux employés de la Trésorerie n’avaient pu obtenir le certificat de civisme exigé par la loi et qu’ils n’en conservaient pas moins leur place. » Mais il serait matériellement impossible de remplacer ces gens du jour au lendemain. L’essentiel n’est-il pas qu’ils obéissent, exécutent avec conscience les ordres qu’ils reçoivent, ne trahissent pas la République ? Qui pourrait penser que Cambon, révolutionnaire de la première heure, qui a voté la mort du roi et n’a cessé d’appeler de tous ses vœux une République libre et sans classes privilégiées, couvrirait de son autorité des agissements contre-révolutionnaires ?

Ce reproche de Robespierre est donc à la fois fondé et superfétatoire. D’ailleurs, il a adressé le même à Carnot, au sein du Comité de salut public, au sujet de certains officiers d’état-major dont ce dernier s’était entouré et avec lesquels il a mis au point les plans qui ont conduit les armées françaises à la victoire.

A la Convention, Robespierre n’a plus de parti, la Montagne a été décimée à son initiative, ce qu’il en reste se détache chaque jour davantage de lui, excepté son frère Augustin, Saint-Just, Couthon et Lebas. Aussi, comme il l’a déclaré ce soir du 8 thermidor à la famille Duplay, chez laquelle il loge, c’est sur la Plaine qu’il compte pour le sortir de l’impasse où l’ont placé son intransigeance et ses menaces voilées. Pour lui, il n’y a d’ailleurs là rien que de très habituel. N’est-ce pas la Plaine (les députés du centre et de la droite, girondins mal repentis ou royalistes un peu honteux) qui, depuis deux ans, vote à peu près tout ce que propose la gauche ? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la législation révolutionnaire est en grande partie l’œuvre de députés modérés.

Le sort de Cambon et de Robespierre dépend donc d’une masse de députés qui départageront le financier et le rhéteur par un vote d’opportunité.

Cambon, inquiet, ne dormira guère, il en a l’habitude. Il dînera sur le pouce, et, pour être plus vite de retour aux Tuileries où siègent les comités, il renonce à écrire la lettre habituelle à son père. Dans une marge du Moniteur qu’il lui envoie, il griffonne les mots suivants : « Demain, de Robespierre ou de moi, l’un des deux sera mort. »

A la veille du 9 thermidor an II (27 juillet 1794), si peu sûr du sort qui l’attendait, il aurait pu se cacher et reparaître une fois le péril passé ; cela ne lui vint pas à l’esprit, parce que son honneur était en jeu (huit mois plus tard il agira différemment et nous verrons plus loin pourquoi). Il en fut de même pour Robespierre, ses quatre fidèles exécutés le même jour que lui, et ses partisans qui le furent dans les jours suivants.

Dans la nuit du 8 au 9 thermidor an II (26 au 27 juillet 1794) pendant que Fouché, Tallien, Barras et quelques autres allaient par les rues de Paris pour convaincre les députés de la Plaine de voter contre Robespierre, Cambon, de retour au palais des Tuileries, allait du Comité des finances aux autres, parlait avec les députés qu’il rencontrait, cherchant à savoir ce qui se disait au Comité de salut public dont la porte restait fermée à double tour. A l’intérieur, il y avait Saint-Just, Carnot, Barère, Lindet, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne, Couthon, mais pas Robespierre qui est aux Jacobins, en train de relire son long discours de la Convention. On l’applaudit, on loue sa politique de sévérité, on l’encourage à persévérer. Il ajoute alors :

« Cela est mon testament de mort... je vous laisse ma mémoire à défendre... s’il me faut boire la ciguë. »

Cambon, errant dans l’immense palais des Tuileries, ne prononcera aucune de ces paroles alors à la mode. Il n’a pas, comme Robespierre, un auditoire à sa dévotion, et c’est sur la qualité de sa gestion qu’il aimerait qu’on lui rendît justice. A trente-huit ans, Cambon se trouve jeune pour mourir, il vient de ranger, dans un tiroir de sa table de travail, à la Trésorerie, les lettres de bon anniversaire que lui ont adressées ses parents, ses frères, ses sœurs.

Vers les 2 heures du matin, il réussit à se faire introduire au Comité de salut public, installé depuis quelques jours dans les appartements de Louis XVI, au 1er étage, après avoir occupé ceux de la reine au rez-de-chaussée. Cinquante toises (100 mètres) séparent cet endroit du pavillon de Flore (alors, de l’Égalité) où se réunit le Comité des finances. Enfin, voici Cambon dans la place. Il veut communiquer le texte d’une lettre écrite par un tiers l’avertissant que la Commune de Paris arme la garde nationale contre la Convention. L’information ne surprend personne, les membres du comité en ont déjà discuté et Collot d’Herbois a failli en venir aux mains avec Saint-Just. Cambon veut dire son sentiment, on l’écoute distraitement. Les membres du comité demeurent sous l’ascendant de Saint-Just, le plus jeune des conventionnels (vingt-sept ans) et le moins indulgent. Il revient de Belgique, on dit que la bataille de Fleurus a été gagnée grâce à son génie. Saint-Just, l’indéfectible ami de Robespierre, puisqu’il est si calme, puisque les entreprises de la Commune de Paris le laissent froid, c’est donc qu’il sait la partie gagnée : Cambon sort moins rassuré encore qu’il n’était entré.

Il s’en va dans le petit matin pour prendre un peu de repos avant de retourner à la Trésorerie, et de là à la Convention dont la séance, qui doit commencer à 11 heures, sera certainement houleuse. Il n’a pas l’intention, mais pas du tout, de se laisser mettre en accusation sans parler. Il ignore que Robespierre est plus inquiet que lui, qu’il ne pourra pas prononcer dix mots du discours qu’il a préparé dans la nuit, il ne peut deviner que Saint-Just s’effondrera, quand Tallien l’écartera de la tribune d’un coup de coude rageur. Il ne sait pas davantage que les députés de la Plaine, assiégés chez eux par Fouché, Tallien, Barras et les autres, ont résolu de mettre fin à la « dictature du tyran ».

On sait la suite : décrétés d’accusation en fin de séance, mis en état d’arrestation sur-le-champ, Robespierre, son frère Augustin, Lebas, Couthon et Saint-Just seront guillotinés le lendemain 10 thermidor (28 juillet 1794), place de la Révolution, entre 6 et 7 heures du soir, après un simulacre de jugement qui ne fait point honneur à la Révolution.

Cambon, sauvé, ne tardera pas à constater qu’il compte des ennemis acharnés à sa perte.

Cependant, l’opinion s’était répandue partout que la fin de la dictature robespierriste était due en grande partie au courage de Cambon, opinion défendue par Thiers, J. Godechot, Louis Barthou, Ernest Hamel, qui écrit dans Thermidor, paru en 1891, que l’intervention de Cambon le 8 thermidor modifia la face des choses, « parce que les connaissances spéciales de ce représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières lui avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une certaine influence ».

A Montpellier, comme à peu près partout ailleurs, la nouvelle de l’exécution de Robespierre avait été accueillie avec soulagement. On avait mal supporté l’exécution du maire Louis Durand. Le père de Joseph Cambon, toujours membre du conseil départemental, continue d’avoir la confiance de l’Administration pour tout ce qui concerne l’approvisionnement, les achats de grains, les questions relatives à l’exportation et à l’importation des marchandises. Au plan politique, il est plus discuté et ce n’est pas sans réserve que d’aucuns ont appris qu’il a été désigné, par les conventionnels en mission, pour faire partie, au lendemain du 9 thermidor, de la commission chargée de réorganiser et d’épurer les municipalités du district, le tribunal criminel, les juges de paix et leurs assesseurs. Il ne tardera pas d’ailleurs, à se retirer de cette commission, prétextant son âge et son état de santé. Les Jacobins de la ville adressent leurs félicitations à Joseph pour le rôle déterminant qu’il a joué dans le débat du 8 thermidor à la Convention.

La lettre que ce dernier leur adressa en réponse le 29 thermidor an II (16 août 1794) figure aux archives départementales de l’Hérault :

« Nommé représentant du peuple par un département qui a toujours témoigné la plus profonde horreur pour la tyrannie et a développé la plus grande énergie, je serais coupable si, dans les grandes occasions, je ne le prenais pas pour exemple, si je n’employais pas tous mes moyens pour défendre la liberté et l’égalité, et si aucune considération humaine me retenait lorsque la patrie est en danger. C’est d’après ces principes que j’ai toujours agi dans ma carrière politique, toujours éloigné des partis, ne voulant me ranger sous l’étendard d’aucun individu, j’ai rempli de mon mieux le rôle de surveillant auquel je me suis cru propre ; toujours attaqué, lorsque le despotisme voulait dominer, j’ai prononcé des opinions qui, étant prématurées, n’ont pas toujours été parfaitement senties ; mais comptez que l’amour de la patrie m’a seul conduit dans toutes les occasions. Animé par les marques de confiance que vous m’avez toujours témoignées, je ne dois désirer que de venir vous rendre compte de ma conduite politique et retrouver parmi vous des frères et amis qui m’ont servi d’exemple. Vous allez être à la veille de connaître les représentants du peuple, Perrin des Vosges et Goupilleau de Montaigu ; vous les éclairerez dans les opérations dont ils sont chargés... »

A cette date, Cambon, après avoir réorganisé l’administration financière, travaillait depuis dix-huit jours à réorganiser le gouvernement.

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