La Vouivre
Chapitre I
Arsène Muselier arriva à la Vieille Vaîvre vers 6 heures du matin et se mit à faucher le pré en forme de potence, qui bordait un champ de seigle sur deux côtés. La Vieille Vaîvre était une pièce de terre d’environ un hectare, découpée dans la forêt à cinq cents mètres de la lisière. Au pied des grands arbres, les ronciers ourlaient d’une ligne sombre les quatre côtés du rectangle ainsi creusé. Le pré appartenait aux Muselier et le champ aux Mindeur, leurs petits-cousins avec lesquels ils étaient en froid depuis trois générations. La brouille entre les deux familles était survenue quelques années après la mort de l’ancêtre commun qui avait essarté ce morceau de forêt sous le deuxième Empire.
Arsène, un garçon de vingt-trois ans, petit et puissamment charpenté, fauchait sans lever le nez, car la besogne exigeait une attention
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soutenue. Le pré manquait de pente et le fond argileux y retenait l’eau pendant la plus grande partie de l’année. À la belle saison, le terrain, semé de trous, avait le relief et la consistance d’une éponge sèche et la faucheuse mécanique s’y cassait les dents. Il fallait couper à la faux en prenant bien garde à ne pas piquer dans la terre. Arsène laissait derrière lui de maigres andains d’une herbe rêche comme le seigle des Mindeur. Le foin valait à peine le temps qu’on prenait à le récolter et il eût été d’un meilleur rapport de faire du seigle à la place ou toute autre culture. On y avait souvent songé, mais le voisinage du pré avait l’avantage de gêner les propriétaires du champ. Négligeant de récolter un regain trop pauvre, les Muselier y mettaient paître leurs vaches dès après les foins et il en résultait toujours quelque dommage pour les Mindeur.
Vers huit heures du matin, Arsène aiguisait sa faux lorsqu’il aperçut à quelques pas de lui une vipère glissant sur l’herbe rase entre deux andains. Un frisson lui passa sur l’échine et son cœur se serra d’une légère angoisse, comme il lui arrivait parfois dans les bois lorsqu’il entendait le
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bruit d’un remuement dans les branches profondes d’un buisson. À l’âge de cinq ans, un jour qu’il cueillait du muguet, il avait mis la main sur un serpent et l’aventure lui avait laissé l’horreur des reptiles. La vipère filait comme un trait, le corps à peine ondulant, sa tête plate immobile, surveillant le garçon de son petit œil au regard prompt comme celui d’un oiseau. Plein de haine et d’indignation, Arsène avait lâché sa pierre à aiguiser. La faux bien en mains, il fit un bond en avant et, d’un mouvement court et précis, estoqua au ras de l’herbe. La bête avait vu venir le coup et s’était mise hors de portée. Lorsqu’il releva la faux, elle s’était déjà coulée sous un andain. Le gosier serré, il guetta l’endroit où elle avait disparu, l’imaginant tapie, attentive, prête à la détente, et lui semblant qu’il vît briller le petit œil au regard froid, dardé entre des plis de peau dont la pensée lui faisait mal. Il observa soudain que les oiseaux de la forêt avaient cessé de chanter et, au centre de cet inexplicable silence, il se sentit faible et vulnérable. Comme il se décidait, à contrecœur, à remuer le foin avec la pointe de sa faux, la vipère ressortit quelques
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mètres plus loin et, traversant un espace découvert, se glissa dans l’herbe haute où elle se perdit. Arsène, qui n’avait plus risqué un pas à sa poursuite, s’aperçut alors que ses mains étaient crispées sur les poignées de sa faux et que ses genoux tremblaient. Humilié, il se défendit en lui-même d’avoir eu peur et se souvint que la veille encore, quand le taureau s’était échappé dans la cour de la ferme, il l’avait manœuvré avec un sang-froid et une hardiesse qu’avait admirés son frère aîné. Il reprit sa besogne, mais sans s’y intéresser, attentif au silence et à sa solitude. Il sentait le poids de la forêt d’autour, l’inertie hostile de cette vaste pénombre recelant dans ses assises un grouillement nuiteux et sournois. Sous la haie sauvage bordant la Vieille Vaîvre, il cherchait malgré lui des regards de bêtes froides, épiant à l’abri du roncier, du houx et de l’épine noire.
Le silence persistant des oiseaux finit par l’inquiéter davantage que la sensation d’une présence nombreuse et patiente. Il se résolut à aller en chercher l’explication dans la forêt même. Choisissant à dessein l’endroit où avait
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disparu la vipère, il enfila un sentier qui menait à la fontaine du Solare où il se promit de boire un coup d’eau fraîche. La rosée brillait d’un éclat d’argent dans la pénombre du sous-bois, mais le silence insolite à cette heure matinale donnait l’illusion d’un crépuscule après l’orage. Arsène, réconcilié avec la forêt, en respirait l’odeur avec allégresse. Sans oublier tout à fait le sentiment d’effroi qui l’avait saisi sur le pré, il se sentait presque délivré. Au bord du sentier, dans les fougères et les herbes folles, le pas de ses sabots dérangeait des bêtes peureuses dont la présence se révélait par des bruissements de feuilles ou des frémissements qui se propageaient dans la frêle végétation et en secouaient la rosée. Il affectait par devers soi d’y prendre plaisir et s’attardait à écarter les herbes pour essayer d’y surprendre le fugitif.
Il marchait depuis quelques minutes, et il vit, presque sans émoi, déboucher une vipère sur un croisement de sentiers. Plus longue et plus fine que celle du pré, elle rampait sans hâte, le col dressé, l’allure provocante. Elle tourna vers lui sa tête plate, comme pour le toiser, et Arsène, en
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découvrant sous la mâchoire de la bête un coin de peau tendre et molle, sentit renaître en lui une indignation panique. Il n’eut d’ailleurs pas le temps de s’y laisser aller. Derrière la vipère apparut une fille jeune, d’un corps robuste, d’une démarche fière. Vêtue d’une robe de lin blanc arrêtée au bas du genou, elle allait pieds nus et bras nus, la taille cambrée, à grands pas. Son profil bronzé avait un relief et une beauté un peu mâles. Sur ses cheveux très noirs relevés en couronne, était posée une double torsade en argent, figurant un mince serpent dont la tête, dressée, tenait en sa mâchoire une grosse pierre ovale, d’un rouge limpide. D’après les portraits qu’on lui en avait tracés et qu’il avait crus jusqu’alors de fantaisie, Arsène reconnut la Vouivre.
Vouivre, en patois de Franche-Comté, est l’équivalent du vieux mot français « guivre » qui signifie serpent et qui est resté dans la langue du blason. La Vouivre des campagnes jurassiennes, c’est à proprement parler la fille aux serpents. Elle représente à elle seule toute la mythologie comtoise, si l’on veut bien négliger la bête
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faramine, monstre certainement très horrifique, mais dont la forme et l’activité sont laissées au caprice de l’imagination. Sur la Vouivre, on possède des références solides, des témoignages clairs, concordants. Dryade et naïade, indifférente aux travaux des hommes, elle parcourt les monts et les plaines du Jura, se baignant aux rivières, aux torrents, aux lacs, aux étangs. Elle porte sur ses cheveux un diadème orné d’un gros rubis, si pur que tout l’or du monde suffirait à peine à en payer le prix. Ce trésor, la Vouivre ne s’en sépare jamais que pendant le temps de ses ablutions. Avant d’entrer dans l’eau, elle ôte son diadème et l’abandonne avec sa robe sur le rivage. C’est l’instant que choisissent les audacieux pour tenter de s’emparer du joyau, mais l’entreprise est presque sûrement vouée à l’échec. À peine le ravisseur a-t-il pris la fuite que des milliers de serpents, surgis de toutes parts, se mettent à ses trousses et la seule chance qu’il ait alors de sauver sa peau est de se défaire du rubis en jetant loin de lui le diadème de la Vouivre. Certains, auxquels le désir d’être riche fait perdre la tête, ne se résignent pas à lâcher leur butin et se
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laissent dévorer par les serpents.
La Vouivre, figure comtoise, est sans doute un des souvenirs les plus importants qu’ait laissés en France la tradition celtique. Survivante de ces divinités des sources, qu’adoraient les Gaulois et qui se comptaient par milliers, elle a transporté à travers les âges l’une des croyances les plus populaires de la Gaule antique. Cette croyance, fort répandue à son époque où la conquête romaine était toute récente, Pline l’Ancien la rapporte en ces termes : « En outre, il est une espèce d’œuf en grand renom dans les Gaules et dont les Grecs n’ont pas parlé. En été, des myriades de serpents se rassemblent et s’enlacent. Collés les uns aux autres par leur bave et par l’écume qui transpire de leurs corps, ils façonnent une boule appelée œuf de serpent. Les Druides disent que cet œuf est soutenu en l’air par les sifflements des reptiles et qu’il faut le recevoir dans un manteau avant qu’il ait touché terre. En outre, le ravisseur doit s’enfuir à cheval, car les serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’il ait mis une rivière entre eux et lui. Cet œuf est reconnaissable à ce qu’il flotte sur l’eau, même
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attaché à un morceau d’or... J’ai vu moi-même un de ces œufs, qui était de la grosseur d’une moyenne pomme ronde... » (Pl. Historia Naturalis.)
Telle que la raconte Pline l’Ancien, la légende apparaît à peine transposée dans celle de la Vouivre. Le talisman, qui avait chez les Gaulois la réputation de faire merveille dans les procès, a pris de la valeur avec le temps. On pourrait d’ailleurs, sans grands risques d’erreur, expliquer comment l’œuf de serpent s’est changé en rubis. La transformation s’est très vraisemblablement opérée depuis l’époque où l’industrie de la taille des pierres précieuses s’est installée dans les cités et les bourgades du Haut-Jura.
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