La mise en scène du discours - Porter sa parole en public de manière engageante et mémorable
Avec style
Donne du relief
Le style, ou stylus en latin, est à l’origine un poinçon utilisé dans l’Antiquité pour écrire sur des tablettes recouvertes de cire. À partir du XIIIe siècle, il devient une manière de procéder, puis une manière d’exprimer sa pensée, avant de s’appliquer aux beaux-arts. L’écrivain Louis Reybaud
désigne le style comme « le sceau de l’artiste, son cachet et son blason 29 ». On parle volontiers de style oratoire.
Selon le CNRTL, le style est, dans le domaine de la linguistique : « L’ensemble des moyens d’expression (vocabulaire, images, tours de phrase, rythme) qui traduisent de façon originale les pensées, les sentiments, toute la personnalité d’un auteur. » Tout est dans le mot « originale ». À chacun de trouver une manière de parler qui lui est propre. Le style est ce qui élève le verbe, ce qui donne du relief au discours. Il n’est donc pas cantonné à l’écriture ; il relève aussi, et pas qu’un peu, de la prestation. Le style, c’est ce qui fait que le public prendra plaisir ou non à t’écouter. Car n’oublions pas qu’en plus d’instruire et d’émouvoir, l’orateur doit aussi plaire. Ce qui suscite l’admiration, c’est le style de l’orateur plus que le contenu de son discours, la manière de dire plutôt que ce qui est dit. Le texte peut emporter l’approbation, mais c’est le style qui provoque l’admiration. Sans compter que l’auditeur, s’il est séduit par le style, aura
plus de foi en ce que l’orateur lui dit 30. Mais l’ornement oratoire ne doit pas prendre le pas sur la clarté. Le premier souci de l’orateur qui veut convaincre est d’être compris. L’important est de faciliter la compréhension, et non pas de l’entraver par un style surchargé. Moins l’auditeur aura d’efforts à faire pour comprendre, plus facile il sera à convaincre. C’est pourquoi des orateurs n’hésitent pas à répéter d’une autre façon ce qu’ils viennent de dire, bien plus qu’ils ne le feraient à l’écrit. Dire n’est pas écrire. Des phrases trop longues, l’abus de parenthèses, des respirations placées à mauvais escient perdent l’auditeur aussi sûrement qu’un vocabulaire abscons. La lecture peut être interrompue, un paragraphe peut être relu, le dictionnaire peut être consulté. Le discours, lui, est un flux inarrêtable, il doit être compris sur le vif, sans possibilité de retour en arrière. Si le style ne peut rendre le discours plus clair, au moins ne doit-il pas l’obscurcir.
À quoi sert le style
Donner du relief au discours
Imprimer l’originalité de l’orateur
Séduire l’auditeur
Transmettre des émotions
Faciliter la compréhension
Des trois styles
Cicéron reconnaissait trois styles oratoires : le style simple, le style tempéré
et le style sublime31. Le premier, qui est celui de la conversation, convient lorsqu’il s’agit essentiellement d’instruire. Il est donc parfaitement adapté aux exposés, aux rapports, dès qu’il est question de renseigner sur des faits ou de fournir des chiffres. Le but est simplement l’information. Dans ce style, l’orateur s’adresse à l’auditeur comme s’il était un ami, sans fioritures, avec un vocabulaire simple, dans un langage de tous les jours, sur un ton accessible sans être familier. Le style conversationnel est clair et concis afin que l’auditoire reçoive le message sans distorsion aucune. L’orateur s’efforce d’être objectif et impartial. Il fait part le moins possible de ses sentiments et opinions personnels.
Quelques jours après son arrivée à l’île d’Elbe, le général Cambronne, placé sous les ordres du
général Drouot, gouverneur de l’île, fut nommé commandant de Porto-Ferrajo. Pendant les dix
mois qu’il y est resté, il n’a entretenu en France aucune correspondance ; sa mère seule a reçu
de lui quelques lettres étrangères à la politique, et il a écrit au général Curial une seule lettre
dont l’objet vous est connu.
Le 28 avril 1816, le général Cambronne comparaît devant le conseil de guerre pour avoir trahi Louis XVIII en participant aux Cent-Jours de Napoléon. Dans sa narration, son avocat Pierre-Antoine Berryer fait appel au style simple pour évoquer les faits d’un ton neutre.
Pour plaire, on optera plus avantageusement pour le style tempéré. L’humour, l’anecdote, le storytelling sont souvent au rendez-vous dans ce style au ton léger. L’orateur retient l’attention des auditeurs tout en faisant valoir un point de vue sur un sujet qui les concerne ou qui concerne leur organisation. Le style tempéré permet parfois de rompre avec le sérieux d’un protocole et de briser rapidement la glace. L’humour est utilisé pour alléger l’ambiance et rendre le moment plus agréable pour l’auditeur. Les anecdotes sont utilisées pour fournir des exemples, pour montrer des mécanismes, pour amener des déductions.
Probablement, nombre d’entre vous connaissent l’histoire des deux marchands qui se rendirent
en Afrique dans les années 1900. Ils furent envoyés là-bas pour y chercher des opportunités de
vendre des chaussures. Chacun d’eux envoya un télégramme à Manchester. Le premier écrivit :
« Situation désespérée. Stop. Ils ne portent pas de chaussures. » Le deuxième écrivit :
« Opportunités incroyables. Ils ne portent pas encore de chaussures. »
Le chef d’orchestre Benjamin Zander commence sa conférence TED de 2008 en style léger. Un trait d’humour, et le public est conquis. Maintenant qu’il a toute son attention, il va pouvoir parler de musique classique dont rien que l’appellation austère fait froncer les sourcils à plus d’un. Quant au style sublime, qui s’appuie généralement sur un texte plus orné, c’est celui à choisir dans le but d’émouvoir. C’est le style des grandes occasions : remise de récompense, éloge funèbre, intérêt national, menace apocalyptique. Le style sublime impose une voix grave, un ton solennel, souvent aussi un débit plus lent (certains orateurs choisissent d’accélérer au contraire). Le regard y est plus intense et les silences profonds. C’est le style de prédilection pour faire bouger les gens.
L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des
partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le
brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les
bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau
contre Strasbourg. Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du
Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les
soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par
la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse,
puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe
du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la
France.
Le finale du discours d’André Malraux prononcé à l’occasion du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon (19 décembre 1964) est l’un des exemples les plus patents du style sublime. Le moment est solennel, le décor imposant. Même le temps est lugubre.
Bien sûr, cette assignation d’un style à une mission est grossière, un orateur devant à la fois instruire, plaire et émouvoir. Mais elle permet de comprendre l’orientation que l’on peut prendre en fonction de la mission que l’on souhaite privilégier parmi les trois. Dans les faits, chacun des trois styles peut faire l’objet de plusieurs nuances, rendant le passage de l’un à l’autre plus subtil.
Un même texte pourra se décliner sur différents styles selon les
circonstances. Fidèle au projet de l’Oulipo32, Raymond Queneau en fit
d’ailleurs l’expérience dans 33 Exercices de style. Sur la base d’une banale histoire du quotidien, l’auteur propose quatre-vingt-dix-neuf narrations différentes. Sous une forme plus ramassée, dans « la tirade du nez » de
Cyrano de Bergerac 34, Edmond Rostand nous donne, lui aussi, une leçon flamboyante des différentes variations de ton envisageables à partir d’une seule phrase : agressif, amical, descriptif, etc.
Le choix du style se fera surtout en fonction du sujet, du public et du registre (informatif, divertissant, persuasif ou inspirant). Tout en restant fidèle à sa personnalité, il faut pouvoir changer de style selon les circonstances. On ne parle pas du même ton dans un prétoire et dans un cabaret. De même, tu adapteras ton style selon que tu t’adresses à tes équipes, aux membres de ta direction ou à des clients, selon que tu annonces une réussite ou prévois une catastrophe. Les orateurs les plus habiles sont capables de changer de style au cours du même discours, passant du style tempéré de l’ouverture (pour séduire) au style simple dans le développement (pour instruire) jusqu’à glisser progressivement vers le style sublime durant le finale (pour émouvoir). C’est le meilleur moyen de ne pas tomber dans la monotonie, qui littéralement veut dire : d’un seul ton.
Les trois styles
Le style simple
Le style tempéré
Le style sublime
Faire bonne figure
Par définition, les figures de style sont faites pour nourrir le style. Pierre Fontanier définit ainsi les figures : « Les figures du discours sont les traits, les formes ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux, par lesquels le discours, dans l’expression des idées, des pensées ou des sentiments, s’éloigne plus ou moins de ce qui en eût été
l’expression simple et commune35. » Les figures de style36 sont l’ornement du discours. Elles embellissent la parole en lui donnant plus d’éclat. Maîtriser toutes les figures est le travail de toute une vie. Certaines, plus adaptées à la littérature et à la poésie, sont difficiles à intégrer dans un discours. D’un maniement délicat, elles peuvent faire basculer le style sublime dans une grandiloquence risible. Voyons seulement quelques-unes des catégories de figures les plus simples et les plus utiles à un orateur dans le cadre d’une parole improvisée.
Les figures de répétition permettent d’insister et de marquer les esprits. Elles donnent de la force au propos. En même temps, dans le cas d’une improvisation, elles laissent le temps à l’orateur de penser la suite de son discours. L’anaphore est la reprise d’un même mot ou groupe de mots au début de plusieurs phrases successives : « Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la
bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale 37. » Dans l’épiphore, au contraire, la reprise a lieu en fin de phrases : « Je veux que chacune et chacun puisse travailler dans notre pays plus facilement, que les entrepreneurs embauchent plus facilement, que les entrepreneurs investissent plus facilement, mais que chacune et chacun puisse aussi
travailler plus facilement38. » L’épanalepse, répétition simple, indique la conviction de l’orateur qui martèle sa pensée : « Car la France n’est pas
seule. Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule 39 ! » Les figures antithétiques sont le fruit d’un contraste entre deux mots, deux formules ou deux pensées. L’oxymore, dont il est prudent de ne pas abuser, en fait partie ; deux mots contradictoires ou s’excluant sont juxtaposés : « Il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l’éloquence séculière la vénérable
simplicité de l’Évangile de Jésus-Christ 40. » L’antithèse proprement dite, dont l’alliage permet une mise en relief, est le simple rapprochement de termes antinomiques : « Mais, par bonheur, son incroyable audace est
accompagnée de la plus étrange imprudence41. » Les figures d’amplification apportent un effet dramatique des plus intéressants. Elles étoffent la parole. L’hyperbole procède de l’exagération, frisant parfois la mauvaise foi, quitte à figurer l’impossible : « Il y a visiblement davantage de nuisances sonores à l’Assemblée nationale qu’à
Roissy-Charles de Gaulle et Orly réunis42. » La gradation est de l’ordre de la surenchère, chaque terme allant plus loin que celui qui précède : « Découragé, accablé par tant de contretemps, Publius a recours à votre
loyauté, à votre justice, à votre humanité 43. » La question rhétorique, en marquant une rupture, dynamise le discours pour maintenir l’attention de l’auditoire. L’orateur pose une question et y répond lui-même. La question rhétorique, qui s’improvise très facilement dans un discours, sert tout aussi bien à faire réfléchir qu’à faire passer ses propres sentiments : « Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes qui sommes ici, chez nous, dans Paris
debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains44 ? » Il est bien sûr possible d’associer ces différentes figures dans un même élan. Admire le lyrisme avec lequel Martin Luther King mêle, entre autres, anaphore, antithèses, hyperboles et gradations, dans cet extrait de son célèbre I Have a Dream :
Mais cent ans ont passé et le Noir n’est pas encore libre. Cent ans ont passé et l’existence du
Noir est toujours tristement entravée par les liens de la ségrégation, les chaînes de la
discrimination. Cent ans ont passé et le Noir vit encore sur l’île solitaire de la pauvreté dans un
océan de prospérité matérielle. Cent ans ont passé et le Noir languit toujours dans les marges
de la société américaine et se trouve en exil dans son propre pays. C’est pourquoi nous sommes
accourus aujourd’hui en ce lieu pour rendre manifeste cette honteuse situation45.
Les familles de figures les plus utiles à l’improvisation
Les figures de répétition
Les figures antithétiques
Les figures d’amplification
Les questions rhétoriques
Les phrases qui frappent Le mot punchline vient de l’anglais punch, « coup de poing », et line, « réplique ». C’est une sentence destinée à frapper les esprits. Elle est de préférence autoportante, donc citable et compréhensible en dehors de son contexte. Les punchlines, ou phrases-chocs, ça se prépare. Si tu as bien travaillé ton discours, elles sont déjà placées aux endroits les plus judicieux. Reste maintenant à les mettre en scène.
Pour un impact maximal, il est du plus grand intérêt de concevoir des punchlines aussi brèves qu’une flèche doit être acérée pour se planter dans la cible. De même, il est important, afin que le public encaisse le coup et digère la sentence, de marquer une pause après le dernier mot. En marquer une aussi avant avertit l’auditeur d’un moment crucial et l’invite à plus d’attention.
Prends bien soin de mettre en valeur tes punchlines, car tes auditeurs ne retiendront peut-être que ça de tout ton discours. Qu’a-t-on retenu de l’improvisation de De Gaulle sur les marches de l’Hôtel de Ville de Paris ? « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » Qu’a-t-on retenu de l’allocution de Kennedy au pied du mur de Berlin ? « Ich bin
ein Berliner46 ! » Qu’a-t-on retenu de la harangue de la Pasionaria au
balcon du ministère de l’Intérieur à Madrid ? 47 « ¡No pasarán ! » Peu de mots suffisent parfois pour rester dans les mémoires. Songe que tes punchlines pourraient devenir des citations ; présente-les dans un écrin. Donne-leur du relief, de l’éclat. C’est parce qu’elles s’inscriront dans un contraste qu’elles brilleront de tous leurs feux. Parle plus fort ou au contraire chuchote pour forcer l’attention, articule, détache les mots, change de débit, fixe le public dans les yeux. Vise autant le cœur que l’esprit. Et fais claquer ta formule. Qu’elle jaillisse comme de l’ombre, saillante.
La sprezzatura
La sprezzatura est un mot italien intraduisible en français. Comme tous les mots intraduisibles, il faut plusieurs mots ou locutions pour le caresser au plus près dans toutes ses nuances. La sprezzatura, c’est à la fois, et pas tout à fait, la nonchalance, la facilité apparente, l’aisance aboutie, le naturel consommé. La classe ! La sprezzatura, c’est un danseur qui virevolte dans les airs avec pureté, flottant sur la musique, maître pourtant de chaque muscle, de chaque tendon, de chaque ligament ; puis se pose, on ne saurait dire à quel instant, sans verser une seule goutte de sueur, sans crisper son plaisir, dans un silence rayonnant. Il y a du génie dans la sprezzatura. Selon Baldassare Castiglione qui inventa ce mot au XVIe siècle, la sprezzatura est la grâce qui émane d’un être humain dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il dit, avec une nonchalance maîtrisée : « Il faut fuir, autant qu’il est possible, comme un écueil très acéré et dangereux, l’affectation, et, pour employer peut-être un mot nouveau, faire preuve en toute chose d’une certaine désinvolture [sprezzatura], qui cache l’art et qui montre que ce que
l’on a fait et dit est venu sans peine et presque sans y penser48. » Faire preuve de sprezzatura, pour un orateur, c’est parler sans laisser voir les artifices de la rhétorique, c’est s’exprimer sans contention d’aucune sorte. L’aisance, la facilité naturelle irradient de ses gestes, de ses paroles, comme un enchantement. C’est ce qui le rend convaincant. Un auditeur qui s’aperçoit des efforts déployés pour le convaincre devient méfiant : « Grosse est la ficelle ! » Le client veut bien acheter, mais il n’aime pas qu’on lui vende. « Le véritable art est celui qui ne paraît pas être de l’art, et l’on doit par-dessus tout s’efforcer de le cacher, car, s’il est découvert, il ôte
entièrement le crédit et fait que l’on est peu estimé49. » Naviguant quelque part entre la spontanéité et le contrôle, loin de l’affectation, la sprezzatura fait fleurir le charisme. Pour être charmé, l’auditeur ne doit rien deviner du travail acharné sur lequel s’appuie l’orateur, ni de la profonde concentration mise en œuvre au moment où il parle. Il ne doit rien savoir de la sueur, des larmes et des ratures.
La sprezzatura, c’est ce qui reste quand on oublie la rhétorique, comme on oublie qu’on respire.
Pour cerner la sprezzatura
Nonchalance contrôlée
Désinvolture calculée
Facilité apparente
Aisance aboutie
Naturel consommé
Classe travaillée
Grâce élaborée