Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 20 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

XVII - Cambon, Ses Derniers Combats à la Convention

XVII

 

CAMBON, SES DERNIERS COMBATS

À LA CONVENTION

 

Au moment de la chute de Robespierre (27 juillet 1794), suivie de l’arrivée au pouvoir des députés de la Plaine, ce spectaculaire et sanglant changement de gouvernement coïncide avec des succès militaires qui, en tout autre temps, l’auraient sauvé de la disgrâce.

Les armées autrichiennes étaient en pleine déroute en Belgique. Les Prussiens avaient été rejetés jusqu’au Rhin et les armées françaises occupaient la Rhénanie. Les Piémontais avaient reflué de l’autre côté des Alpes. Dugommier et Moncey avaient fait fuir les Espagnols du sol français et les talonnaient en Catalogne et en Biscaye. Lyon, d’où les royalistes et leurs alliés girondins avaient chassé les conventionnels en mission après avoir destitué les autorités républicaines, était rentré dans l’obéissance. Toulon, livré avec son port aux Anglais par les royalistes en août 1793, avait été reconquis de haute lutte en décembre de la même année. Les insurrections fédéralistes avaient été réduites. La guerre civile en Vendée s’essoufflait.

En quel autre temps et en quel pays, des succès aussi importants, aussi décisifs, n’auraient-ils pas été portés au crédit des hommes placés à la tête du pays et ne les auraient pas mis à l’abri du ressentiment de leurs adversaires ?

Robespierre, Saint-Just et leurs disciples avaient été les victimes d’une forme de pensée et d’un système de gouvernement qu’ils avaient largement contribué à imposer à leurs contemporains.

Cambon, tout entier à son travail de réorganisation de la Trésorerie nationale, de consolidation des conquêtes révolutionnaires dans l’ordre social, fiscal, administratif, n’aurait jamais eu l’idée de participer à une révolution de palais s’il n’avait été question de sa propre vie.

Nul plus que lui ne s’était félicité des victoires des armées de la République. Il prononça quantité de discours à ce sujet. Mais, après l’exaltation patriotique, il ne manquait pas de montrer les bénéfices économiques et financiers que la Convention pouvait tirer des victoires militaires.

Cambon s’était toujours opposé à la taxation des prix, au maximum, et s’il n’avait pas combattu avec acharnement les lois qui l’avaient progressivement étendue à toutes les denrées indispensables à la vie quotidienne des familles, c’est parce que les circonstances étaient contraignantes. Mais il demeurait partisan de la liberté du commerce, convaincu que la concurrence se chargerait de maintenir les prix à un niveau raisonnable.

Le 27 octobre 1794, prenant acte des succès militaires, il déclare à la Convention :

« Les ennemis coalisés ont été obligés de fuir nos ports et nos places fortes ; la terre de la liberté n’est plus souillée de leur présence ; les armées de la République se sont emparées du territoire et des places fortes qui appartenaient aux tyrans et où leurs satellites espéraient trouver un asile ; ainsi, malgré les efforts de la coalition, le Rhin forme, dans ce moment, une limite inexpugnable du territoire de la République française. Ne perdons pas un instant pour régulariser et supprimer même certaines mesures que les circonstances avaient rendues nécessaires et punissons ceux qui peuvent en avoir abusé. »

Cambon voulait régulariser ou même supprimer les dispositions confuses sur le maximum, les textes relatifs aux taxes révolutionnaires, dont le recouvrement effectué par les municipalités, avec le concours des comités révolutionnaires locaux, continuait de donner lieu à de nombreuses exactions. Il lui fallut attendre le 24 décembre 1794 (4 nivôse an III), pour voir triompher son point de vue. La Convention abolit le maximum, mais Cambon mesura une baisse considérable de son crédit et de son autorité.

 

Il avait toujours été partisan d’une fermeté réfléchie et nuancée à l’égard des ressortissants étrangers vivant en France et avait désapprouvé les lois et décrets de 1793 qui avaient prononcé le séquestre de tous les biens appartenant à des ressortissants de pays en guerre avec la France ou alliés de ces pays. Au début des hostilités, on ne savait pas encore que les gouvernements russe, anglais, espagnol, belge, hollandais avaient saisi chez eux les biens des Français. Cambon demanda alors qu’il fût levé sous condition de réciprocité. Le séquestre était une mesure gênante pour le commerce puisqu’il frappait, outre les biens stables, les biens circulant. Il constituait une grave entrave au commerce extérieur, à un moment où la République avait un besoin urgent de marchandises introuvables sur son territoire.

Le 9 novembre 1794, Cambon fit admettre ce point de vue à la Convention et le séquestre fut levé en faveur des Allemands originaires des villes hanséatiques de Brême, Lubeck, Hambourg, Augsbourg et Dantzig. Aucune de ces villes n’avait approuvé la coalition militaire contre la France sinon contrainte et forcée ; de plus, les États allemands étaient les seuls à n’avoir pas séquestré sans discrimination les biens des Français. Cambon fit aussi voter la levée du séquestre en faveur des ressortissants de contrées étrangères occupées par les troupes françaises, à condition que les intéressés, presque tous des commerçants, fournissent une caution solvable en France. Ce faisant, il avait conscience de bien travailler pour l’intérêt français.

Mais le 28 décembre 1794, il s’éleva en revanche contre des propositions inconsidérées tendant à la levée de tous les séquestres, sans distinction aucune.

« La détermination de séquestrer ne peut être regardée comme injuste. L’Espagne avait saisi avant vous les biens des Français ; vous, vous n’avez fait que séquestrer ceux des puissances avec lesquelles nous sommes en guerre ; mais je vous le demande : devez-vous rendre à l’Espagnol les biens que vous avez séquestrés, tandis qu’il saisit impitoyablement les biens des Français qu’il chasse à 20 lieues de Madrid ? Les rendez-vous à la Hollande qui vous a enlevé des sommes considérables ? Tout serait à votre désavantage malgré que la totalité des sommes que nous avons séquestrées ne soit pas considérable ; car elle ne s’élève qu’à 25 millions. Je suis d’avis de rendre aux Belges, dont nous occupons le pays, les sommes qui leur appartiennent ; c’est une justice, mais je crois qu’à l’égard de l’Angleterre et de la Hollande, nous devons dire que nous ne lèverons le séquestre qu’autant qu’elles le lèveront elles-mêmes. »

Le 1er janvier 1795 (12 nivôse an III), la majorité de l’Assemblée se rangeait à son avis. Il obtint même que la loi réformant les conditions d’application du séquestre serait précédée d’un exposé des motifs en plusieurs langues « dans lequel on dirait que la Russie avait, la première, ordonné la saisie des biens appartenant aux Français et que le roi d’Espagne l’avait imitée » ; cela afin de faire savoir que la France ne faisait qu’user de représailles et ne demandait qu’à manifester sa générosité pour peu qu’on l’y encourageât.

Dans les comités, une majorité s’était vite dégagée pour faire libérer des milliers de prisonniers peu dangereux en même temps que quelques autres qui l’étaient assurément, mais mieux valait courir le risque plutôt que de continuer de faire régner un régime de terreur dont tout le monde avait assez. Plus de cent Robespierristes avaient été exécutés à Paris au lendemain du 9 thermidor ; les Jacobins, dont on avait fermé le club, subissaient mille tracasseries ; malgré tout, l’esprit de vengeance semblait reculer.

Cambon aurait voulu que la Convention profitât de cette accalmie pour achever son œuvre et donner à l’État républicain des bases financières solides. Mais plusieurs députés, prenant pour motif les obstacles qui s’opposaient à un recouvrement rapide des impôts directs et croyant que les biens nationaux étaient une ressource inépuisable, proposaient la suppression de la contribution foncière et même des autres impôts. Dans un rapport à la Convention en date du 25 février 1795, Cambon écrivit :

« Le plus sûr, on peut même dire l’unique moyen d’affermir le crédit public serait d’établir un bon système de contributions ; car, sans revenus fixes, point de confiance. Depuis le commencement de la Révolution, on a toujours attaqué la source des revenus publics, sans examiner si les moyens de remplacement suffiraient aux dépenses ordinaires ; on vous demande encore la suppression des contributions qui subsistent ; on vous insinue que la seule que vous avez établie en remplacement est une injustice ; on a même annoncé, dans cette assemblée, qu’avant la fin de la Révolution, la contribution foncière, qui est le seul impôt (important et de grand rendement) qui nous reste, serait supprimée. »

Une fois encore, il insista sur la nécessité d’équilibrer les comptes de l’État par des moyens orthodoxes :

« Disons au peuple qu’une grande société n’aura jamais un gouvernement protecteur des personnes et des propriétés, si les recettes ordinaires ne lui fournissent pas les moyens d’acquitter les dépenses ordinaires, disons-lui. »

 

Le 8 septembre 1794, Cambon avait indiqué que la valeur des biens nationaux pouvait être estimée de 13 à 14 milliards de livres, à condition que ces biens trouvent des acquéreurs disposés à les payer leur juste prix, qu’ils ne soient pas donnés comme le demandaient certains députés, sauf exception en faveur de citoyens pauvres ayant bien mérité de la patrie. Cambon avait dû combattre la proposition d’un député prévoyant le partage des biens non encore vendus entre les citoyens non propriétaires, moyennant le paiement de vingt annuités dont le total aurait été égal au prix d’estimation, proposition séduisante mais qui aurait prolongé l’existence des assignats pendant un quart de siècle environ, entraînant spéculation, agiotage, fausses coupures, enchérissement de la vie. Cambon était attaqué de tous côtés dans des feuilles antirépublicaines, il avait pris la défense des acquéreurs de biens nationaux (il en était) :

« Ceux qui qualifient sans cesse de fripons les acquéreurs de biens nationaux font naître les abus qu’ils veulent détruire... Que diriez-vous si on vous faisait une proposition qui vous mît dans l’impossibilité de continuer la guerre, et vous forçât de demander la paix à George (roi d’Angleterre), aux conditions qu’il lui plairait de vous prescrire ? Vous rejetteriez cette proposition avec horreur. Eh bien ! toutes les propositions qui tendent à altérer le crédit national, à diminuer la valeur des biens nationaux, ressemblent à celle-là ; elles vous empêchent de continuer la guerre, de réduire vos ennemis. »

 

Le dernier projet financier défendu par Cambon devant la Convention tendait à diminuer la masse des assignats en circulation et à la ramener à un volume si faible qu’il n’eût plus guère donné prise à la spéculation. C’était le 25 février 1795, deux mois à peine avant d’être décrété d’accusation et de se trouver contraint à fuir. Les caisses du Trésor national étaient pleines de bonnes espèces sonnantes et trébuchantes provenant des prises de guerre et des bénéfices du commerce extérieur. Le projet de Cambon prévoyait la création d’une loterie nationale, qui offrirait des avantages à tous les souscripteurs, au prix d’une perte apparente pour le Trésor national, mais en définitive payante pour l’État, puisqu’elle l’aurait libéré des quatre cinquièmes de sa dette en assignats. La loterie aurait compris 4 millions de billets de 1 000 livres et autant de lots (total : 4 milliards de livres). Pour attirer les souscripteurs modestes, le dixième des billets serait divisé en coupures de 100 livres. Les lots auraient consisté en bons au porteur produisant un intérêt de 5 pour cent, échangeables contre des inscriptions de rentes sur le grand-livre, ou employables en achats de biens nationaux, à condition de doubler leur valeur par des assignats d’un montant égal. Les lots allaient de 1 000 à 500 000 livres. La Trésorerie nationale aurait émis pour 4 milliards de billets et déboursé 4 391 millions de lots, la perte apparente aurait donc été de 391 millions, mais elle aurait été compensée par la hausse des assignats restés en sa possession (et brûlés par la suite), puisque, sur les 5 milliards en circulation, il n’en serait plus resté que 1 milliard après la clôture de la loterie.

Le mécanisme de l’opération était mathématiquement viable à condition que la totalité des billets trouvât preneur en un délai de six mois à un an. Mais la Convention continuait de se déchirer ; la crainte du retour d’un autre Robespierre aveuglait les députés qui avaient fait la révolution du 9 thermidor, le projet de Cambon tomba dans les oubliettes.

Un des derniers succès politiques de Cambon, qui attira contre sa personne des inimitiés dont sa mémoire eut à souffrir après sa mort, c’est le décret, pris à son initiative le 18 septembre 1794, établissant en France et pour la première fois le régime de la séparation de l’Église et de l’État. Cambon avait cru à la possibilité de rallier la majorité du clergé à la République et il avait voté les textes qui fonctionnarisaient les prêtres. A Montpellier, officier municipal, il avait été la cible des prêtres réfractaires. A Cholet, Auguste avait eu à souffrir de leur hostilité. Les émoluments et pensions payés aux prêtres, lourde charge pour le Trésor, l’avaient incité, une première fois en septembre 1792, à proposer la séparation de l’Église et de l’État, proposition rejetée à une très forte majorité, Robespierre s’en étant déclaré l’adversaire. Mais, en septembre 1794, Robespierre n’était plus là et Cambon, qui n’avait jamais été croyant, eut la surprise de voir son projet voté par acclamation. Les pensions et émoluments payés aux ecclésiastiques étaient maintenus pour ceux qui en jouissaient à cette date, mais ceux qui seraient ordonnés après cette date n’auraient droit à aucune rémunération de l’État. A cette occasion, Cambon fit voter le principe de la vente des presbytères des paroisses. Ce nouveau régime devait durer jusqu’au concordat signé avec le pape par Napoléon en 1804.

Au lendemain du 9 thermidor, Cambon avait travaillé activement à la réorganisation du gouvernement. La disparition de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon avait désorganisé les comités qu’il fallait reformer. Le Comité de salut public avait progressivement accaparé tous les pouvoirs, de telle sorte que les autres s’étaient trouvés en concurrence avec lui sur de nombreux points et avaient peu à peu renoncé à exercer ceux que la Convention leur avait délégués.

A l’avenir, le souci de Cambon était triple : 1° ne pas affaiblir l’action gouvernementale qui devait demeurer rapide ; 2° prévenir toute nouvelle dictature par une meilleure répartition des tâches et des pouvoirs de décision entre les seize comités secondés par autant de commissions exécutives ; 3° donner ou redonner à la Convention un droit de contrôle permanent et effectif sur les comités. Sur ce point, Cambon s’était expliqué :

« Cette utile expérience (celle du temps où Robespierre dominait tout de sa forte personnalité) nous avertit du danger de soustraire l’administration générale à la surveillance directe de la Convention ; elle prouve combien il importe que la représentation en masse prenne au gouvernement toute la part qu’elle peut y prendre, sans que la marche des opérations en éprouve un ralentissement... »

Respectueux de la volonté nationale incarnée par ses représentants élus, Cambon voulait concilier ce droit avec l’efficacité gouvernementale.

Le même jour (5 août 1794-18 thermidor an II), il déclara :... il faut arrêter les progrès de la bureaucratie et consacrer un principe essentiel du gouvernement révolutionnaire, qui veut qu’il y ait le moins de distance possible entre celui qui ordonne et celui qui exécute. »

Il prévoyait une répartition précise des pouvoirs entre les comités, les décisions prises par ces derniers étant immédiatement notifiées pour exécution au Comité de salut public, qui prendrait le nom de « Comité central du gouvernement révolutionnaire ».

Les pouvoirs d’exécution auraient été répartis entre dix à quinze comités, rendant impossible la dictature de l’un d’entre eux, ce qui ne se serait pas opposé à une centralisation des décisions en un seul organisme, le Comité central.

La surveillance de la Convention sur les comités aurait résulté d’une rotation plus rapide des députés au sein de ces comités.

Tel était le projet de réorganisation du pouvoir exécutif imaginé par Cambon au lendemain de la mort de Robespierre. Son pragmatisme y éclatait tout entier. Par exemple, il confiait au seul Comité de sûreté générale le pouvoir de décerner des mandats d’amener ou d’arrêt contre les citoyens en matière politique, mais, pour ce qui concernait les fonctionnaires, ces mandats pour être exécutoires auraient dû être visés par le comité particulier duquel ils dépendaient, cela afin d’éviter les effets désorganisateurs des dénonciations calomnieuses.

Tous les députés qui avaient le souci de garder intact le principe de la séparation des pouvoirs se dressèrent contre ce projet. Cambon répondit :

« La distinction entre les actes de législation et ceux d’exécution me paraît devoir être une cause de difficultés sans cesse renaissantes ; elle pourrait faire naître, entre les divers comités et celui de salut public (rebaptisé Comité central), une lutte nécessairement préjudiciable à la chose publique. Enfin, j’aurai le courage de le dire, parce que je ne sais point taire les vérités que je crois utiles à prononcer, c’est à cette distinction si difficile à saisir, et par là même si favorable à l’extension des pouvoirs, que j’attribue la presque nullité dans laquelle la Convention était tombée et dont votre énergie l’a glorieusement tirée. »

On était le 23 thermidor (10 août 1794) ; l’ombre de Robespierre planait sur l’Assemblée.

Cambacérès démontra que le projet Cambon affaiblirait considérablement le pouvoir exécutif. La Convention adopta le projet du conventionnel Berlier, qui conservait au Comité de salut public son nom et le plus clair de ses pouvoirs anciens, notamment la direction des affaires militaires et diplomatiques.

Cependant, la Convention attribua aux seize comités le droit de prendre des arrêtés exécutoires sans en référer à personne et sans centralisation aucune. Cambon signala le danger de cette mesure le 21 août 1794 (4 fructidor an II) :

« Comment surveillerez-vous les actes que vous ne connaîtrez pas ? N’y a-t-il pas lieu de craindre que les comités, en travaillant sans aucune communication entre eux, adoptent des principes différents ?... la publicité m’a paru être la seule sauvegarde-contre les usurpations. »

Cambon souhaitait un pouvoir exécutif fort, mais cohérent et contrôlé.

Dans cette Convention thermidorienne, le souvenir de Robespierre influençait les comportements, mais Cambon ne considérait pas que l’antirobespierrisme dût conduire à un laxisme exagéré, surtout en matière de finances. Il avait lutté contre les empiétements de la Commune de Paris sur le pouvoir central. Depuis 1792, entre autres opérations douteuses, il avait dénoncé la mauvaise gestion par la Commune de Paris des biens nationaux, constitués en grande partie par des hôtels luxueux et richement meublés ayant appartenu à des émigrés ; et la rétribution de 40 sols (2 livres) payée aux citoyens de Paris assistant aux assemblées des sections.

On était loin, fin 1794-début 1795, du patriotisme désintéressé qui avait soulevé les foules parisiennes en juillet 1789. Cambon ne pouvait admettre la dilapidation des deniers publics. Il ne l’avait jamais admise et n’allait pas changer d’avis sur ce point. Le 4 novembre 1794, il informa la Convention qu’il avait interdit le paiement de l’indemnité journalière et facultative, votée le 5 septembre 1793, au profit des membres des comités révolutionnaires locaux, car en se généralisant pour toute la France, cette mesure risquait d’entraîner une dépense annuelle de 591 millions de livres !

La réputation de probité dont il jouissait l’avait protégé jusqu’alors. Paradoxalement, c’était au moment où le terrorisme reculait que Cambon était menacé, et cela d’une manière insidieuse, moins directe qu’au temps où il s’était défendu contre les insinuations de Robespierre. Qu’avait-il fait pour mériter cette haine qui n’avait pas osé s’exprimer tout de suite après le 9 thermidor ? Rien que de rester lui-même, d’exercer une vigilance constante en matière de dépenses publiques, de protester contre tout ce qui offrait des possibilités de représailles contre les anciens partisans de Robespierre. Enfin, il voyait se dresser contre lui un des nouveaux chefs de la droite, Jean-Lambert Tallien, député de Seine-et-Oise et ancien secrétaire-greffier de la Commune insurrectionnelle de Paris au lendemain du 10 août 1792.

Tallien, triste sire, qui ne se prête guère à l’apologie. De cinq ans plus jeune que Cambon, il portait beau et, servi par sa faconde, il appartenait à cette catégorie d’hommes résolus à arriver, se placer, s’enrichir. Employé de la Commune de Paris, il avait essuyé, indirectement, les remontrances de Cambon, à propos d’irrégularités financières dont il était responsable, au moins en partie. Lors des journées sanglantes de septembre 1792, il avait signé des ordres d’arrestation équivalant à des arrêts de mort. Député à la Convention, il avait voté la mort du roi, sans appel et sans sursis, moins par conviction que parce que la balance penchait de ce côté. Envoyé en mission à Bordeaux en 1793, il s’y était distingué par les mesures de terreur qu’il avait appliquées contre les derniers Girondins, dont beaucoup furent guillotinés à cause de l’acharnement qu’il mit à les poursuivre. Conventionnel en mission, il avait menacé d’anéantir le gros commerce de Bordeaux (déjà en plein marasme). Il était responsable d’avoir, sinon commandé, du moins laissé perpétrer la mise à sac de plusieurs établissements, dont le comptoir d’exportation des frères Cambon.

Cependant, ce terrible révolutionnaire avait rencontré à Bordeaux une jeune femme de grande beauté, divorcée du marquis de Fontenay, Thérésa Cabarrus, fille du célèbre et richissime banquier franco-espagnol comte de Cabarrus, ce qui faisait d’elle un parti doublement recherché. Tallien, l’homme le plus puissant du chef-lieu du département, fit d’elle sa maîtresse, la ramena à Paris où, suspectée d’activités royalistes, elle avait été emprisonnée sur une dénonciation anonyme. C’est afin de la délivrer, que son amant avait déployé tant d’énergie les 8 et 9 thermidor pour abattre Robespierre, principal responsable de sa détention.

Encouragé par Thérésa, qui lui avait promis de l’épouser 34, l’ancien Montagnard était alors devenu l’un des principaux chefs de la droite. Voilà le personnage que Cambon ne pouvait s’empêcher de mépriser, mais qu’il s’efforça cependant de ménager après le 9 thermidor, dans l’espoir d’éviter un conflit de personnes. C’était compter sans l’animosité hypocrite de Tallien qu’on vit bientôt s’acharner, par personnes interposées, à la perte de sept députés de la Montagne, anciens membres de divers comités au temps de Robespierre. Cambon intervint plusieurs fois dans le but d’apaiser les esprits, d’éviter de nouvelles divisions, d’en finir une fois pour toutes avec la Terreur. En l’occurrence, il s’agissait d’empêcher la mise en accusation d’hommes qui avaient été désignés, en pleine Terreur, pour siéger dans des comités réduits à l’impuissance par Robespierre. Il plaida chaleureusement avant de conclure que mettre en accusation des députés sous prétexte qu’ils avaient été membres de certains comités, notamment de celui de salut public et de la sûreté générale, avant le 9 thermidor, c’était accuser la Convention tout entière, puisque c’était celle-ci qui les y avait nommés.

Inspirée par Tallien, la droite continuait d’accuser les mêmes conventionnels, au nombre desquels figuraient Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, d’avoir été, avec Robespierre, à l’origine de la terreur légale. Cambon rappela que ce régime était né plusieurs mois avant la création du premier Comité de salut public, qu’il était la conséquence des massacres de septembre 1792, auxquels Tallien avait pris part en faisant incarcérer des personnes qui auraient peut-être survécu sans cela, qu’il avait suggéré à Danton de légaliser le régime de terreur, afin de prévenir de nouveaux massacres par le peuple lui-même. Le Comité de salut public avait donc trouvé ce régime en place. Il avait simplifié la procédure des jugements par la loi du 22 prairial an II, votée à l’instigation de Robespierre avec l’acquiescement de la Convention tout entière. Il cita les textes qui confirmaient ses dires. Mais, tout le monde les connaissait aussi bien que lui. Et le silence qui accueillait les déclarations de Cambon était la marque de la complicité des députés avec Tallien qui se posait en vengeur des victimes de la Terreur. Alors Tallien décida d’abattre Cambon.

Le 8 novembre 1794, Cambon, qui soutenait une proposition d’augmentation des traitements des petits fonctionnaires justifiée par la hausse du prix des produits alimentaires, fut interrompu par Tallien. Cambon le coupa violemment :

« Viens m’accuser, Tallien ! Je n’ai rien manié, je n’ai fait que surveiller. Nous verrons si, dans tes opérations particulières, tu as porté le même désintéressement. Nous verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la Commune, tu n’as pas donné ta griffe pour faire payer une somme de 1 500 000 livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t’accuse, monstre sanguinaire, je t’accuse ! On m’appellera Robespierriste si l’on veut ; ma conduite démentira toutes les calomnies, je ne nie aucune de mes opinions. Je t’accuse d’avoir trempé les mains, du moins par tes opinions, dans les massacres qui ont été commis dans les cachots de Paris. Je t’accuse d’avoir honoré le brigandage. Je t’accuse d’être venu ici, lorsque je défendais la propriété, comme je le fais aujourd’hui, dire que le brigandage était nécessaire ; cette motion est écrite. Je t’accuse d’avoir méconnu l’autorité de l’Assemblée, en disant : Vous avez beau décréter, la Commune n’exécutera pas. Ces mots sont consignés dans les procès-verbaux. Tu as administré à Bordeaux et tu n’as pas rendu tes comptes. J’ai fait dire à Tallien que je ne l’attaquerais jamais, je ne sais si c’est à cause de cela qu’il a dit que la calomnie était une des vertus du républicain, mais il ne faut pas laisser le soupçon planer sur ma tête. Si vous ne me croyez pas digne de votre confiance, retirez-la-moi. Mais qu’on aille voir à la Trésorerie, on y trouvera un ordre si parfait qu’il n’y a pas un denier de déficit. Le système des assignats n’est pas de nous, il est de l’Assemblée constituante ; nous avons dû le maintenir. »

Il avait parlé d’une traite, contenant sa colère mais sans grande illusion ; il ajouta, amer :

« Je m’attends bien que demain on publiera que j’ai voulu perdre l’esprit public, qu’un Tallien me déchirera dans ses pamphlets périodiques. Mais je demande qu’on m’accuse en face et qu’on ne m’accuse pas en secret, sans quoi j’aurai la loi du talion contre toi, Tallien » (Moniteur – an III – page 218).

Démonté par une contre-attaque aussi vigoureuse, Tallien balbutia quelques mots sans suite.

Après quoi, Cambon, ne perdant pas de vue sa mission spéciale de surveillant du Trésor national, qui lui avait été confirmée par la Convention thermidorienne, prouva que les assignats avaient été la seule ressource sûre de la Révolution. Il y en avait 6 milliards 400 millions en circulation, tandis que les biens nationaux représentaient environ 12 milliards. Cambon fit remarquer que la marge de sécurité avait toujours existé. Il parla encore du maximum, du séquestre, du blé qu’il fallait acheter à l’étranger au prix de 21 livres le quintal pour le revendre en France au prix de 14 livres, de la fonte des objets précieux des églises, opération peu payante s’il en était, selon lui il était bon de revenir à une appréciation plus juste de cette question en décidant que les objets du culte resteraient désormais en dépôt dans les communes. Il prouva une fois de plus qu’il n’était pas indigne de confiance, qu’il maîtrisait la question des finances, qu’il n’était pas le sectaire antireligieux pour qui on voulait le faire passer.

Tallien ne pouvait taxer Cambon de robespierrisme. En maintes occasions, il lui avait résisté et personne n’avait oublié son intervention décisive du 8 thermidor.

Il fallait trouver autre chose.

 

Le 12 novembre 1794, Cambon avait voté avec la majorité la mise en accusation de Carrier, le sinistre auteur des noyades de Nantes, qui, blâmé par Robespierre lui-même, serait guillotiné quelques jours après son renvoi devant le Tribunal révolutionnaire. Mais, Cambon avait ajouté à son vote la recommandation suivante :

« ... La Convention appréciera sans doute, dans l’acte d’accusation qui sera rédigé, quel est le degré de confiance qu’on doit accorder, en révolution, à des dépositions contre ceux qui ont été investis de pouvoirs illimités ; elle examinera dans sa sagesse, s’il n’y aurait pas lieu de craindre que ces dépositions ne fussent suscitées par des vengeances, des haines et des intérêts particuliers, blessés par des mesures que l’intérêt général aurait impérieusement commandées. »

Elle ne ralentit d’ailleurs en rien la terreur thermidorienne qui avait envoyé Carrier devant le Tribunal révolutionnaire, mais s’abstenait de faire subir le même sort à Fouché, le sanguinaire auteur des fusillades de Lyon, à Barras et à Fréron, organisateurs des massacres de Toulon et Marseille, enfin à Tallien lui-même, dont les crimes à Bordeaux étaient encore dans toutes les mémoires. Mais, en cette année 1795, la tiédeur républicaine était le meilleur sauf-conduit.

Cambon ne commettait d’autre crime que de proclamer ses convictions républicaines, d’afficher la répulsion que lui causaient des hommes tels que Tallien, et de chercher à débusquer les manieurs de deniers publics qui ne rendaient pas de comptes. Le 26 novembre 1794, il avait parlé de « dix mille comptables, qui n’ayant jamais rendu compte, se croyaient ignorés ».

Tallien pouvait compter sur Louis Fréron, conventionnel et ancien Montagnard comme lui, responsable de répressions sanglantes en province, et fils du polémiste immortalisé par Voltaire :

L’autre jour, au fond d’un vallon,

Un serpent mordit Jean Fréron

Que croyez-vous qu’il arriva ?

Ce fut le serpent qui creva !

Louis Fréron de son père avait hérité une plume acérée qui lui servait à rédiger un journal intitulé L’Orateur du peuple et des libelles que s’arrachait la jeunesse dorée de Paris, ces jeunes hommes insolents que la Terreur avait fait rentrer sous terre et qui refaisaient surface avec des cheveux tressés en « cadenettes » et relevés derrière la tête, de grandes cravates bouffantes, des collets verts ou bleus, et un crêpe au bras pour bien signaler qu’ils portaient le deuil de Louis XVI.

Cambon lui inspira plusieurs pamphlets. Ici, il lui donne la parole :

De mon ami Carrier j’ai suivi la doctrine,

Il immola les uns sous un fer assassin,

Les autres, il noya dans un vaste bassin.

Pour moi, je les dépouille et les vole, et les ruine, Et veux les voir périr de misère et de faim ;

C’est arriver au but par un autre chemin.

Ailleurs, il le présentait comme un complice de Robespierre et le comparait à Couthon qui avait constamment à la bouche les mots de justice et probité, sans mettre en pratique aucune de ces nobles vertus.

Cambon avait les nerfs solides, pas au point toutefois de ne pas souffrir de ces procédés de basse polémique. Plusieurs fois, il s’en était plaint à la Convention. Ainsi, le 28 décembre 1794, il s’était écrié à la tribune :

« ... le mot républicain n’est pas synonyme de buveur de sang, comme on veut le faire croire... les criminels s’il y en a (qu’on les traduise) en justice... mais pas de dénonciations vagues... il ne faut pas répéter à cette tribune des discours rédigés dans des boudoirs et au milieu des habits carrés qui assistent aux concerts de la rue Feydau... ces discours sont accueillis par des hommes qui paient un fiacre 600 livres, pour discréditer les assignats et pour aller sacrifier à l’idole du jour dont la parure indécente et les intrigues semblent rappeler une nouvelle Marie-Antoinette (allusion à Thérésa Cabarrus, femme de Tallien, et maîtresse de Barras)...

Citoyens, il faut être juste... il faut donner aux membres inculpés les moyens de se justifier... on nous assassine... pamphlets calomnieux... et ensuite on vient dire à cette tribune : l’opinion publique accuse un tel, et " comme le peuple ne se trompe jamais " (formule de Robespierre), nous demandons sa punition... si chaque député avait une fortune suffisante pour faire imprimer sa justification, je n’occuperais pas l’Assemblée de cet objet... etc. »

Le 31 décembre 1794, il se plaint à nouveau :

« ... je suis représentant du peuple, j’ai le droit de dire toute ma pensée. L’Assemblée se plaint de ce que je ne parle que de moi, mais n’est-il pas affreux pour un homme qui n’a rien, d’entendre dire qu’il possède une fortune énorme, que les voleurs sont payés par lui, que voler c’est " camboniser " ? Si on a des preuves, qu’on les produise. »

Cambon exagérait en disant qu’il n’avait rien. Il possédait en effet le quart du domaine du Terral, près de Montpellier, dans lequel il avait dépensé avec ses frères, entre 1791 et 1793, 170 000 livres. D’autre part, il était encore intéressé pour un quart dans la société Les frères Cambon, mais celle-ci ne lui rapportait à peu près plus rien et se trouvait sous le coup d’une liquidation. S’il évoquait son absence de fortune, c’était par comparaison avec le luxe insolent que montraient les nouveaux maîtres de la France, et notamment Tallien depuis qu’il avait à sa disposition l’immense fortune de Thérésa Cabarrus, fille de banquier, fournisseur des armées et agioteur.

L’indemnité de fonction payée aux députés avait été fixée à 18 livres par jour en 1789. Elle était restée à ce taux jusqu’au 1 er septembre 1794, date où elle avait été portée à 24 livres, pour les députés en mission. Le coût de la vie avait quadruplé en cinq ans. Pour tenir compte de cet élément, un député avait proposé de porter l’indemnité à 36 livres, proposition qui avait été adoptée et que Cambon avait défendue le 12 janvier 1795 :

« ... C’est l’abbé Maury, ce sont la noblesse et le clergé qui, pour éloigner les pauvres, n’ont fait décréter en 1789 qu’une indemnité journalière de 18 livres. Quant à celle de 36 livres demandée, il est aisé de démontrer qu’en proportion du prix des denrées elle ne répondra pas à ce que valaient 18 livres en 1789 ; il faudrait 54 ou 60 livres. J’appuie donc le projet... mais il faut s’occuper aussi des rentiers et des pensionnaires de l’État, et aussi des fonctionnaires publics, qui sont les trois classes souffrantes, surtout depuis l’abolition du maximum (et Cambon chiffre ses propositions). »

Les polémistes tenaient là un argument de plus pour dénigrer Cambon. C’est à peu près à cette époque que les sans-culottes prirent l’habitude d’appeler les députés « les ventres pourris ».

Cambon était représenté sous les traits d’un affameur public, on le traitait de « tripotier », « bourreau des finances », « ressourcier », « voleur », « coquin », « détrousseur ». On le comparait à Cartouche, à Mandrin. Le 15 mars 1795, on lisait une affiche collée sur les murs de Paris :

De par un certain comité,

Défense à la nation

D’oser dire la vérité

En parlant du coquin Cambon.

A mesure que se développait cette campagne contre Cambon, Tallien tenait des propos de plus en plus démagogiques. La partie n’était pas égale. Cambon refusait de s’abaisser à flatter le peuple.

Devant la montée de l’antirépublicanisme et de la haine, il en vint à regretter Robespierre et son autorité implacable. On l’aurait entendu s’écrier au restaurant Le Doyen : « Le 9 thermidor, j’aurais dû me laisser guillotiner, plutôt que de me trouver l’appui d’une journée qui a amené tant de forfaits » (Mémoires de Durand-Maillane).

Cambon était trop droit pour abandonner à Tallien des conventionnels tels que Barère, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Vadier, Vouland, David et Rovère, contre lesquels la nouvelle majorité n’avait pas osé engager la procédure d’avant le 9 thermidor, qui les eût immanquablement envoyés à la guillotine. Mais, comme elle était bien décidée à les empêcher de remplir leur mandat, elle eut l’idée de les déporter en Guyane. Plusieurs députés, d’accord avec Cambon, proposèrent l’appel nominal pour décider de la question. Il fut rejeté, ce qui motiva une protestation écrite signée par cinquante-deux députés, dont Cambon.

Dans la soirée du 1er avril 1795 (12 germinal an III), le jour où Cambon se mariait (coïncidence ?), un vote enlevé par surprise envoya les sept accusés en Guyane, ou en prison, tandis qu’une foule de mécontents envahissait la Convention pour réclamer du pain et la mise en vigueur de la Constitution de 1793, dont l’application avait été différée jusqu’à la victoire par l’ancien Comité de salut public. La victoire, on la tenait, mais le pain manquait et l’espoir qu’avait fait naître la deuxième Constitution sombrait. En effet, cette Constitution ne devait jamais être appliquée. Une pétition, déposée par les insurgés sur le bureau de la Convention, posait plusieurs questions :

« Pourquoi les sociétés populaires sont-elles fermées ? Pourquoi les assignats sont-ils de jour en jour plus avilis ? Pourquoi les fanatiques (contre-révolutionnaires) et la jeunesse du Palais-Royal (la jeunesse dorée) peuvent-ils seuls s’assembler ? »

La Convention thermidorienne fit chasser les questionneurs à coups de crosse par les soldats du général Pichegru.

 

Pour tout voyage de noces, Cambon occupait son banc le lendemain 2 avril. Les événements de la veille ont troublé les esprits, les députés de droite ont peur. L’un d’eux demande l’arrestation de Cambon accusé par Tallien de conspirer, de fomenter la révolte, et, par le conventionnel Saladin, de prêcher la sédition aux employés de la Trésorerie nationale. Ni preuves, ni témoignages.

Le lendemain, 3 avril 1795 (14 germinal an III), le conventionnel Bourdon, député de l’Oise, ex-Montagnard passé à droite (ce qui ne lui évitera pas la déportation en Guyane en 1797 d’ordre du Directoire), somme Cambon de démissionner du Comité des finances :

« Cambon a perdu la confiance de la nation, il ne peut plus être président du comité au moment de la discussion d’un plan général pour retirer des assignats en circulation. »

Cambon déclare d’une voix nette :

« Je ne sais pas quitter mon poste ; je sais seulement céder au vœu de la majorité. Quant à ma fortune particulière, chacun sait qu’elle est établie d’une manière connue. Je suis dans le commerce depuis six ans avant la Révolution, j’ai travaillé à mon compte, quand auparavant je travaillais pour mon père. Mon père a marié sa fille...

– Vos affaires personnelles n’intéressent pas la Convention ! crie une voix, à l’ordre du jour ! »

Bourdon sait très bien que l’État va perdre un des serviteurs les plus honnêtes qu’il ait eus depuis le début de la Révolution et tient à lui rendre un ultime hommage :

« ... Je me plais à rendre justice à la probité de Cambon... mais sa présence au Comité des finances peut faire échouer les meilleures opérations. J’espère qu’il aura la générosité de donner sa démission. »

Cambon ne démissionne pas et la majorité vote son exclusion du Comité des finances aux applaudissements des tribunes et de l’Assemblée. Cambon s’en va, il connaît ses ennemis et sait qu’il ne reviendra jamais dans cette enceinte.

 

Mais il ne mourra pas, il n’ira pas en Guyane. Il rejoint sa femme et ses beaux-parents, avec qui il s’est préparé une retraite sûre.

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