La mise en scène du discours - Porter sa parole en public de manière engageante et mémorable
Le flow
État de grâce
Flow est un substantif anglais qui signifie, selon le contexte, « écoulement, courant, flux, flot, débit ». To have a ready flow of language veut dire : avoir de la faconde. Chez les rappeurs, le flow est le rythme personnel avec lequel l’artiste débite ses paroles. L’universitaire Mihály Csíkszentmihályi a introduit le mot en psychologie, dans les années 1990, pour désigner ce qu’il appelle « une expérience optimale », un état produit par : « L’engagement dans une tâche précise (un défi) qui fournit une rétroaction immédiate, qui exige des aptitudes appropriées, un contrôle sur ses actions et une concentration intense ne laissant aucune place aux distractions ni aux préoccupations à propos de soi et qui s’accompagne (généralement) d’une
perception altérée du temps14. »
L’éditeur français de Mihály Csíkszentmihályi traduit le mot flow par « flot ». On pourrait lui substituer le mot « transe » ou encore « extase » (même si ce dernier mot désigne plutôt le résultat que le processus lui-même). Pour ma part, je préfère parler d’état de grâce. Quant à la « concentration intense » dont parle le psychologue, j’y vois plutôt une « vive attention », car ce n’est pas seulement, comme il le mentionne, « une tâche précise » qui est considérée, mais aussi tout un environnement qui lui permet de s’accomplir et que l’opérant observe. La concentration, d’un champ restreint, consiste à se focaliser sur un objet, quand l’attention, plus large, intègre des événements extérieurs à l’objet, mais qui lui sont reliés. Dans le cas d’un orateur, ce n’est pas uniquement la prise de parole qui mobilise son énergie, mais aussi tout l’environnement susceptible de participer à sa réussite : le public, le matériel, la technologie, etc. Gérer, avec avantage, cet ensemble requiert une vive attention.
Les conditions de l’état de grâce
L’engagement
Une tâche précise
Une rétroaction immédiate
Des aptitudes appropriées
Un contrôle sur les actions
Une vive attention
Unité
Dans son ouvrage, Mihály Csíkszentmihályi parle de « la perte de la conscience de soi » comme inhérente à l’état de grâce. Cette notion est largement abordée dans la littérature spirituelle, orientale particulièrement. Elle est à rapprocher de la non-dualité, un état au cours duquel la séparation entre le soi et le monde extérieur est abolie. Dans cet état, nous ne faisons plus qu’un avec ce qui nous entoure. Nous échappons à la dualité : moi et le
reste. « Tout est un et le Un est tout 15 », nous dit Nisargadatta (1897-1981). En état de grâce, l’orateur devient la prise de parole en public. « De même que vous n’avez pas à vous inquiéter de la pousse de vos cheveux, je n’ai
pas à me préoccuper de mes paroles et de mes actes16. » Par le flot, l’orateur est à la fois détaché et vigilant, comme le musicien, détaché de son instrument et à la fois attentif à ce que produit l’orchestre et ce que reçoit le public. Tout s’enchaîne avec fluidité, dans la facilité. L’état de grâce peut se produire dès le début de la prestation ou, le plus souvent, intervenir après quelques minutes. L’orateur se trouve alors en position méta, en même temps observateur et observé, pleinement inscrit dans l’instant présent. Le taoïsme nomme cette situation wuwei, ⽆为 , le « non-agir » : « Le Tao pratique constamment le non-agir et pourtant il n’y
a rien qu’il ne fasse17. » L’événement dans lequel l’orateur est impliqué se déroule harmonieusement sans son intervention et comme par
enchantement. « Sans agir, [le sage] accomplit de grandes choses18. » Dans le Karmayoga, le yoga de l’action désintéressée, la philosophie indienne fait appel à la notion de Naishkarmya, नै क य, qui se traduit aussi par « non-agir ». L’action survient spontanément sans les interférences de l’ego. Le non-agir n’est pas l’inaction. « Il ne suffit pas de s’abstenir d’action pour se libérer de l’acte ; l’inaction seule ne mène pas à la
perfection 19 », précise la Bhagavad-Gîtâ. Il s’agit plutôt de laisser agir en pleine conscience et dans le silence de l’ego.
Réalisation
L’état de grâce est aussi bien accessible en situation d’improvisation que dans le cadre d’un discours préparé. Le pianiste laissant échapper de ses doigts un impromptu peut le connaître, de même que le comédien respectant scrupuleusement son texte. L’orateur a tout à gagner à inviter l’état de grâce dans sa prestation dans la mesure où, selon Mihály Csíkszentmihályi, « [il] entraîne des conséquences importantes : meilleure performance, créativité, développement des capacités, estime de soi et réduction du stress. Bref [l’état de grâce] contribue à la croissance personnelle, apporte un grand enchantement et améliore la qualité de la
vie 20 ». Rien que ça !
Comment atteindre l’état de grâce pendant ses prises de parole en public ? Rien n’est garanti à 100 %, mais on peut faire en sorte de réunir toutes les conditions. Tout d’abord, il faut que la situation présente les caractéristiques identifiées par Mihály Csíkszentmihályi. 1 – « L’engagement » : c’est un point facile à cocher. Un orateur est forcément engagé ; on ne fait pas un discours passivement. 2 – « Une tâche précise (un défi) » : une prise de parole est toujours un défi, même pour les plus aguerris. 3 – « Une rétroaction immédiate » : la rétroaction est la possibilité de mesurer si l’on progresse vers son objectif. C’est l’équivalent du terme anglo-saxon feedback. À chaque phrase, l’orateur doit être en mesure de percevoir les signes lui indiquant si son message prend corps chez son public. 4 – « Des aptitudes appropriées » : qu’elles soient innées ou acquises, l’orateur doit disposer des aptitudes nécessaires à l’éloquence. Ce qui offre un peu moins de chances aux parfaits débutants d’être dans le flot. 5 – « Un contrôle sur ses actions » : c’est la justesse inspirée pour garder le cap. Selon Csíkszentmihályi, c’est aussi l’absence de préoccupation quant à la perte de contrôle. Et là, ce n’est pas gagné. Cela demande, de la part de l’orateur, un vrai lâcher-prise quant au résultat : ne pas se soucier des erreurs. En d’autres termes, c’est la capacité à minimiser le risque. 6 – « Une vive attention » : la conscience intègre tout ce qui, dans l’environnement, a trait à l’activité. Au lieu d’avoir son regard tourné intérieurement vers son texte, l’orateur doit rester ouvert aux événements pouvant influencer sa prise de parole et aux signaux les plus pertinents. 7 – « Aucune distraction » : nulle place n’est laissée aux vagabondages de l’esprit. Chez l’orateur, c’est une conscience continue qu’aucun questionnement intérieur n’interrompt, une parole qu’aucun doute ne vient troubler. 8 – « La perte de la conscience de soi » : au sens des philosophies orientales, il serait plus juste de parler de dissolution de l’ego. Si l’orateur inscrit, sans vaciller, sa parole dans l’instant présent, alors l’ego, qui ne vit que dans le passé et le futur, n’a plus sa place. De là naît une sensation de spontanéité. 9 – « Une perception altérée du temps » : dans l’état de grâce, le temps est souvent sujet à des distorsions. Pour certains, il s’écoule au ralenti, pour d’autres, il est dans la fulgurance, et il n’est pas rare, aussi étrange que cela puisse paraître, que les deux sensations se présentent simultanément. Quelle qu’en soit sa perception, l’orateur se retrouvera généralement projeté hors du temps. Pour lui, le temps de l’expérience diffère du temps de l’horloge, dans un sens ou dans l’autre. Ce phénomène n’est pas systématique, mais lorsqu’il est présent, on note qu’il décuple l’extase.
Les bienfaits de l’état de grâce
Optimisation de la performance
Créativité
Développement des capacités
Amélioration de l’estime de soi
Réduction du stress
Croissance personnelle
Enchantement
Amélioration de la qualité de vie
Plus loin
Si donc toutes les conditions sont réunies, alors l’orateur a toutes les chances de ne pas se sentir séparé de sa prise de parole, mais de faire un avec elle, de faire un tout avec le processus. La méditation, associée ou pas au yoga, au taiji quan ou à un art martial, tel que le wu chu, l’iaido ou l’aïkido, favorise l’état de grâce dans la prise de parole en public. Elle forge, session après session, la capacité du pratiquant à se détacher du résultat.