La Vouivre
Chapitre VI
« Mon Père, je m’accuse d’avoir péché avec une créature infernale. »
Mécontent, le curé s’agita et toussota derrière le guichet. Il voyait venir une vilaine affaire. Cet Arsène Muselier n’était pas un mauvais chrétien, au contraire – quoique n’étant pas des plus réguliers à la messe. Tout bien réfléchi, bon chrétien et, pour mieux dire, bon catholique. Mais pour qu’il éprouvât le besoin de s’approcher de la sainte table deux mois après ses Pâques, il fallait qu’il en eût sur la conscience. Une fille engrossée ou un scandale dans un ménage.
« Je t’aurais pourtant cru plus sérieux. C’est quelqu’un d’ici ?
– Pas précisément. D’où elle est, je n’en sais rien. Je vous dis, une créature infernale.
– N’essaie pas de mettre tout à son compte.
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Créature infernale, c’est bien commode. »
Arsène commença de soupçonner que pour son confesseur, l’expression « créature infernale » était de pure rhétorique.
« Je ne sais pas comment vous tourner ça, moi. Quand je dis une créature infernale, je ne vous parle pas d’une traînée comme vous diriez la Robidet à Requiem, ni d’une rusée qui en veut pour un homme et qui sait s’y prendre. Non, moi, je vous parle d’une vraie créature du démon, qui n’a ni père, ni mère, ni famille, ni maison. Tenez, une fille qui n’a pas à compter ni avec l’argent, ni avec la mort. Je ne peux pas mieux vous dire.
– Qu’est-ce que tu me chantes là ?
– Je sais bien que ça peut sembler drôle, et c’est pourtant la vérité.
– Mais cette fille, elle a un nom ?
– Bien sûr qu’elle a un nom. »
Arsène se tut, ennuyé. Il aurait souhaité n’avoir pas à livrer le nom de la Vouivre.
« Arsène, gronda le curé, prends garde. Sais-tu ce que tu es en train de faire ? une mauvaise
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confession.
– Mais moi, je ne demande pas mieux de vous dire tout. La fille que je vous parle, c’est la Vouivre.
– La Vouivre ! Dis donc, Arsène, est-ce que tu es venu ici pour te moquer de moi ?
– Ça y est ! Maintenant, voilà que je me moque de vous !
– Tu ne vas pas me dire...
– Eh bien, si, je vous le dis et je vous le répète : Je m’accuse d’avoir péché avec la Vouivre. »
Dans l’ombre de son réduit, le curé haussa les épaules. Il n’était pas de ces curés affranchis de la lettre du dogme, de ces prêtres mondains qui considèrent les vérités de l’Église comme des symboles ou comme une introduction à la vie spirituelle et ne voient dans le rituel catholique que les gestes d’une discipline morale. Il ignorait jusqu’à l’existence de ces louches serviteurs de la religion. Fermement, il croyait à la Sainte-Trinité, à la Vierge, au paradis et aux saints comme au
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diable et à l’enfer. Mais pratiquement, il ne croyait pas aux incarnations du diable. L’expérience acquise durant les quarante années de son ministère ne lui laissait aucun doute sur ce point et quand Adeline Bourdelon venait lui dire qu’un diable cornu l’avait assaillie au grenier, il faisait autant de cas de sa confession que de celle de sa servante affirmant que saint François-Xavier était venu dans sa cuisine lui dire des horreurs et lui faire des propositions révoltantes. Ayant eu un jour l’occasion d’en entretenir Monseigneur de La Jaille, évêque de Saint-Claude, le prélat était tombé d’accord avec lui qu’il s’agissait dans tous les cas de mythomanie ou de visions hallucinatoires et avait ajouté qu’il convenait toutefois de ne pas prendre ces confessions à la légère, le diable ayant nécessairement part à ces imaginations comme à toutes les mauvaises pensées.
« C’est bon, dit le curé. Raconte-moi ton affaire. Quand l’as-tu vue pour la première fois ?
– Hier matin. Et, c’est hier tantôt que la chose s’est passée. Et on a recommencé aujourd’hui à
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midi.
– Raconte depuis le commencement. »
Arsène raconta son histoire posément, attentif à ne rien exagérer. Le curé souffrait de devoir considérer ce garçon, robuste et habituellement sain d’esprit, comme un détraqué. Le récit terminé, il essaya de replacer l’aventure sur un plan de modeste humanité. Rien ne prouvait que cette créature fût la Vouivre et pour cause, celle-ci n’ayant jamais existé que dans l’imagination des Jurassiens. Il est malheureusement possible que certaines filles soient assez effrontées pour se baigner nues dans un étang, mais de telles pratiques ne sauraient établir une filiation avec le démon et quant au rubis, rien n’est plus facile que de se mettre un cabochon sur la tête. Et les serpents ? objectait Arsène. Le flot des serpents déferlant sur le ravisseur. La bataille. Le sifflet de la Vouivre brisant la ruée. Il n’inventait rien. Les cadavres étaient sûrement restés sur le terrain. Facile d’y aller voir.
« Mettons, disait le curé.
– Y a pas de mettons.
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– Laisse-moi finir. Une année, à la foire de Longwy, je te parle d’il y a vingt ans et plus, du temps où la foire de Longwy était renommée jusque dans la montagne et faisait courir tout le monde. Eh bien, moi, je me souviens d’avoir vu un homme, un homme pas plus démon que toi et moi, qui montrait une demi-douzaine de serpents et qui s’en faisait obéir rien qu’en sifflant. Tu es jeune, mais quand on est un peu sorti, il y a bien des choses qui n’étonnent plus. »
Le curé ne voulait même pas admettre que cette fille eût dispensé des voluptés diaboliques. Il se sentait l’humeur allègre et batailleuse d’un franc-maçon radical qui humilie les mystères catholiques devant les évidences de la science et de la raison. À la fin, Arsène fut irrité par tant d’obstination.
« C’est pourtant drôle. Le dimanche, dans vos sermons, c’est toujours le diable par-ci, le diable par-là, mais quand il en est question pour de bon, vous n’y croyez plus. »
Le curé rougit et se trouva bien aise qu’Arsène ne pût l’apercevoir. Il était ennuyé.
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« Soyons prudents, dit-il avec un peu d’embarras. Il ne s’agit pas de confondre croyance et superstition.
– Je ne confonds rien du tout. Je vous raconte ce qui m’est arrivé. Maintenant, si vous ne voulez pas croire que c’est la Vouivre, je ne peux pas vous forcer. Moi, ce que je voudrais, c’est que vous me donniez l’absolution. »
Le curé se souvint qu’il avait affaire à un halluciné, un malade, et prit sur lui.
« Au fait, dit-il, à quoi bon disputer ? Nous n’appelons pas les choses par le même nom, voilà tout. »
En fin de compte, il trouva encore le moyen d’affirmer sa conviction en n’infligeant au pécheur qu’une pénitence insignifiante, comme si la faute eût été imaginaire. N’ayant plus personne à confesser, il fit quelques pas dans l’église en compagnie d’Arsène et s’entretint avec lui de quelques menus événements de Vaux-le-Dévers. Le ton mesuré d’Arsène, le bon sens avisé qui paraissait dans ses propos éveillèrent une inquiétude dans l’esprit du curé. Il était peu
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croyable que ce garçon-là fût un halluciné ou eût menti pour se rendre intéressant. En outre, le curé le connaissait suffisamment pour savoir qu’il était de ces catholiques sûrs et pondérés que de mystiques ardeurs ne risquent pas de consumer. La religion catholique se présentait en effet à l’esprit d’Arsène comme la ferme modèle qu’il souhaitait diriger. Dieu prévoyait la besogne et savait distinguer entre les bons et les mauvais travailleurs. Les saints, qui avaient l’oreille du maître, étaient de solides chefs d’équipe, des gens de bon métier ayant profité à l’école du soir. La Vierge, mère aimable, embellissait la maison, et son beau sourire de femme ordonnée et irréprochable éveillait au cœur des journaliers une tendresse utile. Proche de la ferme, un cabaret funeste figurait l’empire du démon. Le piano mécanique, les cris et les rires y attiraient des travailleurs qui venaient s’enivrer, enlacer des filles et user des forces qui manqueraient aux moissons. Le plus difficile était de faire une place à Jésus dans cette ferme modèle. Fils de la maison, mais ne se souciant ni de commander ni de surveiller, sa parole avait une douceur et une
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ambiguïté qui n’encourageaient guère à la besogne. Arsène l’eût volontiers cantonné dans un rôle de préposé à l’infirmerie. À vrai dire, il se serait passé de sa présence. Cette représentation raisonnable du royaume de Dieu, qui était à peu près celle des autres paysans de Vaux-le-Dévers, avait presque l’approbation du curé. Il y voyait une assurance contre les interprétations abusives de la parole du Christ et une solide compréhension du catholicisme romain qu’il considérait lui-même comme une constitution prudente imposée aux Évangiles. Sur le point de se séparer, le curé faillit demander à Arsène de l’informer, le cas échéant, des faits et gestes de la Vouivre, mais une sorte de fausse honte le retint et il s’éloigna avec une conscience mal assurée.
Au sortir de l’église, Arsène alla se signer devant les tombes de la famille. Son père, Alexandre Muselier, était mort une vingtaine d’années auparavant et il n’en avait aucun souvenir. Ceux qui l’avaient connu disaient qu’il était fort comme un chêne, dur à l’ouvrage et d’un caractère aimable, avec des façons rieuses. Par contre, il se souvenait très bien de ses deux
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frères aînés, Denis et Vincent, morts à la guerre à un an d’intervalle. Ils étaient, l’un caporal, l’autre simple soldat dans la même compagnie, au 44e d’infanterie, le fameux régiment de Sambre-et-Meuse, qui avait son dépôt à Lons-le-Saunier. Denis, le caporal, avait une douceur, une gentillesse de cœur et de manières, qui le faisaient aimer de tous ceux qui l’approchaient. À sa dernière permission, un soir que Louise faisait pour lui des projets d’avenir, il avait eu un sourire triste et sur son visage d’enfant brillait la lumière discrète d’un présage. Il tombait un mois plus tard, au Chemin-des-Dames. Vincent, calme et renfermé, avait une force de volonté, une autorité naturelle, qui s’imposaient aux autres sans qu’il parût jamais s’y efforcer. Dans sa famille, on le craignait un peu, comme aujourd’hui Arsène. En permission, il ne parlait jamais de la guerre et, dès en arrivant, se mettait à vaquer aux travaux de la ferme comme s’il eût repris une besogne lâchée la veille. On conservait, parmi d’autres lettres, celle où il informait que son frère venait d’être tué. C’était la relation des circonstances de sa mort avec des renseignements topographiques
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sur l’endroit où il reposait, le tout tirant au plus court, sans la moindre effusion sentimentale. Lui-même était tué l’année suivante en Champagne et son corps ne devait pas être retrouvé. Après la guerre, son frère seul était rentré au village et reposait sous une dalle où étaient gravés leurs deux noms. À Vaux-le-Dévers, on disait qu’Arsène ressemblait à son frère Vincent et lui-même aimait à le croire.
Il s’éloigna à travers les tombes et, vers la sortie du cimetière, se trouva devant une fosse déjà profonde d’où émergeait la tête de Requiem le fossoyeur. La terre rejetée s’élevait en talus au bord du trou, les ossements et les débris de bois formant un tas distinct. Requiem – il tenait ce surnom de son père qui était déjà fossoyeur – personnifiait l’abjection, tant à cause de sa condition de fossoyeur que de ses mauvaises mœurs, car il se saoulait à tous les vins et vivait d’ordinaire en concubinage, présentement avec la Robidet, une vieille ivrognesse édentée qu’il avait ramenée de Dôle vers la fin de l’hiver. Requiem leva la tête, une très petite tête aux gros yeux de lapin, où la cervelle semblait tenir peu de
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place, et qui surmontait de puissantes épaules.
« Tu creuses pour ce pauvre Honoré ? dit Arsène.
– Comme tu vois. En fin de compte, c’est toujours à moi qu’on en vient. Honoré, je me rappelle, un jour qu’on était de trinquer chez Judet, qu’est-ce qu’il peut bien y avoir, cinq, six mois, pas seulement, oui, je me rappelle, le pauvre Honoré, il n’était déjà plus dans son allant, à mon idée, il se sentait, oui, et tout par un coup, il me dit comme ça : « Requiem, il me dit, est-ce que tu penses à ma maison ? » Alors, moi, n’est-ce pas, croyant qu’il était de rire, je lui réponds : « Honoré, je lui réponds, je t’en ferai une grande et une belle ! – Oh ! qu’il me dit, grande ou pas, une fois en allé, c’est l’égalité pour tout le monde. »
Eu égard à la jeunesse d’Arsène, Requiem crut devoir expliquer le sens secret de cette réflexion.
« Tu comprends, il voulait dire qu’une fois enterré, pauvre ou riche, on est tous égaux, six pieds de terre et n’en parlons plus.
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– C’est bien la vérité », opina Arsène.
Requiem voulut protester, mais s’y prit avec tant de précipitation qu’il manqua s’étrangler avec sa chique de tabac. L’ayant d’un coup de langue amenée entre ses lèvres, il la posa au bord de la fosse, sur une petite pierre où la reprendre plus tard.
« Non, Arsène, ne crois pas ça. Il n’y a pas plus d’égalité ici qu’ailleurs. Celui qui avait les moyens dans son vivant, il les garde quand il est mort. »
Allongeant le bras, Requiem prit sur le tas d’ossements un crâne en assez bon état de conservation.
« Voilà un individu, pour causer. Regarde-le voir, il n’est pas si vieux. Moi qui suis de la partie, je peux te le dire. Par ici du cimetière, la terre est plus forte qu’ailleurs, la viande y va un peu plus vite. Si mon individu est là depuis vingt ans, c’est tout, et quand on est mort, qu’est-ce que c’est que vingt ans ? moins que rien. À côté de ça, tu as les Champbornier. Concession perpétuelle, les voilà tranquilles pour toujours. Et
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lui, là, on le met dehors au bout de vingt ans. Et moi, pour me déloger, on n’attendra pas seulement que je sois aussi avancé. Tu verras que j’aurai encore toutes mes dents. Je te dis quand on a de l’argent, on a de l’argent.
– Quelle importance ? dit Arsène. Quand on est là-dessous, on ne profite de rien.
– Je sais bien, mais c’est pour dire. »
Requiem considéra le crâne qu’il avait entre les mains.
« J’y pensais tout à l’heure. Ça pourrait bien être mon père. Je me rappelle, on l’avait enterré dans ce coin-là. »
Il jeta le crâne sur le tas d’ossements et ajouta :
« Plus bête que lui, j’en ai pas connu, mais c’était pas le mauvais homme. »
Il reprit sa chique et, sentant Arsène prêt à s’éloigner, gravit un degré de terre ménagé au fond de la fosse.
« C’est comme le paradis, dit-il d’une voix sourde, chargée de rancune. Je n’ai pas été y voir,
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mais je suis bien sûr que celui qui n’a pas les moyens, il n’entrera pas non plus. »
Arsène protesta pour la forme, persuadé lui-même que l’accès au ciel était réservé à ceux qui laissaient un héritage appréciable et témoignaient ainsi qu’ils avaient honoré Dieu en sachant tirer de ses présents un parti décent. Il s’y prit du reste avec prudence, sans faire tort à sa conviction.
« Chacun a sa chance. Tant qu’on est de ce monde, il y a toujours moyen de s’arranger pour l’autre.
– Mes couilles, dit Requiem. Faut pas venir m’en raconter. Est-ce que le curé s’occupe de moi ? Il prend pas seulement la peine de me répondre quand je le salue. Il m’en veut, soi-disant qu’un jour j’aurais traversé l’église avec la Robidet sur mes épaules et qu’on gueulait comme des ânes. Mais ça m’étonne de moi. Je ne bois presque pas. C’est vrai, je suis bien plus sérieux qu’on se figure. Tiens, pas plus tard qu’hier, je me suis encore empoigné avec la Robidet parce qu’elle avait bu. Ces femmes-là, ce n’est personne. Le vin leur porte au caractère et ça ne
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se gêne pas de venir vous manquer au respect. Justement, je me trouvais d’avoir bu aussi. Pauvre ami, je l’attrape par les cheveux, je te lui cogne la tête au mur que j’ai cru que le nez lui avait éclaté. J’aurais voulu que le curé me voie.
– Je ne pense pas qu’il t’aurait fait compliment, dit Arsène.
– C’est bien mon idée aussi. Celui qui n’a pas les moyens, ça ne lui sert à rien d’avoir de la conduite. Il ne trouve personne qui reconnaisse. C’est bien ce que je disais, l’argent est toujours l’argent. »
Il faisait une pesante fin de journée. L’orage grondait au fond de la forêt. Bien qu’il fût encore lointain, le ciel noircissait sur Vaux-le-Dévers, bouchant la vue des monts Jura et rétrécissant la campagne. Arsène voulut partir, mais Requiem sauta hors du trou et se planta devant lui.
« Parlant d’argent, devine voir qui j’ai vu. Mais non, tu ne peux pas. Quand je raconterai ça chez Judet, on dira encore que j’ai bu. Je ne sais pas pourquoi, on ne me croit jamais. Pour t’en revenir, ce matin, je me lève sur le coup de quatre
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heures et je descends à la rivière lever des cordes que j’avais tendues hier soir. C’est bon, j’arrive au creux Louvier, je me penche pour lever une corde et en me redressant, qu’est-ce que je vois ? La Vouivre.
– Allons donc ! tu l’auras rêvé ! »
Requiem cracha, fit un signe de croix et dit en se frappant la nuque avec le tranchant de la main droite :
« Jésus, Marie, si j’ai menti, qu’on me coupe la tête et qu’on me coupe l’anse. Je l’ai vue passer sur l’autre bord et une vipère par devant qui lui faisait son chemin. Elle allait comme ça tranquillement, avec son rubis sur la tête, son rubis qui vaut des milliards. Et moi, pas moyen de rien faire, elle était de l’autre côté. Et d’abord, son rubis elle l’avait sur elle. Mais tu peux compter que j’en écarquillais. Des milliards, dis donc. Quand on pense, vingt Dieux. Des milliards.
– Mais qu’est-ce que tu ferais avec tes milliards ? » demanda Arsène curieux d’une réponse à la question qu’il s’était déjà posée à
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lui-même.
La mâchoire pendante, le fossoyeur se mit à réfléchir, un peu surpris de ne pas sentir en soi le bouillonnement de ses désirs. Sa première pensée fut pour le vin. Il aurait toujours chez lui un tonneau à son usage exclusif et, pour la Robidet, un autre de moindre contenance. Arsène lui ayant fait observer qu’une telle ambition n’était pas à la mesure de sa fortune, il se trouva désemparé et reprit sa méditation. Les idées lui venaient lentement.
« J’irais à Dôle m’enfermer au bordel pendant huit jours d’affilée.
– Ça ne compte pas non plus, même si tu y passais le restant de tes jours. »
Requiem baissa la tête, fatigué par la pensée de cette monstrueuse fortune qui humiliait ses rêves les plus vastes.
« En tout cas, il y a une chose que je ferais sûrement. Quand il y aurait un mort dans le pays, comme voilà aujourd’hui, ce serait de prendre quelqu’un pour m’aider à creuser. Bien entendu
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que je ne resterais pas à me croiser les bras, mais je lui ferais dégrossir la fosse. Pour le reste, je m’en chargerais. Faire une jolie fosse, bien d’équerre, sans un éboulis, les pans filant droit d’un coup jusqu’au fond, ce n’est pas tout le monde qui peut. Et remarque, ce n’est pas tellement d’avoir la main et la pratique, il faut d’abord montrer de l’idée. Et moi, question du coup d’œil, du fini de la chose, je crains personne d’ici, ni d’ailleurs non plus. »
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