La mise en scène du discours - Porter sa parole en public de manière engageante et mémorable
Les silences
L’intonation est encore une notion différente, et c’est peut-être la plus importante. C’est toute l’émotion que l’on insuffle dans ses mots, c’est la mélodie de la phrase ; c’est ce qui rend le discours vivant. Mais elle n’est pas seulement esthétique, elle donne du sens : la même phrase, selon l’intonation qu’on lui donne, peut être présentée comme une affirmation ou comme une question. Dans le domaine du non-verbal, c’est sur ce point en particulier de l’intonation qu’un orateur joue sa crédibilité, par la sincérité dont il saura faire preuve ou non. Il est plus difficile de mentir avec l’intonation qu’avec les mots. Normalement, il suffit de vivre l’émotion que l’on veut transmettre pour que l’intonation juste trouve automatiquement sa place. Mais un orateur introverti de nature devra peut-être forcer quelque peu son expression.
Si tu parles sans micro, pour être sûr que ta voix porte suffisamment, imagine-toi en train de parler aux personnes assises au dernier rang de la salle. Souviens-toi que mieux tu respires, de préférence avec le ventre, plus loin portera ta voix. Si tu disposes d’un micro-main, prends bien soin de parler en face et toujours à la même distance. Cela paraît évident, mais dans le feu de l’action, en faisant des gestes, il peut arriver que le son passe à côté, parfois trop fort, parfois pas assez. Si tu n’as pas l’habitude de parler dans un micro, plaques-en la tête verticalement contre ton menton et ne l’en décolle jamais. Ainsi il sera toujours à la bonne distance, et il n’y aura ni l’effet « pop » des occlusives ni l’effet de souffle de ton expiration. L’inconvénient du micro-main, c’est que tu ne peux déployer toute ta gestuelle. Tu n’auras qu’une main pour t’exprimer, au contraire du micro-casque et du micro-cravate qui te laissent les deux mains libres.
Tout en modulation
Tonalité
Volume
Intonation
Les silences
Présence
Le son est une stimulation auditive. Le bruit est un son indésirable. Son et bruit sont parfois opposés. Le silence est l’absence de bruit, mais il n’est pas l’absence de son. Paradoxalement, le son est la matière du silence. Car le silence total, le silence absolu, n’existe pas. Il n’est qu’une théorie. Le silence total suppose un état sans agitation moléculaire. Ce qui ne peut se produire qu’à une température équivalente au zéro absolu, 0° Kelvin, c’est-à-dire - 273,15° Celsius. Or, le zéro absolu ne peut pas être physiquement atteint.
Que nous n’entendions rien ne signifie pas qu’il n’y a pas de son. Le champ auditif humain va de 20 Hz à 20 000 Hz. Les éléphants et les baleines entendent les graves jusqu’à 14 Hz pour les premiers et 7 Hz pour les secondes. Les chauves-souris et les dauphins entendent les aigus jusqu’à 100 000 Hz. Ce que nous, nous appelons silence est encore pour eux du son. Le silence n’est fait que de sons. « Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce qu’on entend lorsque rien ne se fait
entendre11 », disait Paul Valéry.
En musique, le silence a sa place sur la portée. Il est mesuré comme n’importe quelle note : la pause vaut une ronde, la demi-pause une blanche, le soupir une noire, le demi-soupir une croche, etc. Sans le silence, il n’y a pas de musique. Sans le silence, la parole est sans relief. Le silence est lui-même doté de qualités : un silence lourd, un silence prolongé, un silence profond. Il peut être chargé d’émotion : un silence religieux, un silence de mépris, un silence terrifié. Il peut aussi être porteur de sens. Ne parle-t-on pas d’un silence d’approbation, d’un silence d’indifférence, voire d’un silence éloquent ?
Le silence, même de mort, est si vivant qu’on peut le décrire, comme le fait Marcel Proust dans la chambre de Tante Léonie : « L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais
seulement d’arriver à Combray12. » Dans un discours, le silence est une respiration. Le silence est une présence. Il fait pleinement partie de l’éloquence. Pour que vive ce silence, il importe pour l’orateur de l’habiter, par la posture, par l’expression faciale, par le sourire, et surtout par le regard. Un regard éteint ou tourné vers l’intérieur à chercher un texte pas assez maîtrisé rend le silence vide, inerte, brisant le flux de la parole et coupant la connexion avec le public. Même lorsqu’il lève les mains de son clavier, le pianiste reste dans la musique, en rythme autant qu’en harmonie. Ses silences sont habités et même incarnés, vécus. Ainsi l’orateur gagne à donner à ses silences autant d’intensité qu’à ses paroles.
Charybde et Scylla
Qu’est-ce qui fait qu’un orateur gère mal les silences ? Tout d’abord, le stress, le trac font que l’on peut avoir tendance à parler trop vite, sans donner d’espace aux phrases qui se succèdent comme à la mitraillette. Loin d’être un courant paisible, la parole devient alors un torrent indomptable de mots.
C’est ce qui arrive également lorsqu’on cherche à en dire le maximum. Trop d’informations tuent l’information. Vouloir envoyer plusieurs messages est contre-productif. Il faut rester sobre : un seul message, cinq points maximum, c’est tout. Mieux vaut donner envie d’en savoir plus que de gaver l’auditoire.
L’absence de silences révèle aussi un manque d’écoute du public. C’est garder le regard tourné vers l’intérieur au lieu de s’ouvrir à l’auditoire. L’éloquence est une danse. L’orateur donne le rythme, mais il doit tenir compte des capacités de l’auditeur à le suivre : ralentir lorsqu’il sent qu’il le perd, accélérer quand il le tient.
Croire que tuer le silence est le meilleur moyen de maintenir l’attention est une grave erreur qui peut entraîner l’effet contraire : la démission d’un auditoire saturé. Un débit incessant essouffle l’intérêt du public. L’orateur insuffisamment sûr de lui peut être intimidé par le silence. Il cherche alors à meubler, comme on est parfois tenté de le faire dans un ascenseur qu’on partage avec un inconnu, pour conjurer la gêne qu’on craint de voir s’installer.
A contrario, trop de silences ou des silences trop longs peuvent installer l’ennui. La monotonie mène à la léthargie qui rend le public imperméable à l’information comme à l’émotion. Dans un silence qui résulte de l’impréparation, de l’hésitation, l’énergie s’effondre. Car c’est un silence mort, un silence qui n’est pas habité. Comme dans une musique qui cesse brutalement au milieu d’une mesure pour reprendre, chaotique, quelques mesures plus loin, le rythme se perd ; la parole n’avance que par à-coups et le public, qui ne sait sur quel pied danser, se débranche pour ne pas être gagné par la nausée.
Il y a des moments où le silence s’impose. Quand tu affiches une citation, laisse le temps à ton auditoire de la lire. De même, garde le silence lorsque tu envoies un son, quand les gens rient ou pendant qu’une question t’est posée.
Prodigalité et avarice de silences sont les Charybde et Scylla de la parole. Dans la première, elle sombre ; sur la seconde, elle se brise. En bon capitaine, l’orateur doit se garder de l’une comme de l’autre pour accompagner son auditoire à bon port.
Les causes d’une mauvaise gestion des silences
Le stress
La volonté de tout dire
Le défaut d’écoute
Le manque de confiance
L’impréparation
Le poids du silence
La pédale du silence, très sensible, est délicate à doser. Bizarrement, le silence paraît souvent plus long à l’orateur qu’au public. Essaie de tenir cinq secondes, tu auras l’impression qu’il s’est passé dix secondes. D’où la tentation, parfois, de rompre le silence prématurément. Maîtriser sa parole, c’est aussi maîtriser ses silences. Pour utiliser le silence à bon escient, il faut bien prendre conscience de son utilité, et donc du rôle qu’il peut jouer pour faire passer un message, pour transmettre et faire vivre une émotion. Il œuvre sur trois plans : celui du discours, celui du public et celui de l’orateur.
Le silence est un marqueur de structure sur plusieurs niveaux, du début à la fin du discours. Il est la cheville de l’architecture qui fait tenir les parties ensemble. Plus profondément, il est l’articulation entre les chapitres. En tant que transition, il peut servir de pont entre tes arguments. Ainsi, sur la totalité du discours, le silence découpe l’information en petites bouchées pour la rendre plus digeste. Utilise les silences comme des jalons pour aider l’auditeur à se repérer sur le chemin de ton raisonnement ou comme des sas pour passer d’une idée à l’autre.
Le silence te permet de faire saillir un mot, une phrase. Il en marque l’importance. Placé avant, il annonce ; placé après, il souligne. Il signale, il flèche, il pointe ce qu’il faut retenir. Il étiquette l’essentiel. Il encadre le principal, intensifie une couleur. Il fait remonter le fond à la surface et distingue un aspect du flux.
Le silence est comme une épice subtile, indétectable dans une recette. Son dosage bien maîtrisé relève la parole, lui donne tout son relief, la rend séduisante, tandis que son absence tient le verbe plat et insipide. Il fera toute la différence entre un discours stimulant et un discours soporifique. Pour le public, des îlots de silence lui permettent de digérer la parole, de saisir le sel d’une argumentation. Le silence favorise la compréhension, laissant à une idée le temps d’éclore. Il respecte le besoin d’assimilation. Le silence éclaire la parole. Dans le même temps, il laisse de la place à l’imagination. Sers-toi du silence pour créer du suspense, pour ménager des surprises, pour donner envie d’en savoir plus.
Par les savants changements de rythme qu’il insuffle dans le discours, le silence maintient l’attention de l’auditoire. Il crée l’événement, parfois de manière attendue, parfois de façon surprenante, toujours en faisant chanter les mots et danser les phrases. Le silence fait que le public accroche à la parole et se laisse entraîner dans le mouvement. La qualité d’attention de tes auditeurs t’indiquera comment distiller le silence. Reste à l’écoute et ajuste ta partition.
Le silence, autant que les mots, parfois plus, est un bon conducteur d’émotions. Il se laisse facilement traverser par la couleur, la texture, la musique d’une émotion. Il peut avoir un goût amer, une odeur nostalgique. Le silence est sensoriel. Grâce à lui, ajoute à tes propos de la gravité ou de la légèreté, du solennel ou du familier, du sérieux ou de l’humour. C’est la marque des grands orateurs de pouvoir faire vibrer le public par le silence. Pour l’orateur, lui-même, le silence est un outil des plus utiles. C’est un espace de réflexion. Il peut penser à ce qu’il va dire, éventuellement avec plusieurs coups d’avance, faire le tri dans ce qui se présente à sa conscience. En cet instant suspendu, l’orateur fait dans sa tête le choix des mots et des formules, le choix des intonations, sans jamais perdre la connexion avec son public, parfois même en l’approfondissant. C’est donc un excellent moyen de maquiller un trou de mémoire, plutôt que de bredouiller, d’étirer un « heu… » ou de s’excuser. Profite du silence pour mettre de l’ordre dans tes idées, pour trouver des moyens d’adaptation, pour affiner une démonstration en improvisant un nouvel exemple. Le silence est aussi, tout simplement, le moment de respirer. Il t’aide alors à maintenir ton énergie de manière optimale pour tenir la distance. À cet instant, la respiration fait vivre le silence et le rend naturel, quand un silence sans mouvement pourrait paraître artificiel. La respiration donne au silence une densité, une profondeur, une présence. Du silence peut émaner ton charisme.
L’utilité du silence
Pour le discours
articule la structure
sert de transition
rend le discours digeste
sert de repères
signale quelque chose d’important
met la parole en relief
rend le propos savoureux
Pour le public
facilite la digestion
favorise la compréhension
donne du temps à l’assimilation
stimule l’imagination
donne envie d’en savoir plus
maintient l’attention
véhicule l’émotion
Pour l’orateur
offre un espace de réflexion
donne le temps d’envisager la suite
favorise le choix des formules
permet de s’adapter
approfondit la connexion
maquille un trou de mémoire
régénère l’énergie
confère du charisme
La première inspiration
Le tout premier silence, c’est celui qui précède ta parole. Ce serait une grave erreur de commencer ton discours alors que tu n’es pas encore arrivé au milieu de la scène. Ta voix pourrait bien être parasitée par le bruit de tes pas, ou ne pas sortir clairement, ton souffle étant coupé par le stress. Même une fois arrêté face au public, ce n’est toujours pas le moment de lancer tes premiers mots. Ils seraient couverts par le brouhaha ambiant, par les conversations de tous ceux qui ne t’ont pas vu entrer. En commençant à parler dans le stress et dans le bruit, tu risques l’asphyxie d’entrée, ce qui veut dire un cerveau embrouillé plus encore, un défaut de clarté par manque d’oxygène. Un démarrage en trombe indique un manque de confiance en soi et dans son message. La précipitation d’un orateur donne le signe qu’il doute que sa parole mérite d’être entendue.
Ce premier silence est le meilleur moyen d’attirer l’attention. Tandis que tu te tiens immobile face au public, le bruit de la salle peu à peu va se tassant, les regards se tournent vers toi, les gens cessent même de tousser. Tout le monde est dans l’attente, puis dans la soif de ta parole. Ce silence lui donne de la valeur, la rend désirable. En même temps, il te permet de te préparer, de prendre ta posture d’orateur, d’incarner ton discours. Ce silence est ton premier contact avec le public, l’amorce d’une connexion qui va durer jusqu’à la fin de ton intervention et peut-être au-delà. Il prépare tes auditeurs à accueillir ton message. Il rend leur cerveau fertile à ta parole. Une fois arrivé au milieu de la scène, reste tranquille, dans une attitude souriante. Apprivoise ton trac avec une respiration profonde, lente, fluide, régulière. Prends confiance. Tiens-toi tout au bord du discours, sur le tranchant. Et attends. Laisse monter le désir. Assure-toi de laisser s’installer la tension suffisamment longtemps, en comptant dans ta tête… dix secondes. Pour prendre la mesure de ce que ça représente, entraîne-toi avant chez toi. Mais tu découvriras que dix secondes devant ton miroir paraissent vingt secondes sous la concentration des regards. Alors pour être sûr de tenir, compte à l’envers, de dix jusqu’à un. Évite même tout risque de précipitation en marquant chaque chiffre trois fois : « Dix, dix, dix ; neuf, neuf, neuf ; huit, huit, huit, etc. » Et quand c’est le moment, inspire, lance-toi et cueille ton public en suspens.
Pour ma part, j’adore ce moment de silence, quand je suis encore sur le côté yin du Rubicon. Je l’appelle « le moment Schrödinger ». Le discours est à la fois bon et pas bon. Le public est à la fois conquis et pas conquis. Tout est encore possible. Ce silence, je l’étire le plus loin possible jusqu’à sentir une tension forte, jouissive, pour le rompre juste avant qu’il devienne gênant. Alea jacta est !
Utilité du premier silence
Poser son souffle
Se libérer du stress
Prendre sa posture
Attirer l’attention
Établir la connexion
Faire naître le désir de l’auditoire
La dernière expiration
Le tout dernier silence, celui censé clore définitivement le discours, est comme un ourlet. Sans un signal fort, la parole s’effiloche. On ne sait trop où elle finit, si tout est dit ; est-ce le moment d’applaudir ? On sent bien que quelque chose manque, on reste sur une ambiguïté. On le perçoit à la timidité des premiers applaudissements, clairsemés dans le temps comme dans l’espace. L’incertitude crée l’insécurité. Cela te mettra en frustration, lourd de l’impression de n’avoir pas assez donné de plaisir. Ne pas tenir son dernier silence en bride serrée est donc préjudiciable à l’auditoire comme à l’orateur. L’énergie retombe à la fois molle et brutale, gâtant le message comme un fâcheux dessert gâche le repas. C’est ce qui arrive lorsque l’intervention se termine dans l’hésitation, lorsque le finale s’éternise, lorsque les digressions noient l’appel à l’action ou encore quand l’orateur en rajoute après ce qui semblait être le point final, dissipant l’intensité de l’émotion chèrement construite au fil du discours. « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui
succède est encore de lui13 », disait Sacha Guitry. Ce dernier silence t’appartient. Il doit garder ton empreinte. Il sert à maintenir l’émotion au seuil où tu l’as hissée dans le but de favoriser, de la part de tes auditeurs, le passage à l’action. Ce silence verrouille leur niveau d’engagement. Il donne une limite claire et franche à ton discours. C’est à la finition qu’on reconnaît la qualité d’un produit. Le silence final est le vernis qui séduit par son raffinement. Montre par là tout le soin que tu as apporté à ta prestation. Conclure par un franc silence t’évitera de finir mollement par un « merci » dégoulinant, entre autres banalités. Et c’est d’ailleurs à ta tentation d’ajouter une formule telle que celle-là que tu pourras mesurer la fermeté de ton silence ultime de leader.
Prononce distinctement ta dernière phrase, tes derniers mots, les yeux dans les yeux. Affirme ton message et engage ton auditoire par une fin parfaitement tracée, un silence qui est la marque tranchée de ta détermination. Que chacun comprenne avec clarté qu’il n’y a plus rien de nécessaire à ajouter. Quand tout a été dit, rends la parole et garde le silence. Dans l’esprit de ton public, continuera, peut-être pour longtemps, l’infusion de tes idées. La parole est d’or, le silence est lumière.
Utilité d’un dernier silence franc
Marquer la fin
Laisser l’émotion à son plus haut niveau
Verrouiller le niveau d’engagement
Assurer la finition
Inciter au passage à l’action
Confirmer la complétude du discours
Inviter les applaudissements
S’affirmer en leader