La magie de nos différences (French Edition)

Jessy E.M · Chapitre 26 sur 43

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La magie de nos différences (French Edition)

Chapitre 26

Alex

 

Le GPS m’indique que mon point d’arrivée n’est plus très loin. Pas de réseau sur mon téléphone, je ne pourrais donc pas me fier à lui une fois que j’aurais pénétré dans les bois. Tant pis, la vie de mon fils et celle de Neïssa valent bien plus que le risque de me perdre. Je me gare sur le côté de la route et descends de ma voiture.

À peine ai-je fermé la portière et mis un pied dans le sous-bois qu’une angoisse m’envahit. Et si j’arrivais trop tard ? Non, je refuse de l’envisager… La boule au ventre, j’avance prudemment, prêtant attention aux bruits qui m’entourent. En temps normal, quand vous vous promenez en forêt, vous appréciez le chant des oiseaux par exemple. Ici, rien… aucun volatile, aucune douce musique, seul le silence m’enveloppe. Le bruit des feuillages bousculés par le vent vient parfois interrompre momentanément ce calme mais c’est tout… Et c’est aussi perturbant que si un brouhaha incessant se faisait entendre.

Soudain, des bruits me parviennent, je tends l’oreille, cherchant à identifier la source. Des voix ? Oui, lointaines, très lointaines mais ce sont bien des voix que j’entends. Je m’élance sans réfléchir et cours le plus vite possible, sans prêter attention à ce qui m’entoure. Je trébuche plusieurs fois sur des branches tombées au sol, me griffe avec celles toujours accrochées à leur tronc, me fouette le visage avec les brindilles en hauteur, et pourtant je ne ralentis pas. L’adrénaline qui coule maintenant dans mes veines me porte vers mon fils, vers la femme à laquelle je tiens. Soudain, des voix me parviennent. Même si je ne comprends pas ce qu’elles disent, j’en distingue une masculine et une féminine… Neïssa… Je suis sûr que c’est elle. Je tente d'accélérer ma course pour la rejoindre au plus vite.

Mon élan est stoppé net quelques minutes plus tard quand les arbres qui m'entourent laissent place devant moi à une étendue d’eau. Je l’ai trouvé. J’ai trouvé le lac dont la jeune femme me parlait. Je regarde rapidement tout autour, aucune trace d’elle. J’aurais pourtant juré que c'était sa voix qui m’était parvenue… ou alors… oh non….

Les larmes quittent mes yeux sans que je ne puisse les contrôler. Les nerfs tendus au possible et le cœur comprimé par la peur de perdre les deux êtres auxquels je tiens le plus au monde, je m’effondre. Assis sur un tronc d’arbre qui jonche le sol, la tête entre les mains, je pleure. Tel un enfant, fragile, je n’arrête plus les larmes qui roulent sur mes joues, je n’essaye même pas de les retenir. J’ai passé quatre années dans des combats tous plus durs les uns que les autres, pour aider mon fils, pour le voir sourire, pour le voir vivre, et aujourd’hui, j’échoue, je manque à mon rôle de parent, je risque de le perdre.

Pa, dit Lucas.

Oui, tu y es presque mon chéri. Essaie encore, papa, l’encouragé-

je.

Pa Pa, tente-t-il.

Oui ! Bravo mon grand ! crié-je, aux anges.

Lucas vient de m'appeler “papa” pour la première fois. Heureux, comblé, je le serre contre moi même s’il n’aime pas particulièrement ça. Après trois années passées sans entendre le moindre mot cohérent, il arrive enfin, à force de patience, à prononcer quelques syllabes simples. Je suis tellement fier de lui.

Un hurlement me fait frissonner et revenir à moi. Un loup ? C’est bien un loup que j’ai entendu ? Alors Neïssa avait vu juste. Elle ne m’a pas menti. Ce sont bien des hommes-loups qui ont enlevé mon fils.

Monsieur, votre fils a des troubles autistiques. Il a des besoins

spécifiques. Vous vous en étiez déjà rendu compte mais… étant donné que vous êtes seul, je peux vous conseiller une consœur qui pourra vous aider.

Oui bien sûr, dis-je avec un soupir de soulagement. En quoi est-

elle spécialisée ?

Voici ses coordonnées, ne tardez pas à la contacter, je lui

transmettrai votre dossier.

J’attrape la carte de visite qu’elle me tend et la parcours des yeux. C’est une blague ?

Une assistante sociale ? m’étonné-je.

Elle va vous orienter vers des structures adaptées, annonce la

spécialiste qui me fait face.

Des structures adaptées, répété-je. Vous faites ça avec tous vos

patients ?

Non, seulement ceux qui en ont besoin, tranche-t-elle, hautaine.

En quoi une assistante sociale va-t-elle aider Lucas ?

Écoutez Monsieur, vous êtes seul pour élever votre fils. Même si de

nos jours, les pères célibataires sont de plus en plus présents, il peut être compliqué de conjuguer carrière et vie familiale. Ça l’est déjà pour beaucoup de femmes alors…

Elle laisse sa phrase en suspense et je comprends ce qu’elle sous-entend sans même qu’elle la finisse. Une structure adaptée… Le fait que je sois le père, seul…

Vous voulez placer Lucas ? m’énervé-je tandis qu’elle fait preuve

d’un calme olympien.

Un institut médico-éducatif lui permettrait d’être entouré de

professionnels et vous pourrez ainsi continuer à mener votre vie comme vous l’entendez. Il faudra simplement que Lucas passe différents examens et des tests neurologiques. Ensuite, une fois le diagnostic posé, vous pourrez faire votre choix. Mais je vous assure que l’IME est une solution à laquelle vous devez réfléchir.

J’avais déjà refusé de me séparer de mon fils à ce moment-là. Le savoir loin de moi maintenant fait remonter une foule de souvenirs, bons et mauvais. Dans certains cas, le placement dans une structure adaptée est la meilleure solution, mais je connais mon fils… Nous nous battons ensemble, depuis plusieurs années maintenant, pour qu’il progresse et qu’il puisse aller à l’école comme les autres enfants de son âge, pour qu’il soit aidé. Pourtant, je sais que ce dont il a le plus besoin, c’est moi. Les enfants doivent avoir leurs parents. Pour lui, je suis son repère. Alors oui, il a un fonctionnement cérébral et cognitif différent des autres, mais je me dois d’être présent sans aucune faille. J’ai toujours été là pour lui et pourtant, ça n’a pas suffit à le protéger. Je ferai tout mon possible pour lui apporter le soutien dont il aura besoin.

Déterminé, je me reprends. Si je pars aveuglément dans une direction et que ce n’est pas la bonne, je vais perdre un temps fou. Je décide alors de garder mon calme, de rester assis, installé sur ce tronc et de tendre l’oreille jusqu’au prochain hurlement qui m’indiquera quelle direction prendre.

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