La Vouivre
Chapitre V
Dans la nuit sans lune, les deux frères, à pas lents, traversèrent la cour de la maison. Léopard vint les renifler en silence et lorsque Arsène, d’un coup de genou dans les flancs, eut bien voulu reconnaître son attention amicale, il alla se recoucher dans sa niche. Arrêtés au bord de la route, ils allumèrent des cigarettes.
« La Vieille Vaîvre, ça va ? demanda Victor.
– Ça va.
– Tu n’as vu personne ?
– Non.
– Par un si beau temps, c’est dommage de n’avoir pas commencé par la prairie. Je voudrais qu’on se dépêche d’en finir. Demain matin, en s’y mettant à trois faucheurs, c’est bien rare si on n’a pas fini sur les midi.
– À nous deux, on y suffira, dit Arsène.
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Urbain n’est plus l’homme d’un travail comme celui-là. Dans un terrain pareil, avec les mains qui lui tremblent, il aura tôt fait de nous casser une faux.
– Ce n’est pas tellement pour la besogne qu’il abattrait, plaida Victor. C’est surtout à cause de la mère. Demain matin, si on n’emmène pas le vieux, ce sera comme de dire qu’il n’est plus bon à rien et tu sais qu’elle voudrait s’en débarrasser avant l’automne ?
– C’est moi qui lui ai dit de le renvoyer. »
Victor en resta une minute interdit. Il avait beau connaître son frère, il n’aurait pas imaginé que l’idée de renvoyer le vieux pût venir de lui. Urbain, qui servait chez les Muselier depuis trente ans, avait vu naître Arsène et, lorsque l’enfant, encore au berceau, avait perdu son père, il s’était attaché à lui comme à un fils. On se souvenait encore à la ferme d’avoir vu cet homme, toujours impassible et taciturne, s’animer et rire à la joie du petit garçon et trouver des paroles de tendresse pour apaiser ses chagrins. Plus tard, il lui avait appris à atteler un
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cheval, à le soigner, à tenir une faux, à tirer droit le sillon, à semer le grain, comme aussi à saigner un cochon, à tailler une haie et à greffer un arbre. Du reste, Arsène lui avait toujours témoigné de la considération et s’il en usait parfois à son égard avec une sécheresse impérative, le ton était celui sur lequel, en certaines occasions, il s’adressait aux personnes de la famille.
« Tu n’as quand même pas fait une chose pareille ? s’indigna Victor.
– On ne peut pas le garder toujours. Alors, pourquoi faire attendre ? Il est vieux. »
Arsène fit cette remarque du même ton indifférent qu’il eût pris pour constater l’usure d’un outil.
« C’est égal, je me serais plutôt attendu à ce que tu le défendes, dit Victor. Quand on pense à ce qu’il a été pour nous. Un homme qui n’a jamais compté ni son temps, ni sa peine, et qui était comme autant dire de la famille. Enfin, bon Dieu, qu’est-ce qu’il t’a fait ? qu’est-ce que tu as contre lui ?
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– Je n’ai rien contre lui. Au contraire.
– Alors, non, l’idée de ne plus le voir, ça ne te fait rien ?
– Ce n’est pas ce qui empêchera de se voir.
– Je peux pas croire. Pour une question d’intérêt de rien du tout. Mais son pain, même s’il devait nous coûter, il ne l’aurait pas volé.
– Tu causes à côté, trancha Arsène d’une voix paisible. J’ai pensé à son intérêt aussi. »
Victor attendit une explication de ces dernières paroles. Il était toujours affamé de raisons. Arsène, qui éprouvait rarement le besoin d’en donner, resta muet. Du reste, à aucun moment, il ne s’était animé à la discussion et Victor sentit qu’à poursuivre l’entretien, il se mettrait inutilement en colère. Tandis que son frère rentrait à la maison, Arsène s’éloigna sur la route au pas lent de ses sabots qui sonnait dans la nuit.
Louise lavait la vaisselle, Émilie l’essuyait et Belette lavait la grande table en bois blanc avec une brosse de chiendent.
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« Beau temps pour demain, annonça Victor en entrant. Par exemple, on n’y voit pas clair. »
Il ajouta, en se tournant vers Belette :
« Par une nuit comme ça, sûrement que la bête faramine est de sortie. »
Belette se mit à rire, mais son visage pâlit d’inquiétude et son regard chavira.
« C’est bien le meilleur temps pour elle, appuya Louise Muselier. Nuit noire comme voilà, quand il fait si doux par les chemins, la bête faramine ne tient plus au bois. Il faut qu’elle sorte galoper. »
Victor songeait sans déplaisir qu’il venait d’amorcer un jeu cruel. Déjà la veille à l’après-dînée, sa mère avait commencé à effrayer la servante du même conte pour la punir et peut-être la décourager d’aller retrouver Arsène sur la route comme elle faisait chaque soir. La tête baissée sur sa brosse, sa mèche rebelle balancée d’un œil sur l’autre, Belette leva sur sa patronne un regard peureux.
« Je sais bien que c’est pas vrai. La bête
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faramine, ça n’existe pas.
– Ça n’existe pas ? Eh bien, va donc demander à Clotaire Guérillot si elle n’existe pas. Il l’a vue, lui, il pourra te le dire. Et moi, je m’en souviens peut-être aussi. »
Avec le souci de convaincre, Louise commença l’histoire de Clotaire et, peu à peu, elle se prenait au plaisir de conter.
« Dire que c’est d’hier, non bien sûr, ce n’est pas d’hier, je vous parle de bien avant la guerre, il y a quarante et des années. Tenez, c’était juste l’été qu’il a brûlé chez Bouvillon, vous savez bien, la maison à main gauche en retirant sur le coin des deux toitures. Mais non, toi, Victor tu n’as pas connu. Pense donc, Clotaire venait tout juste de se marier. Sa femme, la pauvre Léontine c’était une Tourneur, les Tourneur de Roncières, une famille, ils étaient charpentiers de leur état. Des gens bien convenables, travailleurs. Une maison où on marchait droit. Un beau jour, comme vous diriez aujourd’hui, c’était sur la fin juin, Clotaire se trouve d’avoir affaire là-bas. Vous dire quoi, je l’ai peut-être su, mais depuis le
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temps, j’ai oublié. S’il fallait tout se rappeler, vous pensez. C’est bon, le voilà qui s’en va, il arrive, il fait ses affaires et, le soir, il reste à souper chez ses beaux-parents. Vous savez ce que c’est quand on est de se revoir, à causer d’une chose et d’une autre, on se trouve d’avoir toujours à dire, et voilà onze heures qui s’en viennent. De Roncières ici, il y a quoi, cinq, six kilomètres. Ce n’est pas si loin, surtout qu’autrefois, du temps que je vous parle, on n’y regardait pas d’aller sur ses jambes. Sur la minuit, voilà pourtant mon Clotaire qui se met en route. Bonsoir les uns, bonsoir les autres. Surtout, que lui dit son beau-père, ne va pas rencontrer la bête faramine. Il lui disait ça, vous comprenez, c’était pour rire. Il le plaisantait, quoi. Il faisait une belle nuit d’été, mais la nuit sans lune. Mon Clotaire sort donc de Roncières, il passe les Deux-Chênes et tout par un coup, il a comme une idée qu’on marche derrière lui. Un pas mou, comme à pieds nus ou d’une bête des bois. Il se retourne sans seulement penser à rien, tranquille comme il était, il se retourne et il ne voit rien. Au sortir de Roncières, les bois serrent la route de tout près.
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Même au clair de lune, il y fait noir comme dans la tombe. Après tout, que Clotaire se pense, chien ou chat ou n’importe quoi, il va toujours pas m’avaler. Quand même, il se met au grand pas. Et derrière, il entend le bruit qui se rapproche. Un bruit de pas, vous auriez dit tantôt d’un homme, tantôt d’une bête à au moins dix pattes. Et ces bois qui n’en finissaient plus. Il pousse encore le train, mais la bête reste à ses talons. Il l’entend respirer. Ha, ha, elle lui faisait dans le cou. Ha, ha ! ha, ha ! Et une fois une autre, il sent patte pelue frôler sa main ou sa figure. »
Louise interrompit son récit pour aller vider les eaux de vaisselle dans la cour, et, au retour, feignit de n’y plus penser. Belette, immobile, la brosse en l’air, attendait la suite avec une douloureuse impatience. Cependant, Émilie rangeait la vaisselle dans le placard et la besogne l’occupait assez pour qu’elle ne pensât plus à la bête faramine. Victor, qui avait écouté d’une oreille distraite ce conte à dormir debout, était en train d’examiner le contenu des sacs d’écolier de ses deux garçons. L’histoire de Clotaire risquait fort d’en rester là, Louise ayant trop de fierté
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pour y revenir sans qu’on l’en priât. Belette comprit que le silence serait pour la patronne une blessure d’amour-propre et, avec la volonté de se venger, elle se remit à brosser la table. Mais elle n’y put tenir et, malgré elle, releva la tête pour demander :
« Et après ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ah ! c’est vrai, dit Louise sans empressement apparent. Où est-ce que j’en étais ? Oui. Une fois sorti du bois, Clotaire se retourne et voit la bête. Oh ! bien sûr, autant qu’on peut voir au clair des étoiles. Seigneur, il se trouve en face de trois têtes, pâles comme des figures de morts, Jésus, avec chacune un gros œil au milieu du front, et qui se balançaient sur des grands cous en peau de serpent. Et voyez, ce qui lui a fait le plus, c’est que les têtes n’avaient jamais la même grosseur. De celle d’une citrouille, elles diminuaient à celle d’une pomme pour se renfler après et jamais les trois à la fois. Du corps, il n’a vu que le milieu, un ventre gonflé sans guère de poil et mou comme le dessous d’un rat. Comme il me disait une fois, à son idée, le corps ne finissait
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nulle part, que c’était comme si les bords se mélangeaient avec la nuit. Imaginez voir. Mon Clotaire n’en menait pas large. Il lui vient l’idée de faire un signe de croix. Il en fait un, il en fait dix et Pater noster et Je vous salue. Dans des moments comme celui-là, la prière vous vient facilement. Mais oui, allez donc. Ces bêtes faramines, ça ne vous a le sentiment de rien. Les prières lui faisaient tout juste comme des chansons. Pas gênée, elle se met à marcher à côté de lui. Il essayait de ne pas la voir, mais elle, en s’étirant le cou, elle se poussait jusque sous son nez, tantôt une tête, tantôt une autre, quand ce n’était pas les trois en même temps. Et tout par un coup, la voilà qui se met à causer. « Viens-t’en au bois, elle lui disait, on nous attend pour la minuit. » C’est de ce moment-là que Clotaire a perdu la tête. Mettez-vous à sa place aussi. Le voilà qui court comme un dératé, devant lui, tout droit, qui court et qui court. Mais l’autre n’était pas en retard et, lui, il sentait qu’il peinait comme si la nuit lui résistait. À la fin d’aller, il butait, il n’en pouvait plus. C’est bien ce qu’attendait la bête faramine. Elle saute sur lui, elle vous
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l’empoigne, elle le roule par terre. Heureusement, il s’est mis à crier en entendant les grelots d’un cheval. C’étaient les Coudrier qui s’en revenaient d’Aumont livrer leur farine. Quand ils ont relevé Clotaire, il était étendu sans connaissance sur la route, la figure en sang et ses effets tout déchirés. Vous pouvez compter qu’il avait eu chaud. »
Louise prit un temps et ajouta :
« Bien sûr, ce n’est pas tous les soirs qu’on la rencontre. Mais si je vous disais que je n’aime pas de sentir Arsène dehors par nuit noire. Les bois sont si près. »
Belette, figée devant la table, les yeux agrandis, regardait la porte qui séparait la lumière des ténèbres.
« Je l’aurais parié ! s’écria Victor en montrant les cahiers de ses deux garnements. Aussi, je me disais : Comment ça se fait qu’ils sont partis se coucher si tôt ? C’était pour ne pas faire leurs problèmes.
– Je te l’ai dit souvent, fit observer Louise. Ces enfants-là n’ont pas de fierté.
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– Le maître leur donne des problèmes trop difficiles, plaida Émilie. Ce n’est pas des devoirs de leur âge. »
Louise la regarda durement, mais retint sa langue. La réflexion de sa bru était trop grave pour qu’on en pût faire justice devant la servante. Elle se tourna vers Belette et, avec une douceur qui acheva de l’épouvanter, lui conseilla d’aller dormir.
« Tu n’as pas l’air à ce que tu fais. Va, c’est bon pour ce soir. Va-t’en te coucher. Je finirai la table. »
Belette aurait justement souhaité que sa tâche la retînt longtemps à la cuisine. Posant sa brosse, elle souhaita le bonsoir d’une voix éteinte qui éveilla un remords au cœur de Louise. Dehors, elle se réfugia un instant sous la fenêtre de la cuisine, dans la clarté courte d’une lumière dégradée qui passait entre les lames des persiennes. Elle entendit Louise déclarer à sa bru qu’elle ferait le malheur de ses enfants. La nuit était tiède, des souffles légers faisaient bruire les feuilles des trembles au bord de la mare et
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l’obscurité semblait palpiter. Belette ôta ses sabots, les prit à la main et, aspirant un grand coup d’air comme pour une plongée, traversa la cour en courant sur ses pieds nus. Sous la voûte des deux noyers où l’ombre était encore plus noire, elle sentit à n’en pas douter le frôlement de la bête faramine et faillit crier, mais sur la route, la clarté avare des étoiles lui rendit un peu de sang-froid. Elle eut conscience que le mouvement de la course favorisait sa propre panique et se mit au pas en essayant de croire que son imagination l’avait jouée. À peine avait-elle eu le temps d’espérer qu’un frisson d’épouvante lui courut sur la peau. La bête faramine était à ses talons. Elle entendait son souffle court et ce même pas mou et nombreux qui avait averti Clotaire dans les bois de Roncières. Belette marcha plus vite et la bête marcha plus vite et son souffle devint plus rauque. Ha ha ! Ha ha ! D’habitude, Arsène allait prendre l’air de la nuit sur la route en tournant le dos au village, mais s’il avait pris l’autre direction, et le fait s’était déjà produit, Belette était condamnée à marcher dans la nuit jusqu’au bout de ses forces. Les dents serrées, elle se
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retenait de courir et n’osait pas non plus appeler, dans la crainte d’irriter la bête et de précipiter le dénouement. Ha ha, faisait la bête. Ha ha. Puis elle se mit à parler d’une voix confuse, entrecoupée, et eut un rire méchant. Belette ne comprit pas ses paroles, mais le rire acheva de la glacer. Sans oser tourner la tête, elle jeta un coup d’œil de côté et entrevit les trois faces blêmes qui se balançaient tout près de son épaule. Et sentit patte pelue passer et repasser sur son mollet. Perdant l’esprit, elle reprit sa course à toutes jambes et appela Arsène, d’une voix d’agonie, sans force et sans portée. La faramine s’était mise à gueuler, à rire, à sauter et menait un train de cavalerie. Soudain, une ombre se dressa sur la route.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Arsène. Tu as pris peur ? »
Belette se jeta contre lui, l’étreignit à pleins bras, la tête sur sa poitrine et poussant comme un bélier pour s’y creuser une retraite. Il la prit aux aisselles en riant, la tint visage contre visage et la remit sur ses pieds. Belette était déjà rassurée,
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mais écoutait la nuit d’une oreille inquiète.
« Allons, Léopard, assez comme ça, dit Arsène. Allez coucher, grande carne. »
Belette se mit à rire, et, en remettant ses sabots, apostropha Léopard sur un ton de bravade. Sa petite main dans la grande main dure d’Arsène, leurs deux paires de sabots sonnant sur la route, elle ne craignait plus rien pour le présent et marchait en regardant les étoiles du ciel sans voir les ténèbres d’en bas. Un moment, ils furent sans parler.
« Voyons voir, dit enfin Arsène. Huit fois sept ?
– Cinquante-six.
– Huit fois neuf ?
– Soixante et onze. Non, soixante-douze. Je l’avais sur la langue. »
Belette, qui n’avait presque jamais fréquenté l’école, répondait sur le ton de la conversation et Arsène regrettait un peu le ton chantant des écoliers. Ayant poussé son interrogation, il se déclara satisfait.
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« Tu sais ce que je t’ai promis ? que si tu savais bien ta table, je te rapporterais quelque chose de la foire de Dôle. Qu’est-ce que tu voudrais ? »
Belette hésita. Craignant de se limiter en précisant ses désirs, elle s’en remit à lui du soin de faire un choix. Tandis qu’ils revenaient sur leurs pas, il l’entretint de la géographie du Jura, souhaitant qu’elle eût au moins une idée du pays où elle était née. Belette feignait de s’y intéresser en pensant que c’était encore fichu pour ce soir. Pas plus cette fois que les autres, il ne lui parlerait d’amour. En arrivant à l’entrée de la cour, elle lui demanda s’il croyait à l’existence de la bête faramine. Il répondit non avec une paisible fermeté. Après réflexion, il ajouta comme pour lui-même :
« Pourquoi pas ? Ça se peut très bien qu’elle existe. »
Belette couchait dans une pièce située derrière la grange et dite chambre aux outils. Elle contenait des outils neufs ou hors d’usage, pelles, pioches, scies, serpes, râteaux, ainsi qu’un coupe-
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racines et un tarare qui ne servait plus depuis longtemps. Orientée au nord et n’ayant d’ouverture par où prendre jour qu’un œil-de-bœuf, elle était humide et froide. On y avait mis un tonneau de vin et une provision de pommes de terre et de betteraves. Habituée chez elle à vivre dans de pires conditions d’hygiène, Belette ne souffrait ni de l’inconfort ni de l’odeur de vin et de moisissure, mais la solitude dans cette chambre sourde l’avait toujours effrayée. Après avoir quitté Arsène, elle se mit au lit et au bout d’une heure qui lui parut comme quatre, elle n’avait pas encore trouvé le sommeil. Il lui semblait que la faramine se fût glissée derrière elle dans la pièce, elle l’entendait remuer, souffler, ricaner, chuchoter. Lorsqu’elle se retournait sur son lit, le bruissement de la paillasse de feuilles de maïs lui faisait claquer des dents. Elle finit par se lever et alla tourner le commutateur qui se trouvait près de la porte, mais comprenant que la faramine renaîtrait aussitôt des ténèbres, elle se résolut à réveiller Urbain.
Le vieux dormait au fond de l’écurie, derrière
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une cloison de bois qui s’arrêtait à mi-chemin du plafond. Il couchait là depuis trente ans, sans autres meubles qu’un lit, une chaise et un rayon de bois blanc où il rangeait son linge propre et quelques effets. Pensant qu’il y eût le feu à la maison, il s’habilla aussitôt sans faire de question et suivit Belette dans sa chambre. Comme il n’avait pas eu le temps de mettre sa casquette à pont, elle le voyait tête nue pour la première fois et son visage, sous les cheveux blancs, lui semblait si vieux et si sévère qu’elle se trouva embarrassée de lui confier ses frayeurs.
« Je vous ai dérangé, s’excusa-t-elle, mais j’ai idée qu’il y a des rats. »
Le vieux ferma la porte et, sans prononcer un mot, entreprit un examen méthodique de la chambre. Belette s’était recouchée et suivait ses recherches sans le moindre remords. Après une exploration minutieuse qui avait duré plus d’un quart d’heure, il déclara d’une voix sourde et comme souterraine, d’autant plus surprenante qu’il parlait rarement :
« Il n’y a pas de rats. Tu peux te rendormir. »
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Il était déjà près de la porte et levait la main pour éteindre la lumière.
« Urbain, murmura Belette, j’ai peur. »
Il la regarda et ferma le commutateur. Dans l’obscurité, elle l’entendit s’approcher de son lit et s’asseoir sur la chaise.
« Je suis là, dit-il. Dors. »
Allongeant un bras hors du lit, elle le chercha à tâtons. Le vieux lui prit la main et la tint dans la sienne jusqu’à ce qu’elle se fût endormie.
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