Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

Clovis Sené · Chapitre 15 sur 26

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Joseph Cambon, 1756-1820 (French Edition)

XII - Joseph Cambon, Conventionnel Fin de la Royauté

XII

 

JOSEPH CAMBON, CONVENTIONNEL

FIN DE LA ROYAUTÉ

 

L’Assemblée législative a cessé ses fonctions le 19 septembre 1792 au soir. Aussitôt, une équipe d’ouvriers s’est emparée de la salle du manège pour faire quelques réparations, changer les tentures, nettoyer. Pour ne pas retarder les travaux parlementaires, l’Administration a convoqué les nouveaux députés dans la salle des Cent-Suisses, au château des Tuileries, pour le 20 septembre à 5 heures du soir. Pour le moment, ils sont trois cent soixante et onze à Paris, soit la moitié des membres qui composeront la nouvelle Assemblée : la Convention. Les représentants du peuple prennent donc possession du palais des rois d’où l’on a effacé les traces des combats et du pillage du 10 août.

Pétion, maire de Paris, est élu président avec six secrétaires, tous des Brissotins. Le lendemain, les députés sortants viennent au palais saluer les entrants. Ni musique ni cérémonie solennelle. Trop de crimes viennent d’être commis à Paris et en province, trop de foyers manquent de pain, tandis que la crainte de voir les Austro-Prussiens déferler sur Paris occupe les esprits. Au nom de l’Assemblée législative dissoute, le sortant François de Neufchâteau dit la confiance du pays « en la sagesse et l’autorité tutélaire des nouveaux élus ». Pétion répond :

« Tenant dans ses mains la destinée d’un grand peuple, du monde entier et des races futures, la Convention s’acquittera de cette mission auguste avec ce recueillement profond qu’elle inspire. »

Pourtant le drame se prépare et Pétion, qui en sera victime, pas plus que les six secrétaires (dont cinq seront guillotinés) ne le pressentent. Pétion invite ensuite les députés à se rendre au manège pour y délibérer en présence du peuple. C’est à pied qu’ils font le chemin et vont s’asseoir dans ce vieux manège transformé, rafistolé, nettoyé, ciré, pour prononcer solennellement la déchéance de Louis XVI et l’abolition de la royauté.

 

Depuis plusieurs jours Cambon travaille à la rédaction d’un rapport sur l’état des finances. Sa compétence est reconnue, de même que son courage face aux empiétements de la Commune de Paris.

Michelet a écrit de lui :

« Ce grand homme, qu’on ne connaît guère que comme le sévère et irréprochable financier de la République, eut alors (pendant les massacres du début de septembre) et souvent depuis, dans les crises les plus orageuses, une rare originalité : l’héroïsme du bon sens, que rien ne faisait reculer. Il passa toute la Révolution, ferme et seul, et respecté. Il n’aimait pas la Gironde, il la défendit ; il n’aimait pas Robespierre, il le soutint au besoin. Et le jour où Robespierre, dans un dernier accès de rage dénonciatrice, alla jusqu’à toucher la probité de Cambon, il tomba frappé lui-même. »

De plus, il avait été reçu « comme un dieu sauveur » par les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, dans ce quartier de la section du Contrat-Social où l’avaient envoyé ses collègues pour calmer les esprits le dernier jour des massacres. Ce petit peuple, honnête et travailleur, horrifié par les crimes commis en son nom, avait écouté les propos de ce député à l’accent chantant, mais si humain, si rassurant que plusieurs femmes l’avaient embrassé et que des enfants lui avaient apporté des fleurs.

Or, dans une Assemblée qui comptait Danton, Camille Desmoulins, Condorcet, Pétion, le plus populaire des députés était Robespierre, le souple, l’élégant Arrageois adopté par Paris qui l’avait élu à la Convention et où étaient venus le rejoindre son frère Augustin, élu à la Convention pour représenter le Pas-de-Calais, et sa sœur.

Le jour où la Convention tenait sa première séance, l’armée française remportait la victoire de Valmy sur les Austro-Prussiens. Les « Va-nu-pieds superbes » avaient vaincu les princes. A leur tête, deux généraux, Dumouriez et Kellermann, peu républicains mais patriotes, avaient si habilement manœuvré que le duc de Brunswick, pour éviter l’écrasement de ses troupes, les ramena derrière la frontière. Les historiens ont beaucoup épilogué sur cette victoire obtenue sans fusillade nourrie, sans corps à corps, sans une ultime lutte à l’arme blanche. Plusieurs ont avancé qu’elle était l’œuvre de l’or français, plus que celle de la bravoure de soldats improvisés et mal équipés. Mais comment imaginer Brunswick se laissant acheter s’il eût eu la moindre chance d’emporter la victoire ? Aussi bien cette victoire c’était la première d’une longue série. Les Français l’emportèrent dans les mois qui suivirent à Jemmapes, Wattignies, Fleurus, Hondschoote.

C’est aux cris de : Vive la nation ! et Vive la République ! que les « savetiers » de Valmy firent fuir l’ennemi. Le lendemain, 21 septembre 1792, alors que la nouvelle n’était pas encore confirmée, la Convention proclama solennellement la République. Et, presque aussitôt, afin que nulle équivoque ne subsistât elle décida que tous les actes publics, à partir du lendemain, seraient datés de l’an premier de la République française. Le 22 septembre 1792 commençait une ère nouvelle.

La nouvelle Assemblée avait un programme très lourd. Mais deux questions la préoccupaient spécialement ; la première : assurer le ravitaillement des villes ; la seconde : asseoir la propriété individuelle sur des bases justes et inattaquables.

 

La réélection de Cambon dans l’Hérault a été validée en deux minutes. Il a été également reconduit dans ses fonctions de « Commissaire chargé de surveiller la Trésorerie nationale ». Aussi, le 23 septembre 1792, est-il en mesure de lire son rapport sur l’état des finances.

Les disponibilités du Trésor sont insuffisantes pour couvrir les dépenses courantes, à plus forte raison les dépenses de guerre. Le recouvrement des impôts ne connaît pas de retard, mais le produit en est retenu dans les départements pour payer les achats de grains nécessaires à la subsistance des populations. Reste que le capital représenté par les biens nationaux s’accroît chaque jour du fait de l’émigration des nobles dont les terres sont aussitôt confisquées. Les assignats en circulation s’élèvent à 2 milliards de livres environ, à peu près le montant des biens nationaux vendus à cette date (fin septembre 1792), mais ces biens sont pour la plupart payables par annuités, donc les assignats (qui en sont contrepartie) n’ont pas encore fait retour à la Caisse de l’extraordinaire. Il convient d’intensifier les ventes des biens nationaux afin d’accélérer aussi le retour du papier-monnaie dans les caisses de l’État.

La masse monétaire métallique, or, argent, bronze, demeurait assez importante. D’une façon générale, les salaires étaient payés partie en espèces, partie en assignats. De même dans le commerce. Les changeurs cotaient les assignats par rapport aux espèces métalliques, ce qui faisait l’affaire des agioteurs. En septembre 1792, 100 livres en assignats cotaient entre 75 et 85 livres en or ou en argent. A aucun moment, depuis les premières émissions de papier-monnaie, les cours de celui-ci n’atteignirent le pair. En dépit de cette dépréciation permanente, on accepta les assignats sur les places étrangères, jusqu’en 1794. Le commerce extérieur de la France s’en trouva facilité, au point que les financiers anglais imaginèrent pour le compromettre d’inonder l’Europe de faux billets destinés à faire baisser les cours des vrais.

 

Au total, les députés de la Convention devaient être 749, à peu près aussi nombreux qu’à la Législative. Sans la Terreur, et les missions en province et aux armées qui allaient être confiées à beaucoup d’entre eux, ce nombre serait sans doute resté à peu près constant pendant les trois ans et trente-sept jours que devait durer la Convention. Chaque département avait élu un suppléant pour trois députés afin de combler aussitôt les vacances par décès ou démission. De nombreux conventionnels étaient d’anciens constituants. La moyenne d’âge était plus élevée qu’à la Législative. Saint-Just avait vingt-cinq ans, mais Cambon trente-six ans. Les nobles étaient peu nombreux (quinze à vingt), parmi eux le duc d’Orléans, descendant direct de Louis XIV. On l’appelait Philippe Egalité depuis que la Commune lui avait attribué ce nom d’Egalité qu’il devait léguer à sa descendance. Cinquante ecclésiastiques environ, dont six évêques assermentés. Les autres, bourgeois, médecins, avocats, hommes de lettres, marchands. Deux ouvriers manuels seulement.

La distinction entre droite, gauche et centre, née à Versailles dès juin 1789, était si claire qu’elle a été adoptée depuis par toutes les assemblées françaises. Fin septembre 1792, dans la salle du manège, les Brissotins, ou Girondins, prirent les places situées à la droite du président (celles que les Feuillants avaient occupées), les Républicains s’installèrent à sa gauche. Tout en haut de ces gradins de gauche, les députés les plus combatifs constituaient le noyau de la future Montagne. Enfin, entre ces deux extrêmes, les indécis, de loin les plus nombreux, plus de cinq cents, composant ce qu’on a appelé « la Plaine » ou le Marais.

Hormis les nobles et les deux ouvriers, ils avaient plusieurs choses en commun : leur origine sociale, leur éducation, leurs habitudes de vie, leur patriotisme intransigeant. Les uns étaient inscrits au Club des jacobins, ou des cordeliers, d’autres pas, mais, à l’intérieur de la Convention, ils demeuraient tous libres de leur vote et de leurs propos, les partis politiques hérissés de cloisons étanches n’existant pas alors.

Cambon siégeait au centre, mais ses votes le rapprochèrent tantôt des Girondins, tantôt des Montagnards.

 

La Trésorerie, qui englobait la Caisse de l’extraordinaire chargée de la fabrication et de la gestion des assignats, avait ses bureaux directeurs et ses coffres après la place des Piques (place Vendôme). Michelet les décrit ainsi :

« Le centre de cette religion (la religion de l’assignat) était en face de la place Vendôme, dans l’ancien jardin des Capucines, précisément où est le timbre aujourd’hui (en 1860), rue de la Paix. Deux canons chargés à mitraille, qui gardaient la porte du couvent, avertissaient les passants du sérieux mystère qu’on faisait au-dedans, et qui n’était pas moins que le salut public. Une vaste et forte armoire de fer, d’une serrure savante, indéchiffrable, inouvrable aux profanes, enfermait le trésor, la châsse et les reliques, je veux dire d’abord la Constitution sacro-sainte, les minutes des lois, de plus les vénérables matrices des planches aux assignats, le précieux papier enfin qui avait la merveilleuse vertu de se faire or. Tout cela, non pas dirigé, mais surveillé de près, jour par jour, par Cambon. C’était l’inflexible et sauvage pontife du symbole national. »

Et le grand historien de la Révolution française évoque ensuite la foi de Joseph Cambon dans les possibilités de l’assignat et du gouffre financier, creusé par la guerre, que cet assignat devait combler. Et Michelet parle encore de la pureté redoutable du petit député de l’Hérault :

« On sent trop que celui-là ne pardonnera guère qui n’a rien à se pardonner. »

Dans ce couvent désaffecté, où venaient se convertir en papier près des deux tiers de la fortune foncière et immobilière de la France, travaillaient une cohorte de fonctionnaires à qui aucun écart n’était permis. La Commune de Paris avait tenté d’étendre sa tutelle sur cet ensemble de bureaux et de chambres fortes qui renfermaient des espèces et des objets d’or et d’argent. Sans la vigilance de Cambon, sans son courage et sa détermination, que serait-il alors advenu de tout cela ?

Il se dévoua corps et âme à la République, mit en œuvre tout son savoir de gestionnaire scrupuleux, fit adopter cent mesures dont plusieurs furent déterminantes pour l’avenir français, soutint des luttes oratoires dont sa vie a dépendu maintes fois. Une rue perpétue désormais son nom.

Il fut aussi un défenseur courageux de la propriété individuelle. Pour qui et pourquoi aurait-il renoncé à leurs propriétés ? Il était à Paris pour faire la Révolution et il la faisait. Après quoi, il reviendrait à Montpellier pour contribuer à redonner vie à la fabrique de toile si c’était possible, sinon il vivrait sur ses terres. Au demeurant, le droit à la propriété individuelle avait été inscrit en lettres d’or dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Depuis, ni les Jacobins, ni les sans-culottes n’avaient parlé de la proscrire. Robespierre lui-même avait dit :

« C’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. »

Si l’on excepte les « enragés » et les jaloux pathologiques, certains révolutionnaires avancés souhaitaient limiter à 150 arpents (55 hectares environ) l’étendue des terres cultivables adjugées à une seule personne à l’occasion de la vente des domaines nationaux. Les paysans trouvaient bonne cette proposition susceptible de faire obstacle à l’avènement de nouveaux seigneurs de la terre. Le domaine du Terral, aux portes de Montpellier, d’une superficie totale de 126 hectares, avait été acquis par les quatre frères Cambon sans souci d’une limitation éventuelle du droit de propriété. Or, cela faisait soit 31,5 hectares, soit 46, pour chacun d’eux et tout n’était pas cultivable. Par conséquent, les Cambon n’entraient pas dans la catégorie de ceux que les « enragés » appelaient les seigneurs de la Révolution. Leur père, il est vrai, se proposait d’acquérir un domaine beaucoup plus étendu, mais avec la pensée de le partager ensuite avec des amis et de vendre une partie du reste par petites parcelles à des familles modestes, ce qui devait se produire au cours des trois ou quatre premières années de la République. Il est donc inexact de prétendre que les Cambon se sont enrichis grâce à la Révolution.

La Convention comme la Législative, et pour des raisons identiques, s’abstint de limiter l’étendue des propriétés foncières individuelles. Cela posait trop de problèmes, notamment ceux soulevés par l’inégalité des rendements, et l’État ne pouvait se priver des apports d’argent frais, fussent-ils en assignats, des gros acquéreurs. Le 27 août 1792, à la tribune de la Législative, Cambon avait proposé de donner des terres aux moins fortunés des villages, afin de multiplier le nombre des petits propriétaires intéressés à la défense du pays.

« Je demande que les biens communaux soient incessamment partagés. »

Les jours suivants, cette question figura à nouveau à l’ordre du jour de la Convention, et Cambon proposa un partage sur la base d’une portion pour chaque citoyen, augmentée d’une portion égale pour chaque enfant. Quand il n’en prenait pas l’initiative, il appuyait les propositions tendant à faire accéder à la propriété foncière les journaliers des campagnes.

La Convention décida encore que les biens des émigrés seraient mis en vente par petits lots de 2 à 4 arpents (70 ares à 140 ares), payables en dix ans, puis en vingt ans, en assignats, étant bien entendu qu’une même personne pouvait acheter plusieurs lots. Aux biens des émigrés, elle ajouta bientôt (début 1794) ceux des suspects justiciables du tribunal révolutionnaire. Ces mesures transformèrent les campagnes de manière définitive. Selon Victor Duruy :

« Par la vente des biens nationaux, qui formaient un tiers du territoire, la Convention avait livré au travail fécond des nouveaux propriétaires d’immenses domaines jusqu’alors peu productifs. »

D’après Michelet :

« Certes, la nation qui faisait tout d’un coup un million de propriétaires, qui armait trois millions de gardes nationaux (fin 1792), qui combattait avec un capital de 10 milliards (la valeur estimative de tous les biens confisqués), pouvait se moquer de l’Europe. »

 

Cambon la soutint de toutes ses forces, cette révolution rurale, parce qu’elle procurait à l’État les moyens financiers de vaincre les ennemis de la France, mais aussi parce qu’elle était de nature à changer du tout au tout la condition d’une foule de ruraux. « Tout le monde propriétaire », c’était le leitmotiv de la majorité des Conventionnels, qu’ils fussent de droit ou de gauche.

Cambon, cependant, ne considérait pas le droit de propriété comme sacré et il s’opposa à l’adoption d’un texte proposé par Danton et ambigu au possible :

« Toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles, seront éternellement maintenues », disait ce texte destiné à empêcher l’extension des propriétés, ce qui eût paralysé toute transaction entre particuliers, mais aussi empêché toute expropriation effectuée dans l’intérêt général. Cambon obtint le rejet de la proposition de Danton et le vote d’un texte disant : « Les personnes et les propriétés sont sous la sauvegarde de la nation. » Ainsi, la nation restait libre, par la voix de ses représentants, de remettre en cause le droit de propriété.

La Révolution française fut une aube d’espérance qui faillit sombrer dans un drame qui navre encore les cœurs.

 

L’un des différends les plus tragiques de cette période eut pour origine les tendances régionalistes de plusieurs départements. A la suite des agissements de la Commune de Paris, plusieurs villes importantes en vinrent à suspecter la capitale de vouloir dicter sa loi à la France. C’était au point que Roland avait envisagé, dès le début de septembre 1792, de faire siéger la Convention dans une ville de province. Mais, sur une proposition de Couthon, la nouvelle Assemblée proclama « la République une et indivisible » le 25 septembre 1792. C’était une précaution de principe. Mais l’idée d’une fédération de plusieurs unités provinciales était dans l’air, chaque unité, suivant ses théoriciens, se serait gouvernée elle-même et n’aurait dépendu de la capitale que pour les grandes questions d’intérêt général. Vieux rêve, toujours renaissant et toujours combattu par ceux qui savent que l’unité nationale y trouverait la mort. Il ne peut être question ici de développer les théories des fédéralistes.

Cambon n’était pas fédéraliste. Il n’en était pas de même pour tous ses concitoyens de Montpellier. Le 3 septembre 1792, son père signait une adresse de l’assemblée électorale de l’Hérault au corps législatif :

« Il fut un temps où la capitale était le seul foyer d’où partaient vers tous les points de l’empire les rayons qui devaient l’éclairer ; aujourd’hui, les extrémités, et surtout les méridionales, peuvent à leur tour reporter à la capitale le feu de la liberté qui les dévore... Oui, législateurs, notre vœu fut de ressembler aux Parisiens, il est aujourd’hui à souhaiter qu’ils nous ressemblent... »

Joseph Cambon avait été un des premiers députés à prendre connaissance de cette adresse. Il la savait dictée par la crainte de voir s’ériger à Paris un pouvoir exécutif indépendant de l’Assemblée, entièrement aux mains de la Commune. Les Languedociens estimaient qu’ils n’avaient à recevoir de leçons de républicanisme de personne. Le 14 septembre 1792, Montpellier avait exprimé des vœux pour la suppression de la royauté. Dès que les conseillers du département eurent confirmation de la proclamation de la République, la municipalité organisa une manifestation publique. Devant tous les corps constitués du département, et un public nombreux, d’abord à l’esplanade, face à la colonne monumentale élevée un an plus tôt et dédiée « à la liberté et à la concorde », ensuite au Peyrou, le maire, Durand, exprima sa joie de se savoir enfin citoyen d’une République libre et fraternelle. Joseph Cambon était tenu au courant par son père des moindres faits survenus dans sa ville natale. Il discernait parfois, dans ce qui lui était rapporté, des symptômes de fédéralisme, mais rien qui mît l’unité de la nation en péril.

 

A la séance du 25 septembre 1792, où l’unité et l’indivisibilité de la République avaient été solennellement proclamées, le ministre de l’Intérieur Roland, toujours anxieux d’assurer le libre fonctionnement des institutions, proposa l’organisation d’une force armée pour défendre la Convention contre les mouvements populaires, précisant que cette force serait tirée de tous les départements, sauf celui de la Seine. La discussion qui s’ensuivit fit apparaître la mauvaise administration de la Commune de Paris, on souleva à nouveau la question de ses comptes mal tenus, et celle des objets précieux volés au garde-meubles, dans les églises et les riches hôtels des émigrés. Cambon demanda une fois de plus l’application rigoureuse du décret ordonnant que ces objets soient rapportés à la Trésorerie nationale. Et, répondant à plusieurs de ses collègues qui accusaient le Midi de vouloir se séparer du reste de la France, il le défendit chaleureusement.

 

Dès qu’il était question de fédéralisme, ou simplement de l’organisation des pouvoirs, les mots prenaient un sens différent suivant la personne qui les employait. Les départements ne songeaient pas sérieusement à se séparer de la mère patrie mais ils tenaient à rappeler que Paris, la capitale, ne devait pas moins se considérer comme une ville parmi d’autres et pareillement soumise à la loi. C’était le point de vue de Joseph Cambon, celui d’à peu près tous les conventionnels, dont Brissot qui, accusé d’avoir voulu le démembrement de la France, serait condamné à mort et exécuté. Avant d’être attaqué injustement par lui, Cambon s’était senti attiré par cet homme qui vivait simplement et dont le désintéressement était si complet qu’il oubliait parfois d’encaisser son indemnité de fonction. Cambon était alors obligé de lui rappeler que son mandat l’attendait à la Trésorerie. Le fédéralisme de Brissot était une réaction contre les agissements de la Commune de Paris. « Abjurer l’union commune, ne plus payer d’impôts au Trésor national, constituer en province vingt, trente gouvernements à part », c’était le programme des vrais fédéralistes, des têtes brûlées pour la plupart, mais le salut de la République passait tout au contraire par un gouvernement central fort. Paradoxalement, Cambon, qui avait si courageusement combattu la Commune de Paris, cessa de la critiquer, vers la fin de novembre 1792, de peur de faire le jeu des contre-révolutionnaires et des fédéralistes. C’est dire que de girondin, il devint montagnard (il exprimera plus tard des regrets de ne pas l’avoir été plus tôt et plus complètement).

En octobre 1792, la Convention se saisit de la question des caisses patriotiques placées sous le contrôle des municipalités. Une occasion pour Cambon de constater que si, à Montpellier, cette caisse remplissait son rôle à la perfection, grâce à une bonne gestion et au désintéressement de ses administrateurs, il n’en était pas de même ailleurs, notamment à Paris qui s’était déchargé sur une banque créée pour la circonstance, appelée Maison de secours, du soin d’émettre des billets de confiance de petite valeur nominale. A Montpellier, la caisse patriotique avait immobilisé dans un coffre les assignats de 100 livres et plus qui garantissaient ses émissions de petites coupures. A Paris, le gérant de la Maison de secours, un certain Guillaume, avait dilapidé les gros assignats qui étaient censés remplir le même office. Et la Convention avait été saisie par la Commune d’une demande de secours de 2 millions de livres en vue de rembourser les billets de confiance encore en circulation. Fidèle gardien du Trésor national, Cambon, rouge d’indignation, monta à la tribune et s’écria :

« L’Assemblée nationale a déjà prêté 3 millions ! La nation ne doit pas faire des sacrifices pour cette horde d’agioteurs qui ont émis des billets de confiance pour voler le peuple... je demande qu’au lieu d’envoyer un nouveau fonds, il soit décrété que la municipalité de Paris rendra compte de l’emploi des 3 millions qui lui ont été accordés précédemment, ainsi que la situation actuelle des caisses qui ont émis des billets de confiance... de million en million, on ruine la France pour le profit d’une troupe de voleurs qui, avec le moule d’impression signé Guillaume, feront passer toutes les papeteries de la République en billets de confiance. Il est temps que la Commune de Paris soit assimilée à toutes les autres communes de la République. »

La Convention donna raison à Cambon et rejeta la requête de la Commune de Paris qui consentit à produire les comptes de la Maison de secours, comptes incomplets, insuffisants, non certifiés...

« La municipalité n’a pas inspecté cette banque, déclara Cambon. S’il fallait rembourser tous les billets de cette maison, la nation perdrait 5 ou 6 millions. D’ailleurs, presque tous ces billets ont été émis depuis que la loi en a interdit l’émission. » Une deuxième demande de subvention fut rejetée, puis, Cambon ayant déclaré : « ... peut-être Coblence a-t-il des fabriques de ces billets innombrables », la Convention vota un secours d’urgence de 30 000 livres, une goutte d’eau dans un gouffre.

Il fallait trouver une solution. Cambon proposa, le 2 novembre 1792, de faire participer le département de la Seine tout entier au remboursement des billets de confiance et de couvrir la dépense par un impôt frappant uniquement les contribuables de ce département. Si peu régionaliste qu’il fût, il n’eût pas admis qu’on pénalisât les départements qui n’avaient aucune faute à se reprocher en ce domaine. Le devoir de solidarité a des limites.

« ... Je suis déterminé à périr plutôt que de souffrir que l’on attaque ainsi la fortune publique... il faut punir les coupables... si demain les membres de la Commune n’ont pas fourni l’état de la situation de la Maison de secours, je demande qu’ils soient suspendus de leurs fonctions et poursuivis devant les tribunaux. »

La situation était compliquée. Et les fripons nombreux à rôder dans les bureaux : que de signatures extirpées, de certificats obtenus par eux, grâce à l’incompétence des fonctionnaires (plusieurs dizaines de milliers à Paris ; dans les provinces plusieurs centaines de milliers) recrutés à la hâte, souvent peu instruits et sans formation particulière. Les anciens voyaient parfois d’un œil amusé les nouveaux se perdre dans le dédale des arrêtés et des circulaires et exécuter de travers des instructions qu’ils ne comprenaient pas.

Les colères de Cambon eurent tout de même un résultat : la Convention ordonna la liquidation de toutes les caisses dites patriotiques de Paris et des départements et prescrivit le retrait de tous les billets au porteur qu’elles avaient émis. C’est le Trésor national qui fit les frais des émissions faites sans garantie.

Pendant ces jours de fièvre, Cambon eut une altercation très vive avec Marat. Conventionnel, mais aussi membre de la Commune, Marat avait essayé de défendre les comptes embrouillés. Les députés avaient couvert sa voix. Le personnage déplaisait. Cambon lui reprocha, du haut de la tribune, de faire métier de calomnie, de ne jamais apporter la preuve de ses accusations ou insinuations, d’excuser les assassins de septembre, de s’opposer à ce qu’ils fussent traduits en justice.

La Commune de Paris avait consenti à ouvrir ses comptes à une commission de vingt-quatre membres désignés par la Convention. Ils se firent aider par des fonctionnaires, tout le monde travailla d’arrache-pied pour tirer au clair une masse d’opérations mystérieuses. Ce qu’avait craint Cambon n’était que trop vrai. Des citoyens nombreux avaient apporté leur or et leur argent à la Commune pour lui permettre de payer les travaux de défense de la capitale. Aucun récépissé n’avait été délivré ou, s’il y en avait eu, les souches en avaient été détruites. Barbaroux, l’un des vingt-quatre, déclara :

« De l’aveu même du comité de surveillance de la Commune, il a disparu, depuis le 10 août, une très grande quantité d’argenterie et une somme de 1 100 000 livres en or. »

Cambon demanda la régularisation des écritures, la poursuite des coupables. Ses interventions répétées à ce sujet prenaient couleur de litanies et de mauvais plaisants commençaient à insinuer qu’il en disait trop pour n’avoir rien à se reprocher lui-même. Il déclara :

« Généraux, ministre de la Guerre, commissaires ordonnateurs des guerres, fournisseurs, tous sont astreints à rendre des comptes et à subir un examen vigilant. Un général ne doit que commander, c’est à l’ordonnateur de veiller aux approvisionnements, au payeur de l’armée à les solder, au contrôleur à les examiner et à rendre des comptes à la Trésorerie, laquelle les fait passer à la Convention, qui les renvoie au comité des finances... si nous sortons de là, la République est perdue.

Il posa le principe du « contrôleur des dépenses engagées », qu’il appelait « commissaire à la Trésorerie », disposant d’un droit de veto afin de prévenir toute dépense irrégulière ou superflue. A cette époque également il commença à manifester sa défiance vis-à-vis de Dumouriez. Avait-il des motifs de croire aux dilapidations de ce général qui commandait en chef l’armée de Belgique ? C’est probable, puisque, le 30 octobre 1792, ses collègues l’entendirent s’écrier : « ... il faut déchirer le voile et tracer la conduite de cet officier. »

Ces questions de finances n’ont jamais passionné les grands théoriciens de la politique. Pour eux, l’important est de réformer, de jeter les bases d’une société répondant à leur idéal, celle-ci ne pouvant manquer de créer, par la force des choses, les moyens de paiement qui lui permettront d’exister. Et, de fait, les constituants de 1789-1790 avaient créé l’assignat sans lequel la Révolution eût cessé d’être avant d’avoir eu le temps de changer les structures du pays. A la Convention, les têtes les plus marquantes, Danton, Robespierre, Saint-Just, Billaud-Varenne, considéraient comme secondaires les problèmes financiers. Pourtant, ce sont ces problèmes, laissés sans solution, qui avaient précipité l’effondrement de l’Ancien Régime. Cambon, lui, était un gestionnaire. Sa franchise rugueuse, qui faisait sourire parfois, trouvait son explication dans le fait qu’il consacrait la majeure partie de son temps à vérifier des chiffres et non à lire des ouvrages philosophiques et à disserter longuement avec des amis cultivés. Son devoir était de compter, il le faisait. Il admettait cependant que dans certains cas le secret devait couvrir certaines dépenses. Danton, au ministère de la Justice, avait dépensé beaucoup plus qu’il ne semblait nécessaire. Il s’en expliqua en privé avec Roland et Cambon qui cessèrent de le sommer de s’expliquer publiquement.

Cambon se rapprochait de la gauche. Les Girondins lui paraissaient suspects de pactiser avec les anciens Feuillants qui conspiraient contre la Révolution. Certes, il n’approuvait pas les actions illégales et violentes, ni la vulgarité de langage et d’écriture des « enragés », mais leur patriotisme n’était pas douteux tandis que celui de certains Girondins subissait des altérations dangereuses. Mais quand les Girondins s’apercevront de l’éloignement de Cambon, ils le calomnieront ; il deviendra l’homme à abattre. Dans ses Mémoires le député girondin Buzot, l’homme qui eût volontiers étendu à toute la France l’insurrection vendéenne s’il l’avait pu, écrit de lui :

« Il y avait à la Convention nationale, dans le nombre de ceux qui ouvraient ou fermaient à volonté les coffres de la nation, un certain homme de grotesque allure, que l’ignorance de tout avait rendu fameux dans l’art de faire des assignats et d’acheter à des prix énormes l’argent auquel les assignats ne pouvaient suppléer. Cet homme s’appelait Cambon, honnête fripon qui, en parlant toujours de ménager les deniers du peuple, ne savait bien que ménager les siens... un grossier charlatan... en d’autres temps, on en eût fait tout juste un commis de négociant... esprit borné, langage de même... pétulance... folie... bonhomie apparente seulement... parlant des plus petites choses avec chaleur... immodération de langage... orgueilleux avec ça, entre en fureur lorsqu’il est contredit... colère, vindicatif... vaniteux... fabricateur en titre d’assignats... il disposait de la fortune publique... personne mieux que lui n’a mis à profit le masque de probité... »

En chargeant à l’excès son portrait, Buzot s’est démenti lui-même. Grotesque, Cambon ? Sans doute n’avait-il pas l’élégance d’un Robespierre ou la séduction raffinée d’un Hérault de Séchelles, mais depuis quand est-il interdit à un homme politique d’être petit ? Ignorant, Cambon ? C’est vite dit et ceux qui travaillaient avec lui ne s’en sont jamais aperçus. Vaniteux, certainement pas. Coléreux, c’est sûr, il ne s’est jamais résigné à voir des actes malhonnêtes. Fabricant d’assignats ? Ce n’est pas lui qui les a inventés ; ayant trouvé la fabrique toute montée, il en assura le bon fonctionnement. Malhonnête, hypocrite, Cambon ? lui qui avait proposé à la Convention de publier le bilan de sa fortune et acceptait tous les contrôles, rare exemple (et peut-être unique) d’un homme politique étalant ses moyens d’existence au grand jour.

Jamais sans doute une assemblée n’eut tant à faire que la Convention. Il lui fallait poursuivre les réformes, donner à l’État des bases solides, assurer le ravitaillement de 26 millions de bouches, empêcher les armées ennemies d’envahir la France, combattre les ennemis de l’intérieur, et juger un roi qui croyait avoir été mis sur le trône de France par Dieu lui-même.

Le procès de Louis XVI commença le 3 décembre 1792. Il s’acheva le 20 janvier 1793. Le roi parut à la barre le 11 décembre, pour y subir un premier interrogatoire. Il y avait été conduit par le procureur de la Commune, accompagné de Colombeau, secrétaire-greffier, et de Santerre, commandant de la garde nationale. Reconduit au Temple le soir même, il en ressortit pour être présenté à nouveau à ses juges avant et après Noël. Le 20 janvier, il était condamné et le lendemain, 21 janvier 1793, à 10 h 22 du matin, il était exécuté place de la Révolution.

Les conventionnels présents avaient eu à répondre à quatre questions.

 

1 re question : Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté

publique et d’attentat contre la sûreté générale ?

Réponse : Oui, par 707 voix ; non, aucune voix.

2e question : Le jugement qui sera rendu sur Louis sera-t-il soumis

à la ratification du peuple réuni dans des assemblées primaires ?

Réponse : Oui, par 287 voix ; non, par 424 voix.

3e question : Quelle peine Louis, ci-devant Capet, a-t-il encourue ?

Réponse : La mort sans condition par 387 voix, la détention ou

la mort avec condition par 338 voix.

4e question : sera-t-il sursis à l’exécution du jugement de Louis

Capet ?

 

Réponse : Oui, par 310 voix ; non, par 380 voix.

Joseph Cambon avait répondu oui à la première question, non à la 2e et à la 4e. Il avait voté la mort sans condition. Il s’est justifié de ses choix en ces termes :

« Le vœu de tous les Français est parfaitement connu : tous veulent la destruction de tous les privilèges et la punition de tous ceux qui résisteraient à l’établissement du régime de l’égalité. Déjà, j’ai été obligé dans l’Assemblée législative, pour l’intérêt suprême du salut de la patrie, de prononcer la déportation (à la Guyane) d’une caste jadis privilégiée qui n’avait commis d’autre crime que de refuser le serment de fidélité au nouveau régime.

Avec vous, j’ai été obligé de prononcer la peine de mort contre les émigrés, complices de Louis, et contre ceux qui, n’ayant pas pris les armes contre leur patrie, rentreraient en France. Aujourd’hui, j’ai à juger un privilégié convaincu de trahison contre la patrie : son crime est notoire, je me croirais coupable envers la justice nationale si je me bornais à la déportation. Je vote la mort. »

Sur les huit autres députés de l’Hérault, trois votèrent la mort sans condition ; un, la mort avec sursis jusqu’à la paix (Cambacérès) ; quatre, une condamnation à des peines diverses permettant au condamné d’échapper à la mort.

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