La Vouivre
Chapitre XIX
Un dimanche matin, vers la fin du mois d’août, Arsène alla trouver Voiturier et lui déclara sans ambages qu’il désirait épouser sa fille. Les fiançailles de Rose avec Beuillat, dit-il, s’étaient faites au moment où il comptait lui-même se porter prétendant, et le souvenir de cette déception l’incitait à ne pas trop temporiser, bien qu’il y eût de l’inconvenance à une telle hâte. Avant d’en rien dire à Rose qui était encore sous le coup de la catastrophe, il avait tenu à s’ouvrir au père de ses intentions. Voiturier fut un peu surpris, mais l’idée de ce mariage ne lui déplaisait pas. Il n’avait pas la simplicité de croire qu’Arsène épouserait sa fille pour ses beaux yeux. Ce garçon-là, il le sentait, était de ceux qui savent calculer, mais après tout, les deux premiers fiancés n’étaient pas plus désintéressés, et Beuillat n’était qu’un sauteur. Arsène avait pour lui une bonne santé, le goût de son métier,
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l’horreur de la dépense, et sans être riche, il ne serait pas sans un sou à la mort de sa mère et probablement avant. Voiturier donna son agrément. Il n’entendait pas forcer la main à sa fille, mais le moment venu, il saurait lui parler d’Arsène avec faveur.
Après un entretien qui avait duré près d’une heure, les deux hommes descendirent ensemble à la rivière, Voiturier ayant à donner un coup d’œil à des travaux en cours sur la passerelle de bois. Chemin faisant, ils parlèrent de la Vouivre. Au milieu d’août, elle avait disparu pendant une quinzaine. Du moins, personne au village ne l’avait aperçue. Le curé avait été très affecté par ce départ. Il s’accusait de n’avoir pas su profiter du séjour de la Vouivre pour remonter le tonus mystique de la paroisse. La procession du quinze août n’avait même pas eu lieu, la date imposée par le grand vicaire étant déjà trop éloignée de la mort de Beuillat pour que le peu de zèle et d’émotion des fidèles se maintint à un degré de ferveur efficace. Il est bien difficile de servir à la fois Dieu et l’évêché, s’était permis de soupirer le curé. Le premier dimanche qui avait suivi le
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drame de l’étang, tout était encore possible. Voiturier eût cédé au désir de quelques vieilles filles dont on aurait fait passer les bavardages pour un mouvement d’opinion. Ayant eu le temps de se retourner et de tâter le pouls de la commune, il s’était rendu compte que ses administrés ne lui feraient pas grief d’un refus. Ce n’était d’ailleurs pas sans de pénibles débats de conscience qu’il avait interdit la cérémonie. À la veille du quinze août, bourrelé de remords, effrayé de se sentir déjà un pied en enfer, il prenait le train pour Besançon, se confessait à la cathédrale Saint-Jean, communiait le lendemain de bonne heure en tremblant d’être reconnu et entendait toutes les messes jusqu’à midi. Ç’avait été une matinée de bonheur extatique avec frais à l’âme et pleurs de joie. Depuis, il se sentait apaisé et si près de Dieu qu’il avait pu, au cours d’un banquet radical au chef-lieu, blasphémer son saint nom presque sans inquiétude et tourner en dérision les vérités de l’Église. Malheureusement, la Vouivre était revenue à Vaux-le-Dévers. Plusieurs personnes témoignaient l’avoir vue et Voiturier était déjà moins à l’aise.
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« Ce qu’il faudrait, dit-il à Arsène, c’est que personne ne s’en occupe, que chacun fasse comme si elle n’était pas là. Je verrais bien un moyen. Ce serait de poser des affiches à la mairie et à la laiterie comme quoi le rubis de la Vouivre est faux, qu’il ne vaut pas quarante sous. Mais ça, je ne peux pas.
– Vous pourriez toujours essayer de faire courir le bruit.
Voiturier ne répondit pas. Il lui était difficile d’exprimer publiquement une opinion sur le rubis. C’était reconnaître qu’il croyait à l’existence de la Vouivre. Les deux hommes se quittèrent à la passerelle de bois. Jugeant qu’il était trop tard pour se rendre à la messe, Arsène décida de rentrer chez lui par le sentier qui longeait la rivière. Le soleil était déjà haut, il ne risquait pas d’abîmer son pantalon du dimanche dans la rosée. Après avoir marché dix minutes, il crut entendre un bruit sourd, comme de terre remuée. Il semblait venir d’une petite éminence surplombant la rivière et couronnée de jeunes aulnes. Ayant escaladé la pente, il découvrit,
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derrière le rideau d’arbustes, Requiem occupé à creuser un trou rectangulaire où il était engagé à mi-cuisse.
« Comme tu vois, répondit Requiem à une question d’Arsène, je suis en train de faire une fosse. Je crois qu’elle sera réussie. Elle part déjà bien. »
En parlant, il penchait sur ses lourdes épaules sa petite tête au front court et, d’un geste d’artiste, promenait son pouce dans l’espace à hauteur de ses yeux, comme pour caresser les bords tracés droit et les surfaces planes.
« Je vois bien que ce n’est pas de l’ouvrage d’apprenti, dit Arsène. Mais c’est pourquoi faire ?
– Pour rien. Je creuse comme ça, en pensant à elle. »
Requiem regarda Arsène avec un sourire un peu embarrassé. Il n’éprouvait du reste aucune gêne à être surpris dans son travail, mais il aurait voulu expliquer qu’il dédiait son chef-d’œuvre à la femme de ses pensées, et les moyens de
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l’exprimer lui manquaient. Arsène ne comprit pas toute la valeur de l’intention qui animait Requiem. Avisant un filet de pêche posé en tas non loin de la fosse, il fit observer :
« Se promener le dimanche avec un épervier, ce n’est guère prudent. Meunier, de Roncières, s’est fait prendre dimanche dernier avec un tramail ; l’autre dimanche, c’était un d’Arcières. Et un épervier, ça ne badine pas.
– Ils ne viendront pas me chercher ici. Et d’abord, je ne pêche pas.
– Si tu ne pêches pas, qu’est-ce que tu fais de traîner un épervier avec toi ? »
Requiem hésitait à répondre. Son regard était devenu fuyant. Comme Arsène insistait, il se décida :
« L’épervier, c’est pour les serpents.
– Je vois ce qui en est, dit Arsène sévèrement. Tu veux le rubis aussi. Ça ne te suffit pas qu’il y en ait déjà un de mort. Tu veux y passer à ton tour.
– Tu te figures, à cause de Beuillat. Mais,
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Beuillat, ce n’était personne. Quand on est de faire une chose comme ça, c’est d’abord d’y bien réfléchir. Mais moi, justement, je suis l’homme qui pense. Si je me suis mis là, c’est parce que ma tête me l’a dit. D’où me voilà, j’ai la vue sur un kilomètre de rivière. Maintenant, je te suppose que la Vouivre arrive au creux du Grillalot. Je la vois descendre la rivière, je la vois qui s’arrête et qui se déshabille. Je prends ma bêche, mon épervier... »
Requiem sauta hors de la fosse et, sans lâcher sa bêche, ramassa l’épervier qu’il disposa sur son avant-bras.
« J’arrive en face du rubis, dit-il en montrant un caillou dans l’herbe. Doucement, que je me dis. Ma bêche, je la plante dans la terre. Le rubis, je le mets dans ma poche. Et alors, non pas que de me sauver comme ferait un Beuillat, j’attends. »
Il prit son épervier à deux mains, prêt à le déployer, et resta immobile.
« Voilà les serpents. Ils arrivent. Ils sont deux cents. Mais moi, je m’en fous bien. Je les laisse
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venir. Et au bon moment, allez. »
Requiem jeta l’épervier. Lesté de balles de plomb, le filet s’arrondit dans l’espace comme une crinoline et retomba en cercle sur le sol.
« Bien entendu qu’il en passe à côté, des serpents, et sûrement pas rien qu’un. Mais moi, regarde ce que j’en fais. »
Il avait saisi sa bêche et, tout autour de lui, frappait la terre avec le fer de son outil en grondant :
« Tiens, salope. Tiens. Tiens. À toi, putain. Aïe donc, vouerie. »
Il s’animait au simulacre, ses gros yeux de lapin étincelaient. Malgré lui, Arsène était intéressé et se reportait au combat qu’il avait soutenu lui-même à l’étang des Noues, essayant d’imaginer ce qu’il eût été avec un épervier et une bêche. Il se ressaisit et arrêta la fureur de Requiem.
« Ton épervier, c’est bien trouvé, mais ça ne te servira quand même à rien. C’est comme si tu étais de vouloir barrer la rivière avec tes deux
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mains. Des serpents, ce n’est pas deux cents qu’il en viendra, c’est mille, et ils arriveront de tous les côtés. Pas plus tôt que tu auras jeté ton épervier, tu en auras déjà un paquet qui grouillera dans ta chemise. Le rubis, laisse-le où il est. Va plutôt donner un coup d’épervier dans la rivière. Tu ramasseras une bonne meurette ; tu rentreras la manger tranquillement, et la Vouivre et tout son fourbi, tu n’y penseras plus. »
Arsène s’employa en vain à détourner Requiem de son entreprise. Il dépensait une chaleur et une volonté de persuasion qui l’étonnaient lui-même. D’habitude, il était trop respectueux de la volonté des autres pour tenter d’imposer son point de vue dans une affaire où il était désintéressé. Requiem ne niait pas qu’il y eût danger mais il avait foi dans ses muscles, dans son adresse et dans la subtilité de son esprit.
« Ton rubis, qu’est-ce que tu en feras ? dit Arsène à bout d’arguments. Un jour que je te l’ai demandé, tu n’as pas seulement été foutu de me le dire.
– Je me rappelle, dit Requiem. C’était au
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cimetière, le jour que je creusais pour le pauvre Honoré. Mais de ce temps-là, j’étais heureux. J’avais l’amour dans ma maison. Elle était chez moi. Je n’avais rien à demander. La richesse quand on se trouve d’avoir la plus belle des femmes, ça ne ressemble à rien. À présent, ce n’est plus pareil.
– Je ne vois toujours pas, une fois riche, ce que tu pourras faire de tes sous.
– Laisse-moi dire. Il y a des individus, pour eux, être riche, c’est de se saouler le nez du matin au soir ou d’aller à Dôle au dix-huit. Des Beuillat, quoi. Mais moi, si je viens à être riche, c’est pour elle, à cause des parents qui sont riches aussi. Je me suppose maintenant que j’ai l’argent en poche. Je commence d’abord par m’habiller. Habit noir, comme tu dirais Voiturier les jours qu’il marie, habit noir, manchettes, le col, la cravate, les souliers jaunes, le canotier. Par là-dessus, une canne. Bague en or, chaîne de montre en or et lorgnon en or.
– Qu’est-ce que tu veux faire de lorgnon, objecta Arsène. Tu vois clair.
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– Quand même. Une fois habillé, je m’achète une auto, une grande auto bleue, avec le bout comme un cigare. Et maintenant, me voilà de partir sur la route. J’arrive au château.
– Quel château ?
– Son château à elle, ou, si tu aimes mieux, celui de ses parents. J’arrive. J’arrête mon auto. Je corne. Voilà les parents qui se mettent aux fenêtres. Qu’est-ce que c’est ? ils disent. Moi, je passe la tête à la portière, j’enlève mon canotier : un coup pour le père, un coup pour la mère. C’est le vicomte de Requiem que je leur fais. Eux, polis, ils viennent me chercher. Pendant qu’ils m’emmènent à la cuisine, nous voilà de causer. Vous prendrez bien un verre de vin, ils me disent comme ça. Alors moi : Non, merci, je réponds. Je ne bois pas. Ce sera un verre d’eau. »
Ému, Requiem prit le temps de s’admirer. Un peu incrédule à l’égard de ses propres paroles, il éprouva le besoin de répéter :
« Ce sera un verre d’eau. Remarque qu’il fait chaud. Je ne dis pas que je n’avais pas un litre de caché dans l’auto, mais quand même. Les
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parents, ils voient tout de suite à qui ils ont affaire. Ils commencent à s’intéresser. Moi, je cause de mes propriétés. Les champs que vous voyez là-bas, c’est à moi. Les prés de par en bas, c’est à moi. Ainsi de suite. Et c’est vrai, parce que je viens de les acheter. Ça m’a coûté cher, mais qu’est-ce que ça me fait ? Les parents, je les vois qui se regardent et qui réfléchissent. Voilà leur raisonnement, n’est-ce pas : Un homme bien habillé, une auto, des manières, des propriétés, ça ne court pas les chemins. Et tout par un coup, ils me disent : Vous savez, on a une fille. Moi, semblant de rien : Ah ! je leur fais, vous avez une fille ? Ben oui, ils me disent ; elle est qu’elle va sur ses vingt ans, mais voilà un temps, elle a l’air tout triste. Alors, moi, je leur dis : Justement, je leur dis, je me trouve dans des idées. »
Le récit de Requiem était encore très long et comportait des péripéties. Le soir, par exemple, invité à loger au château, il rejoignait dans sa chambre la fille des châtelains et, quoique le passé ne lui en fît pas une nécessité, se comportait avec elle en soupirant respectueux.
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« Bien des hommes, ils seraient à ma place, je te prends un Beuillat, pour causer. Eux, leur plus pressé, ce serait d’abord de la trousser. Et remarque bien, ce n’est pas l’envie qui m’en manque. Elle est dans son lit, n’est-ce pas ? Seulement, moi, l’amour, je sais ce qui en est. L’amour, ce n’est pas tant de se déboutonner, comme on croit. Ce serait plutôt de savoir en causer. Et moi, je m’assieds près du lit, je fume un cigare en causant. Un mot grossier, tu ne me l’entendras pas dire. Je cause, je rigole, je lui dis : alors, ça va toujours ? Je fais mon rossignol, quoi. »
Enfin, après avoir mené à bien les négociations avec les parents, Requiem concluait :
« Dans pas un mois, tu me verras revenir ici avec elle, mariés tous les deux devant le maire et devant le curé. Oui, dans pas un mois. D’ici là, je ne pense pas qu’il vienne à mourir quelqu’un dans le pays. Je ne vois personne de Vaux-le-Dévers qui soit sur le chemin de basculer. Je sais bien que si je n’étais pas là, on trouverait toujours
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quelqu’un pour creuser, mais ça me contrarierait quand même. »
Arsène quitta le fossoyeur avec un peu de tristesse. Sans compter l’inquiétude que lui inspiraient ses projets, il ne pouvait s’empêcher de comparer l’amour de Requiem avec l’incertitude de ses propres sentiments et il pensait sans fierté au jeu habile qu’il était en train de mener pour épouser la fille de Voiturier. Comme il obliquait à travers la prairie en direction de la ferme, il aperçut Belette passant sur la route au coin du verger des Mindeur. À son habitude, elle précédait d’un bon quart d’heure Louise et sa bru attardées au cimetière à la sortie de l’église.
Avec un serrement de cœur, Arsène songea qu’au jour de son mariage, il lui faudrait se séparer d’elle. Ce serait même le seul regret un peu vif qu’il emporterait dans sa nouvelle vie. Quitter sa mère, pour un garçon, est une aventure qui ne va pas sans plaisir. Une telle séparation, mieux que le mariage lui-même, marque le commencement d’une autre existence. Victor, qui
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vivait avec Émilie sous le toit de sa mère, était resté comme une espèce de mineur et c’était peut-être ce manque d’une sève nouvelle qui avait fait de lui un homme mou, tatillon et bien disant. Arsène envisageait avec satisfaction de s’arracher à toute la famille. Mais Belette n’était pas de la famille. Il y avait même dans sa mince personne quelque chose d’hostile au génie de la maison. Elle répondait à l’amitié d’Arsène avec une tendresse capricieuse, exigeante et souvent agressive qui mettait sa mansuétude à l’épreuve, mais il aimait cette humeur de sauvageonne, si mal accordée au milieu familial qu’elle imposait à leur intimité des allures de complicité. En marchant sur les prés, il souriait au souvenir de certaines incartades de Belette, de ses colères, de ses ruses et de ses mensonges, qui se paraient à ses yeux d’un charme d’enfance.
La ferme était silencieuse. À l’autre bout de la cour, le chien Léopard dormait au pied d’un noyer. Belette, sans doute occupée dans sa chambre à retirer son chapeau, avait laissé entrebâillée la porte de la grange. Arsène eut envie de la voir et d’entendre son bavardage.
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Pour ne pas attirer l’attention de Victor qui devait lire son journal dans la cuisine, il s’appliqua à marcher sur de maigres touffes d’herbe qui amortissaient le bruit de ses pas. Même brève, une conversation avec son frère l’eût ennuyé. Ayant traversé la grange, il poussa la porte de la chambre aux outils et resta hébété sur le seuil. Belette, qui n’avait pas eu la présence d’esprit de se lever en entendant son pas dans la grange, était couchée sur son lit et le regardait avec des yeux de bête affolée. Victor, debout au milieu de la chambre, tenait son pantalon à deux mains et, par respect humain, n’osait pas le boutonner. Laissant la porte ouverte, Arsène tourna les talons. Par hasard, sa main rencontra une fourche appuyée au mur de la grange. Il s’en saisit avec la volonté consciente de tuer et revint à la chambre. Sur le lit, Belette pleurait. Victor lut sa condamnation dans les yeux de son frère. Il eut un mouvement des deux mains qui tourna court, car il lui fallut rattraper son pantalon qui tombait. Ce geste ridicule et pitoyable fit hésiter une seconde le désir meurtrier d’Arsène qui se contenta d’abord de lui porter un coup à la mâchoire avec le
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manche de son outil. Victor eut un grognement de douleur. Un filet de sang lui vint aux lèvres et dégoutta de son menton sur sa chemise. Regrettant déjà sa faiblesse, Arsène tournait contre lui les dents de la fourche et le regardait au ventre, mais il ne put frapper. Belette avait pris dans ses mains les dents d’acier dont les pointes piquaient l’étoffe de son corsage. N’osant lever les yeux, elle baissait la tête et sa mèche pendait devant son nez. Le regard d’Arsène s’arrêta à ces formes frêles, à ces minces épaules de fillette, humbles et effacées, au petit visage mouillé de larmes. Devant cette honte d’enfant, il lui sembla l’éprouver lui-même et il se sentit soudain brisé de tendresse et de souffrance. Lâchant la fourche, il se sauva pour ne pas pleurer devant son frère.
Arsène, qui faisait les cent pas dans la cour devant la porte de la grange, se rendit compte qu’il n’avait pas renoncé au meurtre. Avec de grands efforts, il pourrait peut-être épargner son frère jusqu’au soir, jusqu’au lendemain soir, mais sa haine ne renoncerait pas. Il le tuerait un jour, parce que l’aventure de la chambre aux outils n’était ni un accident, ni le terme d’une fatalité
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qui pousse deux êtres l’un vers l’autre. Victor avait voulu salir. Sans bien comprendre ce qu’était la servante de seize ans pour son frère, il avait senti le mystère où ce garçon dur et opaque puisait une partie de sa force.
En rentrant de la messe avec sa bru, Louise eut la surprise de voir Arsène sortir de la cuisine et assurer sur son épaule un matelas roulé et ficelé. Devinant qu’il s’agissait encore d’une querelle entre ses garçons, elle ferma son ombrelle de soie noire et, la passant à Émilie, lui commanda de la porter dans sa chambre. Arsène se déchargea de son volumineux fardeau sur la margelle du puits.
« Je m’en vais, dit-il. Je n’aurais pas voulu vous mettre en aria, mais je ne peux plus vivre avec mon frère. Il vaut mieux pour lui que je m’en aille.
– Entre frères, quand on a des mots, ils ne laissent pas de marque, dit Louise. J’étais cinquième de sept, je sais bien ce que c’est. Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ne me le demandez pas, maman. Et ne le demandez pas non plus à Victor. Ce n’est pas
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plaisant à dire ni à entendre non plus.
– C’est bien beau, mais si quelqu’un est de s’en aller, pourquoi ce serait toi ? Il y a à regarder, il me semble. Ici, c’est moi qui commande.
– Victor, lui, il n’a pas envie de s’en aller. Et moi, de toute façon, je suis de partir un jour. Pour le moment, je vais chez Urbain. C’est lui qui m’apportera le manger là-bas. Pour le travail, j’aurai besoin d’y repenser, mais vous ferez bien de vous inquiéter d’un domestique, au moins pour l’année qui vient. »
Arsène aurait voulu demander à sa mère de renvoyer Belette, mais Louise eût compris aussitôt pourquoi il se séparait de son frère. Du reste, il était à prévoir que la servante partirait d’elle-même avant peu. Pendant l’entretien, Victor passa la tête par le vasistas de la porte de l’écurie. Belette devait être encore dans sa chambre et Émilie n’en finissait pas de ranger l’ombrelle de Louise. Pour ne pas les tenir bloqués plus longtemps dans les compartiments de la maison, Arsène quitta sa mère et reprit son
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fardeau.
Ayant retourné et nivelé le terrain autour de sa maison, Urbain arpentait son domaine en traînant dix mètres de ficelle derrière lui et méditait l’emplacement des carrés de légumes. Il prévoyait aussi des fleurs et, la nuit passée, il avait rêvé d’un rosier.
« Je viens vous demander de me loger chez vous », dit Arsène.
Le vieux lâcha son cordeau et vint ouvrir la porte. Une lumière de joie et de gratitude brillait sur sa longue figure sèche.
« Entre. Tu mettras ton lit où tu voudras. Ce n’est pas la place qui manque. »
Le maçon venait de finir les plafonds et la maison commençait à se meubler. Dans la première pièce où Arsène installa son matelas, il y avait déjà une table en bois blanc, trois chaises de paille et un arrosoir neuf. À midi, Urbain alla chercher le repas préparé par Louise pour son fils et retourna lui-même déjeuner à la ferme. Arsène mangea presque avidement comme s’il cherchait
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à la fois la revanche et l’oubli dans l’apaisement de sa faim. Dès après le repas, il se sentit livré au souvenir de la chambre aux outils. Les moindres détails de la scène surgissaient à son esprit avec une précision insupportable. À plusieurs reprises, il envisagea sérieusement la mort de Victor et en savoura la vision, mais le plus souvent, sa pensée se tenait à Belette et c’était pour lui une souffrance que rien ne pouvait compenser. Il essayait de secouer son chagrin en arpentant la pièce. Bientôt, il ne put tenir à l’intérieur de la maison. Il lui semblait avoir besoin de fatigue pour retrouver son aplomb. Dehors, la chaleur était accablante. Sur le découvert du chaume, il marcha droit à la forêt. Avant d’atteindre la lisière, il ne put s’empêcher de tourner son regard vers la ferme où le repas devait s’achever dans un silence pénible. Avec une grande pitié, il pensa à Belette assise au bas bout de la table et se représenta son attitude humble et embarrassée sous le regard aigu de sa patronne.
Arsène allait au hasard des sentiers, sans but, et la grande solitude des bois n’apaisait pas sa souffrance. Il lui semblait au contraire que le mal
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creusait en lui plus profondément. Il marchait depuis une demi-heure lorsqu’il vit la Vouivre surgir d’un taillis et la rencontre lui fit un plaisir sensible. Depuis son retour à Vaux-le-Dévers, c’était leur premier contact. Plusieurs fois, il l’avait aperçue rôdant avec précaution aux abords de la ferme, mais elle n’avait pas encore osé, semblait-il, lui imposer sa présence. Arsène n’avait presque plus de rancune et dans l’instant, il l’oubliait.
« Je suis revenue, dit la Vouivre. J’ai été dans la montagne, mais je n’avais de goût à rien. Je regrettais ce que je t’ai dit à propos de Beuillat. »
Arsène fit signe qu’il n’y pensait plus.
« Tu as pu croire que je méprisais tout ce qui est de la vie des hommes. Pourtant, c’est le contraire. Je voudrais vous connaître mieux. Moi, qui ai vu apparaître les premiers hommes dans le Jura et se succéder des milliers de générations, tu penseras peut-être que je les connais mieux que personne. La vérité, c’est que vous m’avez toujours étonnée. Il y a dans vos têtes quelque chose qui n’est pas dans la mienne, quelque
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chose que je sentais déjà chez les hommes des cavernes, et je voudrais bien savoir quoi. Quand je suis avec toi, j’attends toujours que tu me l’apprennes.
– Je ne vois pas ce que tu veux dire, mais je croirais assez que tu te fais des idées. En tout cas, si je pouvais te montrer le dedans de ma tête, je ne choisirais pas de le faire aujourd’hui. Je suis dans des ennuis qui brouillent tout. J’entre dans des mauvais jours. Je suis malheureux comme personne. »
Ils s’étaient assis côte à côte au bord du sentier, adossés au tronc d’un gros chêne. Arsène eut honte d’avoir laissé échapper des paroles qui pouvaient passer pour une plainte. Rencontrant le regard de la Vouivre, il ajouta :
« Sûrement que toi, tu ne dois pas être heureuse non plus. »
Elle ne dit ni oui ni non, elle ne savait pas. L’effort de réflexion où elle s’absorbait lui donnait un air borné. Arsène la regardait avec un peu de compassion.
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« Ce qui me fait dire ça, c’est de penser à ce que disait ma mère. C’était l’après-midi du 15 août. Il y avait des gens à la maison et on s’est mis à parler de Beuillat, et de toi aussi, bien sûr. Ma mère tricotait une chaussette en causant et je l’entends qui dit : ‶La Vouivre, je ne voudrais pas être d’elle. Une fille qui ne meurt pas, ce n’est pas à faire envie ; quand on est de faire une chose, si on n’en voit pas venir le bout, on ne sait pas ce qu’on fait et on ne fait autant dire rien.″ »
Une expression de curiosité un peu inquiète anima les yeux verts de la Vouivre. Arsène poursuivit, plutôt pour lui-même que pour elle.
« Et moi, je me pensais qu’elle avait raison. Je la regardais qui tricotait sa chaussette. Je me disais que si elle n’avait pas eu déjà dans l’idée ce que serait le bout de la chaussette, son travail n’aurait pas ressemblé à grand-chose. Je me disais aussi que la vie, c’est pareil ; que pour bien la mener, il faut penser à la fin.
– C’est des idées de curé, murmura la Vouivre. Vous y pensez souvent, vous autres, à la mort ?
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– Encore assez, dit Arsène après un temps de réflexion. Je crois qu’on y pense tout le temps, même quand on n’y pense pas. C’est peut-être ça qui se trouve dans nos têtes, comme tu dis, et qui n’est pas dans la tienne. Je croirais même que ceux qui savent le mieux y penser, à la mort, c’est ceux qui savent le mieux faire leur vie aussi et ranger tout ce qu’il y a dedans. »
Arsène se tut. Il se souvenait de Beuillat qui était allé à la mort si légèrement, sans avoir été capable de l’envisager. Se tournant vers la Vouivre, il la vit préoccupée, l’air troublé, et il se prit à l’envier. Il pensait à cette souffrance vive avec laquelle il allait se retrouver seul et qui ne serait peut-être rien, s’il avait, lui aussi, l’éternité devant lui. De son côté, la Vouivre rêvait à son destin uni et informe dont elle ne disposerait jamais. Il lui semblait avec évidence qu’Arsène fût maître du sien comme l’était sa mère de tricoter sa chaussette. Rien de plus désirable, de plus rafraîchissant que de porter ainsi sa fin en soi-même et d’y travailler maille après maille. En soupirant, elle s’allongea sur le côté et étendit le bras pour cueillir un champignon rouge qui
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poussait dans les fougères. Comme elle le portait à sa bouche et commençait à le croquer, Arsène l’arrêta :
« Ne mange pas, bon Dieu, c’est du poison.
– Oh ! moi, rien ne peut m’empoisonner, dit-elle en laissant le champignon rouler sur sa robe. La mort ne m’attend nulle part. »
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