La Vouivre
Chapitre VIII
Les deux fillettes de l’instituteur jouaient seules dans la cour de l’école. Leur jeu, qui consistait à courir d’un arbre à un autre, était imité du jeu des quatre coins qu’elles étaient trop jeunes pour comprendre. Faustin Voiturier, le maire de la commune, s’arrêta une minute à considérer leurs ébats d’un regard bienveillant. Dans une cour de ferme, il n’y eût prêté aucune attention, mais parmi ses obligations municipales, celles qui touchaient à l’école le flattaient plus que les autres et il lui suffisait d’entrer dans cette cour de récréation pour se sentir une âme de bienfaiteur éclairé. La plus jeune des fillettes, âgée de trois ans, fut attirée par l’éclat de ses leggings jaunes et vint les caresser. Choqué et un peu inquiet, Voiturier l’écarta assez brusquement et l’enfant se mit à pleurer. Humblot, l’instituteur, qui travaillait à son jardin, passa la tête par-dessus la haie.
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« Je vois que les petites ne sont pas d’accord, dit Voiturier. À cet âge-là, entre sœurs, c’est souvent qu’il y a de la dispute.
– Ça finira toujours par s’arranger. Vous veniez pour me voir, monsieur Voiturier ?
– Justement. J’étais venu vous causer de quelque chose. »
Humblot, en bras de chemise et les manches retroussées, rejoignit le maire dans la cour. Voiturier lui demanda des nouvelles de sa femme qui était institutrice et faisait la classe aux filles.
« Je vous remercie. Quand l’été est si beau, comment voulez-vous qu’on ne se porte pas bien ? »
Voiturier regarda Humblot avec une lueur d’envie dans les yeux. Le jeune instituteur avait répondu avec une allégresse qui manquait vraiment de gravité. Il lui arrivait ainsi plusieurs fois par jour de prendre conscience de son bonheur. Il aimait les enfants, son métier, le jardinage, la pêche à la ligne, la République, et il avait tout cela. La joie de vivre illuminait son
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visage du matin au soir. Souvent même, il avait envie de remercier son créateur, mais il s’abstenait afin de n’avoir pas une mauvaise conscience en face des inspecteurs. Voiturier lui en voulait un peu de cette félicité qu’il jugeait imméritée. Le maire avait beau révérer l’école communale, il n’arrivait pas à prendre très au sérieux le métier d’instituteur et trouvait que ces gens-là gagnaient de l’argent bien facilement. Il aurait d’ailleurs été plus indulgent à Humblot, si celui-ci, au lieu d’être un fils de cultivateurs, avait été un citadin.
« Pour le moment, fit-il observer, ce n’est pas non plus la besogne qui doit vous fatiguer beaucoup. »
Voiturier faisait allusion aux nombreux élèves qui manquaient pour vaquer aux foins ou à la garde des troupeaux.
« Je ne peux rien faire d’utile auprès des parents sans l’appui de votre autorité, répondit Humblot, mais je suis à votre disposition. »
Le maire, qui pensait à sa réélection, n’avait justement aucune envie de se mettre les parents à
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dos en les rappelant à leurs devoirs. Il regretta de s’être engagé sur un terrain où il n’était pas sans reproche.
« On en recausera plus tard, dit-il. D’abord, vous n’en avez pas tellement qui manquent la classe.
– Chez moi, si. Presque les trois quarts. Ma femme, elle, n’a pas trop à se plaindre. Les filles sont plus régulières que les garçons, sans doute parce qu’elles sont moins utiles aux champs. Comme elles sont aussi plus nombreuses, la classe reste assez importante.
– Je ne vous ai toujours pas dit pourquoi j’étais venu, coupa Voiturier. Figurez-vous que je suis dans des ennuis. Vous avez peut-être entendu parler de la Vouivre ?
– Comme tout le monde. Quand j’étais gosse, ma grand-mère m’a souvent raconté l’histoire. Elle n’en croyait d’ailleurs pas un mot.
– Aujourd’hui, ce n’est plus tellement une histoire. Depuis une semaine, le bruit court dans le pays que la Vouivre se promène par les bois et
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même par les prés. »
L’instituteur trouvait la fin juin si belle que sa raison même ne refusait pas absolument d’y voir surgir quelque nymphe ou déesse païenne, mais la pudeur lui inspira un réflexe d’ironie.
– Vous pensez bien que je ne crois pas à des sornettes pareilles, dit Voiturier. Pourtant, il y a bien des gens qui l’ont vue. Je ne vous parle pas d’un Requiem, non, je vous parle de gens sérieux. Voilà par exemple Joseph Bonvalot. Joseph, vous pouvez dire que je le connais. On a tiré au sort ensemble. Joseph, ce n’est pas l’homme à plaisanter ou à venir vous en raconter. Et travailleur et jamais là pour se saouler, quand même que ça lui coûterait rien. Enfin, quoi, ce qu’on appelle un homme. Eh bien, lui, la Vouivre, il l’a vue. L’a vue à l’étang de la Chaînée, qui marchait trois pas derrière sa vipère. Arrivée au bord, elle se déshabille, ça il l’a vu aussi, et son rubis, sur sa robe blanche, elle l’a posé. Je vous le répète tel qu’il me l’a dit.
– Je ne voudrais pas mettre en doute la parole de Bonvalot, mais tout de même...
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– Et Noël Millon, le gendre à Jouquier. Et Jean Merrichaux et sa sœur. Ils l’ont vue aussi. Ils l’ont vue. »
L’instituteur parla de phénomènes d’hallucination et de suggestion, mais le maire l’écoutait avec beaucoup d’impatience et objectait âprement comme s’il eût eu à cœur d’appuyer les témoignages de ses administrés. Quelques arguments mieux frappés lui firent monter le sang au visage. Un moment, il parut ronger son frein et soudain il éclata :
« Mais, bon Dieu ! moi qui vous parle, je l’ai vue, la Vouivre. Pas plus tard que tout à l’heure, que je l’ai vue. Je descendais mes prés de la rivière, j’arrive près du gué, le gué vous savez bien, juste un peu au-dessus du pont de planches. J’arrive, qu’est-ce que je vois ? La Vouivre à plat ventre sur un tas de roseaux, en train de prendre le soleil à cul nu et sa robe à côté d’elle avec son rubis, oui bien. »
Le cœur déchargé, le maire se calma, regrettant déjà de s’être découvert. L’instituteur inclinait à le croire sincère et en possession de
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toute sa raison. Voiturier n’était certainement pas homme à inventer une apparition avec des roseaux et des fesses musardes, et la folie, à supposer, lui aurait inspiré d’autres imaginations. L’un et l’autre gênés, ils restaient tout pensifs.
« Une histoire comme ça, dit enfin Voiturier, on n’a pas fini d’en avoir du désagrément. Si encore ça ne sortait pas du pays, on dirait c’est bon. Mais vous verrez ce qui arrivera, c’est que dans pas quinze jours on commencera d’en causer dans tous les coins du canton et plus loin aussi. Alors, nous, de quoi on aura l’air, je vous le demande. Jamais personne ne croira que la commune s’est donné une municipalité avancée. Vous pouvez compter que ça fera bon effet. »
Humblot disait bien sûr, oui sûrement, c’est regrettable, mais il le disait d’une voix molle, pour faire plaisir, et son visage frais brillait d’optimisme. Un Bressan, pensa Voiturier avec mépris, un vrai Bressan. Dans le Jura, les habitants de la Bresse ont une réputation de lourdauds et Humblot était originaire de Neublans, un village situé aux frontières de la
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Bresse.
« On dirait que ça vous est égal, ce coup de la Vouivre ?
– Moi ? Mais non, au contraire. Bien ennuyé, je suis (et le visage démentait).
– Faudrait pas vous figurer, dit le maire. Le coup de la Vouivre, vous pourriez bien le sentir passer aussi. Après tout, voilà quatre ans que vous êtes maître d’école à Vaux-le-Dévers. Si c’est pour en venir à faire trotter dans le pays des histoires de loup-garou, vos messieurs ne se gêneront pas d’aller penser que vous avez tourné les gens à la superstition. Peut-être d’accord avec les cléricaux. »
À ces mots, l’instituteur devint tout pâle et eut la vision d’un rapport épinglé à son dossier de fonctionnaire.
« Mais enfin, je n’y suis pour rien !
– Et moi, alors ? C’est peut-être ma faute si la Vouivre vient rôder sur le territoire de la commune ? N’empêche que si ça fait du scandale, la commune pourra toujours attendre la
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subvention que j’ai demandée au préfet pour l’assainissement des communaux.
– Vous exagérez, monsieur Voiturier. L’affaire n’est tout de même pas aussi grave que s’il s’agissait d’une apparition de la Sainte Vierge ou de sainte Catherine.
– Mais c’est pareil. Du moment que la Vouivre existe, la Vierge peut exister aussi et les saints et tout. La preuve c’est qu’avant-hier dimanche, à ce qui m’a été raconté, on n’a jamais vu tant de monde à la messe. Même les Jouquier, les Tétignot, les Lamblin, pourtant des bonnes têtes, ils y étaient tous. Vous pouvez toujours aller leur causer de progrès. »
Humblot paraissait maintenant pleinement conscient de la gravité de la situation. Soudain, il se ressaisit.
« Monsieur Voiturier, dit-il, nous sommes des enfants. Nous sommes là à nous tourmenter et nous n’oublions qu’une chose, c’est que la Vouivre n’existe pas.
– Mais puisque je vous dis...
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– Oui, oui, vous l’avez vue. C’est-à-dire que vous avez vu une fille nue, probablement une campeuse qui a planté sa tente dans une clairière de la forêt et qui s’amuse à se faire passer pour la Vouivre. »
Voiturier n’objecta rien, mais continua à parler de la Vouivre comme si la réalité de son existence ne faisait pas question.
« Voyez ce que c’est, dit-il, on est là qu’on cause et en fin finale, on se trouve qu’on est de n’avoir seulement rien dit. Bien sûr que ces histoires de la Vouivre, c’est vexant pour nous et pour la commune, mais il y a autre chose de plus grave. Oublions pas cette fille-là, elle porte des milliards sur sa tête et ce qui arrivera, c’est qu’un beau jour, l’un ou l’autre essaiera de mettre la main sur son rubis. Si je vous disais que tout à l’heure, je n’ai pensé qu’à ça. La Vouivre, ses cuisses et tout le tremblement, je serais bien empêché de vous dire comment c’est foutu, mais le rubis, alors oui. Mais quoi, rien à faire, il a bien fallu que je m’en retourne les mains vides. Tellement que je l’avais sec, j’en crachais blanc
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comme du coton. C’est presque forcé qu’un de ces jours, il y en ait qui se fassent nettoyer la carcasse par les serpents de la Vouivre. Et quoi faire pour les empêcher ?
– Si la Vouivre n’était pas une blague et le rubis un bouchon de carafe, il est certain que sa présence serait inquiétante.
– Je ne peux pourtant pas téléphoner à la gendarmerie qu’ils viennent arrêter la Vouivre. J’aurais bonne mine. Ce qu’il faudrait, c’est que vous preniez l’affaire en main. Avec l’instruction que vous avez, vous saurez vous faire écouter des gens. »
Humblot s’excusa, mais en tant que fonctionnaire, il risquait gros en prenant position dans une affaire aussi absurde. D’ailleurs, il ne se croyait pas en mesure de façonner l’opinion et la volonté des gens du village.
« Que voulez-vous que je leur dise ? Que la Vouivre n’existe pas ? mais je n’ai pas pu vous convaincre et je ne réussirai pas mieux avec eux. Les mettre en garde contre le danger qu’offrirait le larcin du rubis, mais je n’ai rien à leur
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apprendre là-dessus.
– Enfin, vous ne voulez rien faire pour m’aider ?
– Je ne peux rien faire. Mais voulez-vous un avis ? Voilà le curé qui vient par ici. Dites-lui toute l’affaire. Il vous sera sûrement plus utile que moi. Lui seul a qualité pour s’attaquer à la Vouivre. »
Voiturier, qui n’avait pas grande envie de solliciter l’appui du curé, se laissa entraîner par l’instituteur. Après les salutations, le curé lui demanda s’il pouvait espérer que les réparations du presbytère soient entreprises avant l’hiver. La question restait pendante depuis plus d’un an.
« Justement, répondit Voiturier, je venais vous dire que le Conseil municipal va décider la chose à sa prochaine séance.
– Plus la commune attendra, plus les frais de réparations seront élevés, fit observer le curé.
– Vous ne m’apprenez rien, monsieur le Curé, mais on est bien obligé de tenir compte des disponibilités de la commune et d’aller au plus
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pressé. Sans que ça paraisse, l’entretien du presbytère est une grosse charge et il y en a plus d’un pour dire qu’une maison comme ça pour vous tout seul, c’est trop pour les moyens de la commune. Si je n’étais pas là pour défendre vos intérêts, monsieur le Curé, il y a longtemps que vous n’auriez plus la jouissance du presbytère.
– Je vous suis toujours reconnaissant du mal que vous ne me faites pas, dit le curé.
– C’est bien naturel, allez. J’ai mes opinions à moi, mais j’estime qu’un prêtre est un homme comme un autre et qu’il a droit à se loger convenablement. Je vous dirai quand même qu’une maison comme la voilà telle, vous y êtes comme une puce dans un tas de foin. Ou alors, il vous faudrait femme et une pleine voiturée d’enfants. »
Voiturier se mit à rire. L’instituteur en était honteux pour lui. Mais le curé faillit laisser passer un soupir. Il avait souvent regretté de n’avoir femme ni enfants et non pas du tout pour l’agrément de la chose (encore que). Ce qu’il en pensait était dans l’intérêt de son modeste
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apostolat. Son troupeau lui échappait de plus en plus. On allait consulter le maire pour l’obtention d’une place de cantonnier, d’un emploi aux chemins de fer, d’un titre de pension, ou le maître d’école pour se renseigner sur les aptitudes d’un enfant. Mais lui, le curé, on ne le consultait pas. On se contentait d’aller aux représentations qu’il donnait gratis tous les dimanches. Les seules gens sur lesquels il eût conservé de l’empire étaient des vieilles filles, des vieillards, quelques têtes faibles, tout ce qui constituait en somme la partie morte de la population. Pour les autres, il n’était rien de plus qu’une sorte de fonctionnaire, commis à l’exécution de certaines formalités. Avec ça, pas bien riche, pas bien nourri non plus et n’ayant rien à échanger que des oremus et des exhortations, il était comme une plante en pot parmi les arbres de la forêt. S’il avait eu femme et enfants, il aurait participé à la vie de Vaux-le-Dévers et, par toutes ses racines et surgeons, assuré son emprise sur les âmes. Le Verbe s’est fait chair, pensait-il, c’est une commodité qu’on ne devrait pas refuser à un pauvre curé de village.
« Je plaisante, dit Voiturier, mais c’est pour
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plaisanter. Nous autres gens avancés, on se figure qu’on en a contre la religion, mais c’est bien pas vrai. On en prend et on en laisse, voilà tout. Le coup de Jonas et de la baleine, j’aime autant vous le dire, on ne me le fera jamais avaler. À côté de ça, je vous prends par exemple Jésus-Christ. Moi, Jésus, j’ai rien contre lui. La raison du fait, si vous voulez savoir, c’est que Jésus-Christ, c’était l’homme avancé. Celui qui veut bien voir, Jésus-Christ, c’était le vrai socialiste.
– Vous me l’avez déjà dit, riposta le curé agacé, mais vous vous trompez. Rien n’est plus faux que ce prétendu socialisme. En réalité, Notre-Seigneur était partisan de l’esclavage. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à lire les Évangiles. Vous n’y découvrirez pas une parole pitoyable, pas une virgule de compassion à l’égard des esclaves qui se comptaient pourtant par millions à son époque. Pour lui, la forme de la société n’avait aucune espèce d’importance et Il n’a jamais prêché que la fraternité en Dieu, celle qui n’empêche pas les maîtres de rosser leurs serviteurs. »
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Craignant d’en avoir trop dit, le curé se tut. Humblot était choqué et peiné par l’évocation d’un Jésus esclavagiste que de bonnes lectures lui avaient représenté comme un philosophe anarchisant.
« Je l’aurais quand même cru un peu plus avancé, dit Voiturier, mais vous le connaissez mieux que moi. Un de ces dimanches, vous devriez le dire en chaire, que Jésus-Christ était pour l’esclavage. Ça ferait réfléchir bien du monde. C’est pas tout ça, mais si on causait de la Vouivre ? Êtes-vous au courant, monsieur le Curé, qu’il y en a des uns, ils auraient vu passer la garce avec une vipère par-devant ?
– En effet, on m’a parlé de quelque chose de ce genre, répondit le curé prudemment, et il eut un sourire à toutes fins.
– Moi, pour vous dire, ces histoires-là, j’ai beau faire, je ne peux pas m’empêcher que d’en rigoler. Ceux qui sont dans des idées comme les miennes, ils me comprendront. Seulement, n’est-ce pas, voilà ce qui est, c’est que je suis maire de la commune. Ceux qui viennent me dire la
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Vouivre par-ci, la Vouivre par-là, bien obligé d’en tenir compte, je suis. C’est qu’ils y croient ferme, à la Vouivre.
– Monsieur le Curé pourrait peut-être nous dire, glissa l’instituteur, si ces apparitions de la Vouivre sont conformes aux enseignements du dogme catholique. »
Le curé répondit que le démon pouvait revêtir n’importe quelle apparence et aussi bien celle d’un personnage de légende. En fait, il s’y risquait bien rarement. Ayant la faculté de s’introduire dans les êtres et d’agir ainsi secrètement à l’intérieur des âmes, il n’avait aucun intérêt à se manifester sous des espèces matérielles, car celui que le témoignage de ses sens aura convaincu de l’existence du diable sera bien près de croire, ou alors c’est un âne, en Dieu et en Notre-Seigneur. Toutefois, le peu probable est encore du possible. De grosses gouttes de sueur emperlaient le front de Voiturier. C’étaient les sueurs horribles d’un brave homme de radical, antibondieusard, anticlérical, bon ouvrier de la laïcité, qui voyait tout à coup le diable entrer dans
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sa vie, dans le beau grand domaine de sa raison, et y faire le chemin à Dieu le Père et à son Fils. Les paroles du curé achevaient de l’éclairer. Il était dans une situation à se prosterner dans la poussière en criant aux quatre points cardinaux qu’il voyait, qu’il croyait, qu’il était désabusé. Mais d’airain, tout au moins de bois dur, Voiturier savait reconnaître l’évidence et, à la fois, en refuser les conséquences. Plus souvent, qu’il aurait porté pierre et travaillé pour le curé et tous les Jésuites de Vaux-le-Dévers qui rêvaient (pourtant bien contents d’avoir l’électricité) de revenir au temps des seigneurs ! L’âme de Voiturier, qui n’était qu’une poussière d’insaisissable éparse entre ses orteils et le fond de sa casquette, se ramassa, s’aggloméra, se contracta et durcit en un bloc immatériel rayonnant l’héroïsme. Converti, ouvert à la vérité du Christ et comme autant dire les doigts dans les plaies du Sauveur, il renonçait aux fontaines heureuses du paradis pour rester fidèle à son député et à son idéal de laïcité.
« Si par improbable, dit le curé, ces apparitions de la Vouivre étaient réelles, ce que
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pour ma part je ne crois pas, la paroisse serait terriblement menacée. Et après tout, quand je considère l’état des âmes à Vaux-le-Dévers, je ne suis pas autrement surpris que Dieu leur ait envoyé cette épreuve.
– Heureusement que leurs apparitions, c’est des blagues, dit le maire en s’épongeant le front.
– Hum ! je n’en suis plus aussi sûr. En tout cas, la sagesse est de prévoir le pire. Avez-vous pensé, monsieur le Maire, à ce que serait pour nos gens la tentation de ce fameux rubis ? En admettant que la peur les arrête au bord de l’aventure – mais pourquoi les arrêterait-elle ? – la tentation suffirait à détraquer les esprits.
– Du moment que c’est des blagues, on n’a pas à s’en tourmenter. Pas vrai, monsieur Humblot ? À présent, maintenant, pour causer, monsieur le Curé, vous allez me dire que je suis curieux, mais si tout ça c’était vrai, vous seriez d’avis qu’on fasse quoi ? »
Le curé eut l’air de méditer sa réponse qu’à vrai dire il tenait prête depuis le début de l’entretien.
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« Si vraiment nous avions à déjouer les entreprises ouvertes d’une créature du démon, nos seules forces s’y emploieraient en vain. Il faudrait appeler le ciel à notre secours et le seul moyen efficace serait de faire une belle procession qui porte nos saintes reliques aux quatre coins du territoire de la commune.
– Ça, jamais ! » s’écria Voiturier.
Redressé de toute sa petite taille, le menton haut, il vibrait comme un aspic levé sur sa queue, et les lumières de la pensée libre enflammaient ses prunelles. Pourtant, le souci de ses responsabilités municipales le remit en sang-froid.
« Remarquez que dans mon fond, je ne suis pas tellement contre. Si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal non plus. Si vous vous contentiez d’une petite procession, par exemple jusqu’à la croix de chez Rabutot, je ne dis pas que pour tranquilliser un peu vos paroissiens, je ne laisserais pas faire les choses.
– Une procession qui aurait l’air d’un simulacre et qui serait une spéculation de
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l’impiété sur la bonté divine, voilà justement ce qu’il faut éviter. On ne gagne rien à tricher avec le ciel et on risque de tout perdre. La procession fera le tour de la commune en passant par l’étang de la Chaînée, l’étang des Noues et la morte du Vieux-Château. Ou alors, elle ne se fera pas.
– C’est bon, conclut Voiturier, puisque vous y mettez du mauvais vouloir, la procession, y en aura pas. »
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