Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 13 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

X - les Premiers Pas du « Grand Argentier » de la Révolution

X

 

LES PREMIERS PAS DU « GRAND

ARGENTIER » DE LA RÉVOLUTION

 

Au cours des six premiers mois de son existence, d’octobre 1791 à mars

1792, l’Assemblée législative, prisonnière de la Constitution, légiféra 25 sans être assurée que ses textes ne seraient pas dénaturés dans leur esprit ou détournés de leur objet. En effet, outre le droit de veto qui permettait au roi d’ajourner pratiquement sine die leur exécution, l’application des textes se heurtait au mauvais vouloir des ministres. Nommés par le roi, ils n’étaient rien moins que révolutionnaires. Le Constitution avait consacré la séparation des pouvoirs : l’Assemblée rédigeait les lois ; le roi les faisait exécuter. Mais la première erreur était d’accorder au roi la possibilité de suspendre l’exécution d’un texte pendant quatre ans ; l’autre erreur consistait à lui laisser le choix des ministres.

A cette époque, la notion de ministère et celle de ministre n’étaient pas aussi précises qu’aujourd’hui. Autour du roi, de nombreux bureaux composaient l’Administration centrale ; ils étaient dirigés par des ministres. Les Finances et l’Économie étaient entre les mains du contrôleur général des Finances. Dans les trois premières années de la Révolution, il y eut six ministères : Guerre, Marine, Affaires étrangères, Justice, Intérieur et Contributions publiques, aucun d’eux n’étant supérieur aux autres.

 

Joseph Cambon, ayant eu affaire à plusieurs ministères (quelquefois aux ministres eux-mêmes), avait une idée concrète du pouvoir exécutif et une opinion sur plusieurs grands commis qu’il y avait rencontrés. Député, il vérifia la duplicité de plusieurs ministres, comme Bertrand de Molleville, à la Marine, dont il demanda le renvoi. Ce ministre, en effet, affirmait aux députés qu’il y avait peu d’officiers de la Royale émigrés, alors qu’il organisait lui-même leur émigration. Delessart, ministre des Affaires étrangères, fut accusé par Brissot, le 18 mars 1792, d’avoir constamment éludé l’exécution des volontés de l’Assemblée pour obéir au roi. Enfin le comte de Narbonne-Lara, prétendu fils incestueux de Louis XV, imposé au roi par les Feuillants comme ministre de la Guerre, n’hésita pas, en janvier 1792, à brosser devant l’Assemblée un tableau rassurant de la situation militaire, inventant des troupes et un armement qui n’existaient pas.

 

Cambon enrageait chaque fois qu’un fait nouveau venait confirmer l’impéritie du pouvoir exécutif. Commissaire pour la surveillance du Trésor national, il avait son entrée dans tous les bureaux des Finances. Il découvrait constamment des négligences, le manque de clarté ou de précision dans les instructions relatives à la mise en recouvrement des rôles des nouvelles contributions directes (patentes, foncières, mobilières), ou la lenteur à faire parvenir ces instructions dans les départements. Heureusement, pour le Trésor, les assignats circulaient en France et même à l’étranger. Mais, là aussi, il rencontrait des négligences, de la part de la justice, trop lente à s’exercer contre les malfaiteurs qui facilitaient l’introduction et la circulation en France des faux assignats imprimés en Angleterre. Certains points du territoire en étaient inondés et la population refusait les vrais comme les faux. Ces assignats, c’était à la fois le meilleur et le pire. Le meilleur : c’était la reprise du commerce, l’exécution des recettes et des dépenses publiques, la redistribution de la fortune foncière du pays. Le pire, c’était la spéculation impudente à laquelle ils se prêtaient. Des agioteurs sans scrupules faisaient varier d’un jour à l’autre la valeur, exprimée en livres-or, de la monnaie de papier. Ils l’achetaient quand elle était cotée en baisse, la revendaient à la hausse, empochant le bénéfice.

Le ministre compétent, celui des Contributions publiques, Cambon le connaissait : un commis comme un autre, peut-être le plus instruit et le plus royaliste de tous les premiers commis du ministère, mais un homme terne, et gris, dont l’Histoire ne retiendrait pas le nom.

Et le député de l’Hérault se rappelait avec nostalgie l’admiration qu’il avait nourrie dans le passé pour Necker, celui-là, c’était un vrai ministre, bien qu’il n’en eût pas le titre. Le pays lui devait le doublement des députés du tiers mais après, il n’avait rien fait, ou presque. Affolé par les décisions de l’Assemblée nationale, il avait publié un mémoire contre les assignats avant de se retirer, sur les conseils de La Fayette, en septembre 1790. Était-il si difficile de faire face aux grands problèmes ?

La situation était compliquée, lourde de dangers. D’anciens Jacobins faisaient maintenant la cour aux Feuillants. Cambon souhaitait mettre de l’ordre dans les finances, la comptabilité publique, instaurer un contrôle plus serré des dépenses de l’État. Il désirait aussi l’éviction de tous ceux qui s’opposaient à l’exécution des décisions de l’Assemblée, dût-on, pour ce faire, frapper à la tête.

 

En fin d’après-midi, lorsque la séance était levée à l’Assemblée, il arrivait certainement au député de l’Hérault d’aller faire un tour au jardin des Tuileries.

Le palais 26 était précédé de parterres à la française, et gardé par des factionnaires de la garde nationale et de la garde suisse. Les hautes fenêtres s’éclairaient les unes après les autres à la nuit tombante. Comme les badauds parisiens aimaient à le faire, Joseph identifiait celles des appartements du roi, de la reine, du dauphin. Palais prestigieux, longue façade faite de six corps de logis mitoyens, s’appuyant les uns sur les autres, terminée à chaque extrémité par un pavillon plus haut et coupée en son milieu par un pavillon plus élevé encore : l’entrée d’honneur. Palais chargé d’histoire, dont l’épisode le plus sanglant restait à écrire.

Cambon regardait le palais. On était en train d’y aménager une grande salle où l’Assemblée serait plus à l’aise pour siéger que dans le vieux manège. Mais les travaux traînaient, on avait dû changer l’architecte et plusieurs entrepreneurs. Que d’argent gaspillé pour installer, sur l’emplacement de l’opéra des rois, un temple des lois.

Quand le temps était propice, Joseph Cambon traversait l’ancienne place Louis-XV que sillonnaient au petit trot de leur cheval des fiacres légers, pour aller sur les Champs-Élysées, encore que les lieux n’y fussent pas très sûrs, la nuit venue. Mais, pour peu qu’un petit vent printanier eût asséché les allées, les limonadiers savaient y attirer les promeneurs dans leur estaminet.

Le jardin des Tuileries, ou jardin de la Nation, la place Vendôme, ou place des Piques, l’ex-place Louis-XV, ou place de la Révolution, la partie basse des Champs-Élysées (qu’on appelait à cette époque avenue des Tuileries) et le Palais-Royal, dit maison Égalité, avec ses galeries, étaient autant d’endroits où l’on voyait passer les députés. Le quartier était central, traversé par la rue Saint-Honoré, l’une des artères principales de la capitale, la plus élégante peut-être, à coup sûr la plus animée. Plusieurs députés venus de province y habitaient, Robespierre y avait une chambre, depuis juillet 1791, chez le maître menuisier Duplay. Cambon logeait rue de Luxembourg (du nom d’un maréchal de France), petite artère perpendiculaire à la rue Saint-Honoré (on devait l’appeler rue Cambon, cela à partir de 1879). Toujours dans cette même rue Saint-Honoré (plus souvent appelée la rue Honoré à l’époque) on trouvait le Club des feuillants et celui des jacobins.

Les commerçants du quartier s’occupaient de la grande affaire qui les intéressait tous : la vente par les communes des biens nationaux. Beaucoup d’entre eux avaient déjà acheté aux environs de Paris quelque dépendance d’un ancien couvent, jardin d’agrément ou potager, maison qui leur permettrait de passer les dimanches au grand air et de finir leurs jours après la retraite. C’était une façon intelligente de placer ses économies, c’est-à-dire les assignats, dans un marché immobilier dont l’importance avait été multipliée par mille, par dix mille en quelques mois, et dont le principal bénéficiaire était l’État.

Pour Cambon, acheter des biens nationaux, c’était d’abord agir en patriote, permettre au gouvernement d’assurer la transition avec l’Ancien Régime. C’était aussi, en ce début de 1792, fournir au pouvoir exécutif les moyens de se défendre.

Or les biens ecclésiastiques, évalués par Necker à 2 milliards de livres en 1789, se vendaient trop lentement au gré du député de l’Hérault, impatient de voir rentrer dans les caisses de l’État, afin de les détruire, le plus grand nombre possible d’assignats. Fin mars 1792, le produit des ventes n’avait pas atteint le milliard de livres : c’était considérable si l’on considère que le budget de l’État ne dépassait pas en recettes en 1789, puis en 1790, les 600 millions de livres, mais insuffisant pour apurer le circuit monétaire puisque le total des assignats en circulation avoisinait les 2 milliards de livres, soit à peu près la valeur globale des biens qui étaient censés les cautionner.

Cambon voyait venir le moment où il ne serait plus possible d’émettre de nouveaux assignats sans provoquer une inflation galopante. Il obtint, comme suite au décret de séquestre qu’il avait fait rendre le 9 février 1792, que l’Assemblée (loi des 30 mars et 8 avril 1792) prononce la confiscation des biens des émigrés, c’était une fortune colossale qui rentrait dans les caisses : deux à trois fois le montant du gage des assignats car si les propriétés foncières de la noblesse étaient moins étendues que celles du clergé elles étaient en revanche beaucoup mieux cultivées et avaient une valeur marchande supérieure.

Le 1er avril 1792, Cambon dépose sur le bureau de l’Assemblée un rapport sur la situation financière de la France. Sa confiance dans l’avenir financier du pays apparaît dans ce rapport, lu en séance quinze jours plus tard. Ayant dressé un tableau de l’actif et du passif de la nation, il avance plusieurs propositions qui visent à libérer l’État de ses dettes. Or l’endettement du Trésor était à l’origine de la convocation des états généraux de 1789, qui avait ouvert la voie à la Révolution. Ce qui avait condamné l’Ancien Régime perdrait la royauté constitutionnelle, éventuellement la république, si les gouvernements révolutionnaires commettaient les mêmes erreurs. Cambon proposait :

1° d’amortir la dette viagère par des annuités servies pendant une période de trente-cinq ans (le montant serait couvert par un impôt de 6 pour cent sur le capital) ;

2° d’éteindre la dette en assignats par la vente des biens nationaux ;

3° d’amortir la dette exigible au moyen du produit de la vente des forêts domaniales, salines et autres biens que des particuliers ou des sociétés civiles seraient capables d’exploiter aussi bien, sinon mieux, que l’État.

Ce plan, que la tourmente révolutionnaire devait reléguer au musée des bonnes intentions, était viable. Plusieurs de ses idées furent reprises par le ministre Mollien et, en 1926, par le président Poincaré.

 

Par deux fois, en février et en juin 1792, Cambon s’opposa à une proposition tendant à augmenter le traitement des hauts fonctionnaires chargés de réorganiser la comptabilité publique suivant un plan mis au point par l’Assemblée.

« Je suis fort étonné qu’on vienne toujours demander des augmentations d’appointements pour les agents du pouvoir exécutif, alors qu’on oublie les agents nommés par le peuple, et cela, pour qu’ils n’acquièrent pas trop d’influence. »

Une autre fois, il fit remarquer :

« Si vous augmentez les traitements des premiers commis des bureaux du ministère, nulle raison de ne pas augmenter aussi le traitement des commis de toutes les administrations du royaume. » C’était la logique même dans un État qui se voulait égalitaire. Les deux fois, l’Assemblée donna raison à Cambon. Dans ce genre de débats apparaissait le conflit, souvent larvé, qui existait alors entre les hauts fonctionnaires du roi, nommé par le roi, et les représentants de la nation dont la majorité ne cachaient plus leurs tendances républicaines. Il faut dire que les députés venus de province sans autres moyens d’existence que leur indemnité parlementaire (il y en avait beaucoup) donnaient l’exemple de la sobriété. Le 1 er septembre 1789, ils s’étaient voté une indemnité journalière de 18 livres-assignats, soit 540 livres par mois. Ils la doublèrent en 1795, avec l’agrément de Cambon convaincu que la pauvreté ne devait pas constituer un obstacle à l’acceptation d’un mandat de député. Plus tard, l’indexation de l’indemnité sur la valeur du blé déchaînera de très vives critiques ; on appellera même les députés « les ventres pourris ». Mais, en 1792, un certain respect entourait encore les représentants du peuple.

 

Cambon attachait beaucoup d’importance à des questions de principe. Ainsi, fin décembre 1791, l’Assemblée ayant élevé à la dignité de maréchal

de France les généraux Luckner et de Rochambeau 27, il obtient que le décret soit rendu sur proposition du ministre, non sur celle du roi. Quelque temps après, il s’élève vivement contre les agents du pouvoir exécutif qui, dans les colonies, s’efforcent d’empêcher les mulâtres et les nègrès libres d’exercer le droit de citoyenneté et d’éligibilité que leur a reconnu l’Assemblée. Une autre fois, il conjure l’Assemblée de laisser aux tribunaux le soin de poursuivre et punir des trublions contre-révolutionnaires car la séparation des pouvoirs, pivot de la Constitution, le veut. Par bien des côtés Cambon était en avance sur la façon d’agir de ses contemporains. De plain-pied avec la Constitution, les principes qui l’avaient dictée, le respect des droits qu’elle conférait à chacun, il n’éprouvait cependant aucune confiance dans les ministres nommés par le roi. Lorsque ce dernier accepta de faire appel à des ministres désignés par elle, il crut que tout était sauvé. On était alors en mars 1792. Au nombre de ces nouveaux ministres figuraient Roland de la Platière, inspecteur général des manufactures, le général Dumouriez, à qui fut confié le ministère des Affaires étrangères et celui de la Guerre, Roland fut désigné à l’Intérieur. Ainsi se trouvaient évincés deux ministres douteux : Narbonne-Lara et Delessart. Le ministère des Finances (les Contributions publiques) fut confié au banquier Clavière, théoricien du système des assignats, que Cambon accueillit avec sympathie. Revenant sur sa décision, le roi devait renvoyer ces ministres.

Pour mémoire, et en anticipant sur les événements, rappelons qu’au lendemain du 10 août 1792, jour de la déchéance de Louis XVI, l’exécutif était aux mains de Servan pour la guerre, Monge pour la Marine, Dumouriez pour les Affaires étrangères (où il sera bientôt remplacé par Lebrun), Danton pour la Justice, Roland pour l’Intérieur et Clavière pour les Finances. Aucun d’eux n’était député mais tous avaient la confiance de l’Assemblée.

 

Cependant quelqu’un s’élevait ardemment contre le principe d’une guerre étrangère. C’était Maximilien de Robespierre, membre assidu du Club des jacobins, adversaire des Brissotins qui ralliaient la majorité des habitués du club, comme ils avaient rallié la majorité des députés à l’Assemblée. Robespierre estimait qu’il fallait avant tout neutraliser l’ennemi intérieur, prendre le temps d’épurer l’armée de ses officiers nobles, de confier l’encadrement à des officiers issus du peuple. Il avait la conviction qu’une guerre étrangère faisait le jeu de Louis XVI, de La Fayette, de la Cour qui tablaient sur une défaite militaire de la France pour restaurer la monarchie absolue ; il jugeait la guerre contraire aux principes de la Révolution. Il comptait sur l’exemple de la France pour convaincre les peuples de la nécessité d’abattre leurs tyrans et de fonder leur bonheur sur une alliance universelle des peuples libres. Les tenants de la guerre immédiate voulaient devancer l’ennemi. Cambon savait qu’on pouvait la perdre, ce qui conduirait la France à l’anarchie. En revanche, une victoire sauverait les conquêtes de la Révolution. La vie d’une nation, comme celle de l’individu, exige parfois de ces coups d’audace.

Robespierre désirait différer la guerre. Cambon le connaissait. Deux ans auparavant, il avait observé le député d’Arras, quand ce dernier affirmait ses convictions du haut de la tribune et que Mirabeau disait de lui : « Il ira loin, il croit tout ce qu’il dit ! » La voix froide de l’orateur, ses gestes rares, maniérés, sa phrase inspirée par quelque génie invisible le rendaient inoubliable. Robespierre portait jabot et manchettes de dentelle, cheveux bouclés au fer et poudrés. Le Montpelliérain, en revanche, s’habillait de couleurs sombres, ses tenues étaient négligées, il avait le cheveu plat et la cravate nouée à la diable.

Au printemps 1792, Dumouriez avait été chargé de décider du moment de la guerre. La France entière la voulait désormais, moins pour conquérir des territoires (certains d’entre eux venaient à elle librement, comme le comtat d’Avignon, la Savoie, le comté de Nice) que pour se débarrasser de ses ennemis extérieurs. Six cent mille volontaires s’étaient inscrits pour marcher aux frontières.

L’Autriche avait changé de maître ; l’empereur Léopold II, frère de la reine de France, était mort à quarante-cinq ans après une vie de débauche. Son fils François II, âgé de vingt-quatre ans, sensible à ce que lui disaient les nobles et les prêtres émigrés, semblable en cela à son cousin le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, croyait que ses soldats ne feraient qu’une bouchée de ces braillards de Français. Et les armées des deux jeunes souverains ne cessaient de se concentrer près des frontières françaises.

Le 20 avril 1792, à l’Assemblée, en présence du roi, Dumouriez démontra à la tribune la nécessité d’une guerre immédiate. L’Assemblée délibéra, quelques voix conseillèrent la prudence. Becquey, député feuillant, émit des doutes et sur la force des armées et l’état des finances. De sa place Cambon cria au défaitiste :

« Nos finances, monsieur, vous ne les connaissez pas, nous avons de l’argent plus qu’il n’en faut. »

Un mois plus tôt, il avait déclaré en séance :

« La France a plus de numéraire effectif en caisse qu’aucune puissance de l’Europe. »

Par numéraire effectif, il entendait surtout les assignats dont il s’efforçait de limiter les émissions à la valeur virtuelle des biens confisqués. A cette date du 20 avril 1792, outre les domaines ecclésiastiques qui n’étaient pas encore tous vendus, le Trésor disposait des biens des émigrés, récemment déclarés biens nationaux.

D’autres députés éclairèrent l’Assemblée sur la réalité des forces militaires de la France : les effectifs existaient, il fallait les ordonner, les encadrer, les armer, c’était possible.

La guerre contre l’Autriche fut votée à main levée par l’Assemblée presque unanime : sept députés s’abstinrent en effet. C’était une guerre dirigée contre les rois, non contre les peuples, que la France voulait libérer.

Et cependant, Louis XVI restait pour de nombreux députés et pour Cambon lui-même le premier citoyen de France, un symbole vivant.

 

Le 20 juin 1792, la foule envahit le palais des Tuileries pour obtenir la levée du veto frappant les décrets dirigés contre les prêtres réfractaires et les émigrés. Le lendemain, les députés délibérèrent sur les mesures à prendre pour maintenir l’ordre dans Paris et assurer la sécurité du roi. Cambon déclara :

« Si le chef du pouvoir exécutif – (le roi) – est attaqué dans son domicile, qu’il vienne parmi les représentants du peuple, il sera reçu dans le sanctuaire des lois. »

Et le 10 août suivant, en effet Louis XVI vient chercher refuge à l’Assemblée avec sa famille.

Dans une lettre adressée par Cambon, le 24 mars 1792, à l’un de ses amis montpelliérains (lettre citée notamment par G. Saumade dans les Cahiers d’histoire et d’archéologie, Nîmes 1936, numéro hors série, tome X), on peut lire :

« Le roi est endetté de 60 millions de livres sur sa liste civile, à cause de la baisse des changes... j’ai arrêté le paiement de la liste civile du mois de mars jusqu’à ce qu’il ait montré la quittance de sa contribution mobilière de 1 550 000 livres et je vous assure qu’il ne palpera pas un sou qu’il n’ait satisfait. »

La chose ainsi présentée sent sa rodomontade et sans doute Cambon s’exprimait-il tout autrement quand il s’adressait à un envoyé du roi.

 

La déclaration de guerre à l’Autriche, puis à la Prusse, avait soulevé d’enthousiasme les jeunes patriotes.

D’une façon générale, on avait confiance en Dumouriez. On l’avait vu aux Jacobins coiffé du bonnet rouge. Et il avait un plan : libérer les Pays-Bas de la domination autrichienne, faire de leurs habitants, pour la plupart francophones, des alliés de la France, contenir l’ennemi sur le Rhin, et restaurer à Paris la popularité, le prestige et l’autorité de Louis XVI. Les généraux commandant sur le terrain étaient des nobles : Luckner, Rochambeau (deux maréchaux de France), La Fayette, Biron, Dillon. On les soupçonnait d’adhérer à la Révolution du bout des lèvres, mais on croyait en leur patriotisme.

L’Assemblée s’occupait de questions secondaires ; le 28 avril 1792, elle délibéra au sujet de la suppression de la confrérie des Pénitents blancs. Cambon fit renvoyer la délibération à plus tard après s’être rangé à l’avis de son collègue Torné, évêque constitutionnel du Cher, qui avait déclaré :

« Les pénitents blancs sont des dévots en domino. Leur demanderez-vous de se tenir découverts ? Que vous importe la manière dont chacun rend hommage à la divinité, les vêtements dont il se couvre... on dit : qu’ils réservent leur pieuse mascarade pour leurs églises... qu’ils cessent de faire peur aux enfants dans les processions... cela fait rire les gens du monde et hausser les épaules aux philosophes... soyons tolérants... c’est aux municipalités de veiller à ce que cela ne dégénère pas en troubles... liberté des cultes... ces rassemblements de pénitents ne pouvant, sous aucun rapport, être considérés comme des congrégations, je demande qu’ils soient rayés de la nomenclature proposée par le comité. » (Il s’agissait de la suppression générale, et définitive, des congrégations religieuses sans but utilitaire.)

Dans cette affaire, Joseph Cambon, embarrassé, eût voulu éviter de peiner ses parents, redoutant de paraître sectaire, et cependant il avait approuvé l’Assemblée lorsqu’elle avait prohibé le port des costumes religieux hors des églises. Finalement, l’Assemblée supprima toutes les congrégations et confréries de pénitents, pèlerins, etc., qu’elle que fût la couleur de leur robe ou habit. Joseph conseilla à ses parents de prendre les devants en démissionnant.

 

Depuis sept mois que Joseph Cambon avait pris ses fonctions de député, il avait achevé de se former aux questions financières. Il avait dressé ses bilans, proposé un plan cohérent et chiffré pour amortir la dette publique en trente-cinq ans. Il continuait de réfléchir sur cette grave question, après s’être rendu compte de la complexité des tâches matérielles incombant aux services du Trésor. Il sentait la nécessité d’une réforme en profondeur pour parvenir à plus de clarté dans les comptes. Mais il savait aussi (en dépit des assurances contraires qu’il donnait à l’Assemblée) que le système monétaire dont s’était dotée la France révolutionnaire était fragile. La guerre risquait de devenir un gouffre pour le numéraire, une cause d’inflation monétaire avec son corollaire habituel : la hausse des prix.

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