La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 16 sur 21

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La Vouivre

Chapitre XVI

 

La veuve Beuillat, ayant passé une nuit blanche à attendre son fils, alla s’informer chez les Voiturier dans l’espoir qu’il avait confié quelque projet à sa fiancée, mais ni le père ni la fille ne purent lui fournir le moindre renseignement.

« L’idée l’aura pris d’aller faire un tour à Dôle, dit Voiturier, et il se sera trouvé empêché de rentrer hier soir.

– Il n’avait pas pris sa bicyclette. Non, il n’a pas pu quitter le pays. Il lui est sûrement arrivé quelque chose. »

La veuve avait des yeux égarés. Voiturier regardait avec compassion cette petite vieille de quarante-trois ans, naguère encore l’une des rares jolies filles du pays, et que l’attente du malheur avait tassée en quelques années. Rose aurait voulu la rassurer en lui faisant partager ses

 

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soupçons. Elle ne doutait guère que Beuillat, à l’exemple de son premier fiancé, l’eût plantée là pour suivre une autre fille, mais le besoin d’espérer l’empêcha de livrer sa pensée.

« Il lui est arrivé quelque chose, j’en suis sûre, murmura la mère. C’est le bon Dieu qui me punit. »

L’idée d’une punition du ciel qui semblait à Voiturier l’évidence même, le mit pourtant hors de lui.

« Ne raconte pas de bêtises ! Le Bon Dieu, c’est des idées de femmes, c’est du gagne-pain pour les curés. Le Bon Dieu, y en a pas, tu m’entends, pas plus que sur la main. »

Mais la veuve Beuillat secouait la tête. D’une voix plus ferme, elle répéta que le bon Dieu la punissait. La faute à laquelle elle faisait allusion était connue des Voiturier comme de tout le village. Un soir de l’hiver 1917, le caporal Beuillat, du 60e d’infanterie, arrivant en permission sans être attendu, avait trouvé chez lui Nestor Glingois, le marchand de cochons de Sénecières, attablé avec sa femme et sablant le

 

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mousseux. Reprenant aussitôt le chemin de la gare, il se faisait tuer trois semaines plus tard dans un coup de main pour lequel il s’était porté volontaire. Devenue veuve, l’épouse avait vécu des années fort tranquilles, sans que le moindre débat se fût jamais élevé dans sa conscience. L’inquiétude n’était venue que beaucoup plus tard, à mesure que se révélaient le caractère de son garçon et son inaptitude à l’exercice d’une profession régulière. Tandis qu’elle luttait sans autorité pour le défendre contre lui-même, le souvenir de la faute s’imposait peu à peu et, en même temps, l’idée d’une échéance qu’il faudrait payer un jour.

« Raisonnons, dit Voiturier. S’il n’a pas quitté le pays, puisque c’est ton idée, il n’a rien pu lui arriver. On le saurait déjà.

– Plusieurs fois, je l’ai entendu parler de la Vouivre. Je sais qu’il y pensait. J’ai peur qu’il ait essayé de lui prendre son rubis. Hier matin, il avait communié. »

Voiturier s’emporta encore un coup, protestant que la Vouivre était une autre invention des

 

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cléricaux pour troubler les esprits arriérés. Il finit par promettre d’envoyer aux recherches, mais tint à faire observer qu’il les jugeait inutiles et n’en faisait que pour rassurer la pauvre femme. N’ayant qu’un seul valet de ferme sous la main, il lui donna mission d’aller explorer la rivière sur une longueur de deux kilomètres. Lui-même se rendit à bicyclette chez le garde champêtre qu’il comptait envoyer aux étangs. N’ayant pu mettre la main sur lui, il rencontra Requiem qui, assis au bord d’un fossé, effeuillait une marguerite. Il mit pied à terre et l’interpella, mais l’autre, sans lever les yeux, lui fit signe de se taire.

« Un peu, beaucoup, passionnément. Passionnément, qu’elle m’aime. Voilà bien cent fois que je le demande depuis qu’elle est partie et ça me répond toujours qu’elle m’aime. Aussi, tu peux croire que j’en ai sur le cœur. Se dire qu’elle est là-bas dans son château, bien sûr à se promener dans son parc avec des chiens de plaisance, et qu’elle n’arrête pas de penser à moi, c’est dur quand même.

– Elle reviendra un jour ou l’autre. Elle

 

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viendra te chercher pour t’emmener dans son château, pardi.

– Non, Faustin, ce n’est pas possible. Un fossoyeur, ses parents ne voudront jamais. Parce qu’enfin, je suis fossoyeur, il faut bien se dire ça. Tiens, pour supposer. Même toi, si je te demandais ta fille en mariage, tu ne voudrais peut-être pas seulement me la donner. »

Voiturier se dispensa de répondre autrement que par un geste vague.

« Tu vois, tu ne me la donnerais pas. Et pourtant, toi, qu’est-ce que tu es ? Maire de la commune, affaire entendue, avec de l’argent, du bien qui rapporte. À côté de ses parents à elle, tu n’es quand même que moins que rien. Et moi qui suis fossoyeur, par le fait, je suis encore moins que toi.

– Je vais quand même te demander un service. Cette nuit, Guste Beuillat n’est pas rentré chez sa mère, que la pauvre femme elle s’est mis en tête qu’il est mort en essayant de prendre le rubis de la Vouivre. Tu vois ce que c’est, une idée de femme, mais dans l’état qu’elle est, on ne peut

 

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pas lui refuser d’aller voir.

– Si ce n’était pas de sa mère, dit Requiem, je donnerais bien une bouteille pour que les serpents l’aient mangé, ton Guste Beuillat. Je ne suis pas méchant, tu me connais, mais un cochon comme voilà lui, j’aurais plaisir à l’enterrer. Ce n’est pas croyable ce qu’il a pu me dire hier chez Judet. Moi, n’est-ce pas, j’étais allé au café comme ça, pour dire que j’allais au café. Je ne bois pas.

– Pour en revenir à ce que je disais, ce serait d’aller à l’étang de la Chaînée et d’en faire le tour. De mon côté, je vais demander à Arsène d’aller voir à l’étang des Noues. C’est tout près de chez lui. »

En arrivant à la maison neuve d’Urbain, Voiturier aperçut les Muselier qui moissonnaient à la lisière du bois et alla leur exposer son affaire. Les moissonneurs lâchèrent leur besogne pour l’écouter. Les craintes de la veuve Beuillat firent sourire Victor qui les déclara sans fondement. Pour une seule nuit d’absence, il trouvait prématuré de parler de disparition. On pouvait imaginer mille circonstances pour l’expliquer

 

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sans avoir recours à des contes de bonne femme. Il y eut à ce propos un échange de vues assez animé et Urbain lui-même trouva l’occasion de placer quelques mots. Arsène n’émit aucune opinion sur l’affaire, se contentant d’approuver l’un ou l’autre par des monosyllabes à peine articulés. Cette économie dans la conversation lui était assez habituelle pour ne surprendre personne. Il paraissait d’ailleurs très calme. À peine aurait-on pu observer, par instants, un peu de fixité dans le regard de ses petits yeux d’acier.

– Puisque j’ai tant fait que de venir jusqu’ici, lui dit Voiturier, je pourrais aussi bien pousser à l’étang des Noues sans déranger personne, mais voilà si longtemps que je n’ai pas été par là que je ne suis plus bien sûr des sentiers. »

En réalité, il connaissait les parages aussi bien que personne. Ses fonctions municipales l’amenaient assez souvent à visiter les bois de la commune et il venait plusieurs fois par an à l’étang même dont il avait, pour une part, affermé la pêche. Mais son regard, devenu fuyant, et les contractions de son maigre visage trahissaient le

 

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trouble et la peur qu’il ressentait à l’idée de s’y risquer : la peur d’une rencontre avec la Vouivre et plus encore celle de se trouver seul dans le silence des bois en face du Dieu terrible, maître des destins et des échéances. Arsène n’aurait eu qu’un mot à dire pour envoyer Urbain à sa place, mais il ne crut pas devoir se dérober.

« Je vais vous mener, dit-il au maire. Ce sera l’affaire de cinq minutes. »

Ils arrivèrent à l’étang par le sentier qu’avait pris Arsène la veille en quittant la Vouivre. Sur le rivage, la végétation était maigre, mais suffisante pour dissimuler au regard le corps d’un homme allongé. Arsène aurait pu s’accorder un répit en faisant le tour de l’étang avant d’arriver sur le lieu tragique. Il préféra en finir et entraîna Voiturier du côté de la vanne. Entre l’eau et la forêt, dans la fraîcheur du matin, l’été était un printemps. Voiturier, pour qui tout devenait symbole, soupira en pensant que ce rivage heureux cachait peut-être un cadavre. Il y voyait l’image de la vie ornée et prospère sous le couvert de laquelle se nouait le drame de sa

 

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damnation éternelle. Du haut du tertre de la vanne, au premier regard, Arsène découvrit Beuillat près d’un buisson, là où lui-même s’était couché au côté de la Vouivre, le premier jour de leur rencontre, après l’assaut des serpents. Les derniers tronçons des reptiles tranchés par la faux avaient disparu depuis plusieurs jours déjà, enlevés par les buses, les tiercelets et autres mangeurs de charogne. Voiturier n’avait rien vu. Par égard pour lui et pour soi-même, Arsène obliquant habilement entre les ronciers, manœuvra à lui dissimuler le mort jusqu’au dernier moment. Ils n’en étaient plus qu’à trois pas lorsqu’il leur apparut, et Voiturier poussa un cri d’effroi. Beuillat était couché sur le dos, recroquevillé, les genoux et les coudes au ventre, les avant-bras serrés sur sa poitrine. Le visage, dévoré, était une plaie informe d’où pendaient des lambeaux de chair et un morceau d’oreille. Des mouches, immobiles, se gavaient de sang noir et une colonie de fourmis commençait à envahir cet amas de chair. Les deux poings, fermés sous le menton, portaient les marques de morsures autour desquelles la peau restait gonflée

 

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et noircie. À quelques pas du mort brillait la lame de son couteau de poche avec lequel il avait tué une vipère dont les deux tronçons gisaient un peu plus loin. Beuillat, il n’était pas difficile à Arsène de l’imaginer, s’était vu perdu, mais la certitude d’une mort dégoûtante ne l’avait pas détourné de combattre et, avant de mourir, il avait eu la satisfaction de tuer une vipère. Arsène était plus ému par l’idée de cette lutte que par la vue du mort.

« Nom de Dieu, dit Voiturier, il n’est pas plaisant à regarder, le pauvre garçon. Ce qu’il ne faut pas, c’est que sa mère le voie. Elle n’en dormirait plus de ses nuits. »

Les deux hommes s’étaient signés et avaient ôté leurs casquettes. Arsène recouvrit de son mouchoir le visage de Beuillat. Il essaya d’allonger les jambes du cadavre, mais les membres roidis résistaient à son effort. Du reste, Voiturier l’arrêta.

« Laisse-le comme il est. Tant que les gendarmes ne l’ont pas vu, il ne faut toucher à rien. Je vais téléphoner à Sénecières.

 

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– Ce n’est pas une affaire pour les gendarmes, fit observer Arsène. Ils diront que Beuillat s’est fourré dans un nid de vipères. Voilà tout.

– N’importe. Je serai plus tranquille de les avoir avertis. Il faut aussi que j’aille apprendre la nouvelle à sa mère. Et ensuite de ça à ma fille. »

Il était convenable que le mort ne restât pas seul. Voiturier laissa Arsène sur les lieux et s’enfonça dans la forêt. Il ne pensait plus à la colère de Dieu, mais aux devoirs ingrats qu’il avait à remplir et à l’émotion de ses administrés que le curé n’allait pas manquer d’exploiter. Cette dernière éventualité lui mettait déjà le sang en mouvement. Tandis qu’il cheminait dans la forêt, ses angoisses de l’au-delà se trouvaient reléguées par la menace des menées cléricales et Dieu lui-même n’était plus qu’un degré haut placé dans l’échelle de la clique réactionnaire.

Resté seul auprès de la dépouille de Beuillat, Arsène, sans hypocrisie, fit une prière pour le repos de son âme. L’idée qu’il avait été le complice de la fatalité n’était pas sans l’effleurer. Il ne se cachait pas qu’il avait tracé au

 

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malheureux le chemin qui devait le mener à la mort, mais le sentiment de sa propre loyauté le rassurait entièrement. L’avant-veille de l’expédition, il avait poussé le scrupule jusqu’à dire à Beuillat : « Si tu viens à mourir, ça m’arrangera. Je demanderai en mariage la fille à Voiturier. » L’autre en avait ri. C’était son affaire.

Le prière dite, Arsène, en considérant le pauvre corps torturé, essaya d’imaginer ce que devenait Beuillat dans un autre monde. Mais ses efforts ne le menaient pas loin. Il ne tarda pas à s’avouer son indifférence à l’égard de l’âme du défunt. S’il a perdu le goût et les moyens de courir les filles, pensait-il, si l’idée lui a passé d’avoir un café en ville et de s’acheter des complets, qu’est-ce qui peut bien rester de Beuillat ? En se référant à des images de piété, Arsène se voyait lui-même au paradis, vêtu d’une toge à grands plis et déambulant une fleur à la main. Dans les champs du ciel, il cherchait un coin à labourer, mais les anges disaient mais non, c’est fini de gagner son pain à la sueur de son front. Le paradis devenait un pré pelé, sali de

 

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lumière grise et se noyait finalement dans un océan d’éternité incolore.

« Arsène ! » dit la Vouivre qui arrivait derrière lui avec un sourire d’incertitude, un sourire très féminin qu’il ne lui connaissait pas et qui le rendit furieux.

« Qu’est-ce que tu viens foutre ? demanda-t-il d’une voix dure.

– Tu m’en veux, dit la Vouivre en regardant le cadavre, mais ce n’est pas de ma faute. Je ne pouvais pas deviner qu’il était là, prêt à sauter sur mon rubis. C’est probablement un de tes amis ? Je comprends que tu aies de la peine.

– S’agit pas de ça, coupa Arsène.

– Alors ? pourquoi m’en veux-tu ? »

Il n’aurait su répondre à sa question. En tout cas, il ne lui en voulait nullement de la mort de Beuillat. Une image, qui n’expliquait rien, s’associait à la colère et au dégoût que lui inspirait sa présence. C’était l’image du couple qu’il formait avec elle, la veille, tandis qu’ils marchaient sur les roseaux secs.

 

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« Va-t’en vite, dit-il d’une voix plus calme. Il va venir du monde. Si on nous voyait tous les deux près du corps, on dirait je ne sais pas quoi. »

La Vouivre consentit à s’éloigner. Elle admettait qu’Arsène, n’ayant pas l’éternité devant lui, eût quelque souci de l’opinion des gens avec lesquels il lui fallait vivre. Elle prit encore le temps de lui demander s’ils se verraient bientôt. Maîtrisant son impatience, il répondit mais oui, bien sûr. À peine venait-elle de le quitter que Victor, informé par Voiturier, arrivait sur les lieux. Il prétendit vérifier que le cadavre était bien celui de Beuillat, quoiqu’il n’en eût pas douté une seconde, et réduisit avec soin les objections qu’il se faisait à lui-même. Ayant soulevé le mouchoir qui voilait le visage du mort, il fit observer :

« Je n’ai jamais vu que des serpents aient dévoré un homme. Qu’il ait été piqué par des vipères, c’est probable, mais qu’il en soit mort sur place, c’est déjà autre chose. Il peut aussi bien avoir été tué par quelqu’un. En plein bois, ni vu ni connu et s’il a reçu un coup en pleine figure,

 

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vas-y voir maintenant. Il sera venu des rats dans la nuit, qui l’auront moitié dévoré. En tout cas, je ne vois pas ce que la Vouivre aurait à faire là-dedans. »

Arsène goûtait une certaine satisfaction dans la certitude que son frère se trompait. Pressé d’une opinion, il répondit simplement :

« On peut toujours s’imaginer n’importe quoi.

– Bien sûr, riposta Victor avec une ironie orgueilleuse. Celui qui ne pense rien, il ne risque pas de se tromper. »

Il échafauda encore d’autres hypothèses qui excluaient toutes l’intervention de la Vouivre. Certaines étaient ingénieuses et, voyant que son cadet était loin de leur prêter l’attention qu’elles méritaient, il finit par lui demander s’il croyait à l’existence de la Vouivre et à la fable du rubis. Arsène, agacé, laissa échapper :

« Je l’ai vue. »

Victor, méfiant et déjà irrité, posa cent questions. Quand, où et comment ? Tu n’en as jamais rien dit. Hier soir encore, devant le curé,

 

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tu n’en as rien dit. Arsène, regrettant déjà d’avoir parlé, répondait avec mauvaise humeur : oui, non, ça me regarde, t’occupe pas.

« Je vois ce que c’est, dit Victor. Tu es comme Requiem et ceux qui se vantent de l’avoir vue. Une fille qui passait, que tu ne connaissais pas et tu as décidé que c’était la Vouivre. Comme si, moi, je rencontrais un chien qui n’est pas d’ici, un danois ou un lévrier, et que je me figure avoir vu la bête faramine. La preuve...

– Tu as raison, coupa Arsène, la Vouivre, c’est des histoires. Mais finis de me casser les oreilles. J’en ai jusqu’au bord.

– Maintenant, il va peut-être falloir que j’enlève ma casquette pour te parler ?

– Je me fous bien de ta casquette et de ce qu’il y a dessous. Ce que je veux, c’est que tu me laisses tranquille. »

Depuis le jour où Victor, dans la cour de la ferme, avait pris à partie Arsène qui rentrait de la foire de Dôle, les deux frères s’étaient appliqués à ne rien laisser paraître de leurs sentiments à

 

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l’égard l’un de l’autre et rien n’était changé dans la forme de leurs rapports. Mais ils n’avaient pas réussi à endormir la méfiance et l’hostilité qu’avait fait naître en eux cette courte dispute. Ce désaccord profond se trahissait souvent dans le regard de l’un ou de l’autre. Parfois, c’était un silence d’Arsène là où les paroles de son frère appelaient un témoignage d’intérêt. Ou bien c’était une façon soutenue qu’avait Victor d’exprimer un avis qu’il savait déplaire à son cadet. Louise, qui ne se trompait guère aux apparences et qui avait été avertie longtemps avant eux d’une opposition foncière entre ses garçons, espérait pourtant que leur sens des nécessités familiales et du travail en commun empêcherait cette incompatibilité de prendre de la pente.

« Dis tout de suite que tu ne peux plus me supporter », ragea Victor.

Arsène ne répondit pas. En vérité, depuis quelques jours, la société de son frère lui devenait pénible. Le son même de sa voix l’agaçait. Mais ce qui l’irritait le plus, c’était le ton des paroles,

 

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tantôt celui de la sagesse consciente d’elle-même, tantôt d’un roquet aboyeur. Impatienté par le mutisme d’Arsène, Victor le saisit, entre le pouce et l’index, par la manche de sa chemise.

« Dis donc, j’ai quand même le droit que tu me traites autrement qu’un galopin... Non, mais, dis donc... »

Arsène s’était dégagé d’une secousse brutale et comme son frère essayait de le ressaisir, il lui donna un coup sur le bras. Victor, sans intention précise, lui mit les mains aux épaules et un réflexe de défense amena aussitôt Arsène à en faire autant. Arc-boutés, l’échine arrondie, affrontés comme deux béliers, chacun s’efforçait de faire reculer l’autre, et le combat pouvait encore passer pour un jeu. Ils étaient à peu près de force égale, mais Victor, qui était le plus grand, avait aussi les bras plus longs, ce qui lui assurait l’avantage d’une prise commode. Arsène, pour compenser l’infériorité de sa taille, était légèrement haussé sur la pointe des pieds. Comme il donnait un effort violent, son frère lâcha prise brusquement et se déroba par un saut

 

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de côté. N’ayant plus rien devant lui et emporté par son effort, Arsène faillit tomber le nez contre terre et ne reprit son équilibre qu’après une gymnastique assez ridicule. Furieux, il revint à Victor et, se jetant sur lui, l’étreignit à pleins bras. Cette fois, les deux garçons s’employaient à la lutte de tous leurs moyens. Ils se ménageaient néanmoins, conscients d’une limite décente qu’imposait le lien du sang et évitaient de se porter des coups. Ils roulèrent plusieurs fois l’un sur l’autre, jusqu’à venir heurter les pieds de Beuillat. Par déférence pour le mort, ils cessèrent le combat et se relevèrent, un peu gênés. L’empoignade leur avait détendu les nerfs, mais ni l’un ni l’autre ne put se résigner à prononcer une parole qui eût ponctué la détente. Victor s’éloigna pour accueillir le garde champêtre qui venait d’apparaître sur le haut de la vanne. Resté seul, Arsène se demanda s’il n’allait pas retourner à sa moisson sans les attendre. Il hésitait encore en pensant à ce qu’il devait à Beuillat, lorsque Belette, à vingt ou trente pas, sortit de la forêt. La nouvelle, répandue par Voiturier, avait dû la toucher sur le pré où elle gardait les vaches.

 

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Éblouie au sortir du sous-bois par la vive lumière du matin, elle cherchait à s’orienter. Arsène courut à sa rencontre et la repoussa de force dans la forêt avant qu’elle eût seulement pu apercevoir le cadavre. Elle se débattait en protestant :

« Lâche-moi, bon Dieu, mais lâche-moi donc. Je veux le voir. Je suis venue pour le voir.

– Reste tranquille. Ce n’est pas une chose à faire voir aux filles. Allons, viens.

– C’est vrai qu’il a la figure dévorée ? Je voudrais voir, dis, rien qu’une minute. »

Toute frémissante d’impatience et les yeux allumés par une curiosité féroce, elle essayait encore de se libérer.

« Huit fois neuf ? demanda Arsène.

– Tu me fais suer. Tu ne veux jamais ce que je veux. »

Il rit et, tout en marchant, la prit par le cou. Belette, qui boudait encore, le poussa d’un coup d’épaule.

Oubliant le cadavre de l’étang, elle se mit à rire et à bavarder. Ils marchaient sans hâte à

 

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travers les bois, jouant à se quereller, à chercher leur chemin comme s’ils se fussent égarés, à secouer sur leurs têtes la rosée des basses branches ou à imiter le chant du coucou. Arsène se sentait d’une légèreté d’humeur qu’il n’avait jamais connue. Il lui semblait boire à la joie et à la fraîcheur de la forêt matinale et ses petits yeux gris brillaient comme deux gouttes de rosée. Pour traverser une zone de hautes fougères où Belette se fût mouillée jusqu’à la ceinture, il la prit à cheval sur ses épaules. Elle n’en voulut plus descendre et lui mit deux doigts dans la bouche pour le gouverner comme un vrai cheval. En débouchant sur la Vieille Vaîvre, ils riaient si fort que Belette prit le temps d’avoir un peu peur en pensant que le mort pouvait encore les entendre.

 

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