Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 17 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

XIV - Cambon et les Finances de la République les Assignats

XIV

 

CAMBON ET LES FINANCES DE LA

RÉPUBLIQUE LES ASSIGNATS

 

L’Assemblée nationale constituante a supprimé tous les impôts royaux directs, et les a remplacés par trois grandes contributions nationales : la contribution des patentes imposée à tous les industriels, artisans et commerçants ; la contribution foncière imposée à tous les propriétaires fonciers (champs, prairies, bois, maisons) ; la contribution personnelle et mobilière imposée à tous les occupants de maisons ou d’appartements. Plus tard, une quatrième contribution devait être instituée, celle des portes et fenêtres. De ces quatre contributions, les trois premières existent toujours.

Ces grandes contributions nationales étaient des impôts de répartition. Le gouvernement répartissait leur montant entre les départements. Chacun d’eux faisait ensuite sa répartition entre les arrondissements ; chaque district entre les municipalités et chaque municipalité entre les contribuables. Elles étaient majorées au profit des budgets départementaux et communaux d’un certain nombre de centimes par franc, les centimes additionnels.

Ce nouveau système fiscal était simple et juste.

La Constituante supprima les dîmes dues au clergé ainsi que les droits féodaux (voir renvoi 11) d’abord déclarés rachetables par les assujettis, puis supprimés sans rachat quatre ans après (loi du 17 juillet 1793).

C’est encore elle qui supprima aussi les impôts royaux indirects. Elle conserva cependant, après les avoir modifiés et adaptés aux nouvelles règles de perception, les droits d’enregistrement, de timbre, d’hypothèque et de douane.

Cambon n’eut donc aucune part à la réforme dans sa phase parlementaire. En sa qualité de suppléant, il avait cependant suivi les débats de l’Assemblée nationale.

Assez vite il était apparu que le produit des nouveaux impôts ne couvrirait pas la totalité des dépenses ; elles étaient énormes : il fallait tout réorganiser et acquitter les dettes de l’Ancien Régime. Les dépenses grossirent encore à partir de la déclaration de guerre à l’Autriche et à la Prusse (20 avril 1792). Trois catégories de ressources s’offrirent alors aux responsables des finances publiques : des impôts sur les revenus des riches, des emprunts et enfin, mesure révolutionnaire s’il en fut, la confiscation des biens de l’Église et des biens des émigrés.

Pour ce qui est de l’impôt sur les revenus, si la Révolution ne l’institua pas de façon permanente, elle y eut recours en plusieurs circonstances et pour la première fois par un décret en date du 6 octobre 1789. Ce premier impôt exceptionnel reçut le nom de contribution patriotique. En principe, il était égal au quart du revenu des assujettis.

 

A Montpellier, Cambon père paya à ce titre 4 070 livres, et comme représentant autorisé de ses quatre fils « libres et émancipés » 3 190 livres (1 050 livres pour Joseph, 815 livres pour Pierre et Jean, et 510 livres pour Auguste). Le beau-frère de Joseph, qui avait le titre de trésorier de France, paya 990 livres. Les contributions patriotiques des membres de la famille Cambon étaient parmi les plus élevées de la ville et seul l’évêque, Mgr de Malide, paya sans y être contraint une somme supérieure.

Bientôt l’impôt sur les revenus prit la forme de taxes révolutionnaires établies et levées sur les riches par les autorités locales. Les taxes révolutionnaires avaient toujours un objet précis et connu des redevables : habillement et armement des troupes enrôlées sur place, achat de denrées alimentaires pour la population, secours aux indigents. Elles offraient l’avantage d’être rapidement établies et recouvrées mais présentaient l’inconvénient de la diversité, les municipalités n’ayant pas toujours une conception identique en la matière. Pour cette raison, elles furent supprimées en décembre 1793, à l’initiative de Joseph Cambon.

Un autre impôt direct de circonstance fut décidé en septembre 1792. Il obligeait chaque parent d’un émigré à entretenir à ses frais un ou plusieurs volontaires aux armées. Des différences de conception introduisirent la diversité dans le montant, la forme et le mode de recouvrement de l’impôt, ce qui était contraire à la volonté d’uniformisation du législateur.

Les modalités de recouvrement varièrent suivant que le redevable était propriétaire foncier ou non. Ainsi, deux lois en date des 11 janvier et 23 août 1793 autorisaient les producteurs de céréales à s’acquitter de leurs contributions directes en grains. Il en résulta un imbroglio comptable dont l’Administration vint à bout grâce à un décret présenté par Cambon à la Convention au nom du Comité des finances.

Le 17 juin 1793, à l’occasion d’un débat sur la nouvelle Constitution qui devait remplacer celle de 1791 tombée en désuétude, la Convention eut à se prononcer sur la proposition d’un député prévoyant une exemption fiscale en faveur des indigents. Robespierre demanda que cette proposition fût écartée « comme odieuse et injurieuse » et fit adopter, avec l’acquiescement de Cambon, la rédaction suivante :

« Nul citoyen n’est dispensé de l’honorable obligation de contribuer aux charges publiques. » Cambon précisa :

« L’article de la contribution est un des plus difficiles à fixer dans la Constitution. En effet, il ne faut pas gêner les législateurs. Il y a eu jusqu’à présent différents systèmes qui n’ont pas été résolus. Si vous donnez quelques limites aux lois qui pourront être faites sur cette matière, vous donnez à des égoïstes les moyens de se soustraire à l’impôt. Observez ensuite que les contributions ne peuvent être déterminées que par une loi soumise à l’acceptation du peuple, que par conséquent il délibérera sans cesse sur ses intérêts. Je demande qu’on adopte l’article du Comité. »

Cambon, s’il n’eut officiellement aucune part dans la préparation et l’énoncé juridique et technique de la grande réforme fiscale de la Révolution, intervint quant aux moyens de l’appliquer. Il était en principe l’adversaire des emprunts d’État, façon de rejeter sur les générations futures les charges du temps présent.

Cependant, les besoins furent tels que les autorités départementales et municipales, se substituant à l’État, eurent assez souvent recours à l’emprunt pour faire face à des dépenses d’intérêt général. Des villes créèrent de cette façon une caisse patriotique chargée d’émettre des bons de confiance destinés à pallier la pénurie de petite monnaie. Ces emprunts locaux devaient plus tard être pris en charge par l’État à l’occasion de la création du grand livre de la dette publique, ou laissés à la charge des collectivités.

 

Le seul grand emprunt lancé par l’État révolutionnaire fut l’emprunt forcé de 1 milliard de livres dont il a été question précédemment. Si Cambon s’était soudainement déclaré partisan de ce mode de financement des dépenses publiques, c’est que le Trésor risquait de se trouver à sec, les impôts rentrant mal et les biens confisqués aux émigrés se vendaient avec une lenteur désespérante. A cette époque (mai 1793), l’Administration était encore presque tout entière aux mains des partisans de la Gironde, ses fonctionnaires retardaient les ventes le plus longtemps possible, espérant que cela leur serait compté un jour. La Convention, le Comité des finances, les hauts fonctionnaires du Trésor n’ignoraient rien de cette situation. Il fallait y remédier. Le temps pressait. Cambon demanda le vote de cet emprunt, montant énorme à lever immédiatement « sur les égoïstes et les indifférents ». Faisant d’une pierre deux coups, il fit décider que chaque souscripteur (forcé) recevrait une reconnaissance de dette payable en biens d’émigrés. En dépit de cette garantie, l’emprunt fut mal accueilli, sa réalisation demanda plus de trois années, et les assujettis ne s’exécutèrent parfois que sous la pression des comités révolutionnaires locaux. Michelet a écrit à ce sujet :

« C’était avec des cris, des menaces, des injures, de brusques invasions de domicile, à faire évanouir les femmes, qu’on exigeait le tribut. »

Il fallait de l’argent, et vite. L’ennemi menaçait les frontières, les royalistes étaient les maîtres en Vendée, il fallait former, équiper, armer des centaines de milliers de recrues. Les responsables ne pouvaient s’accommoder d’hésitations, de faiblesse dans les formes. C’est pourquoi Cambon s’allia en juin 1793, aux Montagnards. Ce qui n’empêcha pas le député Cabal, le 8 juillet, d’accuser Cambon de pactiser avec les contre-révolutionnaires.

A l’occasion de cet emprunt, voici la déclaration souscrite au nom de Joseph par son père le 3 novembre 1793 à la mairie de Montpellier :

 

« Je soussigné Joseph Cambon fils aîné, citoyen de 400 000 livres

Montpellier, député à la Convention nationale,

célibataire, déclare que je suis associé avec mes frères Pierre, Jean et Auguste dans les maisons de commerce que nous avons à Bordeaux, Cholet et Montpellier, que je suis intéressé pour un quart et que le fonds capital dans le commerce est de.....

que nos bénéfices antérieurs (1785) au 31 décembre 1792 avaient augmenté ce capital de....... 256 156.l,3s.

656 156.l,3s.

 

avec lequel nous avons acheté un

bienfonds national appelé « Le Terrai »

qui nous a coûté....... 131100,1.

appelé « La Belle »....... 510.1.

131610.1

Acompte de laquelle nous avons payé 48 284.1.

Nous avons dépensé pour réparations au 218 304.1.

dit domaine....... 170 020.1.

437 852.1,3s.

qui, à raison de 5 pour cent monte (rapporterait) 21 892.1,12s.

Nous possédons le domaine du Terral

estimé, dans la matrice du rôle de la

municipalité de Saint-Jean-de-Védas 5 338.1,8s.

(banlieue de Montpellier) être un

produit de 6 673.1. »

A déduire le 1/5 pour la contribution 1 334.1,12s

Ensemble 27 231.1,0s.

A déduire pour autant que nous devons à la nation 83 326 (131 610 – 48 284) à 5 pour cent....... 4 166.1,6s.

Reste un revenu de....... 23 064.1,14s

Bénéfices commerciaux de l’année 1793 se montent 24 935.1,6s.

à 130 000 1. environ ; nous avons éprouvé à Cholet

une perte de 35 à 40 0001. par l’invasion des

brigands. Nous courons en outre des risques sur 800 000 1. environ qui nous sont dûs (sic) par les ventes faites à des marins ou à des négociants faisant le commerce des colonies dont le retour est

incertain ; Nous avons perdu environ 60000 1. sur la différence de prix sur les marchandises que nous avions en magasin lors de la loi qui a fixé le

maximum, nous sommes à découvert pour nos signatures à des endossements, à des effets de

commerce, de sorte qu’au lieu d’avoir des bénéfices en 1793, notre capital éprouvera une diminution. Cependant nous

estimons nos bénéfices à....... »

Ensemble....... 48 000.1,0s.

Ce qui fait pour mon quart 12 000.1. à

déduire l’intérêt 5 pour cent de

100 000.1. que je dois à mon père........ 5 000.1.

il reste un revenu de....... 7 000,1. 7 000,1.

 

Je possède en outre une partie d’un jardin à

Boutonnet, faubourg de Montpellier, mais mon père m’en a fait le fonds pour le paiement et je lui dois. Je ne lui paye aucun intérêt que la jouissance qu’il en a. » A déduire pour moi célibataire....... 1000,1.

Reste soumis à l’emprunt....... 6000.1

pour lesquels je dois fournir à l’emprunt 2 100,1. « Je soussigné, faisant pour mon fils aîné absent, certifie la déclaration ci-dessus sincère. »

A Montpellier, le 3 e e e e jour de la 2 décade du 2 mois de la 2 année de la République française (3 novembre 1793).

 

Signé : Cambon père

Dans l’évaluation de son revenu annuel, Cambon n’a pas fait état de son indemnité de député : 18 livres par jour, soit 6 570 livres par an. En 1789, cette indemnité permettait tout juste aux députés venus des provinces de vivre décemment à Paris. Qu’en était-il en 1793, alors que le coût de la vie avait triplé ? La Convention, qui le savait, avait spécifié que l’emprunt forcé n’atteindrait pas les salaires et avait assimilé à un salaire l’indemnité des députés.

 

La troisième catégorie de ressources qui s’offrait au gouvernement révolutionnaire était la vente des biens nationaux, gage de la monnaie de papier, c’est-à-dire des assignats. Le 2 novembre 1789, l’Assemblée nationale constituante avait décrété le retour à la nation des biens du clergé, mesure à laquelle Cambon n’avait eu aucune part. Pas plus qu’il n’avait été à l’origine du système des assignats imaginé par le banquier genevois Clavière.

Mais il devait prendre une part prépondérante dans la mise au point des textes relatifs d’une part à l’expropriation et à la vente des biens des émigrés, d’autre part à la gestion des assignats gagés par les biens nationaux en général.

L’assignat a été la grande affaire de la Révolution. Ni les impôts, ni les emprunts, quelle qu’eût pu être la rigueur avec laquelle on en eût fixé le montant et le mode de recouvrement, ne seraient jamais parvenus à couvrir les dépenses du nouvel État. Le déficit des comptes de la royauté s’était réinstallé dans ceux de la République.

En 1793, le déficit atteignait 150 millions de livres par mois. En 1794, l’an II de la République, il devait approcher des 200 millions mensuels, cela en dépit des prises de guerre et des tributs levés en pays conquis. Les quelques états prévisionnels de recette et de dépenses dressés par une administration dépassée étaient constamment démentis par les faits.

Les ventes des biens nationaux démarrèrent très lentement et ne commencèrent à donner des résultats importants qu’au cours du 2e semestre de 1791. Fin 1792 elles dépassaient 3 milliards, et atteignaient 6 milliards, fin 1795. Les biens vendus étaient payables par annuités et en assignats, bons du Trésor rapportant un intérêt de 5 pour cent, puis de 3 pour cent ; ils étaient gagés par les biens nationaux et devinrent billets de banque le 27 août 1790. Ils le demeurèrent jusqu’à leur abandon en 1796. D’une première émission en mars 1790 limitée à 400 millions de livres, on passa rapidement à des autorisations d’émission de 800 millions, 900 millions et 1 milliard de livres. En principe, ils étaient brûlés à mesure de leur rentrée dans les caisses du Trésor. Jusqu’à la fin du 1er trimestre de 1795, c’est-à-dire aussi longtemps que Joseph Cambon assuma les fonctions de « commissaire chargé de la surveillance de la Trésorerie nationale », le montant de cette monnaie de papier en circulation resta toujours inférieur à la valeur des biens nationaux non encore vendus. Mais pendant les dernières semaines de la Convention, et surtout après l’arrivée au pouvoir du Directoire, le 27 octobre 1795, les émissions se multiplièrent à une

cadence telle que l’on peut parler d’inflation monétaire galopante. a

 

Cambon tenta d’épargner aux Français les conséquences de la faillite monétaire en qualité de commissaire chargé de la surveillance de la Trésorerie, de membre du Comité des finances, membre du premier Comité de salut public et de simple conventionnel.

Au début de 1793, en raison de la guerre contre les Austro-Prussiens, les besoins de trésorerie augmentant sans cesse et des difficultés de recouvrement des impôts étant quasi insurmontables, Cambon obtint de la Convention un décret obligeant les exploitants de domaines nationalisés non encore vendus de payer leurs fermages au Trésor national aux échéances prévues par leurs contrats d’origine. Ils avaient la possibilité de les régler en froment, méteil, seigle ou orge, les autorités des districts ayant reçu l’ordre d’ouvrir des entrepôts à cet effet.

Le 1er février 1793, jour de la déclaration de guerre à l’Angleterre et à la Hollande, Cambon lut à la tribune de la Convention un long rapport sur la situation financière de l’État, avant de conclure en demandant la création de 800 millions d’assignats nouveaux. Sa confiance dans le système monétaire de la nouvelle République est alors intacte.

« La guerre que le ministre anglais vous force de soutenir diffère essentiellement de toutes les précédentes ; les moyens financiers de la Grande-Bretagne seront jetés dans la balance ; les despotes veulent couper à la République tous les secours de l’étranger, déprécier notre crédit, épuiser nos finances, nous conduire à la dernière émission d’assignats, nous faire tomber dans l’impuissance absolue de payer nos armées, provoquer la révolte de nos soldats... Déjà vous avez mis sur pied cinq cent deux mille hommes de troupes de terre ; il y a nécessité d’une nouvelle création d’assignats... nos ressources parviendront à épuiser toutes celles que les despotes ont réunies contre nous ; elles ont l’avantage de pouvoir être employées sans intermédiaire des agents de finance, sans avoir recours à ces emprunts usuraires qui ruinent et la génération présente et la génération future... Elles pourront nous dispenser au moins pendant trois ans d’avoir recours à des contributions extraordinaires... les revenus des biens nationaux augmenteront considérablement en 1793 par le produit des biens des émigrés... je prévois une ressource supplémentaire de 120 à 130 millions pour 1793... la recette de 1792 a été composée de versements à la Caisse de l’extraordinaire en assignats des diverses créations qui ont été décrétées... cette recette provient du produit de l’aliénation des capitaux (domaines) qui étaient entre les mains de cette caste privilégiée qui, portant le Christ d’or à la main, arrachait le produit de la sueur des peuples... la plus belle révolution du monde... etc... les dépenses de 1793 ne peuvent pas se calculer... si nous sommes victorieux, elles peuvent diminuer, si nous sommes vaincus, elles seront considérables... pour le moment, il s’agit de prendre des mesures pour pouvoir les acquitter ; il faut avoir recours à cette terre en friche qu’on nous a conservée et créer de nouveaux assignats... Les biens nationaux ne sont pas un gage frivole et chimérique, mais un gage réalisable en douze années... vous aurez une autre ressource fondée sur la loyauté des peuples que nous rendrons libres. Tous nous devrons une indemnité. Déjà les peuples chez lesquels sont entrées nos armées l’ont promise, les habitants du Mont-Blanc, de Vaucluse, de Nice et de Villefranche s’en sont acquittés en se réunissant librement à nous ; les autres, ceux qui seront libérés, disposeront aussi de biens nationaux à réaliser... les Américains nous ont remboursés en écus, sans bénéfice, sans agiotage sur le système de nos assignats... déjà les Belges nous ont fourni une ressource de 64 millions... malgré nos soucis présents, nos dépenses énormes, la postérité ne sera pas peu étonnée de constater que nous sommes parvenus à rembourser les dettes contractées avant nous par le despotisme, rentes de capitaux, pensions, etc... Une telle conduite, il n’y a que le financier, l’agioteur pour avoir le moindre doute sur la loyauté française... »

Après ce long discours, la Convention vota la création de 800 millions d’assignats gagés par les biens nationaux vendus et à vendre, et par 200 millions de biens nationaux en bois et forêts.

Cambon était persuadé que le système des assignats conférait à la France une supériorité financière sur ses ennemis coalisés. Il ne se trompait pas. Même le laisser-aller, l’impéritie et la malhonnêteté de certains ministres du Directoire ne devaient pas parvenir à mettre la France dans une situation d’infériorité par rapport au reste de l’Europe. D’autre part Cambon méprisait les agioteurs et Dieu sait s’il y en avait en 1792-1793-1794, jusque dans les villages, depuis qu’à côté des coupures de 1 000, 300, 200, 50 et 5 livres circulaient des assignats de faible valeur – 50, 25, 15 et 10 sols. Tout le monde s’essayait à faire des bénéfices en échangeant de l’or ou de l’argent contre du papier-monnaie.

Cambon se fit le défenseur de la propriété individuelle. Le 28 février 1793, il déclarait :

« Il faut dire la vérité, ce qui entretient le grand nombre d’assignats, c’est la lenteur des ventes, et ce qui empêche ces ventes, ce sont les inquiétudes ; personne n’ose acheter par crainte du pillage mais nos assignats ne sont rien sans le respect des propriétés. Il faut voter une loi contre ceux qui attaquent les propriétés ; il faut définir le mot “ émigré ” et vendre leurs biens... »

Aux séances des 8 et 11 avril 1793, la Convention vote le cours forcé de l’assignat, à la demande de Cambon. Au Comité de salut public, il sent son autorité s’accroître et en profite pour brusquer le cours des choses. Depuis des semaines, il s’élevait contre les transactions commerciales qui n’admettaient que l’or ou l’argent comme moyen de règlement, et voulait imposer l’assignat. A cet égard, le texte voté lui donne satisfaction :

« Les achats, ventes, traités, conventions ou transactions ne pourront désormais contenir d’obligation autrement qu’en assignats. Le numéraire ne devant avoir aucune préférence. »

 

En mai 1793, la question des emplois rétribués par l’État est à l’ordre du jour. La Gironde a placé des milliers de ses protégés dans les administrations et l’armée. Cambon défend le Comité de salut public contre les accusations de plusieurs députés au nombre desquels le Girondin Buzot qui déclare :

« Il faut que celui qui a acquis des biens nationaux, ou qui les acquerra deux ans après la session de la Convention, dise comment il s’est procuré les moyens de ces acquisitions ; s’il ne le fait pas, il devra être réputé voleur de la nation... »

Cambon est visé, mais il sait aussi que toute loi qui obligerait les candidats à l’acquisition des biens nationaux à faire connaître l’origine de leurs ressources serait de nature à les faire renoncer à leurs projets d’achat. Or, il faut vendre absolument sous peine de voir tarir les rentrées d’assignats. Au risque de se faire soupçonner de malversations, il s’oppose à l’adoption du décret proposé par Buzot. Des murmures s’élèvent (on sait que les frères Cambon ont acquis un grand domaine aux environs de Montpellier), Joseph s’écrie :

« Quant à moi, je déclare à la Convention que le bilan de ma fortune sera imprimé ! »

Sans doute, il y a les spéculateurs, qui achètent pour revendre avec bénéfice aux timorés, aux paysans craintifs, lesquels préfèrent acheter de seconde main pour n’être pas accusés un jour de n’avoir pas respecté le bien du seigneur. Sans doute, il y a tous ces hommes de basse finance, accapareurs des derniers louis d’or et des derniers écus d’argent qui circulent encore en cachette, dont ils se servent pour acheter à 50 pour cent de leur valeur nominale des assignats que les caisses publiques acceptent au pair. Mais les armées ennemies sont à Valenciennes, à 200 kilomètres de Paris, et les Vendéens s’approchent du Mans. Les députés écoutent Cambon, Cambacérès l’appuie : le décret proposé par Buzot aurait des effets funestes sur le commerce et le crédit bancaire. Néanmoins, sur la proposition d’un autre Girondin, Barbaroux, la Convention vote un décret selon lequel « tout fonctionnaire est comptable à chaque instant de sa fortune ». Ce décret ne gênait nullement Cambon. Après deux siècles, il n’en est plus du tout question.

Le 11 juillet 1793, Cambon fait à la Convention un compte rendu à l’énorme retentissement en Europe parce qu’il dévoilait l’un des moyens utilisés par l’Angleterre pour ruiner les finances de la France !

« Depuis que je vois toucher 5 millions sterling pour dépenses secrètes, je ne m’étonne plus qu’on sème avec cet argent des troubles dans toute l’étendue de la République. On est parvenu, avec un fonds de 120 millions d’assignats, à faire baisser nos changes. Et Pitt, avec ses 5 millions sterling, s’est procuré 500 millions en assignats, avec lesquels il nous fait une guerre terrible. Certains administrateurs des départements le secondent. Comment détruire la République ? ont-ils dit. En discréditant les assignats. Comment les discréditer ? En leur ôtant le gage, en excitant des troubles et des mouvements au milieu desquels les biens nationaux restent invendus. Comment les discréditer encore ? En les arrêtant dans les caisses publiques, et en remettant en circulation ceux qui étaient destinés à être annulés. Voilà ce qu’ont fait plusieurs administrations. »

 

Cambon, à cette époque, était la cible des Girondins qui sentaient le pouvoir leur échapper.

Des assignats destinés à la destruction étaient donc remis en circulation par des fonctionnaires indélicats : les billets des premières émissions qui avaient les préférences d’un certain public parce qu’on y voyait l’effigie de Louis XVI. Les royalistes les accaparaient dans l’espoir qu’une restauration les rembourserait.

La Convention se saisit de la question dans ses séances des 30 et 31 juillet et du 1er août 1793. Cambon fit adopter le principe de la démonétisation des assignats à face royale supérieurs à 100 livres, étant convenu qu’ils continueraient d’être reçus en paiement des contributions, des biens nationaux, des acquisitions de créances provenant de la vente desdits biens, des souscriptions à l’emprunt forcé voté le 20 mai précédent. Pour ne pas léser les pauvres, on laissait en circulation les assignats à face royale d’un montant égal ou inférieur à 100 livres.

Cambon déclara :

« C’est une superbe expérience qui aura le plus grand effet. » Et il fit décréter que tout individu convaincu d’avoir reçu ou donné des assignats à perte serait condamné à 3 000 livres d’amende, six années de détention pour la première fois et, en cas de récidive, à vingt années de fers et à une amende double de la première. »

Cette disposition d’ordre pénal n’intimida personne et on continua d’échanger les assignats à perte, sauf aux guichets des caisses publiques. Mais Cambon avait démontré que cette monnaie de papier, la seule légale depuis quatre mois, solidement gagée, méritait la confiance du public.

Cambon s’était chargé de la défense de l’assignat. Le 27 juin 1793, il avait obtenu la fermeture de la Bourse et la dissolution de la puissante corporation des agents de change. Il croyait avoir frappé un coup décisif et, de fait, les transactions spéculatives portant sur les titres d’État et la monnaie de papier marquèrent un temps d’arrêt, avant de repartir de plus belle dans des officines clandestines. Les compagnies financières et notamment la Caisse d’escompte que Louis XVI avait autorisée à émettre des billets au porteur avaient vu d’un très mauvais œil l’extension du système des assignats, qui leur enlevait une partie de leurs profits. Cambon faisait surveiller leurs opérations ; qui, même régulières, portaient souvent atteinte au crédit public. Il ne sera tranquille que le jour où ces compagnies seront liquidées. Mais il ne parviendra à ce résultat qu’après des semaines et des semaines de discussions au sein du Comité des finances, et sur les bancs de la Convention. C’est que les banquiers sont puissants, non seulement les français, mais aussi les étrangers que la grande activité commerciale de la Révolution (fabrications et fournitures de guerre) a attirés à Paris et dans plusieurs grandes villes. Ils ont des amis à la Convention, dans l’Administration, certains d’entre eux se croient au-dessus des lois et commettront des imprudences qui les conduiront à la guillotine.

Le 15 août 1793, Cambon lit à nouveau à la Convention un long rapport sur l’état des finances. Le retrait des assignats à face royale est étroitement lié à l’emprunt forcé et à la vente « active » des biens nationaux.

« Les émigrés et les prêtres nous ont laissé une terre promise qu’il faut défricher. »

Et de s’écrier, dans une péroraison :

« Égoïstes, apportez-nous ce papier qui n’aurait plus de valeur si la contre-Révolution arrivait, et nous vous donnerons des terres. Vous les perdriez, dites-vous, si la contre-Révolution arrive, mais vous perdriez aussi votre papier. Prenez donc le mousquet, défendez la République et vous ne craindrez plus les émigrés, et vous deviendrez d’heureux propriétaires... »

Le Comité des finances, entièrement dominé par Cambon, ajoute avantage sur avantage pour que l’emprunt de 1 milliard soit un succès : il sera intégralement remboursable en biens nationaux deux ans après la paix, sans préjudice des achats que les porteurs pourront effectuer avant cette époque.

Cambon comptait beaucoup sur cet emprunt pour assainir la circulation monétaire. Les souscriptions forcées apportèrent à la Caisse de l’extraordinaire une quantité considérable de papier. Le 1er mars 1794, date théorique de la clôture de l’emprunt, on estime à 2 milliards de livres le volume total du papier détruit. Grâce à cette opération massive et impopulaire, la masse monétaire, alors estimée à 5 milliards de livres, demeurait très nettement inférieure à la valeur des biens nationaux disponibles.

C’est toujours à l’occasion de cet emprunt que Cambon attira l’attention de la Convention sur les bénéfices énormes réalisés par les fournisseurs de l’État, notamment ceux des armées. Ces messieurs entendaient échapper à l’emprunt, les termes de la loi permettant des interprétations contradictoires. Aussi, le 4 septembre 1793, Cambon fait prendre un décret les assimilant aux commerçants ordinaires :

« En décidant un emprunt forcé, déclare-t-il, votre intention a été de le faire peser seulement sur les commerçants, non sur les bénéfices industriels. Aujourd’hui que nous rédigeons les instructions, un point nous embarrasse : les fournisseurs de la République ne se croient pas compris dans le décret, n’étant pas commerçants. Cependant, ils ont fait des fortunes considérables. L’abbé d’Espagnac a, depuis la guerre, gagné des millions. »

En désignant nommément l’abbé à la tribune de la Convention, Cambon entendait faire un exemple. De nombreux fournisseurs des armées profitaient honteusement de l’inexpérience des généraux ou de certains fonctionnaires du ministère de la Guerre pour introduire dans les marchés des clauses qui les avantageaient exagérément. Cambon ne pouvait être partout, pourtant, il veillait tard le soir, ils s’était fait dresser un lit de camp dans un réduit de l’immeuble de la Trésorerie, et il lui arrivait de plus en plus souvent de coucher là, car les rues étaient trop peu sûres pour gagner son logis après minuit pourtant situé à 200 mètres de là.

Vers cette époque, il s’avisa du médiocre rendement des terres ayant appartenu à la couronne. Il s’agissait de domaine immenses, de forêts, de landes, de marais. Avant 1789, les paysans regardaient ces espaces du roi avec un respect mêlé de dépit : tant de familles auraient pu s’y établir. Cambon se fit communiquer la liste des domaines de la couronne. Les meilleurs avaient fait l’objet de propositions de marchands de biens, ils étaient « engagés ». Mais il restait des terres « vaines et vagues » susceptibles d’être fertilisées. Il en proposa le partage en petits lots qui ne seraient pas vendus aux enchères, mais proposés aux pauvres à un prix fixe, assez bas, payable par annuités. Le Comité des finances, absorbé par des problèmes plus importants, allait tarder à étudier cette proposition et la Convention plus encore avant de lui donner une suite concrète.

 

De toutes les tâches accomplies par Joseph Cambon et son équipe des services du Trésor, la plus considérable reste sans nul doute la création du grand livre de la Dette publique. Le député de l’Hérault souffrait depuis des mois au spectacle du désordre incroyable qui régnait dans les services de la dette. Dans son rapport du 15 août 1793, qui comptait cent cinquante-quatre pages, il s’attachait au développement de cette question fort compliquée pour l’Administration et dispendieuse pour l’ensemble des contribuables. En voici deux passages :

« La diversité des titres est telle que c’est une science de les soumettre à l’inspection et de pouvoir les classer ; ce qui augmente encore les embarras, c’est qu’une même nature de rente, un même emprunt, est partagé pour le paiement entre vingt ou trente payeurs, ou davantage, et que si l’on a besoin d’un renseignement il faut s’adresser aux quarante payeurs... Il résulte de cet ordre que le paiement dans les districts est impossible à exécuter, et qu’un créancier de 2 000 livres de rentes est forcé quelquefois de s’adresser aux quarante payeurs ! Il faut donc uniformiser et républicaniser la dette. »

La République s’était chargée de toutes les dettes contractées par la royauté, dont le total, à la veille de la Révolution, était de 4 milliards 500 millions. Aux arrérages de cette somme déjà énorme pour le temps s’ajoutaient ceux de la dette viagère. Les dettes contractées depuis 1789 étaient venues s’y ajouter.

Celles de la royauté se divisaient en une vingtaine de grandes catégories. A leur création, elles avaient fait l’objet de titres tous différents tant dans leur présentation que dans leur intitulé. Souvent, ils étaient assortis de clauses susceptibles d’interprétations restrictives peu claires, ce qui faisait l’affaire des agioteurs lors des transferts. A ce désordre d’origine, de forme et de fond, venait s’ajouter celui résultant des complications qui surgissaient au moment où les créanciers voulaient percevoir les arrérages échus. En un temps où le pouvoir s’efforçait de clarifier les rapports du public avec l’Administration, il fallait mettre de l’ordre dans la dette de l’État.

La tâche à entreprendre avait de quoi effrayer quiconque n’aurait pas eu l’acharnement au travail, la ténacité et la foi révolutionnaire de Cambon. Sans doute avait-il mobilisé autour de lui les meilleurs éléments de la Trésorerie nationale. Rien que la phase préparatoire du texte de loi soumis à l’agrément de la Convention avait exigé du député de l’Hérault et de son équipe des veilles nombreuses. Cambon avait fait venir de Montpellier son ami Auguste Tandon afin de résoudre les problèmes posés par les conversions envisagées.

Le plan qu’ils avaient mis au point ensemble était si bien conçu que la Convention l’approuverait presque sans discussion. Certainement, il y aurait des difficultés d’ordre pratique, des protestations, des méfiances, mais le public se rendrait compte que le nouveau système serait l’honneur de la République.

Le grand livre de la Dette qu’on allait créer de toutes pièces, ce document unique, serait la charte financière de l’État républicain, comme la Déclaration des droits de l’homme était sa charte civile.

Le 24 août 1793, la loi de deux cent vingt-neuf articles déposée par Cambon sur le bureau de la Convention fut adoptée.

Elle proposait de convertir les contrats des créanciers de l’État en un enregistrement sur un grand livre de la Dette publique (article premier). Cet enregistrement et l’extrait le constatant seraient désormais le titre unique et fondamental de tous les créanciers de la République (article 6). On rédigerait deux copies du grand-livre, l’une serait déposée aux archives de la Trésorerie, l’autre dans les bureaux du payeur principal (articles 8 et 9). Les créanciers seraient tenus, dans un délai déterminé, de remettre leurs titres pour qu’ils fussent inscrits et ensuite détruits (article 118). Après un délai de six mois, le créancier qui aurait omis de se faire inscrire serait déchu des intérêts du semestre ; après un an il serait déchu du capital et des intérêts (article 76). Les notaires étaient obligés, sous peine de dix ans de fers, d’apporter tous les titres de dettes dont ils étaient dépositaires, sans en prendre copie (articles 117 à 121).

Cambon voulait que les dettes contractées sous la royauté ne pussent plus être distinguées de celles contractées depuis par la Révolution. A la tribune de la Convention, il avait parodié les propos des ennemis de la République :

« Gardons nos titres anciens, disent ceux qui espèrent ou favorisent la contre-Révolution, ils sont de Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, des ci-devant états provinciaux, du défunt clergé, des parlements, des cours des aides et de toutes autres corporations supprimées, parce que tous ces établissements, si chers à nos cœurs, peuvent ressusciter. Alors, en nous présentant à nos seigneurs, nous leur dirons : " Pendant vos longues souffrances, pendant votre absence et pendant l’interrègne des lois et le triomphe de l’anarchie, quant tout le monde vous abandonnait, nous n’avons eu confiance qu’en vous, nous n’avons voulu pour débiteurs que le clergé, ou la noblesse, ou le roi. Vous devez donc nous favoriser. Ruinez tous ceux qui, ayant cru à la République, ont obéi aux prétendues lois ; la dette sera diminuée d’autant et notre créance sera plus assurée. " C’est de ces idées chimériques que s’alimente la superstition monarchique. Notre projet la ruine dans sa racine. Que l’inscription sur le grand-livre soit le tombeau des anciens contrats et le titre unique et fondamental de tous les créanciers ; que la dette contractée par le despotisme ne puisse plus être distinguée de celle qui a été contractée par la Révolution, et je défie à Mgr le Despotisme, s’il ressuscite, de reconnaître son ancienne dette, laquelle aura été confondue avec la nouvelle. Vous verrez alors le capitaliste qui désire un roi, parce qu’il a un roi pour débiteur, et qu’il craint de perdre sa créance si son débiteur n’est pas rétabli, désirer la République, parce qu’il craindra de perdre son capital en la perdant. » Et, reprenant une formule déjà employée par lui un moment plus tôt, Cambon avait conclu par cette phrase : « Alors il (le capitaliste) prendra le mousquet, défendra la République, ne craindra plus les émigrés, et deviendra un heureux propriétaire. »

Pour être viable, le projet de Cambon ne pouvait charger l’État de tout le poids du capital représentatif de la dette. Elle serait consolidée, deviendrait perpétuelle, et la loi du 24 août 1793 ne garantirait que le paiement de la rente : c’était beaucoup. Le créancier qui voudrait réaliser son capital n’aurait désormais qu’une seule ressource : négocier son titre par l’intermédiaire d’un notaire, le vendre à un tiers, ce qui serait aisé puisque la rente constatée par ce titre ne pouvait avoir meilleur débiteur, l’État. Il y aurait donc toujours preneur pour une créance aussi sûre.

Le capital de chaque créance était converti en une rente perpétuelle, au taux de 5 pour cent, de sorte que le créancier d’une somme de 1 000 livres était inscrit pour une rente de 50 livres, ce qui ramenait à un intérêt uniforme les anciennes dettes, dont les unes portaient des intérêts usuraires et d’autres étaient frappées de retenues. Les dettes contractées par les communes furent déclarées dettes nationales. En retour, leur actif devint propriété de l’État à concurrence du montant de la dette pris en charge par ce dernier. Rien n’était changé par contre dans les engagements prix envers des étrangers, les sommes dues à ce titre continuaient d’être payées en numéraire métallique, non en assignats.

Cambon disait qu’il n’avait rien inventé, l’idée était simple et « avait déjà été employée en Angleterre ».

Sans doute pouvait-on trouver quelque chose de brutal dans une opération destinée à changer aussi brusquement la nature des titres et des créances, à ramener l’intérêt à un taux unique et à frapper de déchéance les créanciers qui se refuseraient à cette conversion. Mais l’ancien gouvernement n’avait-il pas voulu, lui aussi, en 1764, faire un inventaire de tous les titres de créance et les rendre uniformes, et obliger tous les créanciers à rapporter leurs titres sous peine de déchéance. Il avait d’ailleurs échoué et perdu 20 millions. Ce n’était pas une raison pour ne pas entreprendre à nouveau une réforme aussi conforme à l’intérêt général.

Au demeurant, la création du grand livre de la Dette publique s’inscrivait dans un ensemble de mesures d’uniformisation à la gloire de la Convention : organisation de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur sur des bases identiques pour toute la France ; réforme générale des poids et mesures, établissement du système métrique et décimal (qui serait adopté non seulement par tous les départements français, mais par la plupart des grandes nations du monde), organisation d’un enseignement scientifique donné dans de grandes écoles spécialisées : Polytechnique, Normale, Arts et Métiers.

C’était dans un climat exaltant que Joseph Cambon avait travaillé à sa réforme, que ses adversaires utiliseront un jour contre lui.

 

Le travail de préparation de la réforme était un prélude à celui de la phase d’exécution de la loi. Depuis plusieurs mois déjà, Cambon couchait fréquemment à la Trésorerie. Dès lors il y prendra ses repas et n’en sortira pratiquement plus, sinon pour se rendre à la Convention lorsqu’un débat réclame sa présence.

Michelet écrit :

« Cambon, fort attaqué alors et inquiet, absorbé et englouti dans l’enfer de nos finances, vivant, mangeant et couchant à la Trésorerie ; tiraillé de cent côtés, dévoré par mille besoins de l’Intérieur et de la Guerre, poursuivant dans le chaos sa création nouvelle, comme une île volcanique sur la mer de feu où la Révolution devait jeter l’ancre, c’est la création du grand-livre. »

Cambon avait déjà beaucoup d’ennemis. Pour l’aile gauche du parti montagnard, il s’était montré magnanime pour les Girondins, ce qui le rendait suspect. Pour les Girondins il avait viré à gauche, s’était fait le complice des Montagnards haïs et redoutés. Pour tous ceux qui ne comprenaient pas qu’on pût être aussi rigoureux dans la gestion de la fortune publique, il était le gêneur dont on craignait la perspicacité. Enfin, pour les croyants, il était l’impie, l’adversaire incapable de s’élever vers une quelconque spiritualité. Cela lui faisait beaucoup d’adversaires et s’il n’avait pas été aussi difficile à remplacer dans ses fonctions de surveillant de la Trésorerie nationale, il est probable qu’on se serait débarrassé de lui, ce qui devait arriver après le 9 thermidor de l’an II (27 juillet 1794) au moment de la chute de Robespierre, lorsque le gouvernement tomberait aux mains d’une camarilla de prévaricateurs.

Août 1793 : Cambon poursuivait son œuvre financière. On lui apportait son courrier à la Trésorerie. Les lettres de son père lui apprirent qu’à l’annonce de la loi créant le grand-livre de la Dette publique, les contre-révolutionnaires de l’Hérault avaient fait courir le bruit que le gouvernement allait s’emparer des objets précieux de tous les citoyens (vaisselle et couverts d’argent, bijoux), et que déjà le mont-de-piété avait reçu l’ordre de ne pas rendre aux déposants ceux qu’il détenait. Le nom de Cambon devint en deux jours un objet d’exécration pour toute la bourgeoisie locale. Cambon père avait essuyé des injures dans la rue. Il fallut qu’il publie un démenti, fasse une mise au point officielle pour calmer les esprits.

 

Depuis le 2 juin 1793 (date de l’acte d’accusation des Girondins), une fièvre extraordinaire s’était emparée des autorités départementales et municipales ; ce n’étaient que protestations, motions de blâme contre la Montagne et la Commune de Paris. Le maire de Montpellier paraissait désireux d’entraîner toute la ville dans on ne savait trop quelle croisade contre la capitale. Il paierait son fédéralisme de sa vie.

Dans les longues lettres qu’il écrivait le soir à son père, à ses frères et à ses amis, Joseph les adjurait de ne pas céder aux incitations à la révolte. Il s’inquiétait surtout pour son père, administrateur intègre et patriote, mais assez faible de caractère.

 

La constitution du grand-livre de la Dette démarra lentement. Que de circulaires n’avait-il pas fallu rédiger pour apprendre à tous les fonctionnaires qui avaient à en connaître le pourquoi et le comment de cette réforme sans précédent ? Après deux mois d’hésitation, le grand public afflua en si grand nombre aux bureaux de la Trésorerie que les employés avaient de la peine à le satisfaire dans l’heure. Cambon déclara, le 21 novembre 1793, à la tribune de la Convention :

« Je viens vous donner un nouveau gage de 1 500 millions aux assignats, non pas qu’ils en aient besoin. On se battait aujourd’hui à la porte de la Trésorerie pour se faire inscrire sur le grand-livre et pour présenter ses fonds tant à l’emprunt forcé qu’à l’emprunt volontaire... les égoïstes qui, il y a quelque temps, avaient peine à payer, même en assignats, les domaines nationaux qu’ils avaient acquis de la République, nous apportent aujourd’hui leur or... les sommes qui proviennent de l’emprunt volontaire s’élèvent déjà à 38 ou 40 millions pour Paris seulement... les receveurs généraux des Finances, qui avaient enfoui leur or, sont venus offrir, en paiement de ce qu’ils doivent à la nation, des lingots d’or et d’argent. Ces lingots ont été refusés, la Convention ayant décrété leur confiscation, les biens des émigrés se vendent chaque jour à un prix considérable, le gage de l’assignat est tel qu’il est impossible de l’épuiser. Tremblez, ennemis de la France ! que l’Europe soit à vendre, et nous sommes prêts à l’acheter... une seule levée a produit huit cent mille hommes, d’immenses fonderies de canons ; les dépenses de la République ne sont plus payées qu’en assignats comme vous l’avez décidé le 8 avril... nous annulons les dons faits par la faveur au détriment du peuple... Ils deviennent biens nationaux (des émigrés sachant que leurs biens risquaient d’être confisqués en avaient fait don à des parents ou amis non émigrés – note de l’auteur)... aux profiteurs de l’Ancien Régime, nous laissons les honneurs du banc à l’église, l’encens et autres ridicules... mais les propriétés au peuple. »

On était alors en pleine Terreur. Quelques jours plus tôt, le 30 octobre, vingt et un députés girondins avaient été exécutés. La reine Marie-Antoinette, le 16. La loi sur les suspects du 17 septembre était appliquée avec rigueur. Robespierre est au Comité de salut public depuis fin juillet. Le Tribunal révolutionnaire de Paris siège sans désemparer ; les tribunaux criminels de province également. La guillotine est dressée en permanence à Paris et dans plusieurs autres villes. Le Comité de salut public, avec l’accord de la Convention, a renoncé à appliquer la nouvelle Constitution et s’est déclaré « gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix ». Ces mesures terrifiantes sont le prix à payer pour sauver la patrie et les conquêtes de la Révolution. Même les receveurs généraux, fonctionnaires tout-puissants encore, presque tous girondins, ont pris peur : ils ont apporté à la Trésorerie les lingots de métal précieux qu’ils détenaient, évitant ainsi que les délégués des comités révolutionnaires vinssent les prendre eux-mêmes.

Cambon n’est plus du Comité de salut public depuis le 10 juillet 1793, mais il a le sentiment d’avoir bien travaillé tant par le contrôle exercé sur l’assignat que par sa contribution à la réorganisation de la défense nationale.

 

Les généraux incapables ou peu sûrs ont été écartés, les officiers aristocrates aussi. Le temps des généraux « imberbes » était venu, celui des armées nombreuses, bien formées, bien encadrées. Cambon s’écrie à la Convention : « Nous avons d’immense fonderies de canons. » Les Autrichiens, épaulés par les Anglais, ont été battus à Hondschoote en septembre, à Wattignies en octobre. Marceau s’apprête à anéantir les Vendéens du côté du Mans, Bonaparte à chasser les Anglais de Toulon, Hoche à reconquérir l’Alsace.

La tragédie de ces temps exceptionnels est évidemment la division des Français en modérés et extrémistes, et les exécutions capitales. Joseph Cambon n’est pas sanguinaire, mais ses efforts pour sauver les Girondins ont été vains. Pourtant, il ne blâme ni l’accusateur public ni les juges qui prononcent la fatale sentence. Et lui-même fera tomber des têtes.

 

En matière de finance, il va souvent plus loin que les conventionnels les plus à gauche. Ainsi, dans son rapport du 1er décembre 1793 sur la démonétisation de l’or et de l’argent, il fait une proposition audacieuse qui ne sera pas retenue.

« Nous avons examiné s’il était nécessaire d’avoir une monnaie d’or et d’argent, la réponse est non ; nous vous proposons en conséquence de ne plus reconnaître comme monnaie que les assignats, les pièces de cuivre et de bronze et les assignats métalliques dont la fabrication est décrétée (en dépit du décret du 11 avril 1793 ayant prononcé le cours forcé de l’assignat-papier, le numéraire métallique continuait d’être préféré dans les transactions entre particuliers – note de l’auteur). Mais, en démonétisant l’or et l’argent, devons-nous le rendre purement une marchandise ? D’un autre côté, si nous portons une loi prohibitive à cet égard, et que la prohibition ne soit pas étayée de moyens coercitifs, on éludera la loi et toute loi éludée devient nuisible ; le fripon s’y soustrait. Nous avons donc cru devoir obliger les citoyens à faire la déclaration des quantités d’or et d’argent qui se trouvent entre leurs mains : c’est contraindre plusieurs contribuables à montrer leur fortune cachée, c’est dévoiler le secret des propriétés mobilières qu’il a été impossible d’atteindre, et donner à l’impôt mobilier une base sûre. Ce n’est pas tout : nous avons voulu offrir aux propriétaires des facilités pour se défaire de ces métaux. Nous leur accordons la faculté de les apporter, pour leur valeur monétaire actuelle, en acquittement des domaines nationaux, de l’emprunt forcé, de tous les paiements dus à la République, de les offrir, même par anticipation, sur les contributions, enfin de les faire inscrire au grand-livre. En les échangeant contre des assignats, vous auriez ravivé un fonds mort dans les mains des ennemis de la liberté. Les citoyens pourraient encore porter à la Monnaie l’or et l’argent dont ils voudraient se défaire, et ils en retireraient une quittance qui serait valable pour payer à la nation les impôts ou le prix de ses domaines ; ainsi, on n’augmenterait pas la masse du papier en circulation ; ainsi, l’or et l’argent recevraient, non de l’activité, mais un écoulement facile... Ces bases étant adoptées, la valeur monétaire de l’or et de l’argent étant détruite, ces métaux seront fondus en lingots ; et, en dernière analyse, ces mesures peuvent nous conduire à établir, sans effort, le commerce par échange pur et simple, ce qui bannirait à jamais l’agiotage. »

Après la lecture de son rapport, Cambon veut lire le projet de loi qu’il a préparé. Mais les députés refusent d’écouter. Ils suivent Danton, qui conseille d’éviter la précipitation. C’est la première défaite du – « grand maître de l’assignat ».

A quelque temps de là, Joseph, son père et son frère cadet réalisèrent une opération qui devait leur être vivement reprochée plus tard. Il s’agissait de l’emprunt forcé de 1 milliard. La loi d’origine avait stipulé que les sommes souscrites ne rapporteraient pas intérêt. Par la suite, plusieurs textes la modifièrent. L’un d’eux prévoyait la possibilité pour le souscripteur d’obtenir une inscription au grand-livre, avec intérêt de 5 pour cent, à condition de majorer, dans une proportion minimale indiquée, la quotité à laquelle il était tenu, et ce, dans un délai assez court. Nombreux furent évidemment les assujettis à demander le bénéfice de cette disposition. A Paris, le 21 novembre 1793, les souscriptions réalisées dans ces conditions s’élevaient à une quarantaine de millions de livres. Joseph devait fournir à l’emprunt 2 100 livres. Pierre, resté à Montpellier pour diriger la société familiale, avait été taxé à la même somme, et leur père à 4 364 livres. D’un commun accord, les deux frères et leur père décidèrent de porter ces quotités à deux fois 3 700 livres et à une fois 5 000 livres, afin d’obtenir de la Trésorerie nationale trois inscriptions de même montant, c’est-à-dire pour eux trois le paiement d’un intérêt annuel de 620 livres, sans perdre le bénéfice futur d’un remboursement du capital en biens nationaux.

Il s’agissait évidemment d’une opération très fructueuse, mais elle n’avait rien de malhonnête.

Le grand livre de la Dette, commencé fin août 1793, était pratiquement terminé fin juin 1794. Le délai de six mois accordé aux créanciers pour apporter leurs titres avait été dans l’ensemble observé. Restaient à inscrire, avant la déchéance définitive de tous leurs droits (un an après la publication de la loi), un certain nombre de retardataires. Pour l’Administration, c’était un succès.

Le 1er juillet 1794, Cambon rayonnait :

« Le grand-livre qui contient tous les créanciers de l’État est terminé... une entreprise que personne jusqu’alors n’avait osé concevoir dans tous ses détails... menée à bon port malgré les criailleries... avant, c’était les ténèbres si profitables aux voleurs, fripons, agioteurs, etc., vos décrets seront exécutés... surveillance... clarté dans les finances. »

Enfin libéré de cet énorme travail, il put se consacrer à la défense de l’assignat et à la recherche de nouveaux moyens pour financer les dépenses de guerre, en continuel accroissement. Le sort des armes avait basculé.

Le travail de Lazare Carnot portait ses fruits. Entré au Comité de salut public le 14 août 1793, l’organisateur de la victoire était un technicien de grande valeur ne marchandant ni son temps ni ses forces, et d’une probité totale. Avec Prieur de la Côte-d’Or, autre officier de génie, plus spécialement chargé des armes et de la poudre, et Lindet aux approvisionnements, Carnot avait réussi en moins d’un an à donner à la France la première force armée du continent.

Les victoires d’Hondschoote, Wattignies, Geisberg, Dinant, Fleurus avaient ouvert à la France les portes de Bruxelles et des Pays-Bas. Cambon suivait sur une carte les progrès des armées de la République et voyait un fleuve d’or et d’argent. Cette fois, il n’y aurait pas, en Belgique, un Dumouriez pour s’opposer à la levée d’une contribution de guerre.

Mais à l’intérieur du pays tout devenait plus sombre et plus dramatique surtout à Paris. Après s’être purgée des Girondins et des Hébertistes (les enragés), la Convention s’en prenait aux députés de la Plaine ou de la Montagne, suspects de modérantisme ou de complicité dans des affaires douteuses. Début avril 1794, Danton et ses amis avaient été exécutés après un procès tumultueux au cours duquel Cambon avait témoigné.

Au banc des accusés, Danton, son ami Camille Desmoulins, et plusieurs autres conventionnels aussi peu coupables qu’eux et contre lesquels peu de charges précises avaient pu être réunies. A leurs côtés, les banquiers étrangers Frey, Gusman, Deideriksen, quelques comparses coupables d’avoir volé l’État, et l’ex-abbé d’Espagnac, voleur de vocation et de grande envergure, plusieurs fois dénoncé par Cambon à la Convention, soi-disant possesseur de quarante-cinq mille actions de la Compagnie des Indes alors qu’il n’en existait réellement que trente-sept mille, directeur d’une autre compagnie, fournisseur attitré des armées de la République auxquelles avaient été livrés des brodequins à semelles de carton, des kilomètres de drap de laine mâtiné de fils de coton pourri, agioteur notoire. Arrêté une première fois en novembre 1792, sur une dénonciation de Cambon, d’Espagnac avait été libéré sans jugement peu de temps après, probablement sur une intervention de Dumouriez. Arrêté à nouveau au début de 1794, sa culpabilité établie, il était là, tremblant et pâle, sachant qu’il n’échapperait pas au châtiment suprême. Le président du tribunal demanda à Cambon ce qu’il pensait de cet accusé au regard fuyant, Cambon répondit qu’il n’avait rien d’autre à dire que ce qu’il avait maintes fois répété à son sujet au Comité des finances, à la Convention, et qu’on pouvait retrouver dans les procès-verbaux, qu’au surplus il ne s’était pas dérangé pour cette brochette d’agioteurs qui n’en valait pas la peine.

Il était venu à la barre pour attester la falsification du décret précisant les règles à suivre pour parvenir à la liquidation définitive de la Compagnie des Indes. Avant le procès, il s’était fait communiquer le dossier litigieux : grâce à deux ratures savantes et à une suite d’opérations boursières, on avait extorqué au Trésor des sommes importantes. Cambon attesta donc le faux sans nommer le falsificateur qu’il ne connaissait pas ! C’était Fabre d’Eglantine, auteur du calendrier républicain, journaliste d’occasion et poète : Cambon n’accusa ni excusa Fabre. Mais Fabre était fatalement son adversaire puisque lui, Cambon, voulait la disparition de toutes ces compagnies privées, de celle des Indes comme des autres, parce qu’elles avaient une ligne d’action contraire aux intérêts de la nation.

Fabre d’Eglantine était innocent du « crime » dont on l’accusait, cela a été démontré après le procès notamment par Michelet, premier artisan de la réhabilitation du poète de « Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes blancs moutons ». Mais Cambon a cru qu’il existait une preuve contre l’accusé, connue de l’accusateur public.

Contre Danton et Desmoulins, aucune preuve non plus, surtout pas de leurs prétendus rapports avec l’étranger, avec des conspirateurs payés pour abattre la République. Certes, Danton avait dépensé un peu vite sa part de fonds secrets et semé 400 000 livres en Belgique. Cambon n’était pas naïf au point de n’avoir pas pensé qu’un homme comme Danton, une force de la nature, viveur, bambocheur, amateur de femmes et de parties fines, recevant pour tout salaire les 18 livres quotidiennes allouées à tout député, sans fortune personnelle, qu’un tel homme n’ait pas été tenté d’opérer quelques prélèvements sur les sommes considérables qui lui étaient passées par les mains. Aussi l’avait-il sommé de rendre ses comptes. Danton n’avait jamais rien voulu écrire à ce sujet, mais il s’était expliqué en petit comité, persuadant Cambon qu’il avait distribué l’argent à bon escient, secrètement mais aussi pour servir la Révolution (les espions, cela s’achète).

Quant à Desmoulins, le journaliste écrivant souvent sous la dictée de Danton, son ami, imprudent dans son style, dans ses manières, dans cette façon de croire que la Terreur n’oserait jamais le frapper, lui, le républicain de la première heure, l’homme qui avait soulevé Paris contre l’oppression et jeté le peuple contre la Bastille. Desmoulins, pas plus que Danton, ne pouvait être coupable de conspiration.

Aussi, lorsque le président du tribunal avait demandé à Cambon s’il regardait Danton et Desmoulins comme des conspirateurs, il avait répondu d’une voix forte, s’adressant plus particulièrement aux jurés :

« Loin de là, je les regarde tous deux comme d’excellents patriotes qui n’ont cessé de rendre les plus importants services à la Révolution. »

Le lendemain le tribunal refusait d’entendre d’autres témoins à décharge.

Le 5 avril 1794, en fin d’après-midi, les têtes de Danton, de Desmoulins, de Fabre et de six autres conventionnels roulèrent dans le panier à sciure du bourreau. Celles de l’ex-abbé d’Espagnac, des banquiers étrangers et de leurs complices français les y avaient précédées.

Vers le soir, un employé de la Trésorerie rapporta à Cambon la scène dont il venait d’être le témoin place de la Révolution. Cambon se prit la tête entre les mains. Mais il rengaina sa tristesse et se remit au travail.

Dans d’autres procès, Cambon serait plus heureux dans ses interventions. Michelet affirme que, sans lui, quarante anciens receveurs généraux auraient péri. Dans son zèle répressif, et sur la foi d’un décret erroné de la Convention, le Tribunal révolutionnaire allait confondre ces quarante survivants des quarante-huit receveurs généraux de l’Ancien Régime avec les fermiers généraux ayant réalisé des profits démesurés au détriment du roi et de l’ensemble des redevables d’impôts indirects. Les receveurs généraux n’avaient jamais eu cette possibilité pour la raison qu’ils reversaient intégralement au Trésor les fonds que leur apportaient les contribuables. Cambon connaissait ces fonctionnaires, il avait vu leurs dossiers, il savait qu’aucune faute grave ne pouvait être retenue contre eux, sinon celle d’avoir eu des relations à la cour de Louis XVI. Il courut au greffe du tribunal pour dissiper l’équivoque, fut écouté et les sauva tous d’une mort certaine.

« Il en sauva bien d’autres », ajoute Michelet comme Gaudin, futur ministre des Finances de Napoléon, futur duc de Gaëte, commis du Trésor au temps de la Convention : « Je lui ai dû cent fois la vie », devait écrire plus tard dans ses Mémoires cet homme peu révolutionnaire, mais si reconnaissant qu’il avait chaudement recommandé Cambon à l’Empereur.

Au cours de l’été 1794, la guillotine poursuivait sa sinistre besogne. A Montpellier, le fédéralisme avait fait des ravages, on avait déporté de nombreux prêtres, les royalistes redressaient la tête et l’ombre de la guillotine se profilait dans une allée du Peyrou.

De loin, Cambon s’employait à éviter une répression sanglante à ses concitoyens. Il avait obtenu du Comité de salut public l’envoi à Montpellier d’un conventionnel modéré, Boisset, qui avait remis des imprudents dans la bonne voie, après avoir destitué onze membres du conseil départemental vraiment trop compromis par leurs propos fédéralistes. Mais Cambon n’avait rien pu faire pour sauver le maire Durand, avec qui il avait travaillé en 1790-1791.

Ce maire jeune, actif, sincèrement révolutionnaire, n’avait pas admis l’éviction des députés girondins de la Convention sous la pression des Parisiens. Mis en état d’arrestation, ainsi que son secrétaire, par décret du 9 juillet 1793 pris par la Convention à la demande du Comité de sûreté générale, il aurait pu s’échapper cent fois. Il dédaigna de le faire et vint à Paris pour se justifier. Après cinq mois d’emprisonnement à la Force, il fut jugé et reconnu coupable de menées contre l’unité de la nation. Cambon avait pensé venir à la barre dire ce qu’il savait du maire de Montpellier, de ses qualités d’administrateur, de sa générosité, de son sens civique. Il y renonça parce que rien à ce moment ne pouvait, aux yeux des jurés du Tribunal révolutionnaire, excuser le premier magistrat d’une ville importante « d’avoir conspiré contre l’unité et l’indivisibilité de la République et d’avoir attenté à la sûreté et à la tranquillité du peuple ». Le chef d’accusation était trop grave et trop bien étayé pour ne pas entraîner la mort.

Coupable, Durand l’était surtout d’avoir exprimé à haute voix, avec la fougue de ses trente-trois ans, ce que beaucoup pensaient tout bas, à savoir que l’unité nationale se pouvait concevoir de plusieurs manières (et la sienne n’était pas exactement celle des hommes alors au pouvoir).

Le 12 janvier 1794, il fut exécuté place de la Révolution. Quand la nouvelle parvint à Montpellier, elle y fit une impression telle qu’un notable s’empoisonna, un autre se trancha la gorge.

C’est l’époque où Cambon, plongé dans la confection de son grand-livre de la Dette, ne quitte plus la Trésorerie, il y mange, il y couche. Avant de s’endormir sur son lit de camp, il a eu sûrement une pensée pour le supplicié et, peut-être, un regret. Car, enfin, Durand avait été son maire ; pendant vingt mois ils avaient travaillé ensemble à mettre sur pied une administration municipale nouvelle, révolutionnaire.

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