La mise en scène du discours - Porter sa parole en public de manière engageante et mémorable
Le regard
Scénariser ses déplacements permet d’éviter à la fois la bougeotte et la pétrification. Étudie avec précision comment tu peux jouer des trois modes pour accompagner ta parole et renforcer ton message. Chaque déplacement doit être utile, porter une intention, être cohérent. Reste toujours dans la mesure : trop de déplacements fatigue l’auditoire, aucun peut ennuyer. C’est toute une palette de possibilités qui s’offre à toi.
Les trois modes de déplacement
Le mode structurel
Le mode temporel
Le mode émotionnel
Le regard
Les yeux dans les yeux
De toutes les expressions faciales, le regard est le plus important. C’est lui qui donne le la. Si tu es sincère lorsque tu parles, ton visage sera à l’image de ton regard, ton expression faciale sera le fidèle reflet de ce que disent tes yeux. C’est pourquoi nous ne parlerons que du regard et pas de l’expression faciale, qui lui est subordonnée. Le regard ne se contente pas d’être cohérent avec la parole et avec l’émotion qu’elle véhicule, il appuie ou soutient l’une et l’autre.
Lorsque tu arrives sur scène, le regard est la première interaction. Tu regardes le public et le public te regarde. Ce premier échange silencieux marque le début de la connexion entre l’orateur et son public. Ton regard transmet l’information dans les deux sens. D’une part, il montre ton implication, ton niveau d’engagement, les émotions qui te traversent. D’autre part, il te donne des indications sur l’état d’esprit de ton auditoire : ennui, hostilité, bienveillance, intérêt. Ce que tu vois et sens chez tes auditeurs te permet de réagir en conséquence : ralentir, monter la voix, se déplacer, moduler, etc. Le regard est ton principal instrument de contrôle. Le cas de la lecture
La qualité et l’intensité de ton regard ne peuvent être les mêmes selon que tu lis ou non ton texte. Ton regard dépend aussi de la façon dont tu lis. La lecture d’un texte intégral, contrairement à ce qu’on pourrait croire, est un exercice difficile pour un débutant. D’une certaine manière, c’est rassurant : on est sûr de ne rien oublier, de dire les choses dans l’ordre. Mais dans la réalité, la plupart du temps, le résultat n’est pas satisfaisant, principalement parce que la connexion, qui repose avant tout sur le regard, peine à se maintenir dans la durée. En lisant ton texte, les yeux rivés à tes feuilles, tu prends le risque de rester à distance de ton public, pas à cause du pupitre qui fait barrière et t’oblige à rester statique, mais en raison de ce qui sera perçu comme un manque d’implication dans la relation. Tu prends aussi le risque de donner l’impression de manquer de confiance ou, pire, de faire douter de ta sincérité, sans parler de spontanéité. Tu n’es pas non plus à l’abri, tout bêtement, de te tromper de ligne, de sauter quelques mots, reprenant au mauvais endroit après avoir furtivement levé les yeux de tes feuilles. Lire n’est pas parler. Si tu veux éviter que tes auditeurs connaissent mieux le sommet de ton crâne que ton visage, sois un orateur, pas un lecteur. Mets-toi dans la peau de quelqu’un qui parle en s’aidant d’un texte, et non de quelqu’un qui lit un texte agrippé à ses feuilles. Inverse la tendance naturelle : parle à ton auditoire en le regardant et, régulièrement, alimente ta parole d’un rapide coup d’œil à tes feuillets. À ce jeu, les notes, tenues à la main ou posées sur le pupitre, sont plus faciles à gérer. Utiliser des notes n’est pas préjudiciable à condition d’en faire bon usage. Mets ta priorité sur le regard, tandis que tu parles. Et, de loin en loin, de préférence à la fin d’une phrase, capte rapidement le mot suivant sur ta fiche, puis renoue le contact visuel en développant oralement ce que tu viens de lire. Ainsi la connexion sera rompue le moins possible. C’est ce qui compte pour garder la pleine présence du public jusqu’à la fin. Si tes notes sont sur ton smartphone ou ta tablette numérique, procède de la même manière. Pense simplement à mettre ton appareil en mode avion ou à couper toutes les notifications.
Dans le cas du diaporama, le défi, bien que de nature différente, est tout aussi vaste et le risque bien plus grand encore. Car si tu n’y prends pas garde, le contact visuel ne sera pas seulement interrompu, il sera totalement brisé chaque fois que tu te retourneras vers l’écran. Dans ce cas, ce n’est pas, comme durant une lecture, le sommet de ton crâne que les gens verront le plus souvent, mais ton dos, et même plus bas. Il y a deux façons, dans un diaporama, de faire échec à la connexion avec le public en coupant le contact visuel. La première est de considérer l’écran comme un prompteur. Chaque fois qu’une nouvelle diapositive est affichée, l’orateur se retourne pour la lire ou la commenter à haute voix, restant dans cette position parfois plusieurs minutes. Ne pas tourner le dos au public, même d’un quart de tour, est un conseil de bon sens qu’oublient trop souvent certains orateurs, aimantés par l’écran comme des papillons par la lumière. La seconde façon de ruiner la connexion visuelle est de projeter un long texte. Quiconque est confronté à la projection d’un texte sur un écran ne résiste pas à la tentation de le lire. Pendant les longues minutes que durera leur lecture, tes auditeurs ne seront plus dans le contact visuel avec toi. Ce sera encore plus long si tu leur parles en même temps, ralentissant leur lecture qu’ils ne veulent pas abandonner tout en essayant de t’écouter. Pour maintenir une bonne connexion avec ton auditoire, il est important qu’il passe plus de temps à te regarder qu’à regarder l’écran. Dans le cas contraire, tu deviens un simple guide touristique, voire l’accessoire de ton diaporama. Le chalk and talk nuit aussi au contact visuel. Mais cette carence au niveau de la connexion pure est largement compensée, si l’on sait s’y prendre, par l’intérêt et l’attention que suscite un événement se déroulant en direct. Le chalk and talk (craie et discours) désigne le fait d’utiliser des outils pour écrire ou dessiner en direct. Le tableau noir, le tableau blanc, le paperboard font partie de cette catégorie. Aujourd’hui, on fait volontiers usage de la tablette numérique ou de la tablette graphique. L’avantage des outils technologiques sur les outils traditionnels est qu’ils n’obligent pas l’orateur à tourner le dos à son auditoire pendant qu’il écrit ou dessine. Dans le cas du paperboard, il est possible de pallier cet inconvénient en préparant ses feuilles à l’avance et en ne faisant que les compléter en quelques secondes sur scène. L’objectif reste toujours le même : passer le moins de temps possible dos au public. Pour cela, n’écris ou ne dessine que quand c’est vraiment utile.
Le prompteur est de plus en plus accessible aux orateurs. Il ne présente, en apparence, que des avantages. Il dispense d’apprendre son texte par cœur : c’est donc beaucoup de temps gagné et un risque d’erreur, voire de trou de mémoire, supprimé. De plus, il évite d’avoir la tête baissée sur son texte. En conséquence, il peut faire croire que le contact visuel n’est plus nécessaire. Ce serait une erreur. Le public verra bien un regard passer au-dessus de lui, mais il aura en même temps le sentiment d’un regard vide, détaché du moment. C’est pourquoi en présence d’un prompteur, la consigne reste la même : garder le plus possible la connexion par le contact visuel.
Le coup d’œil
Il est toujours possible de balayer la salle du regard de manière intuitive. Mais lorsqu’on observe attentivement les orateurs qui procèdent de la sorte, on remarque que la plupart ont tendance à privilégier un côté en particulier ou quelques rangs, souvent les premiers, plutôt que les autres, négligeant de ce fait toute une partie de l’assistance. C’est pourquoi mieux vaut, au début tout au moins, se forcer à appliquer une méthode systématique jusqu’à ce qu’elle devienne naturelle.
La méthode la plus communément employée est celle de la triangulation, qui n’a rien à voir avec la méthode topographique du même nom. L’idée est de dessiner du regard deux triangles inversés dans la salle. Commence au centre du premier rang ; c’est le sommet du premier triangle. Laisse ensuite ton regard aller lentement en direction du coin côté cour du dernier rang. Parcours ensuite le dernier rang du côté cour au côté jardin ; c’est la base de ce premier triangle. Puis reviens doucement en diagonale vers ton point de départ au centre du premier rang ; tu viens de boucler ton premier triangle. Dirige maintenant ton regard selon l’axe médian de la salle vers le centre du dernier rang ; voici le sommet de ton deuxième triangle. Ramène ton regard vers le côté cour du premier rang. Suis le premier rang jusqu’à son côté jardin ; c’est la base de ton second triangle. Et enfin, boucle-le en dirigeant ton regard depuis le côté jardin du premier rang vers le centre du dernier rang au sommet de ce deuxième triangle. Reproduis ce cycle aussi longtemps que dure ton discours. En suivant méthodiquement ce parcours, tu es sûr d’avoir balayé, sans exception, toute la salle. Ton regard aura été distribué équitablement, sans exclure une partie du public, sans laisser personne de côté. Chacun aura eu l’impression que tu lui parlais. Avec cette méthode, en plus de rester connecté à toute la salle, tu éviteras plusieurs travers préjudiciables. Regarder ses pieds signe un manque de confiance ou une grande nervosité. Regarder en l’air, en direction du plafond, c’est manquer de conviction ou chercher ses mots. Garder le nez dans ses feuilles, c’est fuir la relation. Pour intensifier la connexion avec le public, tu peux, plutôt que d’adopter un parcours linéaire à vitesse constante, t’arrêter quelques secondes dans les yeux d’un spectateur, sans le gêner bien sûr. Pense aussi, si tu es filmé, à fixer la caméra de temps à autre, de sorte que les gens du fond, qui te voient sur le grand écran, se sentent aussi concernés, de même que les spectateurs en ligne, qu’ils regardent en direct ou en différé.