La Vouivre
Chapitre IV
La faux n’était plus là où l’avait laissée Arsène, sur le dernier andain fauché, et il ne la vit nulle part sur le pré. L’idée lui vint que les Mindeur lui avaient joué ce mauvais tour, mais il écarta cette supposition. Comme la plupart des gens du pays, les Mindeur étaient toujours prêts à abuser de leurs droits, mais respectueux du bien d’autrui. Prêt à rentrer chez lui pour y prendre une autre faux, il s’avisa que la Vouivre avait pu lui faire une farce.
En arrivant à l’étang, il aperçut la robe de la Vouivre à l’endroit même où il l’avait vue le matin. Le rubis jetait des feux et le fer de la faux étincelait dans l’herbe à quelques pas. Arsène ramassa son outil, l’examina et du pouce en éprouva le fil. Rassuré, il chercha la Vouivre sur l’étang, mais partout l’eau était immobile et le rivage désert. Avant de regagner la Vieille
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Vaîvre, il prit le temps de se pencher sur la robe de lin et considéra le rubis avec réflexion. Cette immense fortune, qui tenait si peu de place, le fit rêver, mais sans exaltation. La puissance que lui eût assurée la possession du joyau dépassait de si loin ses ambitions de paysan laborieux, elle lui proposait un genre d’existence si éloigné de ses goûts, si étranger à son activité, qu’il y pensait avec hostilité, comme à un renoncement. Et en vérité, riche d’un tel trésor, il lui faudrait renoncer à lui-même et à toutes les joies orgueilleuses qu’il attendait d’un effort volontaire. Une opulence de multimillionnaire laisserait soudain sans objet l’appétit de conquête, l’esprit d’entreprise et le goût de la difficulté qui étaient en lui. Tout au plus y trouverait-il les mornes jouissances de l’avare conscient de la force qu’il détient et incapable de l’exercer. Toutes ces raisons qu’il remuait sans pouvoir se les préciser, s’enchevêtraient dans une obscure confusion, et il restait qu’un pareil trésor a toujours passé pour une aubaine. L’entreprise le sollicitait aussi en raison du danger qui s’y attachait. Prenant le diadème en main, il regarda
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le rubis contre le soleil et fut ébloui par un rougeoiement. Il songea qu’il se consolerait d’être démesurément riche en épousant Juliette Mindeur et en tenant auprès de lui, dans un emploi subalterne, Armand, qui serait alors son beau-frère et qu’il n’en détesterait pas moins. Toutefois, il considérait son destin avec quelque rancune. Non sans mauvaise humeur, il tordit le diadème entre ses deux mains et en fit un huit qu’il fourra dans sa poche.
Comme il ramassait sa faux, il aperçut, nageant sur l’étang, leurs têtes hors de l’eau, trois serpents qui venaient au rivage. Saisi d’un soupçon, il se retourna et devint pâle de peur et de dégoût. Aux abords du bois, les hautes herbes grouillaient d’une multitude de serpents qui déferlaient sur lui avec des sifflements de colère. Dans l’ombre de la lisière, ils recouvraient le sol d’un tapis mouvant et moiré et les plus proches formaient une vague pressée qu’irisait la vive lumière du soleil. D’autres serpents avaient surgi des buissons les plus proches, à droite et à gauche, tandis qu’au loin et de partout sur le découvert de la lande se hâtaient des légions de
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vipères et de couleuvres dont certaines atteignaient des dimensions effrayantes. L’espace d’entre l’étang et la forêt semblait pris d’un mouvement de houle, comme si le terrain lui-même se fût animé tout à coup.
Les dents serrées, Arsène tira de sa poche le diadème aplati, le jeta sur la robe et, assurant sa faux dans ses mains glacées par la peur, recula vivement, sans songer aux serpents qui nageaient sur l’étang. Devant lui, à moins de vingt mètres, le flot rampant s’avançait d’un mouvement rapide et concentrique. Sur sa droite, un aspic précédait la multitude visqueuse et arrivait à ses pieds. D’un coup de talon, il lui écrasa la tête sur le terrain sec et dur. Il entendit craquer la mâchoire de la bête, mais le corps continuait à vivre et la queue, cherchant à rejoindre la tête, venait frapper des coups furieux sur son sabot. Jugeant bien qu’il était perdu, la pensée lui vint de recommander son âme à Dieu, mais il craignit d’être distrait par la prière et de compromettre ainsi la très faible chance de salut que pouvaient lui ménager sa vigueur et son adresse, car il estimait assez déraisonnablement qu’une ombre
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d’espoir sur cette terre valait plus qu’une solide assurance pour l’autre monde. Pendant qu’il surveillait l’approche des reptiles, il sentit une forme froide s’enrouler autour de sa jambe sur la toile mince du pantalon et, à l’ovale de la tête, reconnut une couleuvre. Sa taille était très au-dessus de l’ordinaire et son étreinte puissante lui paralysait déjà la jambe. Devant lui, la horde rampante n’était plus qu’à trois mètres, lorsqu’un coup de sifflet l’arrêta net. Une dizaine de serpents qui avaient un peu d’avance sur les autres, se cabrèrent comme des chevaux, dans une attitude qui semblait menaçante. Arsène fit siffler sa faux et, d’un maître coup, abattit toutes les têtes dressées. La couleuvre enroulée autour de sa jambe avait desserré ses anneaux et se laissait couler à terre. Parmi les assaillants s’amorçait un mouvement de reflux qui manqua d’ensemble et entraîna une grande confusion. Les reptiles s’affrontaient, se heurtaient, passaient les uns sur les autres, disputant le chemin dans une mêlée onduleuse et hérissée. Arsène vit, sur sa gauche, accourir la Vouivre toute ruisselante de l’eau de l’étang et qui franchissait le ruisseau
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d’un bond en poussant des cris furieux, mais hors de lui, saoulé par le premier carnage, il releva sa faux sanglante et, pataugeant dans le sang, parmi les tronçons qui se tordaient à la recherche d’un complément, tailla d’un grand coup de tranchant au plus vif de la mêlée. L’acier entra dans le tas d’une telle vigueur et avec tant de sûreté que sa course fut à peine ralentie par la résistance de cette masse vivante. Le coup fit voler en l’air des têtes et des queues, sectionna des corps enlacés et sépara en trois tronçons une vipère repliée sur elle-même. Le sang coulait avec abondance, giclant sur la presse des serpents qui grouillaient dans des flaques rouges.
Nue et échevelée, la Vouivre fondit sur Arsène et lui appliqua en pleine face une gifle sonore en le traitant de brute et de croquant. Il l’écarta d’un coup d’épaule et reprit sa besogne de faucheur avec un rire furieux. Sa faux et ses sabots étaient rouges de sang et ses mains en étaient éclaboussées jusqu’aux avant-bras. Il était hors de raison et à chaque volée de la faux, ses dents grinçaient du plaisir d’exterminer. Les serpents ayant réussi, après la première minute de
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panique, à précipiter leur repli vers la lisière du bois, il se mit à leur poursuite en poussant des grognements de bête. La Vouivre, qui courait derrière lui, le saisit par le bras et arrêtant ainsi son élan, se mit à le gifler des deux mains à toute volée. Ses yeux verts avaient l’éclat d’un métal blanc, la colère retroussait sa lèvre pâlie et étouffait sa voix précipitée.
« Croquant ! Assassin ! j’aurais dû te laisser dévorer », rageait-elle.
D’un seul coup, la fureur d’Arsène se tourna contre elle. Manquant de recul pour se servir de sa faux, il s’en débarrassa et voulut saisir au vol les mains de la Vouivre. Plus prompte que lui et plus adroite, elle se dérobait à son effort et continuait à placer ses gifles avec précision. Il se rua sur elle et frappa des deux poings, en aveugle, avec la violence confiante d’un homme qui ne s’est jamais battu et ne craint ni pour lui ni pour l’adversaire. Moins forte, mais mieux avisée, elle rendait coup pour coup et se défendait avec avantage. Pour en finir, il la saisit à plein corps, sans toutefois parvenir à lui emprisonner les bras,
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et essaya de la faire trébucher. Elle résistait solidement, le dos arqué, les jambes trouvant le meilleur aplomb, jouant des mains et des ongles pour gêner son effort. Parfois, sur le point de céder, elle rétablissait l’équilibre d’un mouvement souple et trompeur qui le laissait hésitant. Il lui semblait, en serrant sur sa chemise ce corps de fille nue, qu’il fût aux prises avec un serpent plus dangereux que les autres ensemble, fin et méchant comme une créature d’enfer. Ayant par hasard posé son sabot sur son pied nu, il appuya de tout son poids et, comme elle poussait un cri de souffrance, il murmura : « Gueule donc, vouerie ! » En même temps, il lui porta un coup de genou au ventre et, la prenant d’une main par les cheveux, de l’autre par le menton, fit virer la tête sur le col. Après un dernier coup d’ongle qui lui laboura l’avant-bras, elle cessa de se défendre et son corps tendu par la lutte s’amollit soudain.
« Je t’ai pourtant matée », exulta Arsène.
Voyant ses yeux clos, la pâleur de son visage inerte, il eut peur de l’avoir tuée. Soulevant le
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corps dans ses bras, il l’emporta au bord du ruisseau et l’allongea sur l’herbe, la tête à l’ombre d’un buisson. La Vouivre restait sans mouvement, mais son visage s’était détendu, apaisé, comme si la mort l’eût surprise en son sommeil. Arsène se souvint d’avoir lu dans un almanach diocésain que l’un des plus grands crimes était de donner la mort à une créature qui n’a pas reçu le baptême chrétien et de lui fermer ainsi les portes du ciel. En l’espèce, il s’agissait d’une créature évidemment surnaturelle, peut-être infernale, mais ce sont justement celles-là qui ont le plus besoin de se mettre en règle. Il voulut espérer que sa victime entretenait encore un souffle de vie et, puisant au ruisseau dans le creux de sa main, se hâta de lui porter le baptême. Elle avait toujours le même visage exsangue et immobile. Imposant ses doigts humectés sur son front, il dit à haute voix : « Je te baptise au nom du Père... » Il n’eut pas le temps d’aller plus loin. Au seul nom du Père, elle s’était dressée, les yeux vifs et grands ouverts, le sang et la vie revenus soudain à ses joues.
« De quoi te mêles-tu ? dit-elle en lui
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saisissant le poignet. On ne baptise pas les gens sans les consulter.
– Quand on m’a baptisé, fit observer Arsène, on ne m’a pas demandé mon avis. »
La Vouivre sourit et son regard était empreint d’une douceur qui l’émut.
« Tu voulais donc m’arracher à l’enfer ?
– Oh ! ce que j’en faisais était plutôt pour moi. Pour ne pas me charger la conscience. »
Elle le fit asseoir auprès d’elle et ils s’entretinrent de la bataille.
« J’y pense maintenant, dit Arsène. J’ai failli vous tuer et si vous aviez voulu, vous l’aviez belle de rappeler vos serpents et de me faire dévorer.
– L’idée ne m’en est même pas venue.
– Et avant, sans le coup de sifflet qui les a arrêtés pile, j’étais sûrement foutu. Sur le coup, je n’ai pas compris ce qui arrivait.
– Comme tu avais lâché le rubis, peut-être t’en serais-tu tiré à bon compte, mais c’était
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chanceux. Il suffit souvent de deux ou trois morsures de vipères. D’habitude, quand quelqu’un me prend mon rubis, je laisse le voleur s’arranger avec les serpents. C’est un peu leur récompense. Mais toi, je n’allais pas te laisser courir le risque. »
La Vouivre posa sa main sur l’épaule du garçon et lui parla de plus près.
« Sais-tu que depuis cinquante ans, tu es le premier homme qui m’ait regardée comme un homme regarde une femme ? Les autres n’en ont qu’à mon rubis. C’est à peine s’ils font attention à moi. Il faut les voir, quand ils sont en arrêt devant le rubis, les pauvres idiots, la tête dans les épaules, comme des bêtes de proie, les traits tirés, la bouche tordue. Ils en tremblent dans leur peau. Et quand ils n’ont pas pu se décider, qu’ils me voient sortir de l’eau, ce regard qu’ils lèvent sur moi, un regard effrayé, haineux, on dirait d’un chien obligé de lâcher un os. Je t’assure qu’ils ne sont pas beaux. Jeunes ou vieux, ils sont tous les mêmes. Tiens, hier, je me baignais dans la Loue. En prenant pied sur le rivage, je vois un garçon
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de quinze ans à genoux près de ma robe et rouge d’émotion. Le rubis lui tirait les yeux de la tête. Il tendait les mains, mais il n’osait pas. Il en claquait des dents. Quand je suis arrivée, il s’est levé. Ses yeux se sont tournés vers moi, mais tu sais, si vite, je n’ai pas eu le temps d’accrocher son regard. Il était déjà revenu au rubis. J’ai essayé de le faire parler, je lui ai demandé s’il avait déjà vu des femmes nues. Non, j’étais la première. J’ai voulu l’intéresser à des choses qui me paraissaient être de son âge, mais penses-tu, l’idée qu’il aurait pu être riche si vite et si simplement le laissait imbécile, insensible. Et il avait quinze ans. Mais toi, tu n’es pas comme lui.
– Je sais pas ce qui m’a pris, dit Arsène. Pourtant, moi, ces histoires-là, je ne m’en dérange guère.
– Quand je suis sortie de l’étang, j’ai bien vu que tu ne me quittais pas des yeux, toi. Tu ne pensais pas au rubis, hein ? j’en étais toute remuée. J’aurais dû te parler aussitôt, mais je me sentais maladroite. Et c’est vrai, j’ai été maladroite. »
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La Vouivre parlait d’une voix confidentielle, avec des hésitations et des chutes de timbre assez émouvantes. Elle avait pris la main de son compagnon et, penchée sur lui, le tenait sous le regard de ses yeux verts assombris par la tendresse. Arsène voyait clairement ce qu’allait être la conclusion de l’entretien et, sans rien faire pour s’y dérober, ne laissait pas de l’appréhender. Quoique ne sachant pas au juste à quoi il s’exposait, il craignait que le plaisir pris en compagnie d’une créature infernale ne lui fût compté cher. Mais infernale ou pas, toute créature avec laquelle on commet le péché est inspirée par le démon. Peut-être même était-on plus excusable de céder à un suppôt du diable qu’à des intermédiaires d’occasion, petites mains de peu de savoir et de malice. Du reste, les entreprises de la Vouivre ne lui laissaient plus assez de liberté d’esprit pour délibérer sur les conséquences d’une faiblesse. Elle avait passé son bras autour de son cou et lui parlait tout bas, bouche à bouche. Lui-même ne restait pas inactif et, le moment venu, il fit tout ce qu’il fallait pour charger sa conscience d’un regrettable souvenir.
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La Vouivre avait compté que l’après-midi serait tout entière au plaisir, mais Arsène se leva et dit en bouclant sa ceinture :
« S’amuser, c’est bien beau, mais le temps passe et le travail attend. »
Elle eut une moue de contrariété, qui laissait paraître aussi un peu de mépris. L’air sérieux, presque sévère, il ajouta d’un ton sentencieux qui semblait annoncer un sermon :
« Le travail, ce n’est pas une chose qui se laisse oublier. Demain matin, les faneurs seront sur le pré et s’ils ne trouvent pas du foin par terre, je n’aurai pas fait ce que je devais. Non, le travail, comme je dis, ce n’est pas une chose qui se laisse oublier. »
Pourtant, sur cet espace découvert qu’enfermait la forêt, il faisait un dur été qui n’invitait guère au travail. L’étang, bleu et sans un nuage, tiédissait entre ses bords brûlants. Près du couple, les serpents tronçonnés roidissaient dans l’herbe chaude, tachée de sang, où s’abreuvaient des essaims de mouches noires.
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« La besogne avant tout », insista Arsène.
Un sourire affable et réservé, tel celui d’une grande personne à un enfant, fut la seule réponse de la Vouivre. Après quoi, dressée sur la pointe des pieds et les bras ouverts, elle s’étira d’un mouvement lent et alla enfiler sa robe. En la voyant s’éloigner nue et libre dans le soleil, Arsène eut un élan d’enthousiasme, trop fugitif pour qu’il pût lui donner un sens, mais qui le laissa sous l’impression de sa propre pesanteur.
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