Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 6 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

III - Joseph Cambon à la Veille de la Révolution

III

 

JOSEPH CAMBON À LA VEILLE DE

LA RÉVOLUTION

 

En 1787, à trente et un ans, Joseph Cambon commence à être considéré par beaucoup comme un vieux garçon impénitent. Et, de fait, le célibat semble lui convenir, puisqu’il attendra huit ans encore et des circonstances exceptionnelles pour convoler en justes noces. A Montpellier, la présence de ses parents et du plus jeune de ses frères suffisait à son bonheur. A-t-il eu des liaisons dans cette ville qu’il n’avait jamais quittée alors, sinon le temps de quelques voyages à Bordeaux et peut-être à Cholet en Anjou ? Dans cette cité languedocienne active, plaisante, dont il connaissait presque tous les habitants, où il commandait à des milliers de personnes, y compris à des femmes jeunes, a-t-il connu l’amour ? Personne ne le sait et tout porte à croire que s’il eut quelques relations de ce genre, ce fut dans une discrétion totale. Son père, d’ailleurs, n’aurait pas mis toute sa confiance en un fils qui eût couru le guilledou. Contrairement à son illustre compatriote Régis de Cambacérès, qui fut aussi heureux dans la fréquentation des jolies femmes que dans celle de la basoche, Cambon ne fut jamais un homme de salon : le beau monde, la musique, la littérature, le bel esprit le laissaient indifférent. Son caractère était abrupt, ses manières rugueuses, ses indignations touchaient à la colère.

Il ne faudrait pas croire cependant qu’il était un ours mal léché, tenu à l’écart par la société distinguée. D’abord, sa situation de fortune, l’influence qu’il pouvait avoir sur le sort de nombreuses familles, le fait que, de par sa profession, il était en rapport avec des gens de loi et de banque, lui procuraient la considération que partout on réserve aux notables. Ensuite, dans ses rapports avec les ouvriers, les industriels, les marchands, avec les amis de sa famille et ses voisins, il était d’un commerce agréable et toujours prêt à réparer au centuple les torts qu’il pouvait avoir inconsciemment causés.

 

De nos jours, nous avons oublié que la conversation est un art. Le XVIIIe siècle le pratique. Cambon ne s’en prive pas. En famille mais aussi au foyer du théâtre de la ville, où se produisent des troupes de passage, où l’on échange des impressions, où l’on commente les scandales financiers, les bénéfices et les pertes de la Caisse d’escompte, les méfaits de l’agiotage et de M. l’abbé d’Espagnac à qui Joseph Cambon fera couper le cou pour avoir trop volé l’État.

Aux beaux jours, on ajoute à ces distractions les promenades à cheval. Joseph n’est pas un cavalier émérite, son physique et ses goûts ne l’y prédisposent pas, mais son expérience du cheval paraîtra cependant suffisante en 1789 aux responsables pour le nommer officier de cavalerie dans la garde nationale.

 

Mais lorsque les frères Cambon décident de se rendre aux garancières que la société possède et fait cultiver au sud de Lodève, ils font l’aller et le retour dans un petit cabriolet. Ces courts voyages périodiques à travers la campagne languedocienne sont pour eux une occasion d’entrer en contact avec les paysans. Quelle différence entre les bourgeois de la ville et ces êtres mal vêtus, mal nourris, incapables de s’exprimer autrement que dans un patois local. Aucun d’entre eux ne sera capable, le jour venu, de mettre noir sur blanc les doléances de ses semblables en infortune. Il leur faudra alors s’en remetttre à quelques-uns de ces messieurs sachant lire, écrire et parler français. Mais à qui se fier ? Sûrement pas aux seigneurs du voisinage, attachés à leurs droits féodaux. Non plus à l’un de ces chanoines patelins et grassouillets, comme il en vient quelquefois compter la dîme due à l’évêché. Le curé, peut-être, lui qui les connaît si bien, mange comme eux, porte des années durant une soutane élimée, faute d’argent pour s’en racheter une neuve. Oui, lui, s’il voulait... mais il ne le voudra pas, la peur des foudres de l’évêque le retiendra. Alors qui ? Eh bien, à des marchands de la ville, ou à des membres de la basoche, ou quelques petits fonctionnaires, ne bénéficiant d’aucun privilège, n’ayant rien à perdre à voir les manants devenir moins misérables.

Le patois des campagnes était compris des Cambon, qui le parlaient à l’occasion, ne fût-ce que pour se bien faire comprendre de leurs domestiques, dans la grande maison du faubourg Boutonnet. Mme Cambon mère régnait sur ce petit monde avec l’esprit d’une matrone romaine, c’est-à-dire avec une douce sévérité et une indulgence un peu bourrue.

 

Une après-midi de l’été 1788, Cambon père pria son fils Joseph de délaisser pour un moment ses registres de la fabrique et de venir le rejoindre sous le grand micocoulier du jardin. Une table, des bancs, des fauteuils de rotin, un hamac suspendu à deux piquets faisaient de cet endroit ombragé une sorte de salon en plein air des plus agréables les jours de grande chaleur. Les Cambon aimaient s’y retrouver, des amis venaient parfois leur tenir compagnie les soirs de canicule, quand les jours n’en finissent plus et que les rues surchauffées sont devenues étouffantes. Mais, ce jour-là, le père et le fils seraient seuls pour s’entretenir l’un avec l’autre. La situation était grave, la finance en délire, le royaume inquiet.

Les notables convoqués au début de l’année précédente à Versailles n’avaient rien résolu. Ces grands seigneurs, profiteurs de l’énorme désordre de l’administration (au nombre de cent quarante-quatre, voir chapitre I), n’avaient su que critiquer Calonne et ses colonnes de chiffres incomplètes et surchargées d’erreurs. Mécontent, le roi avait chassé Calonne et prié les notables de retourner dans leurs provinces. Louis XVI avait cru comprendre que le « trou » serait de 100 millions de livres au moins. Il devait être de

200 millions. Or, les parlements 7 ne cessaient de faire observer que les emprunts étaient trop nombreux et trop importants, qu’on ne pouvait continuer indéfiniment à rembourser des intérêts de 10 pour cent et plus. Il fallait ou créer de nouveaux impôts, ou augmenter le taux de ceux existant, ce qui paraissait impossible. On n’osait pas envisager de diminuer les dépenses. Quelques-uns, peu nombreux, pensaient soumettre les nobles et les ecclésiastiques à la taille (impôt foncier), unifier les gabelles (impôts indirects sur les produits de consommation et notamment sur le sel), etc. Mais le plus important était de convoquer les états généraux, assemblée composée de représentants élus par les trois ordres : le clergé, la noblesse et le tiers état.

Louis XVI écoutait, lisait, discutait de toutes ces questions avec son nouveau contrôleur des Finances, Loménie de Brienne, homme d’Église dépassé par les événements, incapable d’autre chose que de lancer de nouveaux emprunts, et d’obliger les parlements à se cantonner dans leurs attributions judiciaires. Le 28 juin 1788, le roi supprime leurs délibérations. Un mois après, le Trésor royal est vide. Et le 16 août suivant Louis XVI décide en son conseil qu’à l’avenir les paiements se feront partie en espèces métalliques (or et argent), partie au moyen des billets au porteur de la Caisse d’escompte. Un frisson d’effroi court dans le monde des affaires et dans le grand public. Des billets de papier ! La France avait gardé un très mauvais souvenir de ceux que Law, cet Écossais dont le Régent avait fait son contrôleur général des Finances, avait répandus dans le commerce autrefois. Le roi, aussi dépassé que Brienne, le renvoie, rappelle Necker, rend public son arrêt qui décide la réunion des états généraux pour le mois de mai suivant. Et c’est de cet immense espoir, qui venait de se lever sur la France comme un astre nouveau, que Cambon le père voulait s’entretenir

avec son fils. Il voulait aussi lui parler des billets de la Caisse d’escompte 8. Joseph pensait que l’arrêt du roi serait rapporté. En attendant, il avait résolu de conserver les louis et les écus dans la mesure du possible, car ils devenaient rares. Son père l’approuvait. Ils parlèrent ensuite du contenu du cahier de doléances du tiers état de Montpellier. Il serait bon de glisser un alinéa demandant à Sa Majesté d’ordonner une prohibition totale des toiles et des mouchoirs teints en provenance de l’Inde et des autres pays étrangers. En effet, si les fabriques de drap venaient à disparaître sous les coups de la concurrence étrangère, ce serait la misère pour des milliers de sujets de Sa Majesté. Il fallait aussi signaler la gêne représentée par la vieille organisation des états du Languedoc. Mgr Dillon, archevêque de Narbonne, qui les préside, pense davantage aux intérêts du haut Languedoc qu’à ceux du bas Languedoc. Certes, les villageois des environs ont eu souvent à se féliciter de dépendre des états plus que du royaume, ne serait-ce que pour la question des corvées. Joseph souhaite, avant toute chose, les mêmes impôts partout, et une même administration dans toute la France, du sud au nord, de l’est à l’ouest.

Il est certain qu’à ce moment Cambon père a imaginé son fils aux états généraux. Joseph était libre, sans femme, sans enfant, il avait des connaissances générales, de la bonne volonté... Son frère Pierre était capable maintenant de diriger seul la fabrique.

En ce même temps, presque à l’autre bout du royaume, à Arras, ville du Nord aux maisons dessinées par les Espagnols, un avocat de trente ans, célibataire aussi, doux, besogneux, rasé de près, portant perruque poudrée, cravate de dentelle, culotte de lin fin et habit clair tiré à quatre épingles, songeait également à jouer un rôle dans les futurs événements. C’était Maximilien de Robespierre, roturier malgré la particule, et déjà remarqué dans sa ville par l’emploi dans ses plaidoyers et mémoires de termes aussi intempestifs que ceux de citoyens, de liberté, d’égalité de tous les hommes devant la loi, de bonheur social, de dignité des pauvres, etc.

Cinq ans plus tard, un dramatique affrontement qui les opposerait s’achèverait par la mort violente de l’un d’eux.

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