La Vouivre
Chapitre VII
Arsène prenait sa bicyclette qu’il avait rangée contre le mur du cimetière, lorsque les premières gouttes se mirent à tomber, de larges gouttes tièdes qui faisaient lever une agréable odeur de feuillage et de poussière. Un souffle d’air frais agita un bouquet d’acacias au bord de la route et presque aussitôt, une rafale de vent ploya tous les arbres d’autour. En contrebas, dans la prairie, des faneurs se pressaient de mettre le foin en tas, mais l’orage survenait avec une promptitude qui surprenait leurs prévisions. Un ciel noir pesait maintenant sur le village et une pluie serrée noyait déjà la lisière des bois. Arsène avait à peine roulé deux cents mètres que l’orage éclatait avec un bruit fracassant. En quelques minutes, la nuit s’était presque faite, mais les éclairs se suivaient si pressés qu’ils entretenaient une clarté d’aurore. La pluie tombait dru et Arsène, qui s’était engagé dans un chemin de traverse, dut
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descendre de bécane pour chercher abri. Ayant mis des vêtements de cérémonie, tant pour se rendre à confesse que pour aller saluer la dépouille d’Honoré Burtin, il craignait de les exposer à la pluie. L’endroit était désert et n’offrait d’autre refuge qu’une masure abandonnée où demeuraient naguère les parents de Belette. Les murs, construits en terre glaise et détrempés par les pluies, laissaient apparaître la carcasse de soutien, faite d’une sorte de perchis noir et déjà pourri aux endroits les plus exposés. Les abords, semés de tessons de bouteilles et de boîtes de conserves, étaient envahis par les orties et les ronciers qui mordaient déjà sur le sentier d’accès. L’année précédente, en quittant sa bicoque, Beulet avait emmené la porte et l’unique fenêtre du logis resté ouvert à tout venant. Arsène entra avec sa bécane qu’il posa contre un mur et, se plaçant un peu en retrait du seuil, le dos tourné à l’intérieur obscur de la pièce, contempla un moment l’orage. La pluie tombait avec un bruit et une abondance de cataracte. Devant lui, elle tendait sur la campagne un rideau dense qui atténuait la lueur des grands éclairs. Malgré la
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pente, les fossés d’écoulement débordaient sur le chemin transformé en ruisseau et, devant la cabane, s’était formée une mare dont le niveau montait déjà jusqu’au seuil. Arsène pensait avec ennui aux champs de blé et de seigle qui risquaient de verser sous ces trombes d’eau. Un instant, la violence de l’orage redoubla, mais soudain il y eut un grand apaisement. Ce fut d’abord un changement de lumière. Les craquements du tonnerre n’étaient pas moins furieux, mais le jour parut se ranimer et la pluie se mit à tomber plus lente et plus lâche, bientôt pareille à une longue pluie d’été, dont la chanson patiente endort la campagne. Arsène en eut de l’inquiétude, car une telle pluie semblait devoir durer longtemps et il tenait à ménager son complet noir. Sa mère enverrait peut-être Belette à sa rencontre avec un parapluie, mais la servante ne viendrait pas le chercher là. Belette, il avait eu l’occasion de l’observer, évitait ce chemin de traverse qui lui rappelait trop vivement les années de famine passées dans la maison paternelle où les frères et sœurs grouillaient parmi les poux, les gueulements et les odeurs de literie et de linge
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sale.
Ayant l’oreille habituée au bruit égal de la pluie, Arsène perçut celui d’un remuement léger qui semblait venir du fond de la pièce. Il se retourna et vit en effet dans un angle obscur une forme noire et immobile dont les yeux brillaient. À la lueur d’un éclair, il reconnut Juliette Mindeur et hésita s’il lui parlerait. Le protocole des hostilités ne l’y autorisait pas et moins encore l’attitude de Juliette. À vrai dire, ce protocole n’avait pas prévu le cas d’un tête-à-tête prolongé et laissait place à une initiative. Il semblait difficile de rester l’un près de l’autre en feignant de s’ignorer.
« Bonjour, dit Arsène. J’étais loin de me douter que tu étais là.
– Je ne me cachais pas, mais il faisait si noir qu’on n’y voyait rien. »
Juliette n’osait pas avouer qu’au fort de l’orage elle s’était tournée front au mur et les mains collées aux oreilles. Arsène le devina aussitôt. Il lui souvenait qu’étant enfants, sur le chemin de l’école, elle se serrait contre lui et
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cachait sa tête sur sa poitrine quand le tonnerre grondait. Il alla la prendre par la main et l’amena dans le demi-jour de l’entrée.
« À présent, le gros de l’orage est passé. Il est qu’il s’en va sur Sénecières. Ici, ce n’est déjà plus que la fin. »
Comme il disait, un grand éclair illumina la campagne en même temps que retentissait un éclat de tonnerre, d’une violence sèche, déchirante. Les yeux apeurés, Juliette se tourna vers lui du même mouvement de petite fille qu’elle avait autrefois. Il lui prit la tête et l’appuya doucement sur sa poitrine. Ému et gêné, il regardait la nuque brune et le creux de l’omoplate que laissait entrevoir le bec du corsage.
« Je suis bête », s’excusa-t-elle sans toutefois relever la tête.
L’orage renaissant se déchaînait dans un vacarme d’éclatements rageurs. Juliette se boucha les oreilles avec les pouces. Arsène, la main sur les cheveux noirs, pressa la tête un peu plus fort. Il lui semblait être revenu au temps de l’école,
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huit ou dix ans en arrière, lorsqu’ils faisaient le chemin ensemble. Juliette était une petite fille mince, d’aspect fragile, et son corps presque fluet n’annonçait en rien son épanouissement solide et harmonieux, mais elle avait déjà le même visage mat, d’une beauté régulière, et les yeux bruns au regard profond, pleins d’ardeur et de gravité. L’amitié des deux écoliers n’avait jamais été loquace. Lorsque l’opposition entre leurs parents respectifs devenait plus ouverte, il leur arrivait même, et sans que leur confiance mutuelle en fût diminuée, de s’acheminer l’un derrière l’autre ou chacun d’un côté de la route. En fait, l’amitié des deux enfants devait fortement contribuer à perpétuer l’inimitié des Muselier et des Mindeur. Juliette et son frère Armand ne s’aimaient pas et, à l’aller comme au retour, évitaient de faire ensemble le chemin de l’école. Lorsque le hasard les réunissait, il s’ensuivait le plus souvent disputes et batailles et Arsène avait eu maintes fois l’occasion d’intervenir. La haine des deux garçons datait de cette époque-là. Un jour de leurs treize ans, Armand ayant giflé sa sœur, Arsène s’était jeté sur lui et, dans la fureur de la
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bataille, ils en étaient à tirer leurs couteaux de poche lorsque Victor Muselier, qui avait déjà l’âge d’homme, était heureusement survenu pour les empêcher de s’éventrer. Devenu grand, Arsène ne pardonnait pas à Armand Mindeur et poursuivait en lui le gamin brutal, acharné contre la fillette. De même, le sentiment de tendresse qu’il gardait à Juliette s’alimentait au souvenir de leur enfance. En sa présence, il lui semblait toujours que quelque chose d’elle lui eût été dérobé et dans cette belle fille de vingt ans fièrement charpentée, il cherchait encore une silhouette d’enfant. Depuis qu’ils avaient quitté l’école, ils se trouvaient séparés par l’inimitié des familles, qu’aggravait la haine entre Armand Mindeur et Arsène. Repris par des habitudes de clans, l’occasion de se rencontrer s’offrait rarement, mais les deux jeunes gens n’en restaient pas moins fidèles à leurs amours d’enfants. Aucun d’eux n’aurait su envisager l’avenir sans y projeter leurs deux destinées, soit pour les associer, soit pour regretter qu’il dût en être autrement.
Pourtant, Arsène hésitait à se croire amoureux.
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Il ne retrouvait jamais la ferveur adorante de son enfance. L’amour de ses treize ans restait dans sa mémoire comme un sommet impossible à rejoindre. Son amour d’homme n’en était qu’un reflet, un ressouvenir indécis qui n’allait jamais sans regrets.
Juliette releva la tête longtemps après que l’orage se fut apaisé. Il pleuvait encore, mais la lumière était plus franche et au loin, sur les bois de Roncières, apparaissait un pan de ciel bleu. Ils restaient silencieux, à regarder grandir ce morceau d’azur au bout de la campagne. Elle tourna vers lui le regard de ses yeux sombres et dit avec un sourire sérieux :
« Quand il fait de l’orage, je pense toujours à toi, mais toi, tu n’es pas souvent là.
– La vie va comme ça », dit Arsène.
Il eut envie de se reprendre, il avait à la gorge les paroles qu’il fallait prononcer, mais ses mâchoires s’étaient serrées. De nouveau, le silence s’appesantit, prolongé, et ce fut encore elle qui le rompit.
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« Avant-hier, murmura-t-elle, je t’ai aperçu. Dans le chemin Gaugé, vers les midi.
– C’est vrai », dit Arsène.
Il répondait ainsi à une question implicitement contenue dans les paroles de Juliette. Il s’agissait pour elle de savoir si l’entretien qu’il avait eu l’avant-veille avec Rose Voiturier signifiait qu’Arsène eût des vues sur cette fille-là. Économe de son temps et peu expansif, il était bien extraordinaire qu’en plein midi, Arsène s’attardât au milieu du village dans la compagnie d’un jupon. Rose, l’unique héritière de Faustin Voiturier, le maire de Vaux-le-Dévers, était une longue fille maigre, voûtée, ni hanches ni mollets, un visage ingrat, étroit, pourtant bouffi et camus, et vingt-cinq ans d’âge qui étaient comme trente et plus et même davantage. Elle rachetait ces quelques misères par un grand bon sens, une aimable vivacité d’esprit et par la douceur de son caractère. Pendant deux ans, elle avait été fiancée à un garçon de Roncières qui paraissait peu pressé d’épouser et qui avait fini par gâcher son avenir pour suivre à Besançon une créature sans
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le sou mais bien en gorge. Faustin Voiturier, un petit homme sec dont les jambes de pantalon bouffaient sur des leggings en cuir verni jaune, était le propriétaire le plus important du pays. Outre de beaux prés sur la rivière et sans parler du compte en banque ni du portefeuille en valeurs d’État, il possédait en bordure de la forêt deux grandes terres, fertiles, bien exposées et faisant ensemble plus de quarante hectares, mais séparées par d’autres champs d’une étendue assez considérable. Arsène, sans esprit de lucre, plutôt par ambition et désir d’entreprendre, rêvait de posséder ces deux terres, de les réunir en un seul tenant et, dans ce domaine de quelque cinquante hectares qu’il espérait bien agrandir encore, de déchaîner des tracteurs, des moissonneuses-lieuses et autres modernes engins. Depuis une quinzaine de jours, sans s’ouvrir à personne de ses intentions, il était allé deux fois chez le maire sous des prétextes valables et s’efforçait d’aborder l’héritière avec un air de ravissement discret lorsqu’il la rencontrait par les chemins.
La pluie s’était arrêtée et ils n’avaient pas échangé une parole depuis un quart d’heure.
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Devant eux, le ciel lavé était d’un bleu épais, chargé de traces laiteuses. Un souffle frais passait sur la campagne et, dans la masure adossée à une haie sauvage où l’eau s’égouttait entre les feuilles, il faisait presque froid. Juliette frissonna et Arsène eut un geste inquiet, comme si ses mains cherchaient un fichu pour la couvrir. Elle secoua la tête, s’approcha tout près de lui et, le regardant aux yeux, lui dit bonsoir à voix basse.
Elle s’éloigna dans le sentier détrempé et, comme elle manœuvrait à éviter les tentacules d’un roncier, Belette apparut au détour d’une haie, un parapluie dans chaque main. La rencontre eut lieu dans le chemin. Belette, le visage enflammé, remonta d’un coup de main la mèche qui pendait sur son front et, regardant hardiment Juliette, lui jeta sans attendre la réponse :
« Alors, ça a bien marché, oui ? »
À grands pas, elle s’engagea dans le sentier et, sa jupe s’étant prise aux épines d’un roncier, elle se libéra d’un furieux coup de parapluie. Touché de ce qu’elle eût surmonté sa répugnance pour
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venir le chercher jusqu’à la bicoque paternelle, Arsène l’accueillit par un sourire d’amitié. Belette entra, jeta ses parapluies sur le sol de terre battue et dit rageusement :
« À ce que je vois, tu t’emmerdais pas.
– Je t’ai déjà dit de ne pas causer comme ça. De quoi ça a l’air ? Ce n’est pas des façons pour des filles.
– Tu t’emmerdais pas, non, je dis bien. Tu t’emmerdais pas. Chez toi, tu fais semblant d’en vouloir aux Mindeur, mais pas plus tôt que t’es dehors, c’est pour courir au rendez-vous avec l’autre vache. Une saleté qui fraye avec tous les hommes du pays, je l’ai vue, moi. Je l’ai vue cent fois. Comme sa sœur, quoi ! une vouerie !
– Attends voir, tiens, dit Arsène, je vas t’apprendre à respecter le monde. Tu veux peut-être mon pied où je pense ? »
Mais Belette n’entendait rien. L’œil en feu, elle arpentait la cabane, tapant du pied et invectivant contre Juliette.
« D’abord, ici, c’est chez moi. La maison, elle
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est à mon père. J’ai le droit de recevoir qui ça me plaît, et le restant, de le foutre à la porte. Les Mindeur, j’en veux point ici, et ta sale putain encore moins que les autres. Je suis chez moi, nom de Dieu, chez moi. »
La colère de Belette trouva un apaisement dans cette affirmation répétée qu’elle était chez elle. Ces simples mots recréaient le décor et l’atmosphère de la vie familiale : le petit fourneau boiteux étayé par un rondin, la fumée, la vapeur, les odeurs, les deux lits crasseux, collés bord à bord, celui où elle dormait avec ses deux plus jeunes frères, celui des parents, le plus sale, qu’ils partageaient avec une fillette de deux ans, les détritus, le sol jonché, l’homme saoul, les empoignades, les jurements, les giclures de vin et de jus de tabac, les claques, les raisonnements, la trique, la mère enceinte encore un coup, une vitre, en carton, pas de linge, des habits mendiés. Cette misère résurgente lui fit honte de sa violence et de son vocabulaire qui étaient eux-mêmes un retour à la vie d’autrefois. Il lui sembla aussi, dans l’instant, que l’amour avait moins d’importance que les conditions matérielles de
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l’existence. Recrue d’amertume, elle tourna le dos à ses souvenirs et vint s’appuyer au chambranle de la porte, face à la campagne. Arsène la considérait en souriant. Il savait par lui-même ce que peut être l’amour d’un enfant, mais son expérience ne l’éclairait pas sur le cas de Belette. Il n’y voyait rien de plus qu’une amitié exigeante, jalouse, n’admettant pas le partage.
Vêtue légèrement et encore sous le coup de l’émotion, Belette eut un frisson nerveux. Arsène s’en avisa et dit en palpant le mince tissu noir de sa robe :
« Voilà que tu auras pris froid, je parie. Tu aurais dû penser à mettre un paletot. Tiens, je vais te mettre ma veste sur les épaules, le temps que tu te réchauffes en marchant. »
Il déboutonna son veston, mais elle l’arrêta de la main et dit avec un retour de colère :
« Fous-moi la paix. Je veux rien, tu m’entends ? rien, rien. »
Elle cherchait une parole blessante, mais les larmes l’arrêtèrent. Arsène la souleva de terre,
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serra sur sa poitrine le petit corps secoué de sanglots et le berça dans ses bras. Il lui parlait tendrement, comme à un bambin, et les sanglots s’apaisaient.
« Maintenant, on va rentrer chez nous. Tu vas t’asseoir sur le cadre de ma bécane et en route. Dans la descente de chez Judet, j’en connais qui vont faire des yeux. De nous voir passer comme le vent et nos deux têtes l’une contre l’autre, les gens vont nous prendre pour la bête faramine. »
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