Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 14 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

XI - la Patrie en Danger, Fin de la Législative

XI

 

LA PATRIE EN DANGER, FIN DE LA

LÉGISLATIVE

 

Dumouriez croyait conquérir aisément les Pays-Bas, dont les habitants étaient en état de révolte contre les Autrichiens ; encore eût-il fallu qu’il disposât d’une armée d’invasion disciplinée et bien encadrée. Ce n’était pas le cas. Aux premières escarmouches, deux corps d’armée reculèrent en désordre devant l’ennemi et les soldats massacrèrent leur général, le comte Dillon.

L’Assemblée déclara la patrie en danger et vota la formation sous les murs de Paris d’un camp de vingt mille hommes, choisis de préférence dans la garde nationale (les fédérés), pour défendre la capitale au cas où l’ennemi s’avancerait jusque-là, tandis que La Fayette, l’un des généraux commandant en chef, entamait des négociations avec les Autrichiens pour parvenir à un accord qui mettrait la France à l’abri d’une invasion.

Pour Robespierre, ses amis jacobins, la majorité des députés, les ministres jacobins, Roland en tête, le mal venait des défiances réciproques du roi et de l’Assemblée. A ce moment décisif, Louis XVI pouvait sans doute encore sauver la monarchie et assurer le triomphe de la Révolution. Au lieu de quoi il écrivait en grand secret à l’empereur d’Autriche pour l’entretenir de ses malheurs, et continuait d’opposer son veto aux décrets concernant les prêtres réfractaires. Enfin, le 12 juin 1792, il congédia ses ministres jacobins : Roland, Clavière et Servan.

Tout ce que la France comptait alors d’hommes résolus à sauvegarder l’héritage de 1789 et à contenir l’ennemi sur le Rhin, que ce fût à l’Assemblée, dans les clubs, dans la presse, dans les conseils départementaux, de districts et communaux, dans la garde nationale, partout enfin où des débats avaient lieu sur cette double et grave question, ces hommes comprirent qu’il fallait agir vite, et attaquer l’ennemi, où qu’il fût. Décidés à mourir pour leur idéal, des fédérés de province se mirent en marche pour Paris en chantant le Ça Ira, la Carmagnole, ou la Marseillaise, qu’on appelait encore le Chant de guerre de l’armée du Rhin, et qui devait devenir l’hymne national en 1795. Ce fut le commencement d’une deuxième révolution. Le 20 juin et le 10 août 1792 furent fatals pour la monarchie.

Le 10 août 1792, la prise d’assaut du palais des Tuileries, action populaire s’il en fut, était le résultat d’une longue lutte. Le roi chassé du palais de ses ancêtres, prisonnier des représentants du peuple, la royauté sur le point d’être abolie, les Français se sentirent égaux. Ces Français-là étaient sans doute la majorité, ils ne constituaient pas, tant s’en faut, l’unanimité.

Il restait en effet à faire admettre la situation nouvelle à ceux qu’elle ne séduisait pas. En premier lieu aux officiers chargés de conduire les troupes françaises à la victoire. Alors l’idée s’imposa qu’il fallait remplacer les officiers aristocrates par des tacticiens issus des profondeurs de la nation, sans préjugés de classe, connus pour leur attachement à la Révolution. Le temps approchait des Hoche, des Marceau, des Jourdan, des Kléber et des Bonaparte.

 

Cambon était d’avis d’augmenter rapidement le potentiel militaire de la France. Il exposa à la tribune ce qui avait été entrepris dans l’Hérault : organisation et équipement de trois bataillons, maintien sous les armes d’un corps de réserve de six mille hommes, une garde nationale animée par un haut idéal patriotique et prête à marcher contre l’ennemi. Il se faisait l’écho d’un motion votée fin juin 1792 par les Jacobins de Montpellier, demandant qu’un effort comparable fût accompli dans tous les départements et que chacun d’eux tînt pareillement en réserve six mille hommes choisis, armés, exercés.

S’il ne perd jamais de vue l’incidence financière des mesures arrêtées par l’Assemblée, Cambon sait se montrer humain pour les adversaires de la Révolution. Le 11 août, il s’affaire pour assurer la sécurité de Louis XVI et de sa famille alors que, la veille, il avait invité ses collègues à faire cause commune avec les insurgés. Le lendemain, au lieu de réclamer l’arrestation du vicomte de Guignard Saint-Priest, écuyer du roi, il demande son expulsion du Louvre et son éloignement de Paris. Cependant, le personnage est dangereux, il l’a connu en Languedoc, de plus, la charge d’écuyer du roi est lourde pour le Trésor national, le roi ayant octroyé une gratification de 200 000 livres, payable en cinq annuités.

Le 11 août 1792, Joseph écrit à son père pour lui raconter la prise des Tuileries, la fuite du roi avant l’assaut victorieux, sa suspension et la dissolution de l’Assemblée que l’on projette de remplacer par une autre : la Convention. En attendant, la conduite des affaires est confiée à un ministère composé de : Roland à l’Intérieur, Servan à la Guerre, Danton à la Justice, Lebrun aux Affaires étrangères, Monge à la Marine et Clavière aux Contributions.

Joseph déplore trois mille morts, de nombreux blessés, des dégâts importants et, ce qui est moins glorieux, le pillage du palais.

On aimerait avoir cette lettre sous les yeux, elle a été détruite avec les autres en 1797 par la mère de Joseph. Elle nous est connue par le témoignage de personnes à qui elle avait été communiquée. Joseph y aurait laissé percer ses inquiétudes au sujet de l’avenir monétaire du pays. Rien n’était encore perdu, mais les besoins financiers s’accroissaient si vite qu’il redoutait de ne plus contenir les émissions d’assignats dans les limites fixées par la valeur supposée des biens nationaux. Et puis, les hommes en place disposaient souvent à tort et à travers des deniers publics. Servan avait ouvertement partie liée avec les gros fournisseurs de l’armée, Danton menait joyeuse vie, et les 18 livres journalières payées par la Trésorerie à titre d’indemnité ne pouvaient lui suffire.

Joseph souffrait d’avoir à composer avec des administrateurs aux conceptions plus élastiques que la sienne. Croyant peut-être qu’il suffisait de montrer l’exemple pour être imité, il fera connaître un jour publiquement sa situation de fortune avant et après son passage aux affaires de l’État. C’est probablement l’un des rares exemples d’homme public ayant manifesté pareil scrupule.

 

Les papiers trouvés aux Tuileries après le 10 août avaient révélé que le roi donnait de l’argent sur sa liste civile aux émigrés. Informé par Roland, Cambon, le 15 août, par deux fois monta à la tribune, le visage empourpré, pour crier son indignation. Ces papiers qui venaient d’établir la duplicité du roi avaient révélé que deux révolutionnaires de la première heure, Lameth et Barnave, s’entendaient avec le roi pour faire dévier la Révolution vers une royauté constitutionnelle. Cambon obtint leur mise en accusation (Barnave serait guillotiné pendant la Terreur, Alexandre de Lameth, officier aux armées, passerait à l’ennemi avec La Fayette, il serait emprisonné

pendant trois ans dans les geôles autrichiennes) 28.

 

Cambon ne perdait pas de vue le côté pratique de son rôle financier. Jusqu’à ce jour, 15 août 1792, les monnaies de métal et les assignats présentaient l’effigie du roi. Or, il n’y avait plus de roi, même plus de Constitution. Seule restait la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et c’est elle que Cambon obtiendra de substituer au profil du roi sur les monnaies de métal et de papier.

L’Assemblée législative, consciente d’être le dernier rempart contre l’anarchie, et les menées de ces extrémistes qu’on appellera bientôt les « enragés », délibère sans presque désemparer. Pour Joseph Cambon, puisqu’il n’y a plus de roi, l’Assemblée symbolise l’unité nationale. Aussi n’hésite-t-il pas à dénoncer les agissements de la Commune de Paris qui cherche à imposer sa loi à toute la France. Il recueille l’assentiment de la majorité de l’Assemblée mais n’obtient pas une action franche. Les élections sont proches, la plupart des députés préfèrent temporiser en attendant le renouvellement de leurs pouvoirs. Alors on dépense sans compter dans cette énorme mairie de Paris où se côtoient maintenant le pire et le meilleur, les sectaires, les bambocheurs, les furieux, près des purs révolutionnaires, des bons administrateurs, des honnêtes gens. Le pouvoir échappait à ses légitimes détenteurs, pendant que le peuple surexcité voyait partout des ennemis, des traîtres, des voleurs, et s’inquiétait du sort qui serait le sien si les Autrichiens et les Prussiens, en marche sur Verdun, entraient un jour dans Paris.

 

En mars 1792, on avait adopté la sinistre machine du docteur Guillotin. On aurait voulu faire payer la première guillotine près de 6 000 livres. Cambon refusa d’engager une dépense d’autant plus énorme qu’il était question d’en pourvoir chacun des quatre-vingt-trois départements (ce que l’on fit progressivement). En attendant, sa fermeté fit baisser le prix à 329 livres.

La première exécution, celle d’un voleur et assassin, eut lieu en place de Grève le 25 avril 1792. Le public avait applaudi. C’était le début d’une longue série d’exécutions spectaculaires. Le tribunal extraordinaire créé par l’Assemblée sur l’injonction de la Commune de Paris inaugure ses fonctions en condamnant à mort, le 20 août, un royaliste coupable seulement d’avoir distribué de l’argent donné par Louis XVI et un autre qui avait rédigé des pamphlets contre-révolutionnaires. Désormais, les exécutions capitales deviendront un spectacle pratiquement quotidien pour les Parisiens. La sinistre machine aura ses habitués qui la suivront partout, de la place du Carrousel à celle de la Révolution (ex-place Louis-XV, aujourd’hui de la Concorde), de la porte Saint-Antoine à la barrière du Trône. Cet aspect des temps révolutionnaires n’est certes pas de ceux dont un peuple peut être fier, mais la Révolution française, selon Georges Clemenceau, est un bloc et il faut l’accepter ou la rejeter en bloc.

Il est certain que Cambon n’a pas été un homme sanguinaire. S’il se montra impitoyable, ce fut pour des hommes qui avaient mérité cent fois la mort.

Ni sanguinaire, ni malhonnête, le petit fabricant de toile de Montpellier eut le tort de croire d’une façon trop absolue aux vertus des institutions et à la perfectibilité des hommes.

Le 20 août 1792, il fit savoir aux autorités du département de l’Hérault qu’il était candidat à la future Convention nationale, mais qu’à son grand regret il ne pouvait se déplacer pour soutenir personnellement sa candidature car sa mission auprès de la Trésorerie exigeait sa présence à Paris. Il n’avait d’ailleurs aucune crainte au sujet de sa réélection. En effet, ses concitoyens le tenaient pour le meilleur député du département.

 

Pour 18 livres par jour les députés à l’Assemblée législative continuèrent de légiférer aussi bien sur les questions secondaires que sur celles concernant la défense nationale. De leur côté, les ministres, débarrassés de la tutelle du roi, travaillaient jour et nuit à la réorganisation de l’armée, à son équipement, à son ravitaillement, et leur travail allait bientôt donner des résultats qui étonneraient le monde. Les impôts rentraient assez bien. Leur uniformité dans toute la France rendait leur recouvrement relativement facile. Mais ils ne suffisaient pas à couvrir les dépenses de guerre. Il ne fallait donc rien omettre de ce qui pouvait augmenter le potentiel financier de l’État.

Les palais royaux, Versailles, le Louvre, les Tuileries, Fontainebleau, Saint-Cloud, Choisy-le-Roi, Compiègne, Saint-Germain, étaient garnis de meubles précieux et d’objets de grande valeur, certains en or ou en argent massif. Le 16 août 1792, un député vint annoncer à la tribune qu’ils avaient disparu, probablement pour être convertis en espèces destinées à l’armée des émigrés. L’accusation n’était qu’à moitié vraie. Mais Cambon, après avoir entendu ce député, chargea le comité des finances de faire un rapport sur la vente éventuelle des diamants et bijoux de la couronne et le pria de faire diligence pour conserver à la patrie tout ce qui restait de ce fabuleux héritage. Roland appuyait ces mesures mais il était impuissant contre la Commune de Paris qui affectait d’ignorer l’autorité des ministres et celle de l’Assemblée législative. Un commissaire, se disant envoyé par la mairie, avait forcé les portes du garde-meubles national et avait enlevé, sous la menace de son pistolet, « plusieurs effets nationaux », euphémisme pour désigner plusieurs objets de grande valeur, parmi lesquels un canon plaqué d’argent. Cambon insiste pour que l’on exerce une surveillance accrue sur les « effets nationaux ». Il demande et obtient que le commissaire dénoncé par Roland s’explique à l’Assemblée. Le coupable se présente le lendemain, parle avec insolence et déclare que le canon d’argent est plus en sécurité

chez lui qu’au garde-meubles. Les choses en restent là 29.

Ces incidents sont à l’origine du décret du 31 août 1792 qui ordonne de rendre compte au ministre de l’Intérieur « des effets trouvés aux Tuileries, dans les églises, dans les édifices nationaux et dans les maisons dépendant de la liste civile du roi » et de restituer tous les objets retirés du garde-meubles national. Enfin, toutes les matières d’or ou d’argent et tous les bibelots enlevés des maisons royales ou des églises doivent être portés à la Trésorerie nationale et ensuite à l’hôtel des Monnaies. Cambon avait donc obtenu satisfaction au plan du droit. Restait à traduire le droit dans les faits.

La Commune de Paris maintenait ses menaces contre l’Assemblée qu’elle considérait comme déjà dissoute et d’ailleurs trop modérée pour que le peuple se reconnût en elle. Cambon s’élève avec vigueur contre cette usurpation d’autorité. Le maire de Paris ? il n’y en a pratiquement plus depuis le 10 août, ses fonctions incombant provisoirement à un président, Huguenin, qui se moque de l’Assemblée, à des commissaires provisoires, à un procureur, à un secrétaire, entourés de conseillers où le pire côtoie le meilleur. Cambon les accuse de fautes graves ; ils dépensent sans rendre compte, négligent de payer à l’État les contributions dues par la ville, certains attentent à la sûreté des personnes, tous prétendent se substituer à l’Assemblée et aux ministres pour gouverner la France, plusieurs n’hésitent pas, c’est prouvé, à emporter chez eux des objets de valeur appartenant à la nation. « Bientôt le peuple sera ruiné si les administrateurs dilapident ainsi la fortune publique. » Convaincue, l’Assemblée vote la dissolution de la Commune, puis revient sur sa décision, déclarant qu’elle a bien mérité de la patrie. Cambon insiste et obtient, au moins sur le papier, « la recherche et la condamnation en justice des municipaux coupables d’attentat contre la sûreté générale ». C’est que la patrie est en danger ; une armée ennemie de plus de cinquante mille hommes, dont six mille Français émigrés, assiège Verdun après avoir pris Longwy. Brunswick, le général prussien qui la commande, dans un manifeste publié par le Moniteur au début d’août, a menacé de détruire Paris si Louis XVI n’était pas rétabli dans sa toute-puissance. Cambon défend de toutes ses forces un pouvoir central qu’il voudrait fort et indiscuté.

La Commune de Paris est insurrectionnelle depuis le 10 août 1792, date de son renouvellement. Son conseil général, dont fait partie Robespierre, est à peu près exclusivement composé de militants décidés à instaurer une République forte et populaire et à en rechercher les moyens, à les imposer, s’il le faut, à l’Assemblée. Sans doute, la situation n’était-elle pas aussi simple que se l’imaginaient les représentants de la Commune. Certains députés n’avaient qu’un souci en tête : parvenir au terme de leur mandat en évitant le pire et remettre dans les mains de leurs successeurs une France encore gouvernable. Qu’importaient, en regard de cet objectif, quelques actes illégaux d’une Commune se substituant à l’Assemblée pour mettre Paris en état de défense contre l’ennemi, procéder à l’arrestation de suspects, ou interdire la publication de journaux royalistes ?

 

Aux frontières, l’armée française, si elle ne remporte pas encore de victoires éclatantes, est animée par un patriotisme évident. Elle le prouvait en faisant comprendre à La Fayette qu’elle ne le suivrait pas s’il lui donnait l’ordre de marcher sur Paris. Sur quoi La Fayette était passé à l’ennemi au moment où, à Paris, la royauté s’écroulait.

Pour comprendre l’inquiétude des responsables du pays, il ne faut pas perdre de vue la lenteur des communications à cette époque qui provoquait des retards et des contre-temps préjudiciables à une bonne administration, à la bonne exécution des ordres. Cette lenteur du courrier fut souvent mise à profit par les contre-révolutionnaires pour faire échouer certains projets des chefs militaires républicains, notamment pendant les guerres de Vendée.

Les 2, 3, 4 et 5 septembre 1792 la Législative assista, impuissante, au massacre des prisonniers enfermés dans les maisons d’arrêt de Paris. Ces prisonniers n’étaient pas tous des « politiques », aucun cependant ne méritait la mort affreuse qui fut la leur. Mais s’il y a eu des responsables dans le personnel politique alors en place, il faut les rechercher à la mairie de Paris, plus que dans l’Assemblée, encore que Pétion, maire de la ville en ces jours noirs, ait fait son possible pour limiter les effets de la colère du peuple à qui des plumitifs répétaient tous les jours qu’un complot se tramait pour ouvrir toutes grandes à l’ennemi les portes de la capitale. Les députés, au manège, les ministres dans leurs ministères ne pouvaient rien pour empêcher ces crimes. Ainsi, pendant qu’on assassinait, l’Assemblée discutait des moyens d’empêcher la Commune d’étendre sa dictature sur le reste de la France.

A la fin du mois d’août, la Commune avait fait mettre les scellés sur les portes de la Caisse de l’extraordinaire. Cambon ne pouvait plus rien payer. D’où une de ses colères épiques qui amenèrent les responsables à lever la mesure. Mais d’autres abus tout aussi inadmissibles recréaient chaque jour une situation impossible. Le 3 septembre 1792, alors que des ruisseaux de sang coulaient autour des prisons, l’Assemblée désigne quarante-huit commissaires pour se rendre dans les quarante-huit sections territoriales de Paris, afin de faire savoir au peuple qu’elle a demandé à la municipalité, au conseil général et au commandant de la garde nationale d’employer tous les moyens possibles pour faire respecter la sûreté des personnes et des biens. Chacun de ces commissaires a été choisi en raison de son éloquence, de son courage, et parmi les députés les moins suspects de royalisme. L’un d’eux, Cambon, s’est vu attribuer la onzième section, celle du Contrat-Social (auparavant, section des Postes) qu’il connaît comme sa poche et où il est connu (autour de l’église Saint-Eustache). Il sait trouver les mots qui rassurent, on l’écoute, la section restera calme, le sang n’y coulera pas.

Cependant Roland redoute de voir la prochaine Assemblée obligée de se réunir et de délibérer sous la contrainte populaire. Dans une lettre adressée aux députés sortants et aux autorités des quatre-vingt-trois départements, il fait savoir qu’il envisage de faire siéger la Convention hors de Paris. Le 4 septembre, Cambon adjure l’Assemblée de ne rien céder à la Commune. Et ce même jour, répondant à ceux qui envisagent une possible entrée des Prussiens dans Paris, il affirme que dans ce cas les citoyens généreux du Midi viendraient au secours de la capitale. Mais il est convaincu que jamais les Prussiens et les émigrés n’arriveront à Paris. Il a foi dans la supériorité de l’organisation et de l’armée françaises. Les revers subis à la frontière de l’est sont loin d’être déterminants. Il convient d’attendre et d’espérer. La propagande ennemie n’a aucune prise sur lui.

Le baron de Lamothe-Langon, qui fut préfet d’empire, un Montpelliérain comme Cambon, en témoigne dans ses Mémoires. Une relation de Cambon, Casimir Puymaurin, l’ayant rencontré quelques jours après la prise de Verdun par les Prussiens alors que la route de Paris paraissait ouverte aux ennemis, fit allusion à leur entrée dans Paris et au rétablissement de Louis XVI sur le trône.

« Voici les coalisés en pleine marche, aurait déclaré Puymaurin, ils seront à Paris avant peu, et alors, messieurs les rebelles, tenez-vous bien, car ni les Prussiens ni les Autrichiens ne vous feront grâce.

– Je n’ai pas autant de peur que vous l’imaginez, répliqua Cambon. L’empereur d’Allemagne (c’est-à-dire d’Autriche) est un imbécile, le roi de Prusse un illuminé, un fou avide ; en le payant, on le fera reculer. Le roi d’Espagne est le jouet de sa femme et de son favori. Le roi de Naples prêchera au lieu de se mettre en mesure ; il est d’ailleurs trop éloigné de nous pour nous mordre. Le roi d’Angleterre n’est bon qu’à mettre aux petites maisons (chez les fous). La catin du Nord (l’impératrice de toutes les Russies) n’a pas assez d’argent pour payer ses amants et ses troupes. Deux souverains seraient à craindre, ceux de Sardaigne et de Suède : nous nous en sommes défaits. Enfin, nos relations sont immenses, elles embrassent l’Europe, et nous avons dans les cabinets étrangers plus de crédit qu’on ne peut le croire. »

Les écrits de Lamothe-Langon, bien que rapportés des années après à un tiers, consignés par ce tiers dans des Mémoires rédigés ultérieurement, n’en correspondent pas moins assez bien à ce que nous savons de la façon de s’exprimer du fougueux député de l’Hérault.

Toujours est-il que tout va vraiment mal en ce mois de septembre 1792.

Dans la nuit du 15 au 16 septembre, le garde-meubles national 30 a été cambriolé. Cette fois, ce n’est pas un commissaire de la Commune qui a fait le coup. Ce sont des malfaiteurs inconnus. Paradoxalement, la surveillance du garde-meubles est restée confiée à la Commune, alors que tout ce qui y est déposé appartient à la nation. Les gardiens n’ont rien vu, rien entendu ; les voleurs disposaient apparemment de doubles des clés et avaient une connaissance parfaite des lieux. Le trésor de la couronne a disparu : diamants, pierres précieuses, objets d’or et d’argent, couronnes, diadèmes, coupes. C’est un désastre.

Beaucoup plus jeune que Roland, Cambon accuse le coup avec plus de sérénité. Tout dépend désormais du courage des députés et il enrage de ne pas les voir aussi résolus que lui. Des journalistes les accusent d’être des traîtres.

Quelques jours après le cambriolage du garde-meubles, le député de l’Hérault dénonce un abus d’autorité commis par la Commune de Paris « qui a fait enlever chez un fonctionnaire, contre décharge cependant, 4 000 marcs d’argenterie (près de 1 000 kilos) provenant des maisons d’émigrés. Je demande que le pouvoir exécutif (les ministres) et les commissaires de la Trésorerie nationale présentent l’état de toute l’argenterie portée à l’hôtel des Monnaies, soit par des particuliers, soit comme provenant des églises. »

Sa proposition est adoptée, mais que faire pratiquement avec des bureaux débordés, avec des fonctionnaires redoutant le conflit avec ceux qui les commandent directement, avec une municipalité sans doute aberrante, mais soutenue par le peuple ? Il affronte des êtres empanachés et brouillons, croyant en leur infaillibilité, méprisant les contrôles, se servant au passage dans les caisses avec une effronterie confinant à l’inconscience.

Danton, ministre de la Justice, fidèle soutien de la Commune n’est-il pas rétif à tout contrôle de ses dépenses ? Mais qui sait mieux que lui galvaniser les énergies, redonner de la vaillance aux découragés, entretenir la flamme patriotique dans le cœur des citoyens ? Et Tallien, secrétaire-greffier de la Commune, qui hurle avec les loups ?

 

Et pourtant, cette Commune inspire une telle confiance aux Parisiens qu’ils ont accepté de travailler gratuitement au camp retranché de Paris. Des tranchées nombreuses ont ainsi été creusées sans qu’il en coûtât un sol au Trésor. Mais ces choses-là ne durent qu’un temps. Les ouvriers bénévoles disparaissant les uns après les autres, la Commune en recruta d’autres à qui elle alloua 42 sols par jour de travail. Alors, un autre abus apparut : les listes des journaliers employés étaient gonflées de travailleurs imaginaires ; Cambon obtint de l’Assemblée et de la Commune que les travaux fussent poursuivis par des entrepreneurs soumissionnaires payés au forfait. Après la défaite de l’armée austro-prussienne, Cambon, reconduit à la Convention dans ses fonctions de contrôle de la Trésorerie nationale, fera supprimer le camp qui deviendra un terrain de manœuvre.

 

Le conseil du département de l’Hérault, après d’âpres discussions, décida, courant août 1792, de transformer en canon ou en monnaie la statue équestre de Louis XIV qui ornait la promenade du Peyrou à Montpellier. Les soins de l’enlèvement ont été confiés à la municipalité de la ville chef-lieu. Ce sera chose faite un mois plus tard. La patrie était en danger, il fallait l’armer, la défendre, et cela n’allait pas sans sacrifices, sans la renonciation à des choses superflues. Cependant Cambon, qui a jadis préconisé la fonte de toutes les statues et oeuvres d’art de France pour sauver la patrie et la Révolution, prononce le 22 août 1792 à l’Assemblée législative, où l’on discute de la conservation des monuments publics, ces paroles étonnantes :

« Il faut conserver jusqu’aux images qui nous rappellent cette famille des Bourbons qui méritera éternellement notre reconnaissance pour nous avoir fait détester les rois ! Il faut que nos neveux apprennent qu’asservis depuis tant de siècles sous le joug des tyrans, les Français ont voulu que le joug soit brisé et les tyrans anéantis. Le peuple ne veut plus de la royauté, rendons son retour impossible, mais respectons pour les arts les monuments consacrés à cette royauté... Et quel dédommagement ne trouverons-nous pas dans l’abolition de la royauté... »

Et pourtant que de visages et de symboles sculptés détruits, que de monuments renversés, où s’inscrivaient dix siècles d’Histoire nous auraient été conservés sans la fureur des iconoclastes ?

 

La question des prêtres insermentés était de celles que les députés n’avaient aucun espoir de régler. A l’initiative de Joseph Cambon, le principe de la déportation de ces révoltés avait été voté le 18 ou 19 août 1792. Mais comment déporter cinquante ou soixante mille prêtres dans les colonies ? Où trouver les bateaux pour les contenir tous ? Où trouver les marins, les moyens financiers ? C’est placée face à ces impossibilités que l’Assemblée, pressée par le danger et désireuse néanmoins d’agir, vota, le 23 août, un décret disposant que les ecclésiastiques assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790, et qui n’ont pas fait ce serment, ou qui l’on rétracté sans l’avoir prêté à nouveau depuis, seront tenus de sortir du royaume dans le délai de quinze jours. C’était agir dans l’intérêt de la nation et laisser aux coupables la possibilité d’échapper à des poursuites ou à la vindicte des patriotes.

Ce décret était un coup d’épée dans l’eau : les insermentés se cacheraient mais ils resteraient ; les autres iraient grossir l’armée des émigrés. Aussi Cambon insiste-t-il pour la déportation en Guyane : il trouverait les moyens nécessaires. Plusieurs de ses collègues lui objectent alors les principes d’humanité. Il rétorque :

« Le principe que j’invoque, moi, c’est le salut de l’empire. Vous verrez ces fanatiques aller grossir l’armée ennemie, et revenir armés d’un crucifix ravager nos frontières, séduire les habitants auxquels ils feront croire qu’ils combattent pour le Dieu crucifié... je veux vous éviter ces ennemis... nous leur donnerons des secours, des subsistances, des femmes même, mais qu’on s’en débarrasse... » Alors l’Assemblée revint sur son décret, en vota un autre, daté du 26 août 1792, qui bannissait à la Guyane seulement les insermentés qui, contraints de sortir du « royaume » ne l’auraient pas fait

dans les quinze jours. Cambon vota le décret remanié 31.

Le livre rouge du roi, trouvé par Roland dans la célèbre armoire de fer des Tuileries, avait intéressé Cambon au plus haut point. Ce document secret, qui avait cessé de l’être, relatait par le détail les largesses illégales du souverain. C’est en s’appuyant sur le livre rouge que le député de l’Hérault avait fait décréter d’accusation Alexandre de Lameth et Barnave. Le 28 août 1792, il obtint la même mesure à l’encontre du comte de Narbonne-Lara, du marquis de Grave et de Pierre-Auguste Lajard, qui avaient été successivement ministres de la Guerre du 6 décembre 1791 au 23 juillet 1792. Tous les trois avaient commis de graves irrégularités au cours de leur ministère. Ils avaient détourné de leur affectation des sommes allant de 10 000 à 30 000 livres, avec la simple autorisation du roi, sans décret de l’Assemblée autorisant l’engagement de la dépense. Mais les trois accusés n’avaient pas attendu les foudres de Cambon, ils avaient pris le chemin de Coblence.

Cependant, alors que Joseph Cambon continuait d’exercer son métier chichement payé de député et de surveillant du Trésor national, ses amis veillaient à sa réélection dans l’Hérault. Conformément au décret du 11 août 1792, le double degré d’élection était conservé, mais la distinction entre citoyens actifs et non actifs était supprimée. Était désormais électeur tout Français mâle non domestique, âgé de vingt et un ans et plus, ayant prêté le serment civique. Les pauvres ne payant pas d’impôt direct se voyaient élevés au rang de citoyens à part entière. Quel progrès dans l’ordre civique depuis quatre ans !

L’assemblée électorale de l’Hérault, c’est-à-dire les grands électeurs désignés par les citoyens dans chaque canton, tint ses assises à Béziers, deuxième ville du département, du 2 au 9 septembre 1792. Dès le premier jour, Joseph Cambon fut élu député à la Convention par 451 suffrages pour 465 exprimés. C’était un triomphe. Aucun des huit autres élus ne devait recueillir un nombre de voix aussi élevé. Le plus favorisé après Cambon obtint 409 voix, le moins favorisé 240. Ces huit autres élus ont nom Cambacérès, Curée, ci-devant comte de Labedissière, Bonnier d’Alco, Fabre, Viennet, Rouyer, Brunet et Castilhon. Neuf députés pour le département, autant qu’à la Législative.

 

Joseph Cambon présidait l’Assemblée législative quand lui parvint la nouvelle de sa réélection. A trente-six ans, encore célibataire, il admettait qu’il lui faudrait bien, un jour ou l’autre, « faire une fin » comme on disait alors. Ses parents ne vivraient pas toujours et il ne se voyait pas seul dans cette grande maison, le château du domaine du Terral qu’il avait acheté avec ses frères, et que ceux-ci parlaient de lui laisser.

Ses parents, Montpellier, la fabrique de toile, le domaine du Terrai ! Tout cela devait le préoccuper ce soir de septembre 1792, dans ce Paris encore sous le coup du massacre. On imagine que Cambon dîna sobrement ce soir-là, pensant aux termes de la lettre qu’il écrirait tout à l’heure à son père de retour dans sa chambre, où l’attendaient un quinquet, une écritoire et des plumes d’oie.

 

A Montpellier les affaires de famille, celles de la société Cambon frères, connaissaient des difficultés accrues : la toile se vendait à des prix qui ne couvraient plus les frais de fabrication, le comptoir de Bordeaux n’exportait presque rien, la succursale de Cholet était menacée par les contre-révolutionnaires, Auguste s’étant déclaré partisan de la république. Tout faisait craindre une crise prolongée. Par bonheur la famille avait acquis un domaine national tout près de Montpellier. Bien que le prix n’en fût pas encore entièrement réglé et que sa mise en valeur se trouvât retardée faute d’un capital d’investissement suffisant, il éviterait peut-être la ruine aux frères Cambon, d’autant que leur père semblait décidé à acheter un autre domaine aussi bien placé que celui du Terral.

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