La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 12 sur 21

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La Vouivre

Chapitre XII

 

Arsène arrêta la voiture à l’embranchement de la route d’Arcières et la Vouivre descendit. Avant de s’éloigner vers les bois, elle faillit lui rappeler une promesse qu’il lui avait faite, mais s’avisant que Requiem venait de s’éveiller, elle se contenta de remercier. Il souleva cérémonieusement sa casquette comme s’il avait eu affaire à une étrangère et expliqua à Requiem :

« C’est une femme qui va à Arcières. Elle m’a demandé de l’amener jusque-là. »

Requiem, agenouillé dans la voiture, regardait la fine silhouette s’éloigner sur la route.

« On dirait la Robidet, fit-il observer. C’est bien son allure et tout. Tout de suite que je me suis réveillé, quand j’ai vu sa tête, tu vas me dire que je déraisonne, mais j’ai cru que c’était la Robidet. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais c’est la même petite bouche, hein, et le nez et les

 

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airs de sourire. Tu penses d’un coup que j’en ai eu. »

Cependant, il s’était levé et s’asseyait à l’avant sur la planche, à la place laissée par la Vouivre. Arsène secoua les guides et remit le cheval en marche. Le village n’était plus qu’à un kilomètre et il pensait être chez lui vers deux heures après midi. Peu après la sortie de Dôle, le ciel s’était couvert, un vent presque frais s’était mis à souffler et le cheval avait pu soutenir sans fatigue un train assez vif. La Vouivre, après avoir humé le vent et regardé les nuages, avait déclaré : « Il vient de faire un orage dans la forêt de Chaux, en plein sur la Vieille-Loye. » Elle savait prévoir le temps un et deux jours d’avance, disait-elle, et sur question d’Arsène, elle avait annoncé une journée de pluie pour le surlendemain. Mais ce qui l’avait le plus surpris au cours de leur longue conversation de la voiture, c’étaient les paroles qu’elle avait prononcées à propos de la sœur de Juliette.

« Cette grande fille qui habite chez les Mindeur et qui a l’air d’un grenadier suédois, tu

 

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es bien avec elle ?

– C’est la fille aînée des Mindeur et on est brouillé avec toute la famille.

– Tu es en train de me dire un mensonge. Dimanche matin, je l’ai vue sortir de la grange de ta maison.

– Ça se peut. Dimanche matin, j’étais à la messe, je ne peux pas dire. Mais ça m’étonne.

– Elle s’est même baissée en passant sous la porte. Pour une femme, c’est ridicule d’être aussi grande. Et cette poitrine. »

Pendant que Requiem lui parlait de la Robidet, il avait encore l’esprit occupé de cette visite du dimanche matin. D’elle-même, il en était sûr, Germaine n’aurait pas pris la liberté de pénétrer dans la grange. Il fallait qu’un complice l’eût introduite et ce ne pouvait être que Victor. Urbain, qui était d’ailleurs insoupçonnable, devait bricoler au jardin comme il faisait ordinairement le dimanche matin. Bien qu’elle pût être l’amorce d’un rapprochement peu souhaitable entre les deux familles, Arsène ne

 

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prenait pas l’aventure au tragique, mais son frère commençait à lui apparaître sous un jour nouveau. Jusqu’alors, il n’avait jamais pensé à former un jugement sur sa personne. Sans se tenir aux seules apparences, il n’éprouvait pas non plus le besoin d’aller jusqu’au bout de ses observations ou de ses intuitions et encore moins de les réunir pour en méditer. Il s’était habitué à voir en lui un homme sérieux, mais de peu d’énergie, bon enfant, un optimiste timoré, et ce qui l’agaçait bien souvent, bavard et judicieux. La rencontre de la grange attirait son attention sur des attitudes de Victor, des réflexions et de menus faits qui prenaient maintenant un sens évident. Arsène en avait la certitude, cette sagesse raisonneuse de son frère, ce parti pris constant d’équité et de bonté dissimulaient et servaient des faiblesses qui allaient loin. Il s’agissait aussi bien de cupidité, d’avarice, de gourmandise, que d’un penchant actif pour les filles. Par exemple, il se rappelait certaine façon d’être auprès de Belette, qu’avait eue Victor les premiers temps qu’elle était à la ferme et qui s’expliquait soudain très clairement, à se

 

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demander comment le manège avait pu lui échapper. À la pensée que son frère avait pu alors imposer ses volontés à la gamine, Arsène sentait monter en lui une colère qui lui faisait serrer le poing sur le manche de son fouet.

« Je pense tout d’un coup, dit Requiem. Elle m’attend peut-être à la maison ? »

Arsène répondit par un grognement. Les probabilités s’imposaient à son esprit. En entraînant Germaine Mindeur dans la grange, Victor obéissait peut-être à une habitude qu’il n’avait pas encore eu le temps d’oublier. Sans doute avait-il conduit la grande Mindeur dans la chambre aux outils où était le lit de Belette. Cependant Requiem s’enfiévrait à l’idée de retrouver la Robidet chez lui.

« Je ne l’ai pas revue dans les rues de Dôle, mais c’est qu’elle avait couru reprendre le train de neuf heures à la gare de la Bedugue. Ou bien elle aura trouvé une voiture pour l’emmener et elle n’a pas eu le temps de venir me chercher au café. À ton idée, Arsène ?

– Tout se peut. »

 

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Sans nécessité, Arsène cingla les jambes de son cheval d’un coup de fouet. Surprise, la bête fit un écart qui manqua mettre la voiture au fossé, et partit au galop. Honteux, il l’apaisa de la voix et lui fit reprendre le pas.

« Je suis là que je me monte la tête, poursuivait Requiem, mais dans mon fond, je sais bien qu’elle n’est pas revenue. Le train, il était trop tard, et monter en voiture avec des gens de par chez nous, elle est bien trop fière. Qu’est-ce que c’est, pour elle, que des campagnards ? Trois fois rien, de la vouerie. Et moi, qu’est-ce que je suis pour elle ? Moi Requiem. Moins qu’un vara. Une peau de cochon. À quoi bon tourner autour. Moi, je suis l’homme grossier, je le sais bien. Quand on est ce qu’elle est, qu’on a les manières et tout le reste, on ne va pas s’embarrasser d’un Requiem. Je suis l’homme grossier. Elle, c’est la femme aux vacances. Le travail, elle ne connaît pas. Elle est de son monde, quoi. Un monde que nous autres on ne sait seulement pas. Donnez-lui un litre, un paquet de tabac, la voilà de rêver pour toute la journée. Moi qui parle de la retrouver, pauvre clodot. À l’heure de maintenant, elle

 

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m’aura déjà oublié. »

Pourtant, Requiem conservait une lueur d’espoir et s’il se défendait de croire que la Robidet pût être rentrée, c’était un peu pour apaiser les dieux jaloux et conjurer le mauvais sort. À mesure qu’approchait le terme du voyage, il devenait plus impatient et, dans la dernière montée avant Vaux-le-Dévers, ayant mis pied à terre, il poussa au cul de la voiture pour aider le cheval. Aux premières maisons du village, il interpella une femme qui passait.

« Loïse ! tu n’aurais pas vu passer la petite, tout à l’heure ?

– Quelle petite ?

– La Robidet, quoi !

– Ah ! la Robidet ! s’esclaffa Loïse. Je n’y étais pas. Tu m’aurais dit la petite vieille, j’aurais compris. Non, je ne l’ai pas vue. »

Blessé, Requiem détourna la tête sans un mot de remerciement. Mais un peu plus loin, il ne put se tenir d’interroger un vieux.

« Dites voir, Ernest, vous n’auriez pas vu

 

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passer la Robidet ? »

Le vieux, qui jugeait inconvenante une question ayant trait à une fille de mauvaise vie, répondit sévèrement :

« Non, mon garçon, j’ai bien vu passer une truie avec la gueule noire de purin, mais c’était une truie qui allait sur quatre pattes. »

Arsène fit presser le pas à son cheval pour que le dialogue en restât là, mais Requiem n’avait pas envie de riposter. Il était triste. Il avait le sentiment que la beauté et la grâce étaient persécutées. Ne trouvant pas les mots pour l’exprimer, il interrogea :

« Enfin quoi, ton idée à toi sur la Robidet ?

– Mon idée à moi, si tu veux savoir, c’est qu’elle n’a pas sa pareille au monde », répondit Arsène.

Requiem sourit, délivré et vengé. Il aurait voulu embrasser Arsène pour avoir prononcé aussi justement.

« Arrêtons-nous chez Judet, proposa-t-il. On ira boire une bouteille ensemble. C’est moi qui

 

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paie.

– Ce ne serait pas de refus, mais on m’attend chez moi et je suis déjà en retard. Tu vois, c’est sans façons. À une autre fois, puisqu’on est de se revoir. »

Requiem regretta. Son cœur débordait de reconnaissance. Ému d’un sentiment paternel à l’égard d’Arsène, il voulut le lui témoigner et déclara :

« Si tu es que tu doives crever avant moi, Arsène, tu auras une fosse comme pas bien du monde en aura eu. Retiens bien ça. »

Tout en disant, avec les deux mains en couperets, il dessinait les pans de la fosse et leur fuite rectiligne.

« Je te remercie, répondit Arsène sans ironie. À l’occasion, je ne dis pas non. »

Il arrêta la voiture au carrefour de la Croix et Requiem descendit. Le fossoyeur avait quelque trois cents mètres à faire à pied pour arriver chez lui, dans la petite maison qu’il habitait, en contrebas du cimetière. Avant de se mettre en

 

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route, il se signa devant la grande croix en fer forgé, plantée sur un socle de pierre et, exceptionnellement, fit une prière au Seigneur : « Jésus, dit-il à mi-voix, faites que je trouve la Robidet en arrivant chez moi. Si elle est à la maison, je vous promets de tuer un lapin et de le porter au curé avec un litre de vin rouge. Je ne suis pas l’homme à se dédire. Le vin, je passe le chercher tout de suite chez Judet. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. » Requiem fit très bien les choses. Chez Judet, il prit un grand ordinaire à cent sous, afin de mettre toutes les chances de son côté. Malheureusement, sur le chemin du retour, il fut dévoré d’une grande soif et, par humanité pour soi-même, s’accorda une petite gorgée du vin de l’offrande. Il pensait simplement s’humecter le gosier, mais sa soif le trahit. D’une lampée, il but un tiers de la bouteille. Ayant constaté le dommage, il but les deux autres tiers, car il avait compris que le Seigneur ne pouvait plus l’exaucer. Et en effet, la Robidet n’était pas chez lui.

Il était un peu moins de deux heures quand Arsène arriva en vue de sa maison. Dans la cour

 

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des Mindeur, le chien se mit à aboyer et courut après la voiture. Arsène essaya de le cingler d’un coup de fouet, mais sans insister. Il était de bonne humeur et ses jugements sur Victor lui paraissaient maintenant excessifs, en tout cas trop sévères. Il admettait qu’un homme pût avoir des faiblesses sans qu’il y eût lieu d’incriminer autre chose que les circonstances. À considérer sa propre conduite avec la Vouivre, lui-même n’était pas irréprochable vis-à-vis des siens et si l’aventure venait à être connue dans le village, elle ne manquerait pas de faire du tort à toute la famille. Quant à Belette, les manœuvres de Victor n’étaient après tout que des suppositions sans fondement véritable.

Chez lui, on avait déjeuné tard et la cour de la ferme commençait seulement à s’animer. Les enfants, qui avaient mangé seuls, étaient depuis longtemps partis pour l’école. Pendant que les femmes faisaient la vaisselle, Victor devait lire son journal derrière les persiennes entrouvertes. Urbain venait de tirer au puits un seau d’eau qu’il portait à l’écurie. Des poules picoraient des miettes de pain sur le seuil de la cuisine. D’autres

 

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dormaient sur le fumier, à l’autre bout de la maison. Au retour de la ville, Arsène, sans s’en rendre compte, était sensible au spectacle de cette vie tranquille de la ferme et il éprouvait quelque chose qui ressemblait à de l’attendrissement.

Belette faisait sortir les vaches de l’étable pour les conduire à la Vieille Vaîvre où on les mettait à brouter depuis une semaine, et Léopard s’affairait au milieu des bêtes. Laissant son troupeau, elle courut au-devant de la voiture et il s’amusa de sa mince silhouette d’écolière, de ses mèches de cheveux jaunes, ébouriffés par la course, du petit visage pointu qu’animait une curiosité joyeuse. Il arrêta la voiture près de la mare, sur le côté de la route. Le chien des Mindeur, qui avait suivi en aboyant, parut s’apaiser à la vue de Léopard et entra dans la cour d’un pas prudent. Belette s’informa auprès d’Arsène s’il avait fait bon voyage. Il la regardait en souriant et sa main tâtait un paquet sous la banquette, d’un geste qui se laissait aisément deviner. Belette avait les yeux brillants.

« Neuf fois neuf ? demanda Arsène.

 

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– Quatre-vingt-un.

– C’est bon. Je vois ce que j’ai à faire. »

Il prit le paquet enrubanné et se pencha pour le lui mettre dans les mains. La boîte était lourde. Belette, qui n’attendait pas un cadeau de cette importance, devint rouge. Heureux, Arsène restait penché sur elle, attentif à sa joie. Elle dénoua le ruban, ôta le couvercle et, après avoir développé le papier de soie, découvrit la poupée en robe rose, qui dormait dans sa boîte. Son visage pâlit et, levant les yeux sur Arsène, elle demanda d’une voix étouffée que l’émotion rendait tremblante.

« C’est pour moi que tu as acheté cette poupée-là ?

– Oui. Parce que tu sais bien ta table. »

Les lèvres pincées par la colère, Belette prit la poupée par une jambe et, de toutes ses forces, la jeta dans la mare. Des larmes de rage lui mouillaient les joues. Reprenant son bâton de bergère qu’elle avait posé sur la voiture, elle poussa devant elle son troupeau de vaches qui

 

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arrivait sur la route et s’éloigna sans un regard en arrière. Stupéfait, Arsène regardait sa poupée de quatre-vingt-cinq francs flotter sur la mare. Rapidement, l’eau imbibait la robe rose et s’infiltrait dans le corps même par les articulations. Deux canards qui cherchaient pitance près du bord vinrent tourner autour de l’épave qui n’avait plus que la tête hors de l’eau. Lorsque le bonnet de satin rose eut sombré à son tour, Arsène remit l’attelage en marche et tourna sous les deux noyers. Les persiennes de la cuisine étaient ouvertes et Victor, dans l’encadrement de la fenêtre, regardait venir son cadet avec un sourire au coin des lèvres. Tandis que Louise et sa bru apparaissaient sur le seuil, une bataille s’engageait entre les chiens. Léopard et Saigneur, après de prudentes manœuvres d’approche, s’étaient jetés l’un sur l’autre en grondant. Arsène, calme, arrêta son cheval devant les deux combattants trop absorbés par la fureur du premier assaut pour penser à se déranger. Sautant à bas de son siège avec son fouet à la main, il prit Saigneur par le collier et se mit à le frapper à coups de manche. Il cognait avec méthode, sans

 

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colère apparente, à une cadence commode. Le chien des Mindeur hurlait d’une manière satisfaisante. On l’entendait à coup sûr de la maison de ses maîtres. Léopard, qui n’avait pas le sens de la symétrie, regrettait qu’on lui eût ainsi confisqué son adversaire. Le spectacle de la correction et les gueulements du supplicié éveillant en lui de pénibles souvenirs, il s’éloigna sans joie pour aller rejoindre son troupeau de vaches. Lorsqu’il estima que l’animal était convenablement abîmé, Arsène le laissa aller. Sa mère et sa belle-sœur s’étaient approchées et Victor lui parlait dans le nez, l’appelant goujat, brute, salopiot et croque-miteux.

« Qu’est-ce qu’elle t’avait fait, cette bête-là ? Tu ne serais pas foutu de me le dire. Mais taper sur une bête qui ne peut pas se défendre, c’est bien dans ton caractère de sournois. »

Arsène ne répondit pas et se mit à dételer le cheval. Victor, qui avait l’habitude de ménager son frère et de lui parler avec circonspection, n’était plus maître de retenir sa bile. Son indignation du traitement infligé au chien des

 

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Mindeur n’était sûrement pas feinte, mais Arsène sentit que la vraie raison de sa colère était ailleurs. Victor avait vu la somptueuse poupée rose et ne pardonnait pas à son frère d’avoir fait cette dépense pour Belette alors qu’il se montrait toujours si serré pour ses deux neveux. Victor se sentait injurié dans sa postérité. À cet accès d’humeur jalouse, Arsène apercevait d’autres raisons qu’il préférait ne pas approfondir.

« Ne viens pas me dire que c’est la faute aux Mindeur, rageait Victor. Ne viens pas me dire que c’est eux qui ont commencé.

– Je ne dis rien, fit observer Arsène.

– Voyons, intervint Louise, vous n’allez pas vous disputer pour une affaire de chiens, quand même.

– Je n’en ai guère envie, je vous assure bien », dit Arsène.

Victor crut percevoir dans cette réponse une intention dédaigneuse à son égard.

« Ça on le sait. Tout ce qu’on peut lui dire, il s’en moque, avec ses airs de commander.

 

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Monsieur nous méprise, tous autant qu’on est. Que ce soit sa mère, son frère ou bien les enfants, on est moins que rien. Il n’y a que sa Belette qui compte, même quand elle se fout de lui à son nez, comme c’est arrivé tout à l’heure. Nous autres, à ce qu’il se figure, on est juste bon à lui obéir. »

Urbain, qui sortait de l’écurie, vint chercher le cheval et l’emmena par la bride. Il était encore à portée de l’entendre, lorsque Victor lança :

« C’est comme avec Urbain. Tu nous as fait voir de quoi t’es capable.

– Si tu continues, dit Arsène, je pourrais bien m’énerver aussi. »

Dressés face à face, les deux frères, pour la première fois se mesuraient d’un regard lucide. Jusqu’alors, chacun d’eux, pour la commodité du travail commun et la paix de la famille, s’était appliqué à se tromper sur le compte de l’autre et à ne rien faire qui l’obligeât à se découvrir. Bien élevés par leur mère dans le respect humain et dans le sentiment des limites utiles, ils pratiquaient sans y penser l’art de vivre en famille, consistant à ne connaître de ses proches

 

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qu’une simple façade. Victor, qui s’abritait lui-même sous les apparences d’un homme pondéré et judicieux, avait toujours observé les règles du jeu et s’était contenté de considérer Arsène comme un garçon froid et volontaire, légèrement borné par son entêtement. Jamais il n’avait cherché à deviner sous cet abord ce qui parfois se laissait entrevoir de dureté implacable et de tendresse chaude, fidèle. Soudain, sans que rien dans leurs paroles, ni dans leurs attitudes, ne fût de nature à les éclairer, ils découvraient l’un chez l’autre ce qu’ils savaient depuis toujours et qu’ils avaient feint d’ignorer.

« Brute avec les bêtes, brute avec les gens, dit Victor. Un homme qui a tout fait pour nous, et pour toi plus que pour personne, le renvoyer comme un chien le jour où les forces commencent de lui manquer après trente ans de services. Si tu osais, tu le renverrais bien à coups de manche de fouet, lui aussi. Quand l’affaire viendra à se savoir dans le pays, on aura bonne façon, nous, devant les gens.

– C’est vrai, soupira Émilie, ce pauvre vieux,

 

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il pouvait rester encore sans gêner personne. »

Louise trouva mauvais que sa bru eût une opinion sur la question et la renvoya à sa vaisselle. Victor s’emportait, signifiant à son frère qu’il était trop jeune pour prétendre imposer sa volonté.

« C’est fini de se laisser mener par ce gamin-là. Moi, je suis ton aîné. Et d’abord, Urbain, il ne partira pas d’ici.

– Moi, je te réponds qu’il partira en octobre et plus tôt si je veux. Je sais bien que ça ne te convient pas. Ce que tu voudrais, c’est profiter d’Urbain tant qu’il pourra encore aller et, si peu que ce soit, gagner sur lui jusqu’à tant qu’il crève comme une bête dans son fond d’écurie. Mais, moi ici, on ne verra pas ça. Tu auras beau dire des raisons, tu n’y changeras rien. Ici, c’est maman qui commande et avec sa permission, c’est moi qui décide. Toi, tu es là pour prendre des airs et pour t’occuper dans les coins. Autrement que ça, tu ne comptes pas.

– Ça, c’est plus fort que tout ! Je ne compte pas, maintenant ! Je voudrais bien savoir

 

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pourquoi tu te crois plus que moi dans la maison.

– Pourquoi, je serais en peine de te le dire. Mais c’est comme ça et, dans ton fond, tu le sais aussi bien que moi. Alors, ce n’est pas la peine de venir m’aboyer que tu décides ci ou bien ça. À pisser contre la bise, tu en seras toujours de mouiller tes sabots. »

Arsène tourna le dos à son frère et alla prendre dans la voiture ses achats du matin, qu’il porta à la cuisine. Resté seul avec sa mère au milieu de la cour, Victor se plaignait amèrement de l’attitude d’Arsène à son égard. Elle essayait de l’apaiser et s’y prenait adroitement.

« Il aura toujours sa tête de bois, personne n’y peut rien. Avec lui, c’est de savoir le prendre, comme tu fais si bien d’habitude. Quand tu le prends comme il faut, sans te mettre en colère, tu finis toujours par avoir raison, et c’est lui qui fait ce que tu veux. »

Victor savait qu’il n’en était rien, mais ces paroles lui étaient douces et il faisait semblant d’y croire.

 

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