La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 10 sur 21

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La Vouivre

Chapitre X

 

Au retour de la messe, Juliette Mindeur s’était mise à recoudre un bouton à une veste. Sa mère cassait des fascines à côté du fourneau sur lequel cuisait la soupe au bœuf, et coupait les plus gros rains à la serpe sur un trépied. Basse de plafond, fenêtre étroite, la cuisine, quoique suffisamment meublée, avait un air de dénuement. Le sol de terre battue faisait pauvre, surtout dans le coin du fourneau, jonché de brindilles, encombré de bûches de bois tombées de la pile et de plats en terre où adhéraient encore les restes de la pâtée du chien et des volailles. Sur l’un des murs blanchis à la chaux était suspendue une réclame de machine à coudre à côté d’un calendrier des Postes. À cheval sur une chaise, Noël Mindeur, le visage hargneux, écoutait son fils sans le regarder.

« Je l’ai vue comme je vous vois, disait

 

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Armand. Elle était à poil sur le bord.

– Ça t’écorcherait la gueule de parler proprement, oui ?

– Je pensais plus que vous veniez de manger le pain bénit, ricana Armand. Alors, comment c’est qu’il faut que je dise ? »

Le père dédaigna de répondre. Armand se tourna vers les femmes pour leur demander avis, mais une grande voix cuirassière claironna dans la cour et Germaine, l’aînée des filles Mindeur, entra dans la cuisine en se baissant pour passer sous la porte.

« J’ai trouvé où qu’elle pondait, la grise, cria-t-elle. Onze œufs, je lui ai ramassé. »

Elle montra les œufs dans le creux de son devantier. Les Mindeur se rassuraient. Ils avaient toujours un peu peur de la voir entrer avec un homme sous chaque bras. Taillée comme un cuirassier, un cent-garde, un grenadier prussien, avec une encolure néronienne et des bras de bûcheron, mais les seins lourds et durs, éclatants, qui bombaient l’étoffe de ceinture, et la croupe

 

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pareillement rebondie et toujours inspirée, elle était la dévorante, la ravageuse, la tempête, l’useuse d’hommes et la mangeuse de pucelages. À trente ans, mariée pour la quatrième fois au percepteur de Sénecières, elle l’avait réduit à l’ombre de lui-même, allant jusqu’à lui démettre l’épaule dans un orage d’effusions, et déculottant les contribuables, buvant la substance et la santé d’un commis de quinze ans qu’il avait fallu envoyer au sanatorium. Revenue dans sa famille depuis un mois, elle y attendait le divorce demandé par son mari. Tout en redoutant sa présence sous leur toit, les parents l’accueillaient avec une certaine faveur, car au travail, elle valait trois hommes et une paire de bœufs.

« Voilà plusieurs jours, la poule grise, je me pensais, mais enfin, bon sang, je me pensais, une poule qui mange bien, qui ne refuse pas le coq, elle doit pourtant faire des œufs. Plusieurs fois, hier, j’avais essayé de la suivre, mais elles sont rusées, elles voient bien si vous avez l’œil. Et c’est tout à l’heure, sans l’idée de rien, en sortant de la grange, qu’est-ce que je vois ? ma poule grise qui sortait de la haie du verger en chantant

 

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son œuf.

– La haie du verger ? s’étonna le père. Voyons, mais c’est pas possible. La haie du verger, on ne la voit pas d’ici. »

Germaine se troubla et crut s’éviter de répondre en posant les œufs sur la table avec des précautions exagérées. Noël s’était levé et venait à elle sans la quitter des yeux.

« La grange ? mais, bon Dieu, quelle grange ? Ça ne peut être que la grange aux Muselier, pas d’erreur.

– Tiens, dit Germaine avec un air bon enfant, j’en ai cassé un. Vous savez, les Muselier, au fond, pour celui qui veut réfléchir, ce ne serait pas du mauvais monde. Justement, je me suis trouvée de causer avec Victor.

– Dans sa grange ?

– Oh ! on n’a fait qu’entrer et sortir. Allez pas vous figurer... »

Les époux Mindeur et Armand regardaient la dévorante avec l’horreur qu’inspire le sacrilège. Qu’à cinq lieues autour elle fût réputée la plus

 

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grande putain du canton, la famille y était faite. On portait le fardeau de cette humiliation comme une croix, avec une dignité mélancolique qui faisait dire dans le pays que les Mindeur avaient bien des peines avec leur aînée. En tout cas, ils croyaient bien n’avoir jamais eu à souffrir l’injure d’une complaisance à un Muselier. Jusqu’alors, et on en remerciait la Providence, les hommes de la tribu exécrée semblaient bien n’avoir été pour Germaine que des entités sans sexe. Juliette n’était pas moins affectée que les autres membres de la famille par l’aventure de sa sœur, mais pour elle, le scandale était que Germaine se fût donnée à Victor avec sa légèreté habituelle, sans accorder à son consentement plus d’importance que s’il s’était agi d’un autre homme. Cette étreinte fortuite se présentait à son esprit comme un raccourci dérisoire qui lui semblait bafouer le sentiment sérieux et patient qu’elle vouait à Arsène. Il était aussi permis de supposer que la dévorante ne s’en tiendrait pas là. Les Muselier n’étant plus tabous, elle pouvait un jour s’en prendre à Arsène et les hommes sont assez inconséquents pour accorder d’un seul coup

 

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à n’importe quelle effrontée ce qu’ils ont décidé, par calcul et contre leur inclination, de refuser à une fille plus jolie et sans reproche. À la pensée que sa sœur pouvait épouser un jour le frère de Victor, Juliette frémissait de haine. Son beau visage mat prenait une teinte grise, ses yeux se cernaient de noir. Cependant, Noël et son fils s’empourpraient de fureur.

« La charogne ! rageait Armand. La grue. La vouerie ! »

Le père leva sa main calleuse et la fit sonner sur la joue de sa fille. Elle n’eut pas un mouvement pour se protéger ou pour esquiver et ne parut pas avoir senti la gifle. Quoique le père fût d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, elle le dominait d’une tête et le regard de ses grands yeux de vache se posait sur lui avec bonté, comme si elle considérait les ébats d’un enfant. Il eut la sagesse de ne pas s’entêter, sachant d’expérience que les claques la laissaient insensible et indifférente.

« Va me chercher ce qu’il faut, dit-il à Armand. Tu me prendras mon manche en

 

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épine. »

La mère intervint pour que la chose fût remise à plus tard, après le repas, la soupe au bœuf était prête et, d’attendre, les légumes risquaient de se défaire. Mais Armand avait déjà quitté la cuisine et Germaine elle-même prenait ses dispositions.

« J’aime autant maintenant, dit-elle. Non pas que de se mettre en aria sur le dîner, mieux vaut d’en finir tout de suite. »

Elle se tourna face au mur et, ôtant son corsage qui aurait pu pâtir, découvrit son dos jusqu’à la ceinture. Le soleil des foins avait noirci la nuque et les bras, mais les épaules aux muscles durs et saillants et le dos énorme, modelé comme un torse d’Hercule, étaient à peine hâlés. La peau avait une couleur blonde qui se dégradait vers la descente des reins et le creux profond des aisselles d’où jaillissaient deux buissons noirs emperlés par la sueur. Sous les omoplates, des traces bleuâtres rappelaient la dernière volée de bâton, qui remontait à près d’une semaine, car de telles sanctions n’étaient appliquées que dans les cas les plus graves, lorsque la faute avait entraîné

 

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le scandale ou des démêlés avec une épouse, une mère de famille. Plutôt qu’un châtiment, c’était une sorte de pense-bête, un rappel d’avoir à mieux choisir ses complices. Cette fois, il s’agissait bien d’une punition. Les dieux du foyer criaient vengeance. Pourtant, Noël ne put se défendre d’un sentiment de fierté en regardant le dos athlétique de son aînée. Pour un peu, il eût été tenté de l’excuser. Il y avait dans cette musculature une abondance, une force barbare, qu’il semblait difficile d’aligner sur une humanité quotidienne. Juliette, pour sa part, en jugeait ainsi et ce lui était une raison supplémentaire de haïr sa sœur et de s’en méfier.

« Ça dure depuis quand, ton manège ? » demanda Noël.

Germaine se tourna vers son père en tenant à deux mains son corsage devant sa poitrine.

« Je te demande si ça dure depuis longtemps, avec Victor.

– Mais non, qu’est-ce que vous allez penser ? Ce matin, c’était la première fois, je vous le jure sur la tête de Juliette. »

 

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Armand, une trique à la main et un mauvais sourire aux yeux, entra dans la cuisine. Il présenta l’instrument à son père qui le fit sauter plusieurs fois dans sa main pour mieux l’assurer. C’était un bâton assez mince, mais noueux, et le léger renflement de l’extrémité offrait des aspérités pénétrantes.

« Allons », dit Noël.

Germaine fit demi-tour au mur, la tête en avant pour offrir un dos arrondi et commode, les mains aux creux des épaules, pour maintenir son corsage. Noël préluda par deux coups, l’un de plein fouet, l’autre de revers, qui marquèrent la peau de deux traits rouges. Ce n’était encore qu’une mise en train, une recherche. Germaine tourna la tête avec un demi-sourire signifiant qu’elle savait apprécier le choix du nouveau gourdin. Les coups se mirent à tomber, plus réguliers et mieux appliqués. Les raies rouges se multipliaient, toute une région du dos en était empourprée et des gouttes de sang perlaient à de légères déchirures de la peau. Juliette s’approcha et du doigt, désigna à son père la pointe de

 

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l’omoplate où frapper un coup plus sensible, mais il ne voulut pas tenir compte de l’indication. Germaine ne se plaignait ni ne bronchait, mais sa respiration devenait plus bruyante et soulevait ses flancs à une cadence plus rapide. Voyant son père animé à la tâche, Armand découvrit une trique qu’il tenait cachée derrière lui et en assena un coup sur le vaste dos où il y avait place pour deux ouvriers. Le père faillit l’arrêter, mais étant donné le caractère exceptionnel de l’offense, il jugea son fils en droit d’en tirer réparation et le laissa faire. Germaine sentit pleuvoir les coups à une cadence plus alerte et, prise d’un soupçon, donna un coup d’œil par-dessus l’épaule. Armand relevait son bâton. L’œil en feu, elle se retourna d’un mouvement prompt et, en fonçant sur son frère, lâcha son corsage. Ses seins jaillirent dans la cuisine. Les deux énormes globes, durs et blancs, répandaient une clarté qui étonna Armand. Il n’eut pas le temps de reculer, ni de se protéger. D’une claque à la mâchoire, sa sœur l’envoya s’asseoir sur une chaise où il resta un moment affaissé, l’œil éteint et la tête ballante. Germaine ramassa son corsage et, se tournant

 

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vers son père, s’excusa pour la poitrine.

« C’est de sa faute. Je ne pouvais quand même pas supporter ça. »

Elle reprit sa place devant le mur et Noël, pour ne pas que la séance finît en queue de poisson, lui assena encore quelques coups de bâton, mais sans entrain, presque à contrecœur. Sa fierté paternelle l’inclinait à une dangereuse indulgence. Maintenant qu’il avait vu la poitrine et son fils assommé d’une seule claque, il éprouvait un sentiment d’enthousiasme respectueux pour cette force de la nature dont les déploiements, quels qu’ils fussent, n’avaient peut-être pas de commune mesure avec les nécessités ordinaires de la vie et se situaient sur un plan de vérité esthétique. La notion d’une telle vérité échappait à Noël, mais il était troublé et, par un besoin de se ressaisir, il déchargea encore un coup de gourdin sur la croupe de Germaine qui achevait de se rhabiller. Elle y répondit par un regard curieux, ne sachant s’il fallait voir là un retour de colère ou une plaisanterie affable.

Céleste Mindeur, la mère, avait profité de la

 

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bastonnade pour tremper la soupe et apportait la soupière sur la table. C’était une personne triste et inquiète qui voulait toujours plusieurs choses à la fois et les moins conciliables. Au physique, solide et carrée comme sa fille aînée, mais dans un format beaucoup plus réduit. Ses contradictions intérieures et ses tiraillements la condamnaient à n’être jamais satisfaite de rien ni de personne. Le plus souvent, elle s’enfermait dans un silence malveillant qui pesait sur l’atmosphère de la maison et avait contribué à façonner l’humeur mélancolique et violente de la famille, sauf en ce qui concernait Germaine, laquelle dépassant les autres d’une tête, respirait un air plus léger.

Armand mangeait sa soupe au bœuf avec une douleur à la mâchoire, qui le faisait suer de haine. À chacune des cuillerées qu’il ingurgitait, ses rêves de vengeance devenaient plus cruels. Tout d’abord, il s’était contenté de voir sa sœur aînée mariée pour la cinquième fois à un homme sans apparence, mais exceptionnellement vigoureux et méchant, battant sa femme comme jamais le père n’avait osé et la faisant hurler de douleur et

 

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d’épouvante, si bien qu’elle se ratatinait, se voûtait, se parcheminait, et devenait bien avant l’âge une petite vieille craintive et ridicule que les gamins poursuivaient à coups de pierres. Mais il lui suffisait de couler un regard sur la dévorante pour se convaincre de la vanité de ses espérances. Sa carrure écrasait les convives, toute sa peau éclatait d’insouciante santé et, quoique reclose en son corsage, la poitrine regardait les gens droit aux yeux. Armand finit par s’arrêter à telle vision : La dévorante, rongée, pourrie par une maladie vénérienne (elle l’avait bien cherchée), agonisait dans de justes souffrances. Elle répandait une mauvaise odeur et la poitrine grouillait de vers. Avant d’en être là, elle avait contaminé les Muselier et particulièrement Arsène qui était pourri perdu, lui aussi. Et Arsène avait à son tour contaminé Juliette (la garce ne valait pas mieux que son aînée, et pendant qu’on y était) et les gens du pays étaient tous atteints. Même le père et la mère ne se sentaient pas bien. Armand seul avait bonne mine et prenait plusieurs kilos. Il voyait agoniser tout le monde. On venait le supplier. Rien du tout, il disait

 

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crevez, bande de vaches, etc.

La soupe au bœuf était mangée et on n’avait encore rien dit. Noël mordait sa moustache blanche et, tantôt un côté, tantôt l’autre, la lissait du revers de sa droite. C’était pour y essuyer le bouillon de bœuf, mais aussi pour aider sa pensée, la suivre et la fixer dans ses fuyants détours, rebonds et fourrés. Il n’y distinguait du reste rien de sûr, sinon qu’elle était toute incertitude. De temps à autre, pour s’informer ou pour s’inspirer, il regardait Germaine. Son dos endolori paraissait la gêner. Par de lents mouvements du col et des épaules, elle éprouvait ses muscles courbatus et parfois, une douleur plus vive lui arrachait un sourire de curiosité amusée. Soudain, le père la vit s’absenter. Les beaux et bons yeux de vache de la dévorante s’étaient illuminés et ses bras s’arrondissaient sur la poitrine insurgée pour y serrer, bien sûr, le souvenir d’un homme. Noël prit sa moustache à pleines mains et tira dessus pour s’aider à ravaler un rire de bonne joie qui, déjà, lui colorait les joues et comme le rire était toujours là, il donna un coup de poing sur la table et dit enfin, quoi.

 

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« Enfin, quoi, comment que ça a bien pu faire d’arriver, ça ? Il n’est pourtant pas venu te chercher ici.

– Vous pensez bien, dit Germaine. Victor n’aurait jamais osé. Quoique Victor, vous savez, papa, il n’est pas tellement ce qu’il a l’air. Il serait peut-être plus porté que bien des que je connais. Victor, on a été en classe ensemble. Bien souvent, qu’on était de s’en revenir rien que les deux, il se gênait pas de me demander. Mais moi, toujours non. Un Muselier, je pensais comme ça, même il aurait tout mieux que les autres, ce serait toujours un Muselier. C’est pour vous dire comme il était. Et depuis, il n’a pas changé. À force de causer à l’un et à l’autre, on apprend. Et j’en sais sur lui qu’on ne se douterait pas.

– On n’est quand même pas là pour entendre tes histoires de putain, coupa Armand.

La dévorante toisa son cadet. Sans doute allait-elle allonger le bras par-dessus la table et l’écraser sur sa chaise comme un gibus. On le craignit. Elle se contint. Noël la remit sur le chemin.

 

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– Alors, vous vous êtes rencontrés ?

Céleste posa sur la table le plat de bœuf du dimanche. Le père servit ses enfants, se servit lui-même et laissa vide l’assiette de sa femme qui affectait toujours de ne pas manger comme n’ayant pas la tête à se nourrir elle-même quand il était l’heure de nourrir les siens.

« Je me suis trouvée de passer à côté de chez eux, dit Germaine. Victor était tout seul dans la cour, les autres, bien sûr à la messe, et c’est leur charogne de chien qui a été la cause de tout. Il aboie, il me saute dessus, Victor arrive pour me défendre. À causer d’une chose, on vient à une autre. Si tu voulais venir dans la grange, que Victor me dit, je saurais bien quoi te montrer. J’aurais dû déjà commencer de me méfier, mais vous savez ce que c’est que la curiosité. Me voilà d’entrer avec lui dans la grange. Alors, n’est-ce pas ? »

Noël comprenait. Accablantes pour toute autre femme, les circonstances de la chute faisaient figure de fatalité persévérante du moment où il s’agissait de la dévorante.

 

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« Mettons, dit Juliette. Mais qu’est-ce que tu faisais de passer à côté de chez eux ? Un dimanche matin, tu n’avais rien à faire là-bas. Dis plutôt que tu y es allée exprès.

– Jamais de la vie. Je revenais du bois par le turquis à Léon Poutiot.

– Du bois ? s’étonnèrent plusieurs voix.

– Oui, j’avais été jusqu’au bois. Oh ! pas longtemps.

– Peut-être bien avec Arsène ? » ricana Juliette non sans anxiété.

Armand ricana aussi, tant pour l’aînée que pour la cadette dont l’inquiétude ne lui échappait pas. Les parents, à l’aperçu de cette nouvelle catastrophe qui consommait le déshonneur, n’osaient plus respirer. Germaine eut hâte de les rassurer.

« Mais non. Qu’est-ce que vous allez vous figurer ? C’était avec Guste Beuillat. Je l’ai vu passer sur la lisière. J’ai été causer avec lui. Mais je vous dis, pas longtemps. Il était pressé.

Le nom de Guste Beuillat apaisa toute

 

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l’inquiétude des parents, mais le prestige de la dévorante y perdit. Beuillat était un gros garçon au teint rouge, qui portait un trait de moustache noire sur une petite bouche de poupée et, au-dessus d’un front court, des cheveux luisants partagés par une raie médiane. Fils d’une veuve de guerre, il s’était habitué à vivre sur la pension du gouvernement et ne cachait pas son aversion pour les travaux de la terre. Il se sentait une âme de citadin avec un fort penchant pour les complets-vestons, la popeline, les épingles de cravate et les bals de guinguettes. Maladroit de ses mains, il avait échoué dans son apprentissage de garçon coiffeur et n’avait pas mieux réussi dans le métier de garçon de café. Retenu loin de la ville par l’irritante nécessité du vivre et du couvert, il maudissait le sol nourricier auquel le ramenaient périodiquement ses échecs. Depuis des mois qu’il était rentré de Dôle où il avait pris vainement des leçons d’accordéon, Guste Beuillat courtisait la fille Voiturier avec l’arrière-pensée que, dès marié, il achèterait à Besançon, avec les écus du vieux, un café-bar élégant où des poules bien mises rencontreraient des industriels et des

 

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officiers supérieurs sur des banquettes de velours vert. Arsène, qui n’ignorait rien de ses entreprises auprès de Rose Voiturier, ne le considérait pas comme un rival sérieux. Le père ne donnerait jamais sa fille à un garçon qui bazarderait la ferme et les champs. La fille elle-même, instruite par l’aventure de ses premières fiançailles, devait être sur ses gardes. Les projets de Guste Beuillat avaient déjà inspiré à Juliette les mêmes réflexions, mais elle fondait des espoirs sur les cravates du coiffeur manqué, la coupe de son complet-veston et certaine aisance à tourner des compliments aux filles.

« Alors, tu avais rendez-vous avec lui ? » demanda-t-elle à sa sœur.

Germaine commençait à s’impatienter de ces questions sans fin. Beuillat appartenait à une catégorie de mâles où elle était libre de se donner carrière sans engager ni l’honneur, ni la tranquillité des siens. Elle répondit par non, avec violence.

« Ça m’étonne, insista Juliette. Qu’est-ce qu’il aurait bien pu venir faire dans les bois ?

 

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– Puisque tu veux le savoir, il cherchait la Vouivre », cria Germaine.

On se souvint alors que l’entrée de la dévorante avait interrompu Armand au début de son récit. On lui dit, à propos, dis donc.

« Je crois que personne ne pourra se vanter de l’avoir vue mieux que moi, la Vouivre.

– Comment qu’elle était ?

– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, moi. Elle avait deux bras et deux jambes, comme tout le monde.

– Quand même. Elle était brune ou blonde ?

– Blonde. Ou plutôt, brune. Ou entre les deux. Je n’ai pas seulement fait attention. Vous pensez, elle avait son rubis posé par derrière elle, sur sa robe, je ne mens pas, il était gros comme un œuf. Ah ! lui, alors je sais comment il est fait. Imaginez voir un serpent, une espèce d’aspic en argent et plié en rond, la gueule ouverte comme un four et les dents qui serrent le rubis.

– Elle le surveillait ?

– Pensez-vous, mais non. Tout d’un coup, je la

 

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vois qui se lève et qui saute à l’eau. Le rubis, lui, il était là. J’en avais les yeux qui me sortaient de la tête. Je me trouvais caché à la pointe d’un taillis, à pas cinq mètres de l’endroit où elle l’avait posé. Son rubis, dites donc. »

Armand ne sentait plus sa mâchoire meurtrie. Sa main, à demi ouverte, semblait prête à saisir.

« Alors ? demanda Noël.

– Quoi, alors ? »

Armand était devenu un peu rouge. Son père le considéra d’un regard froid et détourna la tête avec un soupir discret.

« Tu n’as même pas essayé de lui prendre le rubis ? dit Juliette avec un rire pointu.

– Il est courageux quand il ne risque rien », fit Germaine.

Armand injuria ses sœurs et déclara qu’il ne leur donnerait jamais, de propos délibéré, le plaisir de le voir crever.

« Mange, lui dit Noël. La journée n’est déjà pas belle pour toi. Ne laisse pas refroidir ta viande. »

 

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