La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 18 sur 21

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La Vouivre

Chapitre XVIII

 

La moisson n’était pas encore finie, et déjà le vieux ne tenait pas à la ferme. Dix fois par jour, il filait à sa maison où il lui arrivait d’oublier la tâche qui l’attendait. Abandonnant l’écurie, il avait transporté ses effets chez lui, dans l’une des deux chambres nues, sans plancher ni plafond, et couchait tout habillé sur une mauvaise paillasse de turquis. À table, il avait des impatiences d’enfant pressé d’aller jouer et partait avant d’avoir fini. Ce manque d’assiduité au travail, si étonnant de la part d’un homme qui trouvait là depuis trente ans sa raison de vivre, fut aussitôt sensible à la ferme, non pas tant pour la moisson que dans le courant de la besogne et les détails de l’organisation auxquels il avait l’œil mieux que personne. On s’apercevait maintenant de la place qu’il tenait dans la maison. Victor montra plusieurs fois de la mauvaise humeur. En famille, il faisait observer avec insistance qu’on avait

 

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compté sur Urbain pour finir la saison et qu’on allait se trouver dans l’embarras pour avoir commis la maladresse de lui bâtir trop tôt sa maison. Ce fut l’occasion d’un échange de mots très vifs entre les deux frères. Louise était heureusement présente et réussit à apaiser ses garçons.

Dans le plein des travaux, Louise avait trop d’affaires pour s’occuper d’aménager la maison d’Urbain, et du reste, le moment n’en était pas venu puisque le maçon et le menuisier avaient presque tout à faire à l’intérieur. Elle y pensait souvent avec amitié et se promettait une joie généreuse à l’installer dignement et à régner un peu sur ce ménage d’homme seul. À chaque instant et tout en vaquant à la besogne, elle faisait violence à son avarice et mettait de côté pour le vieux des ustensiles de cuisine, des draps, des torchons ou des graines pour son jardin. Un jour, elle le retint dans la cuisine et lui offrit de lui rendre sa liberté au premier septembre. Il avait des scrupules et, n’osant pas accepter, il opposait un murmure de protestation.

 

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« Ce n’est pas qu’on n’ait pas faute de vous ici, dit Louise. Si on s’écoutait, on n’aurait pas presse de vous voir en aller. Mais quand on est d’une vie, ce n’est pas d’avoir un pied dans une autre. Maintenant que vous voilà maison, votre ouvrage, il se trouve chez vous. Quand on est plusieurs, si quelqu’un s’en va, ceux qui restent s’y mettent des deux bras, et le travail, on arrive toujours à en voir le bout. Mais vous, Urbain, vous êtes tout seul et l’ouvrage que vous ne ferez pas, personne qui sera là pour vous remplacer.

– Quand on est tout seul, objectait Urbain, on n’est jamais pressé non plus.

– Jamais pressé, mais il y a un temps pour une chose, on ne le rattrape pas quand il est passé. De l’ouvrage, il y en a chez vous autant comme chez nous. Au premier septembre, il sera bien juste temps de vous y mettre. Pour bien faire, ce serait de commencer plutôt plus tôt qu’après. »

Le vieux put accepter l’offre sans remords. Il allait d’émerveillement en émerveillement et voyait à chaque pas dans sa nouvelle vie éclater des aurores. En attendant de l’installer à loisir,

 

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Louise s’occupa de lui faire monter un lit dans la maison neuve, et non pas le lit de sangles de l’écurie, mais un vrai lit en bois où l’on pouvait mourir avec décence. Un jeudi après le repas de midi, Arsène se chargea de transporter la literie dans une charrette à bras. Le vieux avait couru l’attendre dans sa maison pour lui ménager la surprise d’une bouteille de vin à huit francs qu’il était aller acheter chez Judet dans la matinée. Il s’était également promis de lui dire à cette occasion ce qu’il n’avait encore osé depuis le premier dimanche et qui débordait de son cœur reconnaissant. Mais quand le vin fut dans les verres, il ne trouva plus la hardiesse de parler. Arsène paraissait insensible à l’intimité du lieu et de l’heure. Comme toujours, il avait un visage sérieux, les lèvres serrées, aurait-on dit, par un effort de réflexion, et dans la physionomie et les attitudes un air de froide indifférence, avec quelque chose d’un peu agressif dans la carrure. Sa parole était lente et économe, et le regard distant de ses petits yeux gris semblait voir plus loin que l’objet où il se portait.

« Tu boiras bien encore un verre de vin ?

 

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– Merci, Urbain, sans façon. Il est bon, mais ce serait outrance. »

Venant d’un autre, ces simples paroles n’auraient été qu’une protestation polie appelant une nouvelle invite. D’Arsène, elle coupait roide à toute insistance. Il n’y avait plus qu’à s’en aller. Dehors, il faisait chaud, la route fondait sous le soleil d’août, l’air ardait sur les chaumes grillés et les toits de tuile. Les gens s’attardant à la fraîcheur des cuisines et les bêtes à l’écurie, la campagne était encore déserte. Arsène se mit dans les brancards de la charrette à bras et les lâcha aussitôt pour les abandonner à Urbain. Au coin d’un buisson, derrière la maison neuve, il venait de voir apparaître la Vouivre. Pendant que le vieux s’éloignait, il la rejoignit dans l’ombre courte de la haie sauvage. Elle l’attendait avec un sourire accueillant, mais son visage changea en voyant le sien, pâli et tiré par une colère qui le rendait presque hideux. Il s’approchait sans un mot, en la regardant aux yeux. Quand il fut sur elle, il lui prit la figure à pleine main, comme on prend la gueule d’un chien pour lui imposer silence, et se mit à la secouer en grognant :

 

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« Voleuse. Charogne. Vouerie. »

Sous la main qui la muselait, elle essayait de protester par des paroles entrecoupées et, tenue à distance au bout de ses bras tendus, se débattait maladroitement. Arsène, dont la fureur semblait encore s’échauffer, continuait à la secouer et à invectiver d’une voix sourde. Voleuse. Charognarde. Ayant réussi à lui prendre la main dans sa mâchoire, elle se mit à serrer. Arsène, haletant, l’injuriait d’une voix plus montée, mais la douleur finit par l’obliger à lâcher prise. Ils se trouvèrent face à face, les bras tombés, et se regardant comme des dogues.

« Qu’est-ce que tu as ? Tu vas peut-être m’expliquer », dit-elle d’une voix froide et ses yeux verts prenaient cet éclat de métal chauffé à blanc qu’une fois déjà il leur avait vu.

« C’est toi qui as volé son argent à Beuillat.

– Beuillat ? Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle.

– Beuillat, c’est l’homme que tes vipères ont dévoré. Une fois mort, tu n’as pas eu peur de lui

 

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retourner les poches pour lui voler ses sous. Vouerie.

– En voilà une affaire. Comme tu dis, j’ai volé Beuillat. Et après ? Ce que j’ai fait, c’est ce que je fais toujours en pareil cas. Cet argent-là m’est utile quelquefois pour prendre le train ou pour me procurer des pacotilles qui m’amusent un jour ou deux. Je ne vois vraiment pas pourquoi je me gênerais.

– Tu ne vois pas, non, parce que tu n’es qu’une garce, une voleuse. »

Les épaules remontées, il semblait prêt à se jeter sur elle. La Vouivre le toisa d’un regard de pitié qui le troubla et rafraîchit un peu sa colère.

– Voleuse, si tu veux. Pour moi, le mot ni la chose ne signifient rien. Je suis libre, moi, libre comme aucun d’entre vous n’imagine qu’on puisse l’être. Je n’ai à craindre ni la mort ni les gendarmes, je n’ai à partager avec personne, je n’ai pas à régler mes droits sur ceux de mes égaux puisque je suis seule. Je vais par les plaines et par les monts en vous ignorant, mais s’il m’arrive de rencontrer quelqu’un des vôtres, je

 

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n’ai pas à entrer dans vos distinctions du tien et du mien.

– Tout ça, c’est des raisonnements, dit Arsène. Tu n’as pas plus le droit de voler que n’importe qui.

– Arsène, tu m’ennuies. Tu ramènes tout à ta petite échelle de condamné à mort. Vous autres, vous vivez, mais moi qui n’ai ni commencement ni fin, je suis, simplement. Vos petites affaires n’ont pas plus d’importance pour moi que vos petites personnes. Je me suis éprise de toi, mais quoi qu’il arrive, ce sera peu de chose. Quand ton squelette sera depuis longtemps tombé en poussière, je continuerai à me baigner dans l’étang des Noues et tu n’auras été pour moi qu’une ride sur l’étang. Ton Beuillat, tu penses si je m’en moque. La vie d’un être comme lui n’est même pas une minute de la mienne. À vrai dire, sa vie ne m’est rien du tout et ses quat’sous ni plus ni moins. J’ai commis bien d’autres vols, puisque vols. Et d’abord celui du rubis.

– Ça m’aurait surpris, ricana Arsène. Le rubis aussi, il faut bien que tu l’aies volé.

 

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– Il y a de ça deux mille ans, à peu près. Un jour, j’étais couchée sur les graviers du Doubs quand il est venu un cavalier faire boire son cheval à la rivière. C’était Teutobock, le roi des Teutons. Il venait de se faire battre dans le Midi par un certain Marius qui avait exterminé son armée et il essayait de regagner son pays au-delà du Rhin. J’avais eu l’occasion de le voir passer à la tête de ses troupes quand il descendait par la Séquanie. Imagine un gaillard d’au moins deux mètres de haut avec un chignon de cheveux blonds. On disait que quand il était saoul, il s’amusait à porter son cheval, mais il ne l’a pas fait devant moi. Pendant qu’il faisait boire sa monture, je l’examinais. Ses habits étaient déchirés, tachés et par les déchirures, on voyait des plaies, des balafres, toutes noires de sang coagulé. Sur le côté, accroché à sa ceinture, il portait un sac de cuir fauve et j’ai pensé tout de suite qu’il avait mis là son trésor personnel. De son côté, il me regardait du coin de l’œil et il avait beau être pressé, il a pris le temps de me violer. Tout en me débattant, j’ai glissé ma main dans son sac de cuir et j’y ai pris le rubis qui ne

 

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m’a jamais quittée depuis. Teutobock s’en est aperçu presque aussitôt, mais trop tard. J’étais déjà au milieu du Doubs, nageant avec le courant, et lui, sur le bord, il gesticulait en me traitant de voleuse, comme toi tu faisais tout à l’heure. J’ai su qu’il s’était fait prendre quelques jours plus tard du côté de Mandeure et qu’il avait été livré à des émissaires romains. Un bien beau garçon, ma foi, ce Teutobock.

– Je m’occupe pas de Teutobock, dit Arsène. Ce que je vois, c’est que tu as volé ses sous à Beuillat. Que par-dessus le marché, tu t’en vantes.

– Encore ? La barbe, avec ton Beuillat. Après tout, c’est lui qui a commencé. S’il n’avait pas essayé de me voler, il ne lui serait rien arrivé. »

Arsène sentit que la dispute ne tournait pas à son avantage. Depuis que la Vouivre avait marqué la distance qui les séparait, il était du reste assez mal à l’aise et la voyait d’un autre œil. L’éternité de cette existence de fille qui n’avait à compter ni avec la mort ni avec le hasard, lui donnait un peu de vertige et d’écœurement. Il

 

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tourna soudain les talons et partit sans un mot d’adieu. Il fit le tour de la maison d’Urbain et vint s’asseoir sur le seuil où l’ombre de la façade commençait à grandir. Maintenant, le vol opéré sur le cadavre de Beuillat lui semblait peu de chose. Il savait qu’à sa prochaine rencontre avec la Vouivre, il n’aurait pas d’entrain à le lui reprocher. Pourtant, la haine qu’il lui vouait depuis dimanche n’avait pas encore atteint à ce degré de violence. Le souvenir qui le poignait tous ces derniers jours y était certes pour beaucoup. Il se revoyait au bord de l’étang, donnant le bras à une fille nue tout en sachant que derrière lui, son compagnon Beuillat défendait sa vie. Mais la colère et la répulsion qu’en cet instant il ressentait à l’égard de la Vouivre lui étaient surtout inspirées par les propos qu’elle venait de tenir. Tandis qu’elle parlait, il avait eu la sensation ignoble de l’éternité, et la Vouivre, qui incarnait soudain cet infini nauséeux, lui était apparue comme un être difforme et dégoûtant, l’ennemie – d’ailleurs indifférente – de sa vie de paysan si pleine, si bien calée, et d’un univers commodément circonscrit, dont les limites étaient

 

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parfaitement ajustées à ses besoins. Il croyait sentir que quelque chose de lui-même était en train de se corrompre ou de l’abandonner, quelque chose comme la faculté de se situer toujours avec certitude et autorité dans le monde où se nouaient tous les fils de son existence. Je vais devenir pareil que Victor ou Beuillat, pensait-il.

Sur la route, Arsène rencontra Juliette. Un mouchoir noué autour de la tête, elle marchait le col redressé, et son corsage moite collait à ses seins de jeune fille. L’usage était de passer sans échanger ni une parole ni un regard, mais Arsène ne put s’empêcher de s’arrêter. Bonjour, comment ça va. Il la regardait avec tendresse. Juliette avait des yeux de biche, étonnés et tout humides de ferveur. Dans leur cour, les Mindeur attelaient les bœufs à une voiture à ridelles. Le père feignit de ne rien voir. Armand vérifiait la mécanique du frein qui embroquait mal. Tandis que la dévorante mettait une ridelle en place, il lui dit à haute voix en montrant d’un coup de menton le couple arrêté sur la route :

 

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« Ta maladie m’a l’air de se donner. J’en connais une qui passera bientôt dans la grange aussi.

– Attends voir, dit Noël, je vas t’apprendre à causer convenablement.

– Vous soutenez vos garces, bien sûr. Vous seriez fier si vos deux filles pouvaient se faire sauter par les Muselier. Il y a déjà de l’ouvrage de fait, que vous vous pensez. Le reste viendra dans pas bien du temps. Mais moi, je ne pense pas comme vous. Juliette, nom de Dieu, arrive ici ! »

Mais Juliette et Arsène s’étaient déjà séparés. Leur conversation ne pouvait qu’être brève. Même les propos insignifiants devenaient facilement allusifs et touchaient bientôt à un sujet qu’ils entendaient réserver. En s’éloignant sur la route, Arsène s’étonnait d’avoir ainsi arrêté Juliette et s’en inquiétait. D’habitude, il ne cédait pas si facilement à l’humeur d’une minute. S’il s’y laissait aller, c’était en plein accord avec lui-même et il n’avait pas à le regretter ensuite. Il croyait se rappeler aussi qu’au cours de son

 

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entretien avec Juliette, il avait considéré avec une espèce d’indulgente bonté les membres de la famille Mindeur vaquant à la besogne, pauvres condamnés à mort, comme lui, et qui s’agitaient, pareils à des mites, dans un pli de l’éternité. Et la Vouivre, tranquille et indifférente, regardait ce monde infime défiler devant elle et marcher vers le bout de son destin, qui était à moins d’un quart d’heure. La salope. La vouerie.

À la maison, Arsène était attendu. Lorsqu’il entra dans la cuisine, sa mère et son frère venaient d’interrompre une vive discussion et le silence paraissait lourd.

« Qu’est-ce que c’est encore, ce coup que tu viens de manigancer avec le champ des Jacriaux ? demanda Victor.

– Je suppose que maman t’aura expliqué. Maintenant, tu en sais autant que moi.

– Je n’admets pas que tu fasses des cadeaux avec ce qui n’est pas à toi. Et d’abord, mets-toi dans la tête qu’ici, tu n’es pas seul à décider.

– Je n’ai rien décidé, répliqua Arsène. J’ai dit

 

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à maman qu’on ne pouvait pas laisser partir Urbain sans lui assurer du pain. Que si j’étais d’elle, je lui donnerais le champ des Jacriaux pour le cultiver tant qu’il en aura la force. Maman décidera ce qu’elle voudra. Ça ne regarde ni toi, ni moi. C’est bien tout ce que je vous ai dit ?

– Oui, approuva Louise, et c’était parler raisonnablement. On ne peut pas le renvoyer d’ici pour qu’il aille travailler chez les autres. Et s’il n’a rien, bien obligé.

– Toute seule, l’idée ne vous serait jamais venue de donner un champ. Mais c’est lui qui mène la maison. Lui et personne d’autre.

– Je mène rien du tout. Je donne mon avis et puis voilà. Mais quand j’ai été de causer à maman pour lui dire l’idée que je pensais, je ne me doutais pas qu’elle te resterait en travers. Toi qui étais si généreux. Urbain, fallait pas y toucher. Tu avais toujours l’air prêt à tout partager avec lui. »

Victor s’écria qu’il avait le souci d’une femme et de deux enfants et que le reste passait après. Ses responsabilités de chef de famille lui fournirent la matière d’un copieux discours.

 

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« Tu causes à côté, coupa Arsène. Le champ des Jacriaux est à maman. Elle en fera ce qu’elle voudra.

– Ça se peut, mais moi, j’ai une femme et des enfants...

– Tu l’as déjà dit. Ça ne m’intéresse pas. »

Arsène, en effet, n’avait jamais eu la moindre inclination pour ses neveux, et ces dernières paroles n’étaient que l’expression littérale de la vérité. Victor en fut d’autant plus irrité. Ne se contenant plus, il s’avança d’un pas et fit sonner une paire de gifles sur les joues de son cadet. Louise, effrayée, voulut séparer ses garçons, mais son intervention était inutile. Arsène n’avait même pas ébauché un geste pour répondre à Victor.

« C’est moi qui me suis mis dans mon tort, dit-il à sa mère du même ton paisible dont il eût constaté un changement de température. »

Victor, gêné, ne trouva rien à dire.

« Urbain et Émilie sont déjà partis ? demanda Arsène.

 

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– Voilà à peu près un quart d’heure, répondit la mère.

– Bon. J’y vais aussi. »

Arsène quitta la cuisine comme s’il ne se fût rien passé. On l’entendit siffloter dans la cour, tandis qu’il s’éloignait vers la grange. En vérité, sa bonne humeur n’était pas feinte. La discussion avec Victor l’avait remis dans son aplomb. La vie n’était plus une frime ni un spectacle pour le délassement de la Vouivre. Il fallait être bien malade pour ne voir en elle que du temps qui coule. Tout y était travail, bataille, affrontement de volontés, remuement de gens et de bêtes, amour, entrailles, coups de gueule, paires de claques, et la Vouivre ne faisait qu’y passer. Arsène entra dans la grange pour y prendre une fourche. Ne l’ayant pas trouvée, il se dirigea vers la chambre aux outils où couchait la servante. Comme il arrivait à la porte, elle s’ouvrit sans bruit et Belette apparut dans l’entrebâillement. Arsène lui vit un air de surprise et d’effarement et sourit en pensant qu’elle venait de faire un somme en cachette.

 

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« En cinquante-quatre, combien de fois six ? » demanda-t-il en entrant dans la chambre.

Belette releva sa mèche de cheveux, toussa un peu, comme pour reprendre ses esprits, et répondit : soixante-douze.

 

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