La mise en scène du discours - Porter sa parole en public de manière engageante et mémorable
Savoir conter
Le storytelling
L’art de raconter une histoire est devenu une méthode de communication qu’on appelle le storytelling. Le mot storytelling vient de l’anglais, story, histoire, et tell, raconter. Il s’agit de faire prendre au discours les atours d’un récit. Et pour cela, on utilise les bonnes vieilles techniques narratives pratiquées depuis l’Antiquité, adaptées par le théâtre moderne, théorisées par le cinéma, perfectionnées par les séries télévisées, puis hissées au pinacle par la publicité.
L’art du récit n’est pas nouveau. On en trouve trace dans les traditions ou les livres fondateurs de toutes les civilisations. Ces histoires peuplent notre imaginaire, laissant leurs empreintes dans nos modes de pensée, dans nos coutumes, dans nos relations. La plus vieille histoire du monde connue à ce jour est L’Épopée de Gilgamesh, un récit épique rédigé en akkadien sur tablettes d’argile dans la Babylonie du XVIIIe au XVIIe siècle av. J.-C. L’histoire raconte le parcours initiatique de Gilgamesh, roi tyrannique : sa confrontation aux dieux, sa quête de l’immortalité, et finalement son accès à la sagesse.
Aujourd’hui, le récit est partout : dans les marques, dans la politique, dans le lobbying, dans la presse. Le mystère des mythes fondateurs, autrefois ouverts aux seuls initiés, s’instille maintenant à découvert dans le storytelling, se rendant accessible à tous. Le succès du storytelling répond sans aucun doute au besoin de sens induit par le vide que laisse peu à peu le recul du religieux dans le monde occidental. En cette ère du jetable, sous la loi du zapping, l’attention vacille, les sujets défilent, mais les histoires restent. Car les histoires, avant tout, se partagent.
Toute une histoire
Un discours réussi est surtout un discours qui touche. Dans la plupart des cas, ce que nous retenons d’un discours, ce n’est pas l’argumentation, encore moins les statistiques ; ce sont les punchlines, les émotions que l’on a ressenties et les anecdotes sans lesquelles nous n’aurions pas été perméables aux émotions. Au bout du compte, le succès d’un discours se mesure au niveau d’engagement du public. Et l’engagement, l’adhésion ne s’obtiennent que par la mobilisation des émotions. Or, rien de tel qu’une bonne histoire pour créer l’émotion. Elle donne du sens aux faits comme aux chiffres. Dans les concours de pitch, c’est souvent celui qui a la meilleure histoire qui gagne. Plus impliquant, le récit porte mieux l’émotion que toute autre approche. Captivé, l’auditeur fait sien le message de l’orateur. En personnalisant des valeurs, des rêves, des idéaux, l’histoire, parce qu’elle est compréhensible par tous, provoque identification et attachement.
La grande majorité des discours remarquables ne contiennent que très peu d’informations factuelles ou chiffrées. L’essentiel est dans l’émotion. Nous avons déjà parlé de son pouvoir, du fait qu’elle influe sur la décision et qu’elle favorise la mémorisation. Nous sommes tous en recherche d’émotions. Si nous ne pouvons pas toujours toutes les vivre par nos actes ou nos comportements, dans nos propres vies, l’histoire en est le meilleur véhicule. Sans cela, l’art du récit ne nous serait pas parvenu du fond des siècles, nous ne serions pas émerveillés devant les grottes de Lascaux, l’une des premières bandes dessinées au monde. Le théâtre, le roman, le cinéma n’auraient pas le succès universel qu’on leur connaît. Non contents d’être spectateurs, nous voulons maintenant faire partie de l’histoire, par les jeux vidéo scénarisés depuis les années 1980, aujourd’hui dans les escape games, bientôt dans le métavers.
Dans Le Cercle des poètes disparus, M. Keating livre un grand secret à ses élèves : « On lit ou on écrit de la poésie non pas parce que c’est joli. On lit et on écrit de la poésie parce que l’on fait partie de l’humanité, et que l’humanité est faite de passions. La médecine, le commerce, le droit, l’industrie sont de nobles poursuites et sont nécessaires pour assurer la vie. Mais la poésie, la beauté, l’amour, l’aventure, c’est en fait pour cela qu’on
vit1. » L’histoire séduit parce qu’il y a un besoin, une soif inextinguible. Nous lisons et nous écoutons des histoires parce que nous sommes des êtres d’émotion.
À quoi ça sert ?
Quel que soit l’endroit du discours où elle se trouve, une histoire sert avant tout à soutenir un message grâce à une charge émotionnelle. C’est même le meilleur moyen de faire passer un message, à la fois le plus doux et le plus fort. Mais l’histoire a ponctuellement d’autres fonctions. D’abord, elle permet d’illustrer un argument. Elle apporte une preuve de sa validité, le renforce et le concrétise en lui donnant vie. Si elle est bien choisie, une histoire suscite l’intérêt par le fait que le public se sent concerné ; il voit, consciemment ou inconsciemment, le lien qui peut être fait avec sa propre vie. Une histoire maintient l’attention. Après chaque action, l’auditeur veut savoir la suivante, puis il a hâte de connaître le dénouement, il est prêt à recevoir l’enseignement, enfin il espère le lien avec son quotidien. Pour finir, une histoire, par sa pertinence, peut favoriser le passage à l’action.
À quoi sert une histoire
Soutenir le message
Illustrer un argument
Susciter l’intérêt
Maintenir l’attention
Favoriser le passage à l’action
Quel format ?
L’histoire est avant tout de tradition orale. Elle existait avant l’écriture. Les poètes l’ont chantée, les historiens l’ont transcrite, les dramaturges l’ont montrée, les romanciers l’ont écrite, les cinéastes l’ont mise en scène. L’orateur est légitime à s’en emparer. Quels types d’histoire peux-tu raconter ? Ou plutôt, quels formats peux-tu utiliser ? Car nous ne développerons pas ici les différents genres (fantastique, burlesque, grivois, etc.). En théorie comme en pratique, tous les formats sont envisageables dans le cadre d’un discours : l’anecdote, le vécu, le conte, la légende, la fable, la parabole, l’allégorie.
Certains types de récit sont ancrés dans le réel, d’autres convoquent le merveilleux, d’autres encore naviguent entre les deux, gardant l’équivoque entre réalité et fiction. Selon les cas, les leçons à tirer sont plus ou moins explicites. L’important est que tu fasses le lien entre le récit et le message que tu veux faire passer.
À quel moment raconter une histoire ? Toutes les parties du discours sont propices à une histoire : l’ouverture, le développement, le finale. Il faut juste qu’elle soit adaptée au moment, qu’elle cadre avec la mission de la partie dans laquelle elle s’inscrit. Dans l’ouverture, tu choisiras une histoire pour attirer l’attention, établir la connexion, susciter l’intérêt, et lancer le sujet. Dans le développement, les histoires serviront ton argumentation. Dans le finale, une histoire te permettra de déclencher les émotions et de préparer l’appel à l’action. Il est bien sûr envisageable de raconter plusieurs histoires dans un même discours ; il sera alors intéressant d’en varier les formats pour jouer sur plusieurs nuances. Une histoire peut même occuper la quasi-totalité du discours. En ce cas, tu en réserveras l’exégèse dans le finale.
L’anecdote
Très courte, l’anecdote est le format le plus utilisé en prise de parole. Le terme vient du grec anekdota, qui signifie « chose inédite ». C’est une histoire épurée, souvent peu connue (« inédite »), considérée comme annexe ou secondaire d’un événement principal (l’adjectif « anecdotique » définit ce qui est mineur).
Dans le cadre d’un discours, l’anecdote peut aussi prendre la forme d’une
blague ou d’une devinette (анекдот2, en russe, signifie « plaisanterie »). Elle se déploie en quelques phrases seulement et, malgré sa brièveté, se révèle puissante à transmettre une émotion. Grâce à cela, elle se retient facilement et pourra être propagée ad libitum. C’est la raison pour laquelle tous les Français se souviennent plus facilement du vase de Soissons, du cor de Roland à Roncevaux et du mot de Cambronne, qu’ils ne peuvent ordonnancer les grandes périodes de l’histoire de France. Par le ton conversationnel qu’elle impose, l’anecdote rend l’orateur sympathique et instaure une proximité avec l’auditoire. En insérant plusieurs anecdotes dans un discours, chacune illustrant un argument, on ajoute de la variété, du pétillant, propres à maintenir un haut niveau d’attention de la part du public. Dans la vie courante, les anecdotiers sont habituellement accueillis avec un vif intérêt, car ils savent charmer. On a toujours pour eux table ouverte.
Il y a cent dix-neuf ans, un riche inventeur a lu son propre avis de décès publié par erreur
quelques années avant sa mort. Croyant à tort que cet inventeur venait de mourir, un journal a
publié un jugement sévère sur le travail de toute sa vie, lui attribuant le titre de « marchand de
mort » à cause de son invention – la dynamite. Bouleversé par cette condamnation, cet
inventeur a fait le choix fatidique de servir la cause de la paix. Sept ans plus tard, Alfred Nobel
a fondé ce prix et les autres qui portent son nom3.
Le vécu
Le format vécu peut se combiner avec l’anecdote. Dans cette catégorie, l’orateur est directement impliqué dans l’histoire, le plus souvent au premier chef. Il parle alors à la première personne. Ce format permet à l’orateur de montrer ses succès, ses échecs, sa résilience, sa vulnérabilité, de manière à provoquer, par empathie, une identification du public : « Ça peut arriver à tout le monde », « Si j’y suis arrivé, vous pouvez y arriver aussi ». Le vécu est par essence encourageant et source de leçons de vie. Ce type de récit est d’autant plus convaincant qu’il est tiré du réel et incarné par l’être humain, accessible, qui se tient debout sur la scène. Une histoire vécue suscite l’intérêt plus que tout autre histoire. Le cinéma qui n’ignore pas ce pouvoir attractif ne manque jamais de préciser en début de générique : « Tiré d’une histoire vraie » ou « Inspiré de faits réels ». Pour enfoncer le clou, les producteurs n’hésitent pas, de nos jours, à nous montrer, au moment du générique de fin, les vrais protagonistes de l’histoire aux côtés des comédiens qui les ont incarnés.
Le vécu fait monter le pathos d’un cran, a fortiori si le personnage principal est celui qui parle au micro. L’histoire vraie, émotionnellement chargée, permet à chacun de s’approprier une idée, un projet, une possibilité, et de se projeter dans sa réalisation. Parler de son vécu, c’est dire : « Je suis proche de vous », et nourrir l’espérance de l’auditoire.
Ce n’était pas tout rose. Je n’avais pas de chambre d’étudiant, donc je dormais par terre dans
la chambre de mes amis. Je rapportais les bouteilles de Coca pour récupérer la consigne de
5 cents afin de m’acheter de la nourriture. Et je traversais la ville sur les onze kilomètres qui
me séparaient du temple Hare Krishna, tous les dimanches soir, pour avoir un bon repas par
semaine. J’adorais ça. Et la majorité de ce que j’ai découvert par hasard en suivant ma
curiosité et mon intuition s’est révélée inestimable par la suite4.
Le conte
Le conte a un pouvoir régressif et rassurant. Il nous replonge en enfance. Nous nous souvenons tous du plaisir constant que nous avions à écouter en boucle les contes de Perrault, des frères Grimm, d’Andersen. Le conte appartient à la fiction pure, sans prétention de réalisme. Une part plus ou moins grande de merveilleux y entre généralement, faisant cohabiter humains, animaux, esprits et monstres de plumes, de poils ou d’écailles. Et ses invraisemblances sont acceptées de tous et même fort goûtées.
Au regard de sa morphologie, Vladimir Propp définit le conte merveilleux de la sorte : « Tout développement partant d’un méfait ou d’un manque, et passant par toutes les fonctions intermédiaires pour aboutir au mariage ou à
d’autres fonctions utilisées comme dénouement5. » Doté de formidables vertus cathartiques, le conte porte chez chacun de nous une résonance universelle. La sémiotique, l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, la psychanalyse, la narratologie, les historiens, les folkloristes
l’étudient avec grand intérêt6 tant sur la forme que sur le fond. Le conte a toujours quelque chose en lui-même à enseigner, mais qui, pour rester occulte parfois, n’en parle pas moins à l’inconscient : une conduite, une morale, une valeur. Le conte allume dans notre imaginaire un réseau hérité à l’aube de l’humanité.
Un étudiant vint voir son maître pour se plaindre.
— Maître, ce travail sur la respiration finit par vraiment m’ennuyer. Inspirer, souffler. Inspirer,
souffler. Sans arrêt. À la longue, c’est vraiment lassant. Ne pourrais-je pas travailler sur
quelque chose de plus intéressant ?
— Je comprends, répliqua le maître, viens avec moi.
Il mena son élève au bord de la rivière et lui demanda de se pencher au bord de l’eau. Puis il le
saisit par le cou et lui plongea la tête dans l’eau.
Au bout de quelques secondes, n’en pouvant plus, l’élève commença à résister, mais le maître le
maintint de force. Le pauvre se débattait autant qu’il pouvait, et le maître finit par le relâcher,
toussotant, crachotant et haletant.
— Alors, ta respiration t’ennuie-t-elle toujours7 ?
La légende
La légende. Le mot lui-même est élégant et prometteur. À son annonce, on pense : épopée, hautes vertus, noblesse d’âme. Le terme vient du latin médiéval legenda (XIIe siècle, de legere, « lire ») qui signifie : « ce qui doit être lu ». La légende est donc initialement de tradition écrite – dans la religion catholique, c’était le récit hagiographique du saint du jour, lu au réfectoire des monastères et à l’église – écrite donc, mais pour être entendue.
Aujourd’hui, et depuis le XVIe siècle, la légende est un récit à caractère merveilleux contenant un fond de vérité historique, si minime soit-il, embelli, orné, sublimé. L’intention morale ou spirituelle passe alors au premier plan au détriment de l’authenticité des faits. La légende s’ancre pourtant, le plus souvent, dans la réalité d’un lieu, d’une époque ou d’une civilisation, mentionnés avec précision.
Contrairement au conte, où les personnages sont le plus fréquemment présentés par leur fonction sociale (le roi, la princesse, la sorcière), la légende fait agir des individus clairement identifiés (Ulysse, le roi Arthur, Guillaume Tell). Sans doute est-ce pour cela que la légende touche moins à l’universalité que le conte. Qu’elle relève ou non du mythe (sans fondement historique), la légende invite au dépassement. Elle est destinée à guider la conduite humaine vers un idéal.
Formant un peuple à part entière, les Amazones, femmes guerrières menées par la reine
Penthésilée, étaient de la descendance d’Arès, dieu de la guerre, et d’Artémis, déesse des
chasseurs et de la force féminine. Elles vivaient uniquement de leur chasse, ne faisant jamais de
pain. Petites, on leur coupait le sein droit pour qu’elles puissent mieux manier l’arc, leur arme
de prédilection. Elles enfantaient en s’unissant aux hommes des tribus voisines. Mais elles
tuaient ou asservissaient leur progéniture mâle8.
La fable
Lorsqu’on dit « fable », le nom, presque indissociable de La Fontaine, jaillit par réflexe dans notre esprit. Pourtant de célèbres fabulistes, comme Ésope (vers 620 av. J.-C. – vers 564 av. J.-C.) et Phèdre (vers 14 av. J.-C. – vers 50 ap. J.-C.), l’ont précédé dans cet art. En Chine, la fable se transmettait déjà oralement trois mille ans avant notre ère.
Le mot vient du latin fabula, « récit » ; à rapprocher de fabulosus, « mensonger », qui a donné « fabuler » et « fabuleux ». Acta est fabula (« la pièce est jouée »), c’est par ces mots que s’achevaient toutes les représentations dans les théâtres romains de l’Antiquité où étaient relatés, entre autres, les hauts faits des dieux et des héros de la mythologie. La fable est un court récit allégorique et humoristique, en vers ou en prose, commençant ou s’achevant par une leçon de morale, et dans lequel dialoguent des hommes, des animaux, des végétaux, ainsi que diverses personnifications. Selon Phèdre, ce type de récit a un double intérêt : « Il
fait rire et il donne de sages conseils pour la conduite de la vie9. » Fait caractéristique, dans la fable, on se trouve à un moment donné en dehors du récit, soit au début, soit à la fin, en « position méta » pour le temps de la leçon qui propose une sorte de résumé. La morale, lapidaire, entretient un lien étroit avec le proverbe. Hegel dit de la fable qu’elle est « comme une
énigme qui serait toujours accompagnée de sa solution10 ».
Un aigle s’était perché au faîte d’un rocher à l’affût des lièvres. Un homme le frappa d’une
flèche, et le trait s’enfonça dans sa chair, et la coche avec ses plumes se trouva devant ses yeux.
À cette vue, il s’écria : « C’est pour moi un surcroît de chagrin de mourir par mes propres
plumes. »
L’aiguillon de la douleur est plus poignant, quand nous sommes battus par nos propres
armes11.
La parabole
La parabole est un court récit symbolique puisant son inspiration dans les faits et gestes du quotidien. Sous son énoncé est dissimulé un enseignement moral ou spirituel. Jésus en fit un usage généreux dans ses prêches. « Il
emprunte au sol la trame de ses paraboles et l’objet de ses images 12. » La parabole se trouve aussi abondamment dans la tradition bouddhique. Le mot vient du latin ecclésiastique parabola, « comparaison », lui-même emprunté au grec parabolê, de même sens.
Considérée comme une figure de rhétorique, la parabole fait appel à plusieurs autres figures élémentaires comme : l’allégorie, l’allocution, la métaphore, la métonymie, la personnification, la prosopopée, le symbole. La combinaison de quelques-unes de ces figures, sans lesquelles elle n’est pas, signe la parabole.
Le niveau explicite de la parabole parle à l’intellect qui voit les faits racontés, tandis que sur un autre plan, son sens caché s’adresse à l’âme qui entend la précieuse leçon. En faisant prendre conscience au public de la situation dans laquelle il se trouve lui-même dans son rapport au monde, la parabole, en parole d’autorité, se donne pour mission d’amener un changement de conduite conforme à son dessein spirituel ou moral. Parfois, la clef d’interprétation est donnée par l’orateur à la fin du récit, parfois elle est laissée à la méditation de l’auditoire.
Bon, écoutez-moi ! Je vous raconte une histoire. Un curé raccompagne une jeune religieuse
chez elle après la messe. Entre deux changements de vitesse, il laisse reposer sa main sur le
genou de la bonne sœur. La jeune religieuse regarde le curé et dit : « Mon Père, mon Père,
rappelez-vous Luc 14:10. » Le curé retire sa main, quelque peu gêné. Mais dès le feu rouge
suivant, sa main revient légèrement plus haut sur la cuisse. La religieuse lui redit : « Rappelez-
vous Luc 14:10, mon Père. » Alors, le curé se répand en excuses : « La chair est faible », dit-il.
Et il la dépose. Il rentre chez lui, se précipite sur sa Bible. Il l’ouvre au chapitre 14:10 de
l’Évangile selon Saint-Luc. Et qui peut me dire ce que c’est ? Hum ? « Ami, monte un peu plus
haut. Et tu connaîtras la gloire. »
Maîtrisez votre sujet, les enfants ! Faute de quoi, vous vous exposez à laisser des occasions en
or vous passer sous le nez13.
L’allégorie
Une autre figure de rhétorique exploitable en récit est l’allégorie14. L’allégorie a pour but de représenter une idée, un concept, une valeur. Bien qu’elle puisse constituer un récit à part entière, on la retrouve parfois dans d’autres formes, comme la fable ou la parabole. Le mot nous vient du latin allegoria, lui-même tiré du grec allêgoria, composé de agoreueîn, « parler », et allos, « autre », ce qui donne : « parler autrement ». Dans ce type de récit, tous les termes sont métaphoriques ou symboliques. L’allégorie est donc toujours à double sens : un sens littéral et un sens élevé. Parfois, le thème comparé disparaît de la formulation pour ne laisser que le comparant. Quintilien nomme cette forme : « allégorie totale », par opposition à l’allégorie explicite.
Grâce à sa représentation d’un thème par une image plus frappante que la réalité, l’allégorie permet de préparer l’auditoire à une vérité qu’il aurait peut-être moins facilement acceptée de but en blanc. Ce qui tient l’auditeur en haleine, c’est qu’il sent bien que le récit dit autre chose que ce qu’il entend.
L’allégorie est la forme de récit la plus délicate à manier dans le discours moderne. Pour tes prises de parole, préfère l’allégorie explicite, plus facile d’accès pour l’auditoire. Et réserve-la au style sublime.
Pandy avait perdu la plupart de ses cheveux, un œil et un bras. Mais elle restait quand même la
poupée favorite de ma sœur. Elle ne valait pas grand-chose. Personne n’en aurait voulu en
cadeau. Elle était en très mauvais état. Je dirais même qu’elle ne ressemblait plus à rien. Mais
comme le font les petits enfants pour des raisons connues d’eux seuls, ma sœur adorait sa petite
poupée de chiffon. […] Ma sœur aimait cette poupée d’un amour qui la rendait précieuse aux
yeux de tous ceux qui aimaient ma sœur. Elle n’aimait pas Pandy parce que Pandy était belle.
Elle l’aimait d’un amour qui la rendait belle15.
Qu’est-ce qu’une bonne histoire ?
Quatre éléments font qu’une histoire vaut la peine d’être racontée dans ton discours. Le premier est l’identification. C’est ce qui fait que l’auditeur va se reconnaître dans ce que vit le personnage principal. En s’attachant, il va trouver un intérêt à l’histoire et renforcer sa connexion avec toi. Le deuxième élément est le basculement, le moment où la situation passe d’ordinaire à extraordinaire. Le changement de situation maintient l’attention de l’auditeur. Le troisième élément, ce sont les obstacles (parfois personnifiés) que va rencontrer le personnage principal. Le public aura hâte de savoir comment il va s’en sortir. Enfin, le dernier élément est l’enseignement. C’est ce qui fait le lien avec ton message. Quelle leçon y a-t-il à tirer de cette histoire ? Si ces quatre éléments sont présents, tu tiens une histoire qui peut s’intégrer à ton discours.
Les quatre éléments d’une histoire
L’identification
Le basculement
Les obstacles
L’enseignement
Les idées d’histoire se trouvent partout : au cinéma, à la télévision, dans les journaux, dans ton voisinage, dans ton quotidien. Si malgré cela, tu peines à en trouver une propre à dynamiser ton discours, plonge-toi dans la mythologie grecque. Pour quasiment chaque situation, il existe une légende susceptible d’être interprétée de manière à illustrer ton propos : le rocher de Sisyphe, le fil d’Ariane, le tonneau des Danaïdes, les cendres du Phœnix, etc. N’hésite pas à élargir tes recherches vers d’autres cultures ou civilisations : mythologies aborigène, berbère, celtique, dogon, étrusque, juive, hindoue, hittite, maya, nordique, slave, etc. Certaines légendes sont archiconnues, d’autres méritent de sortir de l’ombre. Si tu puises dans le répertoire des plus emblématiques, assure-toi d’apporter un éclairage original qui suscite intérêt et admiration.
Pour transformer en histoire n’importe quelle information, qu’elle soit personnelle ou professionnelle, commence par situer l’action dans le temps, plante le décor et présente le personnage principal. Entre ensuite dans le deuxième acte, à l’aide du basculement, en évoquant le conflit, la solution envisagée et les obstacles qui surgissent. Enfin, conclus par la résolution et l’enseignement à tirer de l’histoire.
Un bon moyen d’intégrer une histoire dans ton discours est de suivre la
méthode HPA d’Alan Stevens et Paul du Toit16 : histoire, point, application. Raconte l’histoire à ta façon en incluant sans exception les quatre éléments dont nous avons parlé. Indique clairement quel point de ton discours vient illustrer cette histoire ; souligne sans ambiguïté l’analogie. Enfin, donne un exemple pratique qui permet à tes auditeurs d’appliquer les enseignements dans leur vie personnelle ou professionnelle. En procédant de la sorte, tu donneras avec force une pertinence incontestable à ton histoire et une leçon concrètement exploitable par chacun. Tu ne pourrais faire de plus beau cadeau à ton public.
Sept formats de récit pour le discours
L’anecdote Au moment de choisir ton histoire, demande-toi pourquoi elle t’émeut tant. Pourquoi est-ce si important pour toi de raconter cette histoire ? Qu’est-ce qui fait qu’elle t’a marqué ? C’est là-dessus qu’il faudra porter l’emphase pour que le public soit touché à son tour. Sans cette courte introspection, ton récit tombera à plat, sans saveur ; tu ne trouveras plus devant toi que des rangées de Spock. Tu toucheras mieux avec une histoire qui t’a touché toi-même et dans laquelle tu mets tout ton cœur.
Le vécu
Le conte
La légende
La fable
La parabole
L’allégorie
Rends-toi intéressant
De tous les talents que doit posséder un orateur (pédagogue, coach, humoriste, comédien, etc.), celui de conteur est sans conteste l’un des plus décisifs. C’est une compétence qui peut même être salutaire. Chahriar, roi de Perse, régnait paisiblement sur ses sujets. Un jour, en son absence, sa femme le trompe. Hors de lui lorsqu’il l’apprend, Chahriar l’égorge, ainsi que son amant. Et pour ne plus jamais être l’objet d’infidélité, il décide d’épouser chaque jour une vierge et de la faire exécuter au matin qui suit la nuit de noces. Désireuse de faire cesser cet injuste carnage, Shéhérazade, fille du Grand Vizir, se porte volontaire pour convoler avec le roi. Le premier soir, la jeune fille lui raconte une histoire captivante, mais s’arrête à l’aube avant la fin, si bien que le roi, attisé, l’épargne pour un jour afin de connaître la suite. Chaque nuit suivante, l’habile conteuse termine l’histoire de la veille et en commence une autre, et cela pendant mille et une nuits. Finalement, Chahriar, renonce définitivement à son funeste projet. Il garde Shéhérazade pour femme, reconnaissant sa pureté d’âme et de cœur. Rien ne captivera mieux le public qu’un raconteur d’histoires qui lui fait vivre différentes émotions.
Te souviens-tu de M. Spock, le commandant en second de l’USS Enterprise dans la série Star Trek ? Ce scientifique de la planète Vulcain, n’ayant foi qu’en la logique, a tendance à refouler ses émotions. Il passe ainsi pour un être froid et insensible qui ne ressent absolument rien. Ne sois pas comme M. Spock quand tu racontes une histoire. Vis pleinement le récit de tout ton corps, à travers tes gestes, ta posture, ta voix, ton regard. Parle avec ton cœur. Ressens ce que tu dis et tes auditeurs resteront suspendus à tes lèvres comme le sultan avec Shéhérazade.