La magie de nos différences (French Edition)
Chapitre 5
Neïssa
Je marche calmement au milieu des arbres et hume l’air qui m’entoure. Aucune odeur suspecte aux alentours, personne d’autre que moi dans ces bois. Parfait, exactement ce dont j’avais besoin. Je soupire d’aise et un léger scintillement recouvre ma peau. Des poils roux recouvrent mon épiderme tandis que mon corps change de forme. Mon nez s’allonge pour devenir un museau, mes oreilles s’allongent pour finir en pointes et se couvrir de poils elles aussi.
En quelques secondes à peine, je me retrouve sur mes quatre pattes, mon apparence humaine ayant totalement disparu. Le vent frais souffle et je le laisse glisser sur ma fourrure. C’est si agréable de me retrouver sous forme animale que j’en savoure chaque seconde. Je trottine joyeusement, marchant sur les feuilles et évitant les brindilles pour ne pas faire de bruit. Que la chasse commence…
Attention, je ne mange pas mes proies. Mon côté humain m’en empêche, je n’aime pas la viande crue, je refuse donc de faire comme certains de mes semblables qui vivent pleinement ce côté bestial et font tout comme leur animal. Cependant, je possède un instinct de chasse et même si je relâche systématiquement mes proies en prenant garde à ne pas les blesser, j’aime l’idée du challenge que cela représente.
Je dresse l’oreille, laissant mon ouïe fine prendre le relais. un bruissement de feuilles attire mon attention sur ma droite et j’avance prudemment, cherchant le mulot tapi entre les fougères. Je le repère rapidement, concentrée sur ma cible comme si ma vie en dépendait. Aucun mouvement de ma part, aucun bruit, rien. Pourtant, le rongeur détale comme un lapin, visiblement apeuré par ma présence.
C’est bien la première fois depuis longtemps que ça m’arrive. Habituellement, je réussis à attraper au moins trois petites proies au cours de mes parties de chasse. Déçue, je me retourne et tombe nez à nez avec… un enfant !
Immédiatement, je cherche ses parents du regard. Comment est-il parvenu jusqu’ici et pourquoi ? Jamais les Hommes ne viennent dans cette partie de la forêt ! Prise de panique, je réfléchis à toute vitesse. Je ne peux pas me transformer devant lui pour reprendre ma forme initiale, je serais forcée de déménager au risque d’être démasquée.
Après quelques secondes sans que rien ne se passe si ce n’est mon cerveau qui tourne à plein régime, je réalise que ce petit bonhomme est seul au milieu des bois. Et à son air triste et son visage fermé, je m’inquiète. Est-il perdu ? Je ne vois pas d’autre explication. Pourtant, il ne semble nullement apeuré, ni par le fait d’être isolé, ni par ma présence. Pour preuve, le voilà qui fait un pas dans ma direction, main tendue.
Je suis surprise de constater qu’il n’a pas peur de moi. Ce petit bout de quatre ou cinq ans se retrouve face à un renard et ne recule pas. Nous sommes pourtant réputés, à tort, de véhiculer la rage. En effet, une campagne de vaccination a eu lieu et aucun cas n’a été recensé depuis bien longtemps, plusieurs décennies même. Visiblement, ce petit bonhomme n’a pas l’air de s’en inquiéter. Il reste prostré, immobile, me regardant avec curiosité. Soudain, un bruit retentit, l’alarme des pompiers de la ville d’à côté se déclenche, laissant entendre son cri strident. Immédiatement, l'enfant se bouche les oreilles, plaquant fermement ses mains dessus et fermant les yeux si fort que son visage se crispe en un rictus effrayant. Ce son est désagréable pour n’importe qui, pourtant, sa réaction semble disproportionnée. L’antenne des pompiers est loin… Une fois l’alarme éteinte et le bruit disparu, il met de longues secondes à enlever ses petites mains toujours serrées. Ses poings restent fermés. Il semble maintenant chamboulé, perdu. Il fuit mon regard et son attitude m’inquiète. D’autres enfants seraient soit partis de peur en courant à toutes jambes, soit se serraient jetés sur moi comme si j’étais une peluche sans avoir conscience du danger que peut représenter un animal sauvage. Non, cet enfant est différent des autres, il ne s’occupe même plus de moi, regardant autour de lui frénétiquement, peut-être à la recherche de ce qui a fait tant de bruit il y a quelques instants.
Je prends le temps de l’observer et me rends compte que ses mains sont toujours dans la même position. Tous les muscles de son corps sont crispés, tendus à l’extrême. C’est comme si ce petit être était une bombe à retardement, prête à exploser à tout instant. J’esquisse un pas en arrière, tentant de m’éloigner à couvert pour pouvoir changer de forme. Mon mouvement attire son attention et son regard change lorsqu’il se pose enfin sur moi. Il semble s’être souvenu de ma présence, comme si le bruit qui l’a distrait l’avait fait oublier ce qu’il se passait juste avant. Il reprend alors son geste, et tend la main vers moi. Après m’être assurée que personne ne se trouve dans les parages, je décide de le laisser m’approcher. Je ne saurais pas l’expliquer mais quelque chose en lui est différent. C’est comme si mon instinct me soufflait qu’il avait besoin de ça.
Lorsque l’enfant pose sa main sur ma tête, je ferme les yeux quelques secondes et le laisse faire. Je ne suis pas spécialement heureuse de me faire caresser sous ma forme animale. C’est même presque… rabaissant. Pourtant, lorsque je rouvre les yeux, le sourire qui éclaire le visage de ce petit bout fait bondir mon cœur dans ma poitrine.
Coucou, me dit-il avant de s’asseoir à côté de moi.
Je me sens coincée, prise entre la raison qui me dit de m’éloigner et de rentrer chez moi pour reprendre ma forme initiale et mon cœur qui me crie que je ne peux pas laisser cet enfant seul et qu’il a besoin de moi.
Papa pas parc, lance-t-il.
Je suis surprise par ses mots, non pas parce qu’il me parle… qu’il parle à un renard, mais parce qu’étant donné son âge, je trouve la construction de sa phrase très limitée… trop même. Je plisse les yeux et essaye de le détailler plus attentivement. Ses cheveux châtains lui retombent presque devant les yeux et ses iris bleus lui donnent un air angélique hypnotisant. Il est assez grand et pourtant, en entendant les mots qu’il utilise, je me demande si je ne me suis pas trompée sur son âge.
Papa pas parc, répète-t-il en regardant autour de lui.
Il tend la main pour caresser de nouveau ma fourrure lorsqu’il stoppe son geste d’un coup, sans aucune raison, le regard fixé sur ses doigts avant de se mettre à paniquer. Je le vois trembler légèrement et frotter énergiquement sa main sur son pantalon et regardant tour à tour à gauche, à droite, cherchant quelque chose sans que je sache de quoi il s’agit.
Sans réfléchir, je m’avance vers lui et pose ma tête contre sa jambe, le câlinant presque. Je le sens se crisper avant que ses tremblements ne se calment, doucement. Je continue ce semblant de câlin, les yeux fermés, me concentrant sur sa respiration et les réactions de son corps. Sa main se pose sur ma tête et la caresse qu’il me prodigue descend jusqu’à mon dos. Il recommence ce geste jusqu’à être totalement calmé.
Je relève les yeux vers lui et devant la fatigue apparente dont il semble abattu, je me rends compte que je dois réagir, je dois faire quelque chose et l’aider. Seulement, je ne suis pas convaincue, même s’il semble à l’aise avec moi, qu’il suivrait un renard à travers la forêt. Je décide donc de prendre le risque, de me transformer. Après tout, il s’agit d’un enfant et si j’en crois son vocabulaire limité, je ne suis pas sûre qu’il serait capable d’expliquer ce qu’il a vu. Personne n'imaginerait cela alors, aucun adulte ne comprendrait le sens des mots qu’il utiliserait. Je recule légèrement. L’enfant semble se renfermer, déçu que je m’éloigne. Ma fourrure se met à scintiller et je reprends forme humaine sous le regard rond et surpris du petit homme qui me fait face.
Il est émerveillé par la magie qui a opéré et frappe dans ses mains. Cependant, je ne sais pas si je dois le laisser parler ou bien le faire en premier. Finalement, je me décide à ouvrir la bouche, préférant prendre les devants.
Bonjour, je m’appelle Neïssa, dis-je doucement.
Belle Nissa, murmure-t-il.
Merci, réponds-je en souriant. Comment est-ce que tu t’appelles
toi ? demandé-je en me baissant à sa hauteur.
Lucas. Lucas sale, reprend-il en me montrant la main qu’il frottait
énergiquement tout à l’heure.
Je le vois trembler légèrement, remarque que sa respiration s’accélère quelque peu et je comprends qu’il est sur le point de paniquer à nouveau. Je tends la main pour prendre la sienne et sans réfléchir, je lui fais une proposition.
Ma maison est juste à côté. Si tu veux, on va aller ensemble laver
ta main et ensuite, on retrouvera tes parents, d’accord ?
Il hoche la tête et tend son autre main. Cet enfant n’a, décidément, aucune conscience du danger. C’est alors que je remarque un bracelet autour de son poignet. Une inscription dessus attire mon attention. Il est mentionné son prénom ainsi qu’une adresse, probablement la sienne, et un numéro de téléphone. Ma première idée serait d’appeler ses parents mais je refuse qu’ils viennent le chercher ici, et même s’ils doivent être morts d’inquiétude, je préfère prendre le moins de risques possibles. J’en ai déjà pris bien assez…
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