La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 21 sur 21

Pages du PDF

La Vouivre

Chapitre XXI

 

Depuis cinq heures du matin, le curé était sur les dents. Assisté des trois sœurs Moineau, de Noël Mindeur et du forgeron, il préparait dans la sacristie l’ordonnance de la procession et faisait l’inventaire des accessoires. Les trois sœurs recousaient des franges à la bannière de Jeanne d’Arc, mettaient en état des robes d’enfants de chœur, les hommes rajustaient un brancard, une hampe, taillaient, clouaient. Tout en ayant l’œil aux détails matériels, le curé prenait les dispositions les plus propres à assurer la victoire à ses troupes dans leur combat contre le démon. Depuis la veille, il était préoccupé d’une lacune qu’il apercevait dans son dispositif. L’église de Vaux-le-Dévers possédait une relique de saint. C’était un fragment de mâchoire et sans doute n’avait-il jamais joui d’un très grand crédit dans la région ou bien sa vertu avait-elle subi une éclipse, car le nom du saint auquel elle

 

391

appartenait s’était effacé de la mémoire des fidèles. En l’espèce, on ne savait proprement à quel saint se vouer. Voiturier et les radicaux l’appelaient par dérision sainte Mâchoire. La relique devait naturellement figurer à la procession et le curé sentait vivement l’inconvénient de cet anonymat qui ne favorisait pas l’élan et la ferveur invocatoires. Vers le milieu de la matinée, il eut une illumination qu’il reconnut lui venir d’en haut. Ayant emprunté une épingle à chapeau à l’une des sœurs Moineau, il ouvrit son bréviaire au hasard et, les yeux fermés, piqua l’épingle sur l’une des pages. C’est un U, dit-il en se penchant sur le livre. Sainte Ugénie ! s’écria le forgeron. Non, dit l’aînée des sœurs Moineau, c’est sainte Ursule. Comme elle était pucelle et qu’il le savait, le curé n’hésita pas. Dieu a parlé, dit-il, c’est sainte Ursule. Il mesura aussitôt toute l’importance de cette révélation. Ursule, douce et pieuse princesse bretonne, bergère du troupeau aimable des onze mille vierges, et qui brilla par sa foi et par sa pureté entre toutes ces vierges immolées par les Huns, son patronage prenait une signification éclatante.

 

392

Les meilleures armes du curé, les plus efficaces, seraient l’innocence, la pureté, la blancheur. Un plan de bataille surgit aussitôt dans son esprit. En tête marcheraient, devant lui, les enfants de chœur vêtus de blanc. Suivraient, par rang d’âge, les fillettes également en blanc et, au milieu de cette phalange candide, la châsse de sainte Ursule, portée par quatre communiantes de l’année. S’avanceraient ensuite, derrière la bannière de Jeanne d’Arc et par ordre de virginité, les jeunes filles de Vaux-le-Dévers, puis les femmes, groupées sous la bannière du Sacré-Cœur de Jésus. La veuve Beuillat, mère douloureuse et vivant reproche aux crimes de la Vouivre, aurait une place en vue. Enfin, fermant la marche, la sombre et lourde piétaille des hommes dont la clameur imprécatoire roulerait comme un orage de Dieu sur les lieux souillés du démon. Le curé se mit à tonner des ordres dans la sacristie. Noël Mindeur et le forgeron sautèrent sur leurs bécanes et les sœurs Moineau, retroussées jusqu’au mollet, s’éparpillèrent dans le pays pour alerter la jeunesse et répandre la bonne nouvelle de sainte Ursule.

 

393

Il était midi, et Voiturier, qui se disposait à passer à table, reçut la nouvelle en plein cœur. Un prodige venait de révéler le nom de la sainte à laquelle avait appartenu la mâchoire. Alors que le curé priait Dieu dans la sacristie pour qu’il voulût bien lever l’anonymat, son bréviaire s’était ouvert tout seul et un trait de feu, courant sur les pages, désignait les lettres qui avaient permis d’épeler le nom de la glorieuse martyre. Voiturier, chancelant, quitta la cuisine et se retira dans sa chambre. Il sentait s’appesantir sur lui la main du Dieu inexorable au parti radical et aux fanfarons de l’irréligion. Le temps des vengeances terribles était enfin venu. Sainte Ursule surgissait de l’ombre et de l’oubli pour châtier le misérable qui l’avait salie du nom de sainte Mâchoire. Voiturier, agenouillé sur sa descente de lit, refaisait le compte de ses crimes, s’accusait humblement, demandait pardon à Dieu et à sainte Ursule. Pourtant, le cœur déchiré, broyé par la vision du châtiment, il s’attachait encore aux paradis menteurs de la laïcité et implorait à mi-voix l’appui de son député : « Monsieur Flagousse, vous n’allez pas m’abandonner !

 

394

Monsieur Flagousse ! »

Le ciel s’était ennuagé dans la matinée, mais après midi, à la première heure, il devint très bleu. Requiem sonna une première fois de la grosse cloche de l’église pour avertir les fidèles. Il avait accepté de sonner presque sans arrêt pendant tout le temps que durerait la procession. Pour affermir ses bonnes dispositions, Noël Mindeur vint lui apporter deux litres de vin de la part du curé.

« Tu remercieras le curé, dit Requiem, mais ce n’était pas la peine. Je ne bois pas. »

Il prit les bouteilles, les mit au frais dans l’escalier du clocher et ajouta :

« Deux litres, pour peut-être trois heures que je vais avoir à sonner, ce n’est pas beaucoup. Qu’est-ce que c’est que deux litres de vin quand on a chaud ?

– Ce n’est pas l’affaire de rogner, dit Noël, mais le vin, il en faut ce qu’il faut. Un verre de trop, c’est les bras qui refusent la besogne. Il faut penser à ça.

 

395

– Bien sûr, convint Requiem. Ce que j’en dis, c’est plutôt pour dire. Je ne bois pas. »

La procession quitta l’église vers deux heures et demie, dans l’ordre prévu. Les cloches sonnaient à grandes volées. Quoiqu’il fût grandelet, le fils du facteur, porteur de la croix, devait ouvrir la marche des enfants de chœur. On l’avait choisi, justement parce que la croix était lourde pour un si long chemin. Honnêtement, la grande Mindeur vint avertir le curé qu’elle l’avait dépucelé dans le courant de la semaine. Le fils du facteur dut dépouiller sa robe et suivre la procession dans les rangs des hommes. Son père lui allongea une claque en lui reprochant l’enchaînement funeste qui le rejetait en queue de cortège et le mènerait un jour en prison. Pour la grande Mindeur, après bien des hésitations, le curé lui avait confié le soin de porter la bannière du Sacré-Cœur. Ce n’était pas qu’il voulût faire honneur à une femme sans conduite et quatre fois divorcée, mais il avait pensé, d’accord avec Mindeur, qu’il fallait de toute nécessité lui occuper les mains et l’esprit, afin qu’elle ne pût mettre à profit la complicité de la forêt pour jeter

 

396

le désordre et le scandale dans les rangs des hommes. Du reste, chacun comprit dans quelle intention il avait agi et admira sa sagesse.

Au milieu du village, la procession fit une halte à la grande croix en fer forgé où était élevé un reposoir fleuri. Hommes et femmes entonnèrent à pleine voix : « Vive Jésus ! vive sa croix ! » Les fidèles chantaient avec une allégresse émue. L’ordonnance de la cérémonie, les fleurs, les robes blanches des enfants, la conscience de participer à une belle fête et d’en être les créateurs les haussaient à un sentiment de joie religieuse. Les voix étaient justes, souvent bien accordées. Celles des hommes dominaient, graves, lamentant la souffrance et la mort du Christ. Tendres et perçantes, celles des femmes filtraient dans ce souffle de grandes orgues comme l’espérance dans l’ombre de la mort. Voiturier, qui s’était enfermé dans sa chambre pour n’être pas tenté par la vue de la procession, ne put pas ne pas entendre le chant et fut bouleversé par sa mélancolie somptueuse. N’y tenant plus, il s’habilla en hâte et enfourcha sa bécane. La tête de la procession s’engageait dans

 

397

la forêt lorsqu’il la rejoignit. Les enfants de Marie chantaient un Ave Maria.

Arsène n’avait pu se résoudre à aller prendre le départ à l’église. Sans se l’avouer, il redoutait la curiosité des hommes du pays à l’égard de son changement de domicile. On n’allait pas manquer de le questionner. Il lui faudrait éluder sèchement ou forger un mensonge, ce qui était également ennuyeux. Du reste, la procession lui semblait un déploiement tout à fait vain. Arsène ne croyait pas que la Vouivre fût un démon. Il voyait en elle une assez pauvre créature de Dieu, dont la condition inhumaine avait fini par lui inspirer quelque pitié. Pour ne pas manquer à la promesse faite au curé, il se proposait toutefois de rejoindre la procession à son passage sur la route ou à l’étang des Noues. En attendant et pour ne pas penser à autre chose, il essayait de se familiariser avec son nouveau destin. Il l’envisageait sans inquiétude. Un remords qu’on traîne derrière soi, une haine qui tient au cœur et l’amour d’une femme belle et grave, il y a de quoi lester une existence au départ. Le reste ne viendrait jamais tout à fait par hasard. Pourtant, il n’était pas

 

398

heureux. Il sentait en lui une incertitude qu’il n’arrivait pas à situer. Tout en méditant, il rôdait autour de la maison. Tous les Mindeur et Armand lui-même étaient partis pour la procession, il se sentait libre de ses allées et venues. Plusieurs fois, ayant traversé la route, il aperçut Belette seule dans la cour de la ferme et son cœur se serra.

Belette avait refusé d’accompagner la famille à la procession. Depuis que Louise lui avait signifié son congé pour le 15 septembre, elle affectait de n’être plus à la ferme que comme une étrangère. En cet après-midi de solitude, errant aux abords de la maison vide et refroidie, elle prenait conscience de l’abandon où elle tombait elle-même. Depuis qu’elle avait vu Arsène sortir de chez Mindeur, elle avait perdu tout espoir de regagner son amitié. Du reste, elle allait quitter le village dans huit jours et retrouver dans sa famille les privations, les poux, la honte et toute la misère où les souvenirs d’une vie plus propre et plus tiède se gâteraient bientôt. Dans cette détresse, Belette n’avait pas la ressource d’accuser personne. Victor n’avait rien exigé. Il

 

399

lui avait offert le jeu plutôt gentiment, comme on fait une politesse, ou comme on offre une cigarette. On dit non une fois, mais on ne peut pas toujours refuser. Pas de responsable, pas de recours, même en pensée, rien qu’une tristesse lourde, sans violence, aggravée par la sensation d’un dénuement complet. Pas d’argent, pas d’amour, pas de tendresse, pas de poitrine. Une vie de petite servante misérable qui allait nouer son bagage dans un mouchoir après avoir goûté un moment de chaleur. Elle connaîtrait d’autres fermes où les garçons, les charretiers et les valets se la repasseraient sans la consulter, jusqu’au jour où un modeste gibier de prison comme son père l’emmènerait dans sa cabane pour lui faire des enfants voués à la misère et, à coups de taloches, se venger sur elle des rigueurs de la société. Cependant, Belette surveillait la route où, de temps en temps, apparaissait Arsène et n’osait lui faire signe.

Ayant contourné l’étang de la Chaînée, la procession cheminait dans une allée sous une haute futaie de hêtres et de chênes. Les jeunes filles chantaient. « Nous voulons Dieu, c’est

 

400

notre roi. » Entre les fûts des grands arbres, dans le vaisseau de haute cathédrale, les voix claires montaient à la voûte des frondaisons jaunissantes qui laissaient passer un long trait de ciel. Parfois, entre deux respirations du chant, on entendait le son lointain de la cloche de Vaux-le-Dévers. Des hommes se penchaient hors des rangs pour s’enchanter la vue des robes blanches processionnant dans l’ombre du sous-bois. Le chant des vierges s’éteignit et, peu après, le son de la cloche. Soudain, dans le silence recueilli, s’éleva une voix solitaire, une petite voix aigre et fêlée de boîte à musique, qui fit se tourner toutes les têtes. C’était Voiturier le radical, le mangeur de curés, le contempteur de l’autel, Voiturier l’apostat, soulevé par la foi et par l’espérance et qui chantait : « Je suis chrétien, voilà ma gloire ! » Le curé s’enivrait de ce filet de voix et remerciait Dieu d’avoir bien voulu qu’un affreux jacobin humiliât publiquement son orgueil devant les saintes vérités. Et il remerciait aussi sainte Ursule dont l’intercession avait permis que ce miracle s’accomplît. Voiturier l’apostat continuait à chanter seul, mais à la voix du grand

 

401

radical qui revenait si noblement des erreurs de son passé, un frisson courut dans la procession et les hommes, tous les hommes, se mirent à chanter avec emportement. C’était, plus qu’un chant, un gueulement où résonnait l’accent d’une passion étrange. Les chanteurs se tournaient vers le petit homme comme pour l’acclamer et le curé se mit à trembler en se demandant si ce délire ne préparait pas à Voiturier un triomphe sans précédent aux prochaines élections municipales et si Dieu lui-même n’était pas en train de devenir radical. Quand le chant se fut apaisé, la cloche de Vaux-le-Dévers se mit à sonner d’une voix plus large et sur un rythme de fête comme pour célébrer l’aube d’un grand jour radical.

À vrai dire, en balançant la grosse cloche, Requiem ne pensait ni à la cause radicale ni à la procession. Il venait de boire le restant des deux litres de vin offerts par le curé. C’était un assez bon vin qui chantait dans la tête. Quand il eut empoigné la corde et mis la cloche en branle, Requiem se laissa emporter par le premier tintement jusqu’au château où demeurait la Robidet. Assise dans un fauteuil, elle roulait une

 

402

cigarette de tabac puisé dans une blague en caoutchouc brodé d’or. Ses parents étaient à la fenêtre et disaient entre eux : « Voilà une cloche qui sonne joliment bien. On n’a jamais entendu une cloche sonner si bien. Le sonneur ne doit pas être n’importe qui. » Requiem s’appliquait alors à sonner avec plus de vigueur. Les parents se tournaient vers leur fille : « Tu entends, la cloche, la façon qu’elle sonne, si c’est joli ? – Ah ! soupirait la jeune fille, si je l’entends ! pensez voir. – Des fois, demandaient encore les parents, tu n’aurais pas entendu dire qui ça peut bien être qui sonne ? – À ce qu’il paraît, ce serait un nommé Requiem de Vaux-le-Dévers. Un homme sérieux. Il ne boit pas. » Les parents se regardaient en se faisant des clins d’œil. Ce que voyant, Requiem se dépensait de toute sa force et de toute son adresse. Au lieu de laisser filer la corde pour la saisir au retour, il s’y cramponnait, l’arrêtait aux trois quarts de la remontée et précipitait la cadence. Soulevé, emporté, il sautait comme un diable dans le porche de l’église. Et tout en sonnant, il se transportait de sa personne au château. Bonjour à l’un, bonjour à l’autre, et il

 

403

disait simplement, sans essayer de se faire valoir, comme bien des gens auraient fait à sa place : « C’est moi, Requiem, c’est moi, le sonneur de Vaux-le-Dévers. » La douce jeune fille lui souriait amoureusement et les parents s’émerveillaient de plus en plus, car la cloche sonnait d’une cadence si alerte qu’ils se sentaient pris de l’envie de danser.

Regardant sa montre, Arsène jugea qu’il était l’heure et quitta la maison d’Urbain pour aller à l’étang des Noues rejoindre la procession. En traversant la route, il donna un coup d’œil vers la ferme de sa mère et vit Belette au bord de la mare. Elle semblait épier son départ et peut-être attendait-elle sa venue. Arsène pensa qu’elle était seule et faible, si petite fille, et qu’elle avait besoin de lui. Il ralentit, hésita, mais il ne put se défendre de songer à Victor. Belette, qui avait eu un frisson d’espoir, le vit s’éloigner sur le chaume. Un instant, elle resta plantée à l’entrée de la cour à le suivre des yeux. Et soudain, son abandon lui apparut si complet, la vie si déserte, qu’elle ne put tenir à la solitude et s’élança dans les champs. En courant droit devant elle à travers

 

404

les bois, elle pouvait espérer déboucher sur l’étang, près de la vanne, avant l’arrivée d’Arsène.

La cloche de l’église s’était tue, Requiem ayant lâché la corde pour ouvrir ses bras à la Robidet. Belette fonçait entre les taillis dont les basses branches lui égratignaient les jambes. Le chant lointain de la procession venait mourir dans les sous-bois. Trompée par l’écho qui répétait parfois le bruit de ses pas, Belette s’arrêtait court et, rassurée, reprenait sa course. Elle sortit de la forêt entre la vanne et le sentier par où déboucherait sans doute Arsène. La procession arrivait à l’autre bout de l’étang et chantait par la voix des femmes. Au loin, les robes blanches se détachaient sur le fond noir de la forêt. Dans les notes basses, le chant était avalé par la distance. Il renaissait à la montée, si doux et fluide qu’il semblait sortir de l’étang et ruisseler d’une eau calme. Belette s’arrêta au bord du bois, les yeux clignés sur les lointains et, en écoutant les voix, la vie lui parut plus heureuse. Son cœur battait encore de la course et de l’attente, mais elle ne redoutait plus la vue d’Arsène. Abaissant son

 

405

regard sur l’espace d’entre l’étang et la forêt, elle vit la robe blanche de la Vouivre, et sur la robe, le rubis. Elle vit s’offrir la fortune qui lui vaudrait autant d’importance qu’une forte poitrine et pensa à la surprise d’Arsène.

La Vouivre s’était déshabillée là pour dérober à la procession la vue de sa dépouille et de son rubis. Passant de l’autre côté de la vanne, elle était allée se coucher dans l’eau, près du bord, sa tête émergeant seule à l’abri d’une touffe de roseaux. Sa première pensée avait été de placer le rubis sur le passage du cortège et de se montrer elle-même dans sa nudité. Par égard pour Arsène qui figurait peut-être dans la procession, elle y avait renoncé. Du reste, elle ne regrettait rien. Les voix pieuses lui apportaient l’écho du mystère qui la troublait depuis plusieurs jours et lui semblait maintenant plus proche.

Serrant dans sa main le diadème de la Vouivre, Belette vit déferler sur elle le flot des serpents et se mit à hurler le nom d’Arsène. Il avait suffi de l’appeler. Il sortait de la forêt, puissant et trapu dans ses habits du dimanche, et

 

406

sa dure tête si résolue que Belette n’eut presque plus peur. Il courait à lourdes foulées au milieu de la harde des serpents, sans voir où il plaçait ses pieds. D’une main, il saisit Belette, la tint serrée sur sa poitrine, et de l’autre, se mit à cueillir les vipères qui se tordaient sur le petit corps de fillette. Il les arrachait comme une mauvaise herbe, d’un geste sec, et les jetait à terre en disant : « Tiens, salope. Tiens, vouerie. » Ils revenaient toujours plus nombreux et sa main commençait à s’engourdir. Les reptiles grimpaient dans ses jambes, grouillaient dans sa veste, dans sa chemise, dans ses manches, mordaient, jetaient leur venin. Ah ! les voueries. La procession se rapprochait, ses voix claires s’élançaient sur la nappe de l’étang des Noues.

La Vouivre se demandait qui avait pu appeler le nom d’Arsène avec une aussi anxieuse ferveur et hésitait à sortir de l’eau. S’étant ébrouée et étirée dans le soleil, elle monta sur la vanne et siffla les serpents, mais trop tard. Arsène et Belette ne remuaient plus. L’homme était étendu sur le dos, les épaules calées par une petite butte de terre, et tenait la fille embrassée. Il serrait

 

407

d’une telle force que la Vouivre dut renoncer à dénouer l’étreinte de ses bras. Le sang qui avait taché sa chemise et ses habits, coulait sur ses mains couvertes de morsures. Son cou déchiré en était inondé, mais son visage était à peine déformé par une boursouflure où les marques des crocs ressemblaient à des piqûres d’épingle. Un reste de vie brillait dans le regard des petits yeux gris dont la douceur étonna la Vouivre. Les lèvres bleuies remuèrent pour épeler dans un dernier souffle des paroles qu’elle n’entendit pas. Huit fois sept ? demandait Arsène. Mais Belette avait déjà oublié sa table de multiplication.

La cloche de Vaux-le-Dévers s’était remise à sonner pour les noces de Requiem, qu’on célébrait au château en présence d’une assemblée de sous-préfets, de comtes, de marquis et de brigadiers de gendarmerie, pendant qu’il sautait, cramponné à la corde, dans le porche de l’église. Et la Vouivre, penchée sur le visage du mort, cherchait dans ses yeux sans regard le secret du grand mystère qu’elle ne devait jamais connaître.

 

408

409

Cet ouvrage est le 417e publié

dans la collection e Classiques du 20 siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

 

410

Vous avez terminé La Vouivre

Marcel Aymé

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.