La magie de nos différences (French Edition)
Chapitre 7
Neïssa
Je pénètre dans la maison, la main de Lucas toujours dans la mienne. Ce petit bonhomme m'entraîne avec lui. Les lieux sont propres, simplement décorés mais l’atmosphère qui y règne est apaisante, chaleureuse, accueillante. Je m’y sens bien, presque détendue. Cependant, je me demande ce qui m’a pris d’accepter cette invitation. Je devais simplement le déposer chez lui et disparaître.
Qu’aimeriez-vous boire ? me demande son père. Étant donné
l’heure, je ne vais pas vous proposer de café, s’amuse-t-il, mais nous avons des jus de fruits ou bien un apéritif.
Un jus de fruits, ce sera parfait merci, assuré-je.
Après avoir servi trois verres et les avoir disposés sur la table de la salle à manger, il m’invite à prendre place. Je tire une des chaises et le vois se crisper, c’est presque imperceptible mais je suis tellement habituée à faire attention au moindre détail dans l’attitude des gens que je le remarque. Je stoppe donc mon geste et lui lance un regard pour tenter de comprendre. C’est Lucas qui me fournit la réponse que j’attendais.
Chaise Lucas, toi là, dit-il en me désignant celle d’à côté.
Bien Monsieur, je vous laisse votre place dans ce cas, m’amusé-je
en comprenant et en m’asseyant à l’emplacement qu’il m’a attribuée.
Nous prenons place et l’enfant commence immédiatement à boire, lentement, comme s’il n’était pas sûr de ses gestes. Je vois son père sourire et me regarder brièvement, avec un mélange de curiosité et d’inquiétude. Peut-être a-t-il compris que quelque chose clochait chez moi, que j’étais différente…
Merci encore de l’avoir ramené, lance-t-il. Je ne sais pas ce que je
serais devenu sans lui.
Ce n’est rien vraiment, assuré-je.
Par contre, nous en rediscuterons mon chéri, dit-il à l’intention de
son fils. C’est très dangereux ce que tu as fait, tu te souviens que tu ne dois pas t'éloigner de moi.
Lucas regarde son père, écoutant ses paroles sans pour autant montrer la moindre réaction suite à son geste, ni la moindre empathie pour l’inquiétude qu’il a causée à son père.
Nissa chambre ? demande-t-il à son père.
Tu lui montreras ta chambre tout à l’heure. Que dirais-tu de
préparer le repas ? propose-t-il.
Le visage de Lucas s’illumine et je les vois partir vers la cuisine. Je me lève et les suis, proposant mon aide par politesse même si je déteste cuisiner. Nous préparons ainsi le dîner dans une atmosphère légère, joyeuse. Visiblement, ils aiment ces instants de partage et je suis heureuse d’y participer. Je remarque qu’Alex répète chaque consigne deux fois et attend que son fils hoche la tête pour lui signifier qu’il a bien compris avant de le laisser faire. Je constate également que Lucas s’essuie de nombreuses fois les mains sur un torchon, le changeant même contre un propre plusieurs fois, ne supportant visiblement pas que sa peau ou le tissu soient sales. Je repense alors à sa réaction, dans les bois, lorsqu’il s’est aperçu que sa main était pleine de terre.
Quelques dizaines de minutes plus tard, nous nous installons à table et Alex remplit nos assiettes. Dans les nôtres, il place les boulettes de viande et la sauce sur les spaghettis, alors que pour Lucas, il sépare tout, plaçant la viande d’un côté et les spaghettis de l’autre sans mettre de sauce.
Faim, lance l’enfant.
Tu as raison, moi aussi je meurs de faim, dis-je avec un sourire à
son intention.
Nous commençons à manger en silence, savourant les saveurs du plat. Finalement, je devrais peut-être cuisiner plus souvent. Ce n’était pas compliqué à faire et c’est tellement bon que j’envisage de revoir mon jugement sur la torture que représente la préparation d’un plat.
Nissa aide ? demande Lucas, ce qui me tire de mes pensées.
Oui, bien sûr, dis-je en prenant sa fourchette.
Vous n’êtes pas obligée, s’empresse de dire son père avant de
prendre la fourchette de son fils, je vais t’aider.
Papa non, Nissa, s'obstine l’enfant.
Ça ne me dérange pas, assuré-je.
Je vois Alex me jeter un regard en coin avant de se remettre à manger et je réalise qu’il est peut-être vexé, pensant que j’essaie de prendre sa place ou quelque chose comme ça.
Moi content voir Nissa, lance soudainement Lucas.
Je reste un instant surprise, pas certaine d’avoir compris ce qu’il voulait dire. Puis, je vois son père inspirer profondément avant de prendre la parole.
Oui, tu es content d’avoir rencontré Neïssa, dit-il en insistant sur
mon prénom, probablement pour que son fils corrige sa prononciation, mais tu n’aurais pas dû partir, tu aurais pu rencontrer quelqu’un de méchant.
Un frisson me parcourt en réalisant qu’en effet, cet enfant aurait pu croiser le chemin de quelqu’un de mal intentionné, ou d’un autre métamorphe. Pire, l’un des miens ne contrôlant pas sa bête… Le fait qu’il n’ait aucune idée du danger que représente sa suite m’inquiète beaucoup donc je peux imaginer la peur qu’a ressenti son père.
Dame Boube ?
Oui mon chéri, comme madame Laroube, plaisante son père.
Qui est madame Laroube ? ne puis-je m’empêcher de demander.
Notre voisine, dit simplement Alex.
Aime pas Lucas, ajoute son fils.
Je lève les yeux vers mon hôte, n’osant pas poser la question qui me brûle les lèvres. J’ai peur de connaître la réponse.
Lucas, si tu veux, tu peux aller jouer un peu dans ta chambre,
prépare une belle surprise pour Neïssa si tu en as envie. Nous viendrons te voir dans quelques minutes d’accord.
Immédiatement, son visage s’illumine et il file en direction du couloir. Alex a envoyé son fils dans sa chambre pour être seul avec moi. Sans crier gare, mon corps se tend, sur la défensive.
Sa mère n’est plus de ce monde, dit-il doucement.
C’est ce que j’ai cru comprendre oui, Lucas m’en a parlé.
Surpris, il relève les yeux vers moi, et la douleur qui j’y décèle me brise le cœur. Personne ne devrait perdre sa moitié, encore moins quand des enfants se retrouvent orphelins d’un de leurs parents.
Il ne l’a jamais connue, elle nous a quitté en le mettant au monde.
J’ai toujours été seul avec Lucas. Je me suis fait une raison, je l’ai accepté. Mais il y a deux ans, j’ai commencé à prendre conscience du fait qu’il était… qu’il avait des besoins particuliers, j’en ai voulu à Justine de nous avoir quittés.
C’est un petit garçon formidable et vous êtes un excellent père.
J’ai bien remarqué que vous prenez soin de lui.
Je l’ai quitté des yeux une seconde pour répondre à la voisine. Je
n’ai pas pensé un seul instant qu’il… commence-t-il avant que sa voix ne se fissure.
Il va bien. Il est rentré, ne vous en faites pas, dis-je doucement en
posant ma main sur son bras.
Merci. Pas seulement de l’avoir ramené, mais aussi de ne pas le
traiter différemment.
Je suis touchée par ses mots. Je sais que l’acceptation des différences est compliquée pour beaucoup de gens, mais là nous parlons d’un enfant, d’un jeune enfant, d’un petit être qui ne demande qu’à vivre, rire, apprendre, aimer… Comment peut-on le rejeter ou le traiter différemment sous prétexte qu’il ne fonctionne pas comme nous ?
Lucas a des troubles du spectre autistique atypiques. Nous sommes
en train de faire les bilans et de voir des spécialistes mais… je crains que ça ne change pas grand-chose d’avoir pu mettre un nom sur ce qu’il a, ce qu’il est, reprend Alex. Les dossiers afin d’obtenir les rendez-vous médicaux, les suivis et les aides sont très longs à obtenir et à mettre en place. C’est un vrai parcours du combattant.
Vous faites tout ce qu’il faut, dis-je simplement, ne sachant quoi
ajouter d’autre.
Je ne comprends pas pourquoi il vous a adoptée de cette façon
alors que même les spécialistes qu’il voit depuis plusieurs séances n’ont pas le droit de le toucher.
Et bien… je… je ne… bredouillé-je sans savoir quoi dire.
Nissa ! m’appelle Lucas depuis le couloir en arrivant comme une
tornade à côté de nous avant de me prendre par la main et de me tirer derrière lui.
Ouf, sauvée par le gong ! Ou plutôt, par un ange…
OceanofPDF.com