Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 12 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

IX - Député et Commissaire Chargé de Surveiller la Trésorerie Nationale

IX

 

DÉPUTÉ ET COMMISSAIRE CHARGÉ

DE SURVEILLER LA TRÉSORERIE

NATIONALE

 

En dépit de l’avis contraire donné par Robespierre, le 29 septembre 1791, à ses collègues constituants sur le point de vider les lieux, presque tous les députés à la nouvelle Assemblée considéraient la Révolution comme achevée. La Constitution n’avait-elle pas été acceptée par le roi ? Il n’était que de l’appliquer ! Mais le député d’Arras craignait de voir la contre-Révolution détruire l’œuvre des constituants, à l’instigation des Feuillants, royalistes non émigrés qui entraînaient certains Jacobins, tels Duport, Lameth et Barnave (le fameux triumvirat qui avait dominé l’Assemblée nationale). En ce moment crucial pour le devenir de la nation, au moment où celle-ci allait faire l’expérience d’une Constitution écrite, un clivage apparaissait dans les clubs entre Jacobins et Cordeliers. On continuait à y réclamer la consolidation des réformes, et la déchéance du roi. Mais plusieurs membres de ces deux clubs, n’osant plus s’appuyer sur les masses populaires dont ils craignaient les violences, étaient prêts à suivre les Feuillants, à modérer les réformes et à rétablir le roi dans ses fonctions de chef de tous les pouvoirs. Mais les Feuillants avaient incité La Fayette, général de la garde nationale, à disperser à coups de fusil, le 17 juillet précédent, une foule rassemblée au Champ-de-Mars pour réclamer l’abolition de la royauté.

Cambon arriva à Paris au moment où les clubs, secoués par ces différences de conception, se réorganisaient, reprenaient des forces en éliminant leurs éléments douteux, et en recrutant de nouveaux membres. « Je ne crois pas que la Révolution soit finie », avait proclamé Robespierre. Elle ne l’était pas.

 

Le 30 septembre 1791, les constituants, sortant du manège pour n’y plus revenir, s’en allèrent qui à pied, qui en fiacre comme Robespierre et Pétion que le peuple avait couronnés de feuilles de chêne, qui dans des carrosses venus tout droit d’une écurie seigneuriale, comme le comte de Lameth et Barnave à qui la reine Marie-Antoinette avait tourné la tête, ou encore Le Chapelier, quelque peu renégat.

Arrivé de la veille, Joseph assistait à cette sortie trop pompeuse à son gré, qui se déroulait aux accents d’une musique militaire dont les exécutants étaient rangés à quelques pas sur la terrasse nord des Tuileries, dite justement des Feuillants. Le soir, rentré dans sa chambre, il se sentit une âme de républicain, encore qu’il y eût une Constitution consacrant la monarchie héréditaire et qu’il allait jurer de la respecter.

En reprenant contact avec Paris, en y retrouvant ses habitudes, il prit conscience d’un dédoublement : sa raison était ici, dans ce manège qu’il connaissait bien, mais son cœur à Montpellier. Non qu’il se crût incapable d’aimer Paris (il devait y nouer de solides liens d’affection), mais Montpellier c’était son enfance, sa famille, ses amitiés de jeunesse, un climat auquel celui d’Ile-de-France ne pouvait se comparer.

Hormis les huit députés de l’Hérault élus le même jour que lui, il ne connaissait personne. Les constituants avec qui il avait eu des rapports n’étaient plus là. Rien que des visages nouveaux. Très jeunes pour la plupart. A trente-cinq ans, il se fit l’effet d’un ancêtre. Pas assez chargé d’ans, cependant, pour figurer au nombre des douze députés les plus âgés, chargés d’escorter la Constitution quand celle-ci fit son entrée solennelle, le 4 octobre 1791. Le texte était constitué par un gros livre, un in-folio superbement relié, que portait Armand Gaston Camus, savant juriste, et premier conservateur des Archives nationales. Il s’avança jusqu’à l’estrade où se tenaient assis côte à côte, sur un même plan, le roi, établi dans ses fonctions de chef du pouvoir exécutif, et le président de l’Assemblée. Le porteur s’inclina devant eux puis, se retournant, il montra le livre aux députés et au public des tribunes. Un tonnerre d’applaudissements salua cette offrande symbolique.

Mais un détail choqua les journalistes dépêchés par les maîtres de l’agiotage : l’absence de trône. Le roi était assis sur le même plan que le président de l’Assemblée, un roi égalitaire qui acceptait d’être rabaissé. Le lendemain, la Bourse enregistrait une baisse énorme des fonds publics et des assignats.

Ces relents de spéculation empoisonneront l’atmosphère ; il faudra la Terreur pour y mettre un frein. En attendant, Cambon était indigné de voir des banquiers dévoyés, qui ne songeaient qu’à grossir leur fortune par la spéculation. Ils accumulaient des espèces d’or et d’argent pour les échanger au prix fort à la première occasion, appauvrissant ainsi les porteurs d’assignats. Il en. parla autour de lui. Comme apparemment les chiffres ne le rebutaient pas, on le nomma dès les premiers jours d’octobre 1791 « commissaire pour surveiller la Trésorerie nationale ». Trois années durant, le petit marchand de toile ne devait plus quitter ce poste.

Il s’y était engagé, il continua donc de courir de bureau en bureau pour hâter la solution des problèmes de sa ville natale ainsi qu’en témoigne une longue lettre du 13 octobre 1791, adressée au maire :

« Dès mon arrivée je m’empressai de présenter au ministre des Contributions la demande que le corps municipal a faite de 200 000 livres

en assignats de 5 livres 23... Le ministre me promit d’en envoyer pour l’entier montant des frais du culte, je n’ai pas perdu de vue cet objet important pour notre cité et ayant été nommé commissaire pour surveiller la Trésorerie nationale, je me suis fait représenter l’état des assignats de 5 livres... un acompte de 83 200 livres... cette somme doit être distribuée soit pour retirer les coupons de ville, soit pour la distribuer avec ménagement aux agriculteurs, entrepreneurs des manufactures et artisans contre des assignats de plus forte somme... »

Deux jours après, il aborde la question des biens nationaux :

« Messieurs, connaissant les besoins de notre cité, j’ai cru qu’il était de mon devoir de m’informer dans quel état se trouvaient les lois relatives à l’acquisition qu’elle a faite en biens nationaux. Je n’ai pas été peu surpris de n’en trouver qu’une de sanctionnée. J’ai réclamé auprès du ministre de la Justice leur prompte sanction. »

Dans cette même lettre, il ajoutait : « ... à l’Assemblée nationale (législative), il est décidé qu’il n’y aura plus de comité ecclésiastique, il est à désirer que le royaume oubliât jusqu’à ce mot, comme on l’a oublié ici. »

Les attributions du comité ecclésiastique (commission parlementaire) avaient été dévolues au comité de la division du royaume, les paroisses devenant désormais des divisions comme les autres, elles étaient administrées par un fonctionnaire, le curé payé par l’État.

Cambon, terminait sa longue communication en conseillant au maire de lui adresser une pétition à l’effet d’obtenir une avance à valoir sur les bénéfices à attendre de la vente des biens nationaux.

 

Cependant, en cette fin d’année 1791, à Montpellier, comme à peu près partout en France, les prêtres réfractaires, excitaient la population contre les nouvelles lois. Robespierre avait observé le phénomène en Ile-de-France, en Picardie, en Artois :

« Je m’aperçois, écrivait-il, qu’à Paris on connaît mal l’esprit public et le pouvoir des prêtres. Je suis persuadé que ceux-ci suffisent seuls pour ramener le despotisme, et que la Cour n’a qu’à les laisser faire. »

C’était peut-être attribuer aux prêtres insermentés plus de pouvoir qu’ils n’en avaient. Les membres du conseil départemental de l’Hérault, ceux du district, le maire et les officiers municipaux de Montpellier, les notables du conseil général de la ville et quinze cents citoyens signèrent, le 14 décembre 1791, une adresse au roi pour exprimer « leur surprise de ce que, le 5 décembre, quelques membres du directoire du département de la Seine eussent pu lui demander d’apposer son veto au décret du 29 novembre touchant les prêtres réfractaires ». Ce décret donnait huit jours aux prêtres réfractaires pour jurer fidélité à la Constitution, faute de quoi ils feraient l’objet de peines d’interdiction de séjour et d’emprisonnement. Les églises ne devaient servir qu’au culte salarié. Celles qui étaient désaffectées pourraient être vendues. Pour la première fois, on parlait de veto royal, cette disposition constitutionnelle autorisant le roi à suspendre les décisions de l’Assemblée souveraine pendant quatre ans au maximum. Or, les patriotes révolutionnaires ne pouvaient admettre que le roi en fît usage pour empêcher l’exécution d’un décret visant à la protection des prêtres qui s’étaient soumis à la loi. Les notables de Montpellier ajoutaient :

« ... Sire, montrez-vous en tout temps, en tous lieux, le roi de la Constitution, et le cœur de tous les Français vous suivra. »

A l’Assemblée, l’une des premières interventions de Cambon avait eu pour objet de dénoncer les agissements de certains prêtres non assermentés.

Par son père, il savait que la situation s’était aggravée à Montpellier. Pour empêcher la prise d’assaut de la mairie, les autorités avaient fait ouvrir le feu sur des manifestants. Une femme et quatre hommes, dont un ancien président à la cour des aides, avaient été tués. C’était la première fois que le sang coulait à Montpellier.

A Avignon, où le parti français et le parti du pape s’affrontaient, soixante personnes avaient trouvé une mort atroce dans un combat confus, le 16 octobre 1791. A Caen, la situation, pour être moins sanglante, était très grave aussi. L’évêque constitutionnel Fauchet voyait se dresser contre lui tout ce que le département du Calvados comptait de contre-révolutionnaires. Des nobles armés accompagnés de leurs domestiques n’avaient pas craint, pour soutenir un prêtre réfractaire, de tirer sur la garde nationale. L’Assemblée recevait une correspondance volumineuse signalant les menées du clergé vendéen et breton.

Pour Joseph Cambon, il paraissait de moins en moins douteux que le roi encourageait la résistance. Pour aider les prêtres réfractaires et les émigrés qu’un décret menaçait dans leurs biens et dans leur vie s’ils ne rentraient pas en France dans les deux mois, Louis XVI disposait de son droit de veto. Il en usa. Vergniaud, Isnard et d’autres députés également connus pour leur modération l’avaient supplié de ne pas se faire le complice de gens aveuglés par leurs passions. Cambon, quant à lui, demandait la révision de la Constitution sur ce point, afin qu’à l’avenir « le roi ne puisse s’opposer à la volonté réfléchie et raisonnable des représentants du peuple ».

Car la loi est inviolable, mais il est possible de la modifier si cela se révèle nécessaire. Seuls les factieux peuvent tenter de la détruire par la violence. Aussi bien, comme il n’était pas en son pouvoir de faire procéder sur-le-champ à une révision de la Constitution, Cambon demanda la convocation immédiate de la haute cour nationale pour qu’au moins les fauteurs de troubles fussent jugés dans le cadre des lois existantes. Les événements devaient aller si vite qu’il n’obtint pas satisfaction, mais ses interventions avaient montré qu’il n’était pas homme à transiger sur les principes, qu’il ne se prêterait jamais à d’obscures manœuvres de couloirs et enfin qu’il n’y avait aucune chance de le voir se parjurer, fût-ce dans son propre intérêt.

Si l’occasion lui en était offerte, il informait l’Assemblée de l’état du bas Languedoc. Ainsi, il écrit au maire de Montpellier le 19 octobre 1791 :

« ... Nous attendons avec impatience de vos nouvelles qui nous donnent des détails sur les moteurs et les suites de l’insurrection du 9 courant.

... Le directoire du département a fait part au ministre de ses craintes et embarras au sujet de la liberté des cultes... nous avons appris indirectement que les commissaires du contre-pouvoir se flattent d’avoir présenté une adresse au roi, mais nous ne pouvons pas craindre les suites de leurs démarches qui, suivant nous, n’ont d’autre but que d’entretenir le trouble dans notre cité, une sévérité rigoureuse peut seule les déconcerter, soyez assuré que tous leurs efforts seront vains... »

Puis, le 28 décembre :

« J’ai adressé à M. de Montesquiou votre lettre et le précis historique que vous m’avez envoyé... je ferai connaître aux députés de l’Assemblée nationale (législative), avec pièces à l’appui, la vérité des faits... et tout sera inséré dans les journaux... les élus du peuple doivent mépriser la calomnie publiée par les ennemis de la Constitution. »

Cambon commentait les informations qui lui venaient de Montpellier, il en comparait la gravité avec celles recueillies sur d’autres villes. Les moyens d’information étaient loin d’être ce qu’ils sont aujourd’hui et seule une correspondance suivie avec leur circonscription permettait aux députés de se faire une opinion sur la situation d’ensemble du pays.

 

Les hommes politiques échappent rarement aux critiques malveillantes. C’est la rançon de leur célébrité. Cambon ne fait pas exception à la règle. Il a été très attaqué. Ainsi on s’arrachait à Montpellier une parodie de la scène VI de l’acte IV de l’Iphigénie de Racine, dans laquelle Cambon prend la place d’Agamemnon et Allut, officier municipal, celle d’Achille. L’auteur s’y fait l’écho d’une brouille survenue entre les deux hommes, et attribuée à de sordides questions d’argent liées aux élections des représentants du peuple.

 

ALLUT. – Oubliant vos serments, nos complots et nos brigues,

Vous tramez contre moi de coupables intrigues, Que sur d’autres que moi, reconnaissant mes droits,

Des électeurs séduits vous dirigez le choix ?

etc.

CAMBON. – Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?

ALLUT. – Oubliez-vous mon or et qui vous outragez ?

CAMBON. – Il me déplaît, monsieur, et sur un ton plus doux

Tâchez de vous expliquer...

... ALLUT. – Perfide, taisez-vous,

On ne m’abuse point par de frivoles offres ;

Tant qu’un reste d’argent roulera dans mes coffres, Vous devez m’élever au rang de député, Vous me l’avez promis, je l’ai bien acheté,

Je défendrai mes droits fondés sur mes largesses, Je n’aurai pas pour rien prodigué mes richesses...

 

Pour les catholiques montpelliérains, Joseph était un traître, mais Allut un adversaire de toujours, car il était protestant, par conséquent suspect de toutes les vilenies. Ne l’accusaient-on pas d’avoir soudoyé les quelques voyous qui avaient profité des désordres pour assouvir des rancunes personnelles ? Aussi l’opuscule contenant les vers de mirliton qui attaquaient les deux hommes était-il intitulé : « Mémoire historique sur la horde de brigands de Montpellier qui se fait sacrilègement appeler le pouvoir exécutif, et sur les excès et les crimes qu’elle a commis. »

Cambon y était considéré comme un brigand, un homme dont on achetait les services à prix d’or. Naturellement, dans sa famille, on ne doutait pas de sa sincérité, ni de sa probité mais on devait souffrir de le voir ainsi calomnié.

 

Les députés de l’Assemblée nationale dissoute croyaient léguer à leurs successeurs de solides fondements sur lesquels ils pourraient construire une société idéale. Les grands principes qu’ils avaient définis, la séparation des pouvoirs étaient entrés dans les faits, les trois mille lois qu’ils avaient votées, tout cela ne constituait-il pas une somme ? Ils oubliaient que le peuple français n’avait pas reçu l’éducation lui permettant de comprendre la nécessité des changements. Si les députés du tiers aux états généraux, mués en constituants de leur propre volonté, avaient lu Rousseau, Montesquieu, les encyclopédistes et médité sur leurs œuvres, les paysans des campagnes et les salariés des villes ne l’avaient pas fait. Comment des foules illettrées, dominées par les prêtres, auraient-elles pu comprendre que l’existence de l’Église est contraire à l’intérêt général ? En voulant mettre fin à cette situation, les constituants commirent une erreur, et leurs successeurs n’eurent d’autre ressource que de continuer dans cette voie en se montrant de plus en plus fermes pour mater les résistances.

Menée de pair avec la mise au pas du clergé, la destruction des séquelles de la féodalité fut mieux comprise du petit monde des campagnes. Mais dans ce domaine, la Révolution n’alla pas assez loin. Elle avait proclamé l’abolition du régime féodal et de tout ce qu’il entraînait comme charges pour les roturiers, mais en même temps elle avait mis ces derniers dans l’obligation de racheter ces charges sur la base de vingt ou vingt-cinq fois la valeur du rendement annuel des droits supprimés. La plupart des paysans étaient trop pauvres pour se soumettre à cette exigence. Dès lors pour eux, la Révolution prit des formes parfois violentes et cruelles. Il leur fallut attendre la Terreur de 1793 pour être enfin affranchis sans condition de tous les droits féodaux, comme ils l’avaient été dès 1789 de la dîme payée au clergé.

 

Pendant que les prêtres réfractaires fomentaient des soulèvements dans les départements, les nobles émigrés s’armaient sur le sol étranger et invitaient les rois d’Europe à déclarer la guerre à la France. Ainsi, il y avait l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur. Partout, on discutait des moyens de les vaincre. Sept cent quarante-cinq députés souverains discutaient à Paris. Les clubs, les assemblées, les communes, les sections en faisaient autant. Il fallait vaincre les ennemis de la Révolution.

A Paris, c’est au Club des jacobins que se réunissaient les personnalités les plus actives, les plus instruites, les plus influentes. De là partaient en direction des clubs de province affiliés (ils étaient très nombreux) les motions adoptées à Paris, en vue de leur approbation, de leur improbation ou de leur amendement par les révolutionnaires des départements. C’est là qu’étaient centralisées les motions adoptées par les autres clubs affiliés et que se préparaient maints projets de loi et de décret dont l’Assemblée législative serait saisie.

Assez paradoxalement, Cambon ne fréquente guère les Jacobins de Paris, alors qu’il était assidu au club de Montpellier et que cent trente-six de ses collègues s’y étaient fait inscrire dès octobre 1791, après l’expulsion des Feuillants. Ce détachement s’explique par son acharnement au travail ; en dehors des séances de l’Assemblée auxquelles il était assidu, il était entièrement absorbé par la vérification des comptes de la Trésorerie

nationale, de ceux de la Caisse de l’extraordinaire 24 et par le contrôle de la fabrication des assignats.

Laborieux, payant de sa personne et de son temps, dans les affaires de l’État comme dans les siennes, il savait s’éloigner des abstractions et se plier à ces tâches matérielles, sans éclat, souvent ingrates.

Ce n’est pas dire qu’il était seulement une bête à calculs incapable d’analyser les problèmes qui se posaient à la France. Pour n’être pas un dialecticien remarquable par la finesse et la profondeur de son raisonnement, il comprenait les rouages de la politique, de la diplomatie et de l’art militaire.

C’est ainsi qu’il ajoutait presque toujours à ses exposés sur des questions financières des considérations plus générales. Ainsi, le 24 novembre 1791, à propos des assignats, il déclara :

« Les assignats sont le signe représentatif du numéraire, leur hypothèque sur la valeur des biens nationaux. Il faut donc que leur émission n’excède jamais la valeur des biens nationaux ; que les liquidations, sagement graduées, n’excèdent pas les sommes nécessaires aux besoins ordinaires, que les doutes élevés sur la solidité du gage ne forcent point le prix des denrées et n’augmentent point la dépense des particuliers et du gouvernement. »

Il s’efforçait donc de rendre le problème monétaire compréhensible à tout le monde. La hausse des prix et l’inflation le préoccupaient d’autant plus qu’il était débordé par les besoins ruineux de l’État qui le contraignaient à user d’expédients. La planche à billets fonctionnait trop vite.

Et c’est en pleine connaissance de cause qu’il autorisait des émissions de papier-monnaie excédant la valeur du gage. La Révolution n’avait pas le choix : si elle voulait sauvegarder et consolider ses conquêtes, il lui fallait trouver les moyens de paiement nécessaires à assurer la pérennité de l’État. Même si la circulation des espèces d’or et d’argent n’avait pas été freinée par la thésaurisation, celles-ci n’eussent pas suffi à faire face aux besoins.

On pouvait tenter de garder leur valeur aux assignats en leur donnant une assise élargie. Puisque les biens du clergé risquaient de ne pas les garantir, pourquoi ne pas y joindre ceux des émigrés ? Le 9 février 1792, reprenant à son compte une proposition de Condorcet, Cambon fit décréter le séquestre des biens des émigrés.

« Ils provoquent leur patrie, il est normal qu’ils paient les frais de la lutte », déclara-t-il avec véhémence emportant l’acquiescement général.

 

Les préparatifs d’invasion aux frontières de l’est et du nord-est se confirmaient. A Bruxelles, Worms, Coblence les émigrés se constituaient en formations militaires commandées par des aristocrates. Les gouvernements prussien et autrichien renforçaient leurs troupes le long du Rhin et dans les Pays-Bas. La guerre paraissait inévitable, surtout depuis que le chancelier autrichien de Kaunitz, en réponse aux offres « d’amitié inviolable » faites sous condition par l’Assemblée française et transmises par Louis XVI, avait déclaré légitime la ligue des souverains réunis « pour la sûreté et l’honneur des couronnes ».

Ainsi, les princes régnants d’Europe affirmaient leur solidarité avec le roi de France. L’attente parut bientôt intolérable à la majorité des députés. Pourquoi ne pas prendre l’initiative de la guerre ? Pourquoi laisser l’ennemi achever ses préparatifs ? Les Girondins (en 1792 on les appelait Brissotins, du nom de leur chef Brissot) voulaient en finir. Ils formaient le groupe, sinon le plus nombreux, du moins le plus éminent et le plus actif de l’Assemblée. Outre Brissot, Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonné, devaient l’illustrer. Cambon se sentait des affinités avec eux, qui faisaient passer la patrie avant le roi. Dans une lettre du 26 janvier 1792 où il informe le maire de Montpellier de son action auprès de l’Assemblée et de la presse en ce qui concerne les troubles survenus dans le Midi il écrivait :

« Nous sommes enfin arrivés au moment d’une guerre qui doit consolider notre Constitution ou établir une anarchie dangereuse ; les amis de la liberté doivent donc se rallier pour éviter ce dernier malheur... »

Il incitait les édiles de Montpellier à la surveillance des denrées de première nécessité, à soulager les pauvres, à s’occuper activement des contributions.

Contrairement à ce qu’ont écrit plusieurs historiens, le roi, la reine et les courtisans voulaient la guerre mais avec l’espoir qu’elle serait perdue.

Le 14 décembre 1791, le roi écrivait à Breteuil, son agent en Autriche :

« Au lieu d’une guerre civile, ce sera une guerre étrangère, et les choses en seront bien meilleures. »

Le même jour, la reine Marie-Antoinette écrivait à un de ses correspondants habituels, en parlant des députés partisans d’une guerre préventive : « Les imbéciles ! ils ne voient pas que c’est nous servir. »

Fin 1791, début 1792, les armées, les réserves de matériel et de munitions, les fortifications étaient dans un état d’abandon propre à décourager les patriotes. Pourtant, les députés avaient confiance, et comptaient sur le courage des soldats et l’enthousiasme populaire pour vaincre.

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