Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)
I - Montpellier
I
MONTPELLIER
En cette fin de février 1787, la température se montrait clémente dans le bas Languedoc. Déjà les amandiers en fleur piquaient de rose les jardins. Un air de fête baignait la promenade du Peyrou, son château d’eau, ses lions de pierre, ses balustres, ses escaliers. Les Montpelliérains goûtaient les prémices du printemps, fiers de cet ensemble architectural, achevé quelque vingt ans plus tôt. Au milieu de l’allée centrale, se dressait la statue équestre de Louis XIV sur un haut socle de pierre.
Ce jour-là, peu avant le coucher du soleil, un homme brun de petite taille – 4 pieds 10 pouces (1,60 mètre environ) -, la trentaine, le visage glabre et coloré, méditait devant la statue du responsable des dragonnades. Un de ses amis, calviniste de bonne souche, avait souvent évoqué devant lui les souffrances des paysans de l’Espérou, et celles de son grand-père, obligé de fuir en pleine nuit, avec femmes et enfants, pour s’aller réfugier à Genève, laissant derrière lui sa maison en cendres, ses chiens massacrés, ses troupeaux abattus par une soldatesque fanatique. Quant à lui, c’était le futur conventionnel Joseph Cambon, fils aîné de Joseph-Gaspard Cambon, fabricant de toiles et mouchoirs, auquel il avait succédé deux ans plus tôt avec trois de ses frères. Les Cambon étaient connus dans tout le midi de la France et au-delà, jusqu’à Cholet en Anjou, où ils avaient contribué à l’implantation de l’industrie textile.
Il fut tiré de sa rêverie par Auguste Tandon, le neveu préféré de François Tandon, banquier dont la prospérité était liée à celle du commerce des toiles, fort actif à Montpellier. La société Cambon et Cie occupait quatre
mille ouvriers environ 1 qui travaillaient vraisemblablement douze heures par jour, et gagnaient péniblement de quoi acheter chaque jour pour eux et leur famille une miche de pain bis.
Les idées de liberté de pensée et d’expression, de liberté de la presse, de partage équitable des successions, de justice fiscale, d’égalité devant la loi, étaient surtout le propre d’un nombre restreint d’esprits éclairés, à cette époque principalement de la classe bourgeoise, dont Joseph Cambon et Auguste Tandon étaient deux remarquables représentants à Montpellier.
En 1787, personne ne prévoyait le tour que prendraient les changements. Les plus acharnés à réclamer des réformes fondaient leurs espoirs sur les vertus du roi.
Calonne régnait sur les Finances depuis trois ans et son action s’était réduite à rembourser les dettes de l’État, à en contracter d’autres, plus importantes, et à créer des charges vénales. Ses projets d’imposition des privilégiés et de réduction des dépenses de la Cour avaient été ajournés par le roi. Louis XVI avait convoqué une assemblée de notables à Versailles, le 29 janvier 1787 ; elle délibérait.
On en était là, en cette fin de février 1787, et il était naturel que Joseph Cambon, responsable d’une société commerciale importante et contribuable non privilégié, en fît un sujet de conversation avec son ami Auguste Tandon. Tous les deux aspiraient à un régime représentatif, dans lequel recettes et dépenses de l’État, et notamment l’impôt, seraient délibérées et décidées par une majorité de députés élus et représentant toutes les classes de la société. Joseph Cambon s’enflammait en songeant que les receveurs généraux des Finances étaient quarante-huit, les receveurs particuliers des Finances quatre cent huit, et que ces messieurs se reposaient une année sur deux sans perdre un sol de leurs avantages ! Les roturiers étaient les seuls à payer la taille, les campagnes finiraient par en mourir. Et que dire des droits sur la consommation perçus par les commis des fermiers généraux qui n’ont jamais assez d’écus pour embellir leurs hôtels particuliers, des droits féodaux attachés à la terre qui pèsent si lourdement sur les habitants de nos villages ? L’assemblée de Versailles ne résoudra rien ! Qu’attendre de cent quarante-quatre privilégiés, princes du sang, ducs, marquis, comtes, barons, archevêques, évêques, présidents de parlements et de cours ? Seuls des états généraux pourraient conseiller le roi. Turgot seul avait du courage. Vergennes n’avait qu’une ambition : ne pas déplaire.
Et Calonne, contrôleur général des Finances depuis 1783, que fait-il ? Il parle, s’embrouille dans les exercices, ne sait jamais où il en est.
Auguste Tandon admirait son ami qui l’étonnait toujours par sa connaissance des affaires publiques. Déjà, au collège, c’était une manie chez Joseph de tout chiffrer. Pourtant, Auguste était meilleur en mathématiques. A la banque, chez son oncle, il excellait dans l’art de calculer les agios et d’établir des tableaux d’amortissement. Joseph Cambon s’en souviendrait lorsque la Convention le chargerait de mettre de l’ordre dans les finances de l’État. Mais, en cette fin de février 1787, nos deux Montpelliérains étaient loin de penser que, six ans plus tard, telle serait leur contribution commune à l’œuvre de rénovation nationale qu’ils souhaitaient de toute leur âme !
Les deux amis étaient vêtus comme la plupart des bourgeois de l’époque : culotte de nankin de couleur sombre, gilet droit boutonné, longue redingote descendant aux genoux, sombre également, bas de gros coton, haute cravate blanche, couvre-chef tenant à la fois du tricorne et de la simple toque, souliers bas à boucle. Cette sobriété était voulue ; pour rien au monde ils n’auraient ressemblé aux aristocrates de l’endroit, les Castries, les Tournemire, les Ballainvilliers, qu’ils voyaient en ville avec de la dentelle au col et au bas des manches, des passements de soie et d’or, un tricorne galonné, et une épée à pommeau d’or. S’ils avaient été tentés d’imiter quelqu’un, c’eût été de préférence le grand Necker qui, lors d’un séjour de plusieurs mois à Montpellier, avait étonné la bourgeoisie du bas Languedoc par son négligé vestimentaire. Mais, pendant son séjour, il avait fondé un hôpital protestant rue Barthez (aujourd’hui rue du Carré-du-Roi), à l’intention de ses coreligionnaires, parfois refusés à l’hôpital général.
Deux livres de Necker, Le Compte Rendu – 1781 – et Administration des finances de la France – 1784, avaient été largement diffusés à Montpellier. Joseph Cambon avait reçu en les lisant sa première leçon de législation financière. C’était la première fois qu’une large publicité était faite autour des dépenses et des recettes du Trésor royal.
Le soir tombait et la promenade du Peyrou s’assombrissait. Les deux amis regagnèrent le centre en passant sous l’arc de triomphe dédié à Louis XIV. Célibataires tous les deux, rien ne les pressait. Ils prirent par des rues en pente, étroites et pavées, sans trottoir, évitant de patauger dans le ruisseau médian et boueux. On avait déjà allumé les réverbères à huile et des enfants jouaient dans une pâle lumière coupée de trous d’ombre. Ils s’interpellaient dans un parler chantant du Midi, mélange de patois et de français. Des ouvriers revenant des ateliers, des employés rentrant à la maison après la fermeture des échoppes et des banques les saluaient, souvent avec déférence. Les Cambon et les Tandon étaient très connus à Montpellier.
La ville comptait près de trente-cinq mille âmes à cette époque, et sans doute près de quarante mille avec les bourgs environnants.
Nos deux promeneurs parvinrent bientôt à l’esplanade de la citadelle, et se dirigèrent ensuite vers la place de la Comédie, moins obscure, plus animée, et qu’ornait la façade monumentale du théâtre, en cours de rénovation après l’incendie qui l’avait ravagé deux années auparavant. C’est là que s’arrêtaient les lourdes diligences à quatre ou six chevaux. L’une des auberges de la place se flattait d’attirer une société choisie, les deux amis en franchirent le seuil.
Montpellier était le chef-lieu d’une généralité et le lieu de réunion annuel
des états du Languedoc 2. De plus, Montpellier abritait, outre une école de médecine de fondation très ancienne et de réputation universelle, un collège royal d’enseignement, une école de droit, une cour souveraine des comptes, aides et finances, un évêché et son chapitre, un hôpital, plusieurs hospices, de nombreux services administratifs, une garnison militaire. Tous ces grands corps et services faisaient de cette ville, comme de quelques autres dans le royaume, un centre ouvert à tous les courants de pensée.
A l’instant où Joseph Cambon pénétrait dans l’auberge de la place de la Comédie, avec son ami Tandon, un homme de belle prestance lisait à haute
voix un article de 3 La Gazette de France. Il était question des difficultés financières du gouvernement que le journaliste attribuait aux dépenses extraordinaires entraînées par la guerre d’Amérique, terminée à l’avantage des colonies anglaises d’outre-Atlantique soulevées contre le gouvernement de Londres en 1783, en partie grâce à l’aide militaire de la France. Beaucoup plus tard, en 1792, Cambon en chiffrait le coût à 1 milliard 500 millions de livres. En fait, cette guerre était un prétexte pour rejeter sur Necker la faute de l’avoir financée par l’emprunt.
Louis XVI et Vergennes, son ministre, avaient chargé Calonne, contrôleur général des Finances, de liquider au plus vite la dette de la guerre d’Amérique. Quatre ans plus tard, en février 1787, Calonne étant encore en place, non seulement les emprunts spécifiques à ladite guerre n’étaient remboursés qu’en partie, mais l’endettement public s’était accru de plusieurs centaines de millions de livres pour atteindre près de 2 milliards de livres, somme impossible à éponger par les moyens alors usités. Si Calonne n’était pas parvenu à enrayer cette course à l’endettement, c’était moins à cause de son incapacité qu’en raison de la progression des dépenses, en particulier celles de la maison du roi, de la reine, de Mesdames filles de Louis XV, de Monsieur (le comte de Provence, frère de Louis XVI et futur Louis XVIII), du deuxième frère du roi, le comte d’Artois, futur Charles X, ainsi que des dépenses occasionnées par les largesses aux courtisans. Un prince particulièrement gâté n’avait-il pas écrit, sous le ministère Vergennes : « Quand j’ai vu à Versailles tout le monde tendre la main, j’ai tendu mon chapeau. » Or, au regard de ces dépenses en perpétuel accroissement, il était radicalement impossible d’inscrire des recettes fiscales épousant la même courbe ascendante. Ce n’était pas toute la nation qui était soumise à une pression fiscale parvenue aux limites du supportable, seulement la partie la plus nombreuse, mais non la plus riche. La taille, impôt foncier de répartition, dont le produit représentait presque la moitié des recettes budgétaires, pesait presque uniquement sur la population rurale et roturière. Les ressortissants aux deux premiers ordres, l’Église et la noblesse, ne la payaient pas, bien que ces deux ordres fussent propriétaires des deux tiers des terres cultivables. Il fallait donc soumettre à l’impôt les ecclésiastiques et les nobles, comme les autres. Mais seuls osaient le dire, et quelquefois l’écrire, ce qui n’allait pas sans risques, quelques spécialistes de la chose financière vivant éloignés de Versailles. Necker avait écrit :
« Je suis persuadé que le séjour habituel à Versailles affaiblit dans un administrateur le goût et l’ardeur des grandes choses ; il y voit mettre tant de prix à des vanités, tant de valeur à de faux biens, tant d’intérêt aux jeux de l’intrigue et de l’ambition, qu’il perd insensiblement la juste mesure de tout ce qui est digne d’estime... le chef des finances ne trouve point sur un pareil théâtre d’encouragement convenable à sa méditation. »
Aussi bien, c’est de la province que partiraient bientôt les idées et les hommes qui renverseraient le vieil ordre des choses et tenteraient de le remplacer par un ordre plus équitable. Quelques brochures anonymes de Paris préconisaient la vente au profit de la nation des domaines ecclésiastiques. Le roi et son contrôleur général des Finances avaient eu en main quelques-unes de ces brochures clandestines. La proposition leur avait paru scandaleuse et irréalisable. Quelques années plus tard, elle procurerait à la France les moyens de vaincre l’Europe coalisée contre elle. Joseph Cambon devait être un des principaux artisans de cette réalisation novatrice et franchement révolutionnaire.
Dans la salle d’auberge éclairée par des quinquets, après la lecture de l’article de La Gazette de France, une discussion générale s’instaura dans une odeur de pipes, de tabatières et de grenache. Joseph s’approcha ; petit, sans prestance, un peu gauche, n’eût été son regard intelligent et son air franc et honnête, on l’eût volontiers tenu pour quantité négligeable. Mais il s’exprimait avec l’assurance d’un membre du parlement de Toulouse, encore que son accent méridional prononcé le desservît.
Mais dans le groupe qu’il venait de rejoindre sans y être convié, chacun le connaissait plus ou moins. Il donna son avis : la guerre d’Amérique était une affaire du passé ; on ne pouvait que louer Louis XVI d’avoir soutenu les idées d’émancipation qui avaient soulevé les colons du nouveau continent. Le mal, c’était de n’avoir pas consacré une partie des recettes provenant des impôts à l’amortissement des emprunts contractés à cette occasion. Mais le gouvernement de la jeune république d’outre-Atlantique ne s’était-il pas engagé à rembourser sa dette envers la France ? et il le ferait certainement étant donné sa haute moralité (il le fit effectivement quelques années plus tard par des versements en bonnes espèces sonnantes et trébuchantes). Les problèmes posés à l’assemblée des notables réunis à Versailles étaient plus vastes, seuls des états généraux seraient capables de faire admettre par le roi des mesures d’assainissement étudiées, justes, cohérentes et efficaces.
Cambon n’était qu’un négociant en toiles et cependant on l’écouta.
Régis de Cambacérès qui avait lu à haute voix l’article de La Gazette de France était alors conseiller à la cour des comptes et aides de Montpellier. Célibataire et beau garçon, on ne comptait plus ses bonnes fortunes. Et parmi ceux qui avaient commenté l’article figuraient un autre conseiller à la même cour, Denis Fabre, et le président de ladite cour souveraine, Ange Bonnier d’Alco, qu’on avait écouté avec une déférence plus marquée en raison de son grade élevé dans la fonction publique. Le hasard venait de
faire se rencontrer au même lieu quatre futurs régicides 4. Si une pythie avait prédit à Cambacérès qu’il serait un jour le deuxième personnage de France, consul, puis archichancelier d’un empire puissant et redouté ; à Bonnier d’Alco qu’il aurait la qualité d’ambassadeur de la République française et se verrait confier la difficile mission de réorganiser les États allemands désunis, avant de périr assassiné par des soldats autrichiens indisciplinés ; à Denis Fabre qu’il mourrait bravement à l’armée des Pyrénées en défendant le sol national et que son corps irait reposer au Panthéon près de ceux de Voltaire et de Rousseau ; à Joseph Cambon, enfin, qu’il serait trois années durant le véritable ministre des Finances d’une France plongée dans une révolution dure et sanglante et qu’il mourrait en terre étrangère, banni par un gouvernement indifférent aux services rendus, tous les quatre auraient haussé les épaules.
Et si cette même pythie leur avait annoncé qu’avant cinq ans ils s’érigeraient en juges du roi et le condamneraient à mort pour haute trahison, tous se seraient récriés contre un propos aussi invraisemblable en protestant de leur attachement à la personne de Louis XVI et de leur fidélité au principe monarchique. Et pourtant...
La nuit était venue. Cambon et son ami regagnèrent leurs pénates. Devant une église, Joseph Cambon fit allusion à la piété de son beau-frère, grand collectionneur de titres et membre de la confrérie des Pénitents blancs.
Le futur conventionnel se rappelait la peur que ces gens lui avaient causée lorsqu’il était enfant. C’était un jour de solennité religieuse. Il assistait à une procession. L’évêque mitré et crosse en main, les chanoines en habits sacerdotaux, le saint sacrement porté par un prêtre plus doré que les autres, les professeurs de l’école de médecine en toge rosée et camail écarlate (ils étaient tous par tradition et de droit chanoines honoraires), les magistrats des cours et les officiers de la sénéchaussée, également en toge de couleur, les diacres, les chantres, les enfants de Marie en robe blanche ceinturée de bleu, tout cela avait paru magnifique à ses quatre ans émerveillés ; mais lorsqu’il vit s’avancer en rangs serrés des êtres extraordinaires, qui allaient pieds nus, tenant à la main un énorme rosaire et couverts depuis le sommet du crâne jusqu’au-dessous des genoux d’un vêtement blanc percé de deux trous à la hauteur des yeux, il s’enfuit à toutes jambes.
Sur cette évocation pittoresque, les deux amis se séparèrent, Auguste s’engagea dans la rue de l’Aiguillerie, bordée dans sa partie haute d’hôtels privés et somptueux, dans l’un desquels il avait son logis personnel, Joseph poursuivit en direction du faubourg de Boutonnet où il vivait avec ses parents dans une vaste demeure dont la façade sans fioritures masquait un grand jardin.
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