La Vouivre
Chapitre IX
Au pas des bœufs menés par Victor, la voiture de foin roulait vers la ferme à travers la prairie. Le soleil déclinait de l’autre côté de la rivière sur les bois de Sénecières, mais une chaleur sèche montait des prés ras. Les bœufs, le col baissé, les genoux emmêlés, tiraient l’arche mérovingienne sur l’éteule piquante en ramant du mufle dans l’air en feu. Courbatus, les bras lourds, les faneurs suivaient la voiture à pas de somnambules. Ils marchaient sans parler, la tête vidée par la fatigue, la chaleur et l’âcre odeur de foin sec, qui desséchait le nez jusqu’à l’arrière-gorge. L’idée même que tout à l’heure, il allait falloir se remettre à l’ouvrage dans le fenil surchauffé n’arrivait pas à germer dans les esprits immobiles.
« Je vous rattrape », avait dit Arsène.
Tournant le dos à la voiture, il marchait contre
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le soleil. En arrivant à la rivière, il y plongea ses bras et son visage. La Vouivre vint s’asseoir auprès de lui et se mit à agiter l’eau avec ses pieds nus. S’étant ébroué, Arsène se leva et lui dit :
« Écoute, la Vouivre, maintenant, tu es tout le temps après moi. Je ne peux plus faire un pas sans que tu sois par là à rôder. Ça me gêne. Et je vais te dire une chose. Si tu t’es mise dans des idées qu’on allait se remettre à se rouler par terre l’un sur l’autre, alors, moi, fini, je t’avertis.
– Assieds-toi à l’ombre, dit la Vouivre. Tu as chaud. »
Arsène s’assit auprès d’elle et la contempla sans crainte de laisser voir où allaient ses regards. La pureté, la carnation du visage, le jaillissement des lignes, la grâce, l’aisance économe des mouvements, et tant d’harmonies qui se défaisaient sans cesse dans des harmonies nouvelles, tout en elle le surprenait comme au premier jour. Il y voyait réunis, formés et composés, d’insaisissables éléments de rêveries, qui flottaient parfois dans sa conscience et qui
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n’étaient rien de précis. La Vouivre le regardait en face, épiant sur son visage et dans ses petits yeux gris le témoignage de son émotion.
« Tu as peur qu’on vienne à l’apprendre dans ton village ? demanda-t-elle.
– Il y aurait déjà ça. Mais ce n’est pas ce qui me retient.
– C’est de l’enfer que tu as peur ? (Pas de réponse.) Alors, tu crois que je suis une créature de l’enfer ?
– Faut pourtant bien que tu t’endeviennes de quelque part, fit observer Arsène.
– Vous autres, Jurassiens, vous devriez le savoir d’où je m’endeviens. Si vous aviez un peu de mémoire, vous ne me prendriez pas pour une fille de l’enfer. En admettant qu’il existe, mais je ne l’ai jamais vu, le diable, pour moi, est un bien petit garçon.
– Comment ça ?
– J’étais là sur ces plaines et ces monts Jura bien longtemps avant l’arrivée du diable et même longtemps avant la vôtre à vous, les hommes. Des
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milliers d’années, j’ai vécu seule avec les bêtes et la forêt, qui étaient toute la vie du monde.
– Ça devait sûrement pas être bien gai, dit Arsène.
– Des bêtes, il y en avait d’effrayantes, mais ce qui fait le plus peur à repenser, c’est le pays lui-même. Des forêts où la lumière n’entrait pas, des noues, des marais, des pourrissoirs grouillants de toutes les vermines, voilà le pays d’en bas. Je me tenais le plus souvent sur les monts, au bord des torrents fracassants, sur les rochers où la forêt ne mordait pas. Jour et nuit, j’entendais la voix des loups, des rennes, des aurochs, des ours, des rhinocéros, des mammouths.
– Les chiens, ils sont souvent bien embêtants aussi, fit observer Arsène.
– Moi, reprit la Vouivre, j’étais en avant de la vie, j’étais le modèle, la forme où elle s’efforçait lentement. Je cherchais dans le regard des bêtes la lueur de l’esprit, qui annoncerait la fin de ma solitude. J’attendais la venue des premiers hommes. Avec quel amour et anxieuse espérance j’ai conduit leurs premiers pas sur les plaines et
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les monts jurassiens. Mes chers monstres voûtés, aux genoux pliés, aux crânes surbaissés, je les ai menés par la main dans les grottes d’Arlay, de Rochedanne, de Gonvillars, de Rochefort, à l’abri des fauves, du gel, des tempêtes. Ensemble, nous avons appris à faire du feu, à parler : ‶Ga no crr crr oua″. »
La Vouivre se mit à parler la langue des Jurassiens préhistoriques. D’une main, Arsène étouffa un bâillement. Par-dessus l’épaule, il jeta un coup d’œil sur la prairie. Au loin, la voiture arrivait près de la ferme. Dans cinq minutes, il se mettrait en marche, sans se presser, pour ne pas arriver trop tôt.
« Ils me connaissaient bien, poursuivait la Vouivre. J’étais leur refuge et leur espérance. Ils m’appelaient la mère des hommes, la vie, la lumière, la terre, le soleil, la fontaine. Plus tard, en se multipliant, ces noms devaient donner naissance à des dieux. Fière de mes Jurassiens, je les voyais grandir et l’orgueil de leur vaillance et de leur industrie ne leur faisait pas oublier la part que j’y avais eue. J’étais avec vous dans vos cités
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lacustres du lac Chalain comme plus tard dans vos cités séquaniennes de Besançon, d’Abiolica, de Mandeure, de Segobodium, d’Arinthod. Les dieux changeaient de noms, mais c’étaient toujours les mêmes, la postérité que m’avait donnée votre ferveur. À Lixavium, notre Luxeuil d’aujourd’hui, où déjà les richards de la Séquanie venaient prendre les eaux, vous m’adoriez sous le nom de Sirona, déesse des eaux, mais je me reconnaissais aussi bien en Minerve ou en Apollon. Le joli temps et qu’ils étaient beaux les hommes de mon pays ! Du diable, il n’était pas question. Ce qu’ils prêtaient à leurs dieux de force, de grâce, de noblesse, c’était le trésor de leurs espérances. C’était une promesse qu’ils se faisaient à eux-mêmes de les égaler un jour...
– Je ne m’ennuie pas, dit Arsène en se levant, mais l’heure me presse d’aller. »
La Vouivre se leva à son tour et dit en lui prenant les mains :
« Tu vois, je n’ai rien à faire avec le diable. Je suis une fille sans mystère. J’aime les bois, l’étang, la rivière, les saisons. Je suis sans souci,
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je vais mon plaisir et mes jeux, simplement. Il n’y a pas assez de mystère en moi pour abriter un démon. Le ténébreux, c’est toi. Dans ta tête de bois, tout est noyé d’ombre et de brouillard. Mais depuis que les prêcheurs d’infini sont venus vous détourner de vos dieux, vous êtes tous comme ça, les Jurassiens.
– C’est toi qui te fais des idées.
– Je me fais des idées ? Ah ! si tu avais connu ceux d’avant ! Ils n’étaient pas comme vous de maintenant à se palper, à se regarder la conscience, à chercher en eux le premier bout de l’infini. C’est bien simple, ils s’efforçaient de me ressembler.
– Ce coup-là, je m’en vais. »
Arsène voulut retirer ses mains, mais la Vouivre les retint dans les siennes et dit en se collant contre lui :
« Tu le crois, maintenant, que je ne suis pas une créature du diable ? »
Penché sur son visage, Arsène respirait la Vouivre. Son corps sentait les bois, la terre, la
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rosée. Elle ouvrait les bras comme un arbre. La rivière passait dans ses yeux verts, et sa chevelure était noire comme la forêt qui fermait l’horizon. Sur sa peau brillaient la joie de l’été jurassien, l’innocence des bêtes du matin et la fièvre enfantine des jeux simples et violents. Le diable n’était sûrement pas de la fête et Arsène dut en convenir. À ses yeux, cette innocence n’arrangeait rien et la lui faisait apparaître plus étrangère et moins humaine que si elle eût appartenu au démon, lequel est tout de même un peu de la famille.
« Si ça se trouve, on en recausera », dit-il en s’éloignant.
Ayant mis la voiture de foin en place dans la grange, Victor avait bu un coup de vin et sauté sur sa bicyclette pour aller presser le maréchal-ferrant de faire une réparation au moyeu de la faucheuse. Sans attendre Arsène, Urbain était monté sur la voiture et avait commencé à la décharger. Les jambes écartées pour l’aplomb, il piquait dans le foin et levait sa fourchée vers Émilie qui la prenait à pleins bras et la repassait à
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Belette. Quoiqu’il fît moins chaud sur la voiture que sous les tuiles du grenier, Urbain suait au fil. À la fatigue s’ajoutait l’inquiétude de sentir Louise rôder aux alentours pour épier ses défaillances, car elle l’avait dissuadé d’entreprendre une besogne qu’elle disait être au-dessus de ses forces. Il ne put maintenir longtemps la cadence des premières fourchées. À mesure que le foin baissait de niveau sur la voiture, l’effort à donner devenait plus dur. Ses bras tremblaient en levant la fourche, la cadence devenait lente et irrégulière. Plein d’angoisse, il se raidissait, mais tout lui manquait à la fois, le souffle, les muscles. Sa vue même se brouillait et il lui semblait suer son âme. En prenant un pas de recul pour soulever sa charge, il sentit fléchir ses jambes et vacilla pendant plusieurs secondes. La fourche qu’il venait de piquer dans le foin et à laquelle il se cramponnait le sauva de la chute, mais il resta un moment hébété, l’œil hagard. Et il entendit ce qu’il redoutait le plus, la voix de Louise qui s’écriait :
« Vous m’avez fait peur ! Allons, Urbain, descendez. Ce n’est pas de l’ouvrage pour vous. »
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Il essaya encore de soulever son fardeau, mais Louise se fâcha.
« Urbain, descendez tout de suite. Je n’ai pas envie de vous voir vous démanteler une jambe. »
Le vieux ne résista plus et, haletant, s’assit sur le foin. Arsène, qui avait, du seuil de la porte, assisté au drame, entra dans la grange sans faire de question. Prenant Urbain à bout de bras, il le déposa doucement sur le sol et, montant lui-même sur la voiture, reprit aussitôt la besogne. Émilie et Belette s’étaient avancées au bord du grenier, mais à l’exemple d’Arsène, n’avaient pas prononcé une parole.
Un quart d’heure après l’incident, Louise entra dans l’écurie et alla jusqu’à l’espèce de box qui servait à Urbain de chambre à coucher. Il était assis sur son lit, le buste droit, la tête immobile et les mains à plat sur ses genoux. Par déférence, il tourna son regard vers elle en évitant de rencontrer le sien, dans la crainte qu’elle n’interprétât ce mouvement des yeux comme une prière. Louise en eut la gorge serrée.
« Vous avez trop travaillé aujourd’hui. Depuis
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les quatre heures du matin que vous êtes sur les prés, par ces chaleurs, il y a de quoi être fatigué. Vous êtes comme moi, Urbain, vous n’êtes plus dans vos vingt ans. »
Louise était venue lui dire qu’il eût à prendre ses dispositions pour quitter la ferme au mois d’octobre, mais le courage lui manquait. Elle eut besoin de penser à Arsène, aux raisons qu’il lui avait données. Tout en déchargeant la voiture, il devait escompter le résultat de l’entretien. Sans doute n’était-il arrivé en retard dans la grange que par calcul, pour laisser Urbain entreprendre une besogne au-dessus de ses forces.
« Si on vous écoutait, dit-elle, vous vous laisseriez périr à la tâche. Depuis trente ans que vous êtes chez nous, Urbain, on peut dire que de la besogne, vous en avez abattu. Après la mort d’Alexandre, quand mes aînés sont partis pour la guerre, vous avez travaillé pour tous ceux qui n’étaient plus là et, depuis, vous n’avez jamais arrêté. Mais quand on arrive à un âge, on a beau vouloir aller, la besogne ne vous répond plus comme avant. Un moment, un autre, l’accident
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finit par arriver, surtout que vous, Urbain, vous n’êtes pas celui qui regarde à ses peines. Le travail, vous le prenez d’un bout, et ce qui est de pouvoir, vous n’y pensez pas.
– Ce sera comme vous voudrez, Louise », murmura Urbain.
Sa voix avait un accent de douceur qui la bouleversa. Elle s’assit à côté de lui sur la couverture râpeuse du lit de sangles. Ce mouvement d’abandon, qui semblait combler soudain les distances de maître à valet, Urbain, à l’heure où l’on invoquait les inconvénients de la vieillesse pour le renvoyer, en appréciait confusément l’ironie. Il songeait à l’aventure qu’eût été pour lui un pareil tête-à-tête, au cours de ses trente années de servitude toutes pleines de l’amour qu’il avait voué à sa patronne, amour muet, sans espoir, sans désespoir non plus, et qui s’était satisfait d’une présence. De son côté, Louise se souvenait avec étonnement de la place qu’avaient tenue autrefois dans ses préoccupations ce fond d’écurie et ce dur lit de sangles. Devenue veuve, elle avait, pendant des
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années, lutté contre la tentation d’aller, le soir, rejoindre l’homme seul dans son réduit. Urbain avait déjà, sous la même casquette à pont, la mine impassible et altière d’un seigneur espagnol, mais vingt ans de moins, un corps vigoureux, un visage plus plein. Louise était alors obsédée par la vision de cet homme qui dormait sans amour dans un coin de l’écurie. Ses enfants couchés, il lui était maintes fois arrivé de quitter sa cuisine et de prendre le chemin de l’écurie. La tentation était d’autant plus forte qu’elle était sûre de lui, de son honnêteté, de sa discrétion. Mais chaque fois, l’orgueil de sa condition, le sentiment de sa dignité de matrone et un peu aussi la crainte d’encourir le jugement d’un homme pur l’avaient arrêtée à la porte. Un soir, pourtant, elle était entrée sans bruit. Immobile dans l’obscurité, tremblante de désir et d’anxiété, elle avait écouté, mêlé à celui des bêtes le souffle du domestique endormi. Elle était restée ainsi plusieurs minutes à attendre son propre consentement, à craindre et à espérer l’accident qui nouerait l’aventure. Honteuse de sa victoire et pleine de rancune contre elle-même, elle s’était retirée sur la pointe
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des pieds.
Assis côte à côte, chacun d’eux ignorant ce qu’il avait été pour l’autre, ils pensaient à ces années sourdes, aux grands cris restés sans réponses. Ils se sentaient coupables, lui d’avoir osé, elle de n’avoir pas osé, et s’attendrissaient l’un sur l’autre. Louise se pencha sur Urbain et lui mit la main à l’épaule par une inspiration amicale, mais un peu aussi par curiosité, en s’étonnant qu’autrefois son sang avait pu brûler dans ses veines à la pensée d’un geste aussi simple. Le vieux n’osait pas bouger. Dans le demi-jour du réduit, son visage brillait de tendresse et de gratitude. Deux larmes coulèrent sur ses joues, et s’éteignirent dans les piquants de poils blancs qu’il rasait une fois par semaine. Il était heureux et son bonheur l’émerveillait. Voyant ses larmes, Louise ne put retenir les siennes. Elle pleurait sans chagrin, goûtant au contraire la douceur d’une détente où les durs combats d’autrefois lui semblaient trouver leur conclusion et leur récompense.
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« Lamoi1, dit-elle après pleurs et silence, quand on est d’un âge, s’arranger, c’est pourtant facile. Qu’est-ce qu’on a besoin de tant chercher ? Vous, Urbain, la famille, vous en êtes seulement bien plus que mon frère Louis, celui de Bersaillin, ou pour dire encore, que Glodepierre, le garçon à ma sœur Zabelle. Qu’est-ce que vous iriez faire d’aller vivre ailleurs que chez nous ? Ici, c’est bien la vraie place qui vous revient. »
Tandis qu’elle parlait, ni l’un ni l’autre n’avaient prêté attention au bruit d’un pas dans l’écurie. Arsène apparut à l’entrée du réduit. Louise ôta sa main de sur l’épaule du vieux à qui elle en voulait déjà d’être prise en faute. Arsène avait tout entendu des dernières paroles de sa mère. Devant ces deux visages brouillés de larmes, une lueur de colère alluma ses petits yeux gris et il parla de cette voix dure et froide à laquelle on n’osait guère répliquer.
« Alors, Urbain, ma mère vous a dit que vous
1 Mis pour « las de moi ». Mot franc-comtois exprimant l'attendrissement ou la mélancolie, et dont l'usage est réservé aux femmes. Il serait presque inconvenant dans la bouche d'un homme.
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étiez de finir chez nous en octobre. Une fois qu’on a fait sa journée, c’est juste qu’on profite du soir. Vous y avez droit autant comme n’importe qui. »
Il marqua un temps de pause et chercha le regard d’Urbain pour réponse. Le vieux ne put qu’approuver, d’un coup de menton.
« Question de vous organiser l’existence, on a le temps d’y penser d’ici là. »
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