Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 9 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

VI - Versailles et Paris – Mai à Décembre 1789

VI

 

VERSAILLES ET PARIS – MAI À

DÉCEMBRE 1789

 

Devant le château de Versailles les longues avenues présentent un mouvement inaccoutumé. Rien que des hommes. La plupart contemplent pour la première fois ce site urbain si différènt des villes de province d’où ils viennent. Ici, tout est grand, noble, en impose.

Joseph Cambon regarde, écoute. Devant les casernes et les écuries du roi, des soldats en uniforme, des valets en livrée, des cavaliers fringants vont et viennent sous le regard froid ou amusé de sentinelles guêtrées de blanc, coiffées d’un tricorne, le buste croisé d’un baudrier. Des berlines montent vers le château, d’autres en reviennent. Parfois, c’est un chariot fermé qui passe, escorté par quelques cavaliers ; « la bouche du roi », murmure-t-on. A ce seul nom de roi, des passants saluent. Parfois, un carrosse aux portières armoriées. Mais l’héraldique n’est pas le fort de Joseph Cambon qui préfère se mêler à quelque groupe où l’on évoque la tâche immense qui attend les députés du tiers. On parle aussi de bourse, de banque, d’actions de société ; et de la famine qui rôde jusqu’aux portes de Paris. Mais voici un grand et gros homme au masque léonin, en train de gesticuler au milieu d’un groupe plus compact que les autres. Cambon s’approche du comte Honoré Riqueti de Mirabeau, renié par sa caste et député de Marseille, qui est en train d’apostropher Antoine Barnave, député de Grenoble. Des trois hommes, Cambon sera le plus ferme dans ses convictions, le plus inaccessible à la corruption et l’un des rares à savoir garder des sentiments humains exempts de toute cruauté inutile.

Pendant ces premiers jours de mai 1789, il n’est question que de l’agiotage qui sévit à Paris, à la bourse de la rue Vivienne et aux cafés du Palais-Royal. En ces lieux bruyants et fréquentés par une clientèle équivoque, des milliers d’actions de la Caisse d’escompte, de la Compagnie des Indes, de la Compagnie des eaux de Paris, de la banque Saint-Charles ainsi que des milliers d’effets de commerce et de titres de rente sur l’État changent de mains chaque jour, sans autre nécessité que de réaliser des bénéfices. Spéculant sur les délais d’exécution et la légèreté d’une clientèle imprudente, des « financiers » pervers parviennent à vendre et à racheter ce qui n’existe pas.

Au moment de l’ouverture des états généraux, on boursicotait partout, à toute heure du jour et de la nuit.

Dans une brochure (ce n’était pas la première qu’il écrivait sur ce sujet) intitulée Dénonciation de l’agiotage, Mirabeau demandait que fussent tolérés les marchés à terme mais qu’en revanche on poursuivît sans pitié ceux qui abusaient en ne songeant qu’à duper autrui. Et il citait les noms de financiers douteux, au nombre desquels figuraient le déjà trop célèbre abbé d’Espagnac et le comte de Senef, deux nobles que la dérogeance ne gênait pas. L’abbé d’Espagnac avait été prié d’aller respirer en sa propriété de Montargis pendant quelque temps. Punition bien légère pour de si graves délits ; Joseph Cambon sera plus sévère envers cet indigne personnage.

Curieusement, ce monde de la finance, qu’on serait tenté de croire tout entier plongé dans la fange, devait compter un certain nombre de révolutionnaires idéalistes, comme les Tandon de Montpellier ou les banquiers parisiens tels que Prévoteau, Massiette, Clavière, ministre des Finances en 1792 et Necker lui-même. Plusieurs agents de change devaient aussi armer de leurs deniers des sections de leur quartier. Rien n’est absolu en ce monde, personne n’est tout d’une pièce, nulle part le mal règne en maître sans que le bien n’apparaisse à ses côtés. Joseph Cambon, qui avait réfléchi à ces problèmes de l’âme et du comportement humain, pensait que de bonnes institutions étaient la sauvegarde de la société. Il était plus porté à faire confiance aux principes qu’aux hommes.

 

Les premiers contacts des députés avec le roi eurent lieu le samedi 2 mai 1789. On introduisit d’abord les députés des deux premiers ordres, princes de l’Église en tête, puis, après un moment d’attente, ceux du tiers. Ces derniers, par cette discrimination de rang et de cadence, comprirent que le roi voulait, dès l’abord, leur rappeler leur roture. Mais le surlendemain, au cours de la procession qui les conduisit de la place d’armes à l’église Saint-Louis, où une messe solennelle devait être célébrée, ils ouvraient la marche, l’usage voulant que dans toute procession on plaçât en tête les plus humbles. Les costumes étaient significatifs : les députés du tiers, vêtus de noir, faisaient contraste avec les princes de l’Église revêtus de leurs brillants habits sacerdotaux et avec les nobles aux habits brodés. Dans les rues larges de Versailles, entre des immeubles décorés de tapisseries, de drapeaux blancs, de bannières fleurdelisées et ornées de croix, entre une double rangée de curieux accourus des quatre coins de la ville et de Paris, le long défilé passa lentement. Il portait les espérances d’une nation menacée par la disette, écrasée par la lourdeur d’un appareil administratif et fiscal complètement dépassé. Le roi fut largement acclamé : la reine et les princes du sang, qui fermaient la marche, avec beaucoup moins de chaleur. Mais ce fut le tiers qui recueillit la masse des applaudissements. Cette cérémonie populaire et colorée marque les derniers fastes de la royauté à Versailles.

Nous ne savons pas si Joseph Cambon assista à la procession. Son abondante correspondance, qui nous eût renseignés sur ce point, ayant été détruite en 1797. Mais on l’imagine mal absent aux premières délibérations des états généraux ; lui si curieux de tout, si impatient de jouer un rôle, lui qui, le 20 juin suivant, n’hésitera pas à se joindre aux députés du tiers pour prêter le serment du Jeu de paume, bien que son élection ne soit pas encore validée. On peut donc imaginer Cambon, sinon dans la procession, du moins à une fenêtre, cherchant du regard des figures connues, observant pour la première fois le monarque de trente-cinq ans (son aîné de deux ans) déjà lourd et aussi hésitant dans son allure que dans sa manière de gouverner, ouvrant ses grands yeux noirs sur ce défilé où le passé côtoyait l’avenir en marche.

Et sans doute assista-t-il le lendemain, mardi 5 mai 1789, à l’ouverture des états dans l’immense salle dite des Menus-Plaisirs, baptisée pour la circonstance salle des Trois Ordres. Elle n’était pas dans l’enceinte du château, mais elle avait belle allure avec ses colonnes de marbre cannelées, son plafond à caissons peints, et sa verrière dissimulée par une fine mousseline. Les trônes du roi et de la reine étaient surélevés sur une estrade et des fauteuils étaient destinés aux princes du sang, le tout sous un dais imposant et des draperies de velours. Des sièges pour les douze cents députés groupés par ordre, le clergé à la droite du roi, la noblesse à sa gauche, le tiers au fond. Dans les galeries du pourtour quatre à cinq mille spectateurs et auditeurs, invités ou admis librement, parmi lesquels on imagine Joseph Cambon se dressant sur la pointe des pieds pour mieux voir et entendre.

Le roi adresse des paroles de bienvenue, avant de recommander la question financière à l’attention des députés. Puis le garde des Sceaux, M. de Barentin, ancien avocat général au parlement de Paris, ancien président de la Cour des aides, démontra que la crise était financière, et non politique, comme si la finance n’était pas partie intégrante de la politique. A travers les phrases de cet homme de cour, les spécialistes de ces questions crurent comprendre que le clergé et la noblesse seraient disposés à faire le sacrifice d’une partie de leurs privilèges fiscaux sans toutefois abandonner leur rang, lequel selon eux comportait des devoirs particuliers. Soutiens historiques et naturels de la monarchie, ils entendaient le rester. Necker prit ensuite la parole pour expliquer que le déficit annuel des comptes de l’État ainsi que ses dettes à court terme exigeaient des recettes nouvelles en rapport avec ces chiffres : « Cherchez-les, indiquez-les à votre souverain, et vous trouverez de sa part la plus généreuse assistance. » Plusieurs députés du tiers pensèrent que leur devoir n’était pas seulement d’indiquer au roi les endroits où l’on pouvait trouver les livres et les deniers dont avait un si grand besoin l’État, mais aussi de les y aller prendre même si le roi n’était pas d’accord. La légitimité du pouvoir était en cause.

 

Trois sociétés en une seule, c’étaient deux de trop. Cela apparut clairement lorsque les deux ordres privilégiés se réunirent, le clergé dans une salle, la noblesse dans une autre, laissant le tiers seul dans la grande salle des Menus-Plaisirs. Ils étaient environ six cents, au tiers, à réclamer le vote par tête, le seul juste. Joseph Cambon, pendant cinq semaines, assista aux allées et venues, entre les trois salles, de quelques députés s’efforçant de concilier les inconciliables. En juin 1789, une centaine de curés pauvres, écoutant la voix de l’Évangile, vinrent se ranger aux côtés des députés du tiers en qui ils avaient reconnu les défenseurs des opprimés. Une cinquantaine de nobles venus de leurs provinces en firent autant. Les deux ordres privilégiés ayant donc perdu cent cinquante de leurs députés, le tiers avait une majorité écrasante. Raison de plus pour les princes de l’Église et les nobles de cour de ne pas accepter le vote par tête. Ils supplièrent le roi de trancher. Ce dernier rusa, rassembla une armée autour de Versailles, neuf régiments de Suisses et d’Allemands. Au château, les délégations du tiers n’étaient pas reçues. Alors Sieyès s’écria : « Si nous ne pouvons former seuls les états généraux, il n’y a qu’à nous constituer en assemblée nationale. » La proposition fut mise aux voix et adoptée, 491 voix pour, contre 90. Mais le 20 juin au matin, les députés du tiers, devenus les députés de l’Assemblée nationale, trouvèrent fermées les portes de la salle des Menus-Plaisirs, par ordre du roi. L’officier commandant la petite troupe postée à cet endroit était prêt à faire tirer. Où délibérer, dans ces conditions ? En plein air, place d’armes, sous les fenêtres du roi ? Il en fut question. Mais Bailly, président de l’Assemblée nationale, trouva plus raisonnable de prendre possession d’une salle restée ouverte, la salle du Jeu de paume. Quelques heures après les députés du tiers font le serment, main droite levée, de ne point se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France. C’était le premier acte révolutionnaire, le droit du peuple primait celui du roi. Moment grandiose et pathétique vécu par Joseph Cambon, non comme simple témoin, mais comme participant. Entraîné par Mounier, rédacteur du serment, par Bailly, président de l’Assemblée, homme pondéré, cultivé, savant, qui prononça le serment à voix si ferme et si haute que le peuple éclata en applaudissements jusque dans la rue, par de nombreux autres députés réfléchis et conscients de l’importance de leur acte, le député « en surnombre » de la sénéchaussée de Montpellier n’hésita pas à se joindre à eux, à jurer comme eux, la main droite tendue en direction du bureau de l’Assemblée, son regard enveloppant le président et ses assesseurs de toute la force de sa conviction. Ensuite, il avait signé sur le registre des délibérations pour qu’aucun doute ne subsistât sur ses intentions.

 

Si en 1789, Joseph Cambon, loin d’être le parlementaire et l’expert financier qu’il allait devenir trois ans plus tard, n’influa en rien sur le comportement et les résolutions de l’Assemblée nationale constituante, du moins eut-il le mérite de s’engager dans le mouvement révolutionnaire. Il pouvait se retrancher dans une attitude de prudence ; or il choisit le risque, parce que c’était, à ses yeux, la voie de la raison et de la justice.

Il devait assister à peu près à toutes les séances de la Constituante, à Versailles d’abord jusqu’au 6 octobre 1789, ensuite à Paris jusqu’en janvier 1790, époque à laquelle il revint à Montpellier où ses affaires le réclamaient.

Entre-temps, le 25 juillet 1789, l’Assemblée, ayant considéré comme régulière son élection du 3 avril à Montpellier, lui avait reconnu la qualité de député suppléant, ce qui lui donnait le droit d’assister à toutes les séances de l’Assemblée, sans y avoir un siège attitré, et naturellement sans pouvoir participer aux délibérations ni aux votes, situation ambiguë s’il en fut. C’est ainsi que Cambon vécut jour après jour les événements marquants de la révolution naissante : à l’Assemblée, les discussion suscitées par ces événements, le refus opposé au roi par les députés du tiers sommés de se séparer, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août 1789 au cours de laquelle les nobles renoncèrent à leurs privilèges, le retour forcé du roi et de sa famille à Paris ; le manque de pain dans les villes ; l’insurrection des paysans en province ; la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; le commencement de l’émigration des nobles ; la division de la France en départements ; etc. Tout allait très vite. Les députés travaillaient sans désemparer.

 

Cambon tenait son père au courant de tout ce qui se passait et se disait à l’Assemblée. Chaque soir, dans sa chambre, seul, après avoir taillé avec soin ses plumes d’oie, il faisait une relation complète des événements et celle-ci parvenait à Montpellier cinq ou six jours après. Cambon père s’en faisait immédiatement l’écho auprès de tout ce que la ville comptait alors d’administrateurs, de magistrats, d’officiers, la ville tout entière bénéficiait d’une information de première main. Les missives de Joseph Cambon contribuèrent à entretenir le feu sacré de la Révolution dans tout le bas Languedoc. Il s’agit encore, en dépit des révoltes paysannes et de quelques massacres, d’une révolution que la plupart des Français veulent pacifique. Personne, à ce moment, ne songe à abolir la royauté. Le roi demeurait l’incarnation de la France.

C’est par Joseph Cambon que Montpellier apprit la prise de la Bastille. Le numéro de La Gazette de France annonçant la nouvelle n’arriva que plusieurs jours après. La nouvelle fit une impression considérable. A l’initiative de Cambon père, on célébra l’événement par un Te Deum en la cathédrale Saint-Pierre. Et, à cet effet, s’y rendirent en groupes les magistrats de la cour des aides, les officiers municipaux et la milice bourgeoise en uniforme.

Qui, alors, aurait pu prévoir qu’un simple fabricant de toile du nom de Cambon s’érigerait, un jour prochain, en juge implacable d’un roi légitime, issu de la plus ancienne dynastie régnante qu’il y eût au monde ?

 

Dans le courant de l’été 1797, le département de l’Hérault, comme tout le Midi, comme Paris lui-même, était en proie à des troubles graves provoqués par les royalistes. Les membres de la famille Cambon furent l’objet de menaces. Mme Cambon mère, dont la maison avait été envahie par des émeutiers en février 1795, prit peur et brûla les lettres de son fils. Celles écrites par Cambon père à son fils furent détruites lors du sac, en juin 1815, de la maison de l’ex-conventionnel par les « ultras ». Un sort semblable frappa les documents, plus importants peut-être encore, que Joseph Cambon avait confiés à un avoué de ses amis. Cette correspondance nous eût peut-être appris les motifs qui conduisirent les parents de Joseph à se faire recevoir membres de la confrérie des Pénitents blancs, à l’époque même où leur fils sentait grandir en lui un désir de laïcité. Il est vrai que les deux récipiendaires avaient une fille religieuse et un gendre lui-même pénitent blanc depuis longtemps. Mais Joseph et les autres fils trouvèrent inopportune cette étrange pratique religieuse.

C’est toujours par la correspondance de Joseph Cambon que les Montpelliérains apprennent la décision de l’Assemblée nationale de supprimer toutes les divisions administratives et judiciaires du royaume. Ils se réjouissent à l’idée qu’ils échapperont enfin à l’autorité de l’assemblée des états du Languedoc, mais presque aussitôt ils éprouvent des inquiétudes au sujet de la place qui sera assignée à leur ville dans les nouvelles structures. Le découpage du territoire en quatre-vingt-trois départements d’égale sùperficie recueille leur assentiment, et ils trouvent séduisante la proposition de les désigner par un nom de rivière ou de montagne. Oui, le département de l’Hérault, cela sonne bien et cela évoque un petit fleuve charmant et cher à leur cœur. Mais Montpellier sera-t-il le chef-lieu de ce département ? Le corps municipal encore en exercice s’émeut, et désigne, pour plaider sa cause à Paris, une délégation de trois membres, demandant à Joseph Cambon d’appuyer sa démarche. C’est la première mission confiée au futur conventionnel. Il la mène à bien en un temps record et, lorsque le maire proposera de lui rembourser les frais divers engagés à cette occasion, il refusera.

Si le serment du Jeu de paume fut le premier acte révolutionnaire important de l’Assemblée nationale, la création de gardes ou milices bourgeoises, la « garde nationale », fut le premier acte révolutionnaire du peuple lui-même. A Montpellier, la garde bourgeoise avait été organisée à l’instigation des Cambon dès avril 1789, avant même la réunion des états généraux. Partout, la garde nationale était née spontanément. A Montpellier, Cambon y avait le grade d’officier de cavalerie.

Joseph Cambon, engagé dans ce vaste mouvement qui devait bouleverser la société française, ne reniera jamais l’idéal de sa jeunesse, et ne profitera pas des circonstances pour s’enrichir.

C’est en sa qualité d’officier de la garde nationale qu’en décembre 1789, avec deux autres délégués, Estore et Bazille, il représenta Montpellier à une fête donnée à Paris par le bataillon de la garde nationale du quartier des Cordeliers. Il y eut un banquet de quatre-vingts couverts et des chants patriotiques exaltant la liberté. Les convives arboraient la cocarde tricolore inventée par La Fayette, général des Parisiens, lequel avait prophétisé qu’elle ferait le tour du monde. Le bleu et le rouge, couleurs de Paris, encadrant le blanc, couleur de la royauté. Aussi bien, après les toasts portés à la nation, à l’Assemblée, à la garde nationale, il y en eut un autre à l’adresse de « l’auguste et généreux monarque de France ». Ces soldats du peuple, ces officiers nommés par le peuple restaient royalistes. Tout le monde, à cette époque, croyait à un compromis possible avec la monarchie.

L’Assemblée nationale fut la première assemblée révolutionnaire qui détruisit toutes les anciennes structures administratives, judiciaires, financières et religieuses, pour leur en substituer de nouvelles. A bout de six mois, l’Assemblée nationale pouvait dresser un bilan de son action : réduction de la liste civile du roi et de la reine, liberté de l’industrie et du commerce, suppression du système des corporations ; abolition des titres de noblesse ; suppression du droit d’aînesse, égalité des fils et filles dans le partage de la succession de leurs parents ; droits civiques et civils accordés aux protestants et aux juifs et, dans les colonies, aux mulâtres ; admission de tous les Français, sans distinction d’origine, à tous les emplois publics et à tous les grades dans l’armée ; division du territoire en départements, suppression des anciennes juridictions royales et seigneuriales ; des impôts royaux et droits féodaux, de la dîme due à l’Église, et proclamation de l’égalité fiscale, initiative du système métrique ; et retour à la nation de tous les biens du clergé.

Pour ce qui était des biens du clergé, le jeune député François Buzot (vingt-neuf ans), un des futurs chefs du parti girondin à la Convention, s’était écrié : « Les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation. » Il n’y avait rien de très original dans cette proposition, Turgot y avait pensé. Buzot eut le courage de la reprendre à son compte. Des députés de la noblesse la justifièrent par des arguments juridiques. Peut-être pensaient-ils sauver quelques débris de leurs privilèges ancestraux en sacrifiant le clergé. Toujours est-il que la proposition de Buzot devint la loi du 2 novembre 1789, aux termes de laquelle les domaines de l’Église revenaient à la nation.

 

Quelques temps après, l’Assemblée devait décréter la vente de 400 millions de ces biens que le tiers, suivant en cela une idée développée par Mirabeau, aurait voulu morceler afin d’en faire profiter le petit peuple des campagnes. Mais l’État, qui avait un besoin pressant d’argent, ne pouvait donner ces terres. L’Assemblée imagina donc de les faire acheter par les municipalités qui auraient la charge de les revendre ensuite. Mais comme les municipalités étaient elles-mêmes sans argent on décida qu’elles paieraient l’État en « billets municipaux », reconnaissances de dettes, que l’État centraliserait et garderait dans ses caisses. L’État émettrait alors à son tour des billets pour un montant égal portant intérêt à 5 pour cent, ces billets auraient cours légal et serviraient à payer les dépenses publiques, étant bien entendu que le Trésor royal les accepterait ensuite en paiement des biens nationalisés et les détruirait au fur et à mesure de leur rentrée dans ses caisses. Ils cessèrent de porter intérêt dans le courant de l’année 1790, et reçurent le nom d’assignats parce que leur montant était assigné payable sur le produit de la vente desdits biens.

Ç’aurait pu être une opération de crédit sans faille, si les gouvernements ultérieurs n’en avaient pas abusé. Fin 1789 et début 1790, l’opération parut honnête aux experts financiers. Joseph Cambon lui-même, si rigoureux en matière de finances et de comptabilité, n’y trouva rien à redire. Au contraire, il devait considérer la vente des biens nationaux et la constatation de leur valeur dans les assignats comme le meilleur atout financier pour faire triompher la Révolution.

Après huit mois de présence à Versailles d’abord, à Paris ensuite, Joseph Cambon, en rapport suivi avec les députés validés de la sénéchaussée de Montpellier, n’avait plus aucune raison de penser que sa « suppléance » pût se muer en un titre définitif. Il en éprouvait un certain agacement et il prit conscience qu’il serait plus utile à Montpellier qu’à Paris, tant pour servir la Révolution dans les instances locales que pour s’occuper de ses intérêts et de ceux de sa famille.

Contrairement à ce qui s’était produit dans d’autres villes de France, Montpellier n’avait pas connu de violences. Quelques troubles seulement dans les campagnes environnantes, dus à la disette. Des incidents plus graves à Cette (aujourd’hui Sète) avaient entraîné quatre condamnations à mort, mais Cette était à 8 lieues et sans influence sur l’opinion publique montpelliéraine. A quoi donc était due cette relative tranquillité de la petite capitale du bas Languedoc ?

Pourtant la population s’était indignée, en juillet 1789, du départ du maréchal de Castries dont le château tout proche n’avait jamais été sérieusement menacé. Elle ne comprenait pas qu’en un moment où ce grand seigneur eût pu être si utile à la ville, il eût décidé de fuir. Mais les Montpelliérains ne s’en étaient pas pris pour autant aux biens du maréchal (il ne devait pas en être de même à Paris où son hôtel fut saccagé par la populace), pas plus d’ailleurs qu’aux biens laissés par d’autres nobles pressés d’aller rejoindre à l’étranger les frères du roi.

Le corps municipal en exercice, dont les membres avaient tous été nommés directement ou indirectement par le roi, s’était pratiquement effacé devant le conseil permanent né de la ferveur populaire, préfiguration du futur conseil municipal dont les membres avaient été élus par les citoyens de chaque quartier âgés de vingt-cinq ans et plus. Montpellier était divisé en six quartiers, appelés sixains, chacun autour de son église, laquelle, en dehors des offices religieux, servait souvent de lieu de réunion. Chaque sixain avait son consul assisté d’une quinzaine de commissaires qu’on appelait, les uns des « régénérateurs », les autres des « coopérateurs ». Ils recevaient les citoyens venus dire leurs ennuis, et s’efforçaient de distribuer la farine nécessaire.

Au nombre des « coopérateurs », on trouvait naturellement Cambon père, l’un des plus ardents à vanter les bienfaits qu’on devait attendre de la Constitution.

Un autre « coopérateur » Cambacérès, conseiller à la cour des comptes et aides, faisait là ses premiers pas dans la politique.

Cambon et Cambacérès, promis à la célébrité nationale se contentaient alors d’une célébrité de quartier.

Heureuse ville où l’on avait vu les particuliers, inquiets de savoir vides les caisses du Trésor, donner spontanément une partie de leurs avoirs liquides, des bijoux, de la vaisselle d’argent, et même des diamants : où le corps des marchands, la cour des comptes, l’administration du théâtre, les officiers de la garde nationale, les élèves du collège royal et des écoles chrétiennes avaient fait également des dons importants. Ce n’est qu’après le décret de l’Assemblée nationale en date du 6 octobre 1789, instituant la contribution patriotique et obligatoire égale au quart du revenu de chacun, que cessèrent les dons particuliers.

Un grand courant emportait les Montpelliérains vers une terre de liberté, une société idéale que la masse des petites gens entrevoyait à travers des mots encore nouveaux pour elle et souvent sans signification déterminée. Ce flou, Joseph Cambon eût voulut le remplacer par du concret. Pour cela, il lui fallait se retremper dans sa ville natale, et s’assurer qu’elle lui ferait confiance pour une nouvelle mission de dimension nationale. Il lui faudra attendre.

Sans savoir exactement ce qu’il y ferait, il était de retour à Montpellier début janvier 1790. Un mois plus tôt, les anciennes municipalités avaient été dissoutes. Plus d’échevinat, de consulat, de corps de ville. Dans un proche avenir il n’y aurait plus en France, dans les communes, que des maires et des officiers municipaux. Et ce nivellement attendu des appellations locales enchantait notre député suppléant.

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