La Vouivre
Chapitre III
La ferme des Muselier et celle des Mindeur, distantes de cent cinquante mètres, s’alignaient au bord de la route, un peu en dehors du village. Autrefois, une source commune les alimentait en eau potable. Elle sortait de terre entre les deux maisons, à vingt pas de la route, au bout d’un verger appartenant aux Mindeur. Les Muselier y accédaient par une large trouée ménagée dans une haie, sans avoir la garantie d’un droit de servitude. En 1875, les Mindeur, sans esprit de brimade, mais pour protéger leurs fruitiers contre les incursions des vaches, avaient fermé l’entrée par un portillon muni d’un simple loquet. Ayant omis ou négligé d’en avertir les Muselier, leurs cousins germains, ceux-ci s’étaient froissés et, affectant de croire qu’on voulût leur défendre l’accès de la source, s’étaient imposé d’aller chercher l’eau au village jusqu’à ce qu’ils eussent fait creuser un puits dans leur cour. De ce jour,
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les voisins étaient devenus plus étrangers l’un à l’autre que s’ils eussent été chacun à un bout de la commune. À la troisième génération, il ne s’agissait plus d’une inimitié de familles, mais de maisons. D’autres Mindeur, rameaux de la même souche, mais domiciliés ailleurs, se trouvaient déchargés du poids de la faute originelle et étaient en bons termes avec les Muselier.
Arsène déboucha du bois dans la grande lumière de midi et prit à travers les blés un sentier qui joignait la route devant la maison des Mindeur. Derrière les deux fermes, la prairie descendait à la rivière par une faible pente et, de l’autre côté, remontait jusqu’à une mince ligne boisée qui fermait l’horizon. La route traversait le village de Vaux-le-Dévers dispersé au flanc d’une très longue montée et séparé de la forêt par une marge importante réservée aux labours. Dans la direction opposée, vers le sud, elle menait à Roncières, construit lui aussi sur le dévers d’une petite hauteur qui le dissimulait au regard et l’abritait des vents du nord. À trente kilomètres au delà se profilaient les premières montagnes du Jura, d’un bleu pâle qui se fondait par endroits
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dans le ciel d’été.
Dans le sentier, Arsène dépassa Noël Mindeur, le chef actuel de la maison. Il traînait une branche d’acacia coupée dans la forêt, de quoi faire un manche d’outil après l’avoir durcie au feu. Les deux hommes n’échangèrent ni une parole ni un regard, l’usage étant resté de s’ignorer d’une maison à l’autre en toute occasion, sauf en présence de tiers où l’on s’efforçait au contraire, par respect humain, à des procédés courtois, bien que l’inimitié des deux tribus fût notoire à Vaux-le-Dévers.
En arrivant sur la route, Arsène eut une mauvaise surprise. Dans la cour de la maison ennemie, il vit son propre chien, Léopard, face à face avec Saigneur, le chien des Mindeur, l’un et l’autre, immobiles, mais déjà grondant et les babines retroussées. Armand, fils de Noël, se tenait à quelques pas, dissimulant une trique derrière son dos et, trop heureux que le chien des Muselier se fût mis dans son tort, se gardait d’intervenir avant le bon moment. Il eut l’hypocrisie d’appeler le sien, mais d’une voix
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débonnaire, presque caressante, qui était un encouragement. Léopard et Saigneur se jetèrent l’un sur l’autre et roulèrent dans la poussière avec des rauquements de fureur. Armand s’approchait à petits pas, évidemment soucieux de ne pas donner l’éveil aux combattants. Léopard avait saisi son ennemi à la gorge et le secouait avec une violence telle que Saigneur poussa un gueulement de souffrance. Voyant l’intrus bien accroché à son adversaire, Armand leva sa trique et lui en assena un coup sur les reins. Tout à l’ivresse du combat, Léopard ne parut pas s’apercevoir des premières volées de bâton, mais quelques coups mieux placés finirent par l’inquiéter. Mindeur le prit alors par le collier comme s’il eût voulu l’arracher à la mêlée, en réalité pour prévenir une retraite trop prompte, et se remit à cogner. À une fenêtre de la ferme apparut le buste de sa sœur aînée Germaine, une grande salope aux yeux rieurs, bâtie comme un tambour-major et qui faisait trop souvent parler d’elle. Les Mindeur n’en étaient pas fiers et craignaient que cette mauvaise réputation ne nuisît à l’établissement de Juliette, la plus jeune
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des deux sœurs, une fille pourtant jolie et sérieuse.
Arsène voyait son chien trembler sous la trique, ses hurlements lui faisaient mal, mais convenant en lui-même qu’Armand était dans son droit, il ravalait sa colère. Résolu à ignorer l’incident, il passa sur l’autre côté de la route, tourna le dos à la cour et, tout redressé de mépris, pissa contre un poirier. Il rajusta sa culotte avec une lenteur distraite en faisant face aux Mindeur que son regard lointain semblait effacer de sur la plaine. Léopard s’était échappé en boitant et, la queue entre les jambes, attendait son maître sur la route.
La ferme des Muselier, sans être plus importante que celle des Mindeur, était d’une construction plus soignée. Au lieu de s’être faite à petites économies, avec des matériaux disparates, par ajoutures et flanquements de fortune, elle était d’une seule venue, les murs ayant été pensés par un maître maçon comme la charpente par un maître charpentier. D’un bout à l’autre de la façade, le toit descendait en auvent
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auquel les solives et les chevrons en bois noir donnaient une profondeur accueillante. Les arbres et les haies, disposés avec un soin avisé, encadraient et habillaient la maison.
Sous la voûte des deux gros noyers plantés à l’entrée de la cour, Arsène rejoignit Léopard et lui décocha un coup de sabot dans les côtes pour le convaincre qu’il n’avait vraiment rien à gagner à rôder chez les Mindeur. Léopard s’y attendait du reste et jugea le procédé équitable. Émilie Muselier, belle-sœur d’Arsène, penchée sur un banc à laver, battait du linge à la mare, pièce d’eau creusée en face de la maison, de l’autre côté de la cour, et bordée à l’extérieur d’une ligne de peupliers trembles. L’habitude de décrasser le linge dans cette eau jaune datait de l’époque où le puits et l’auge de pierre attenante n’existaient pas encore. Les ménagères de la famille prêtaient à l’eau argileuse des vertus saponifiantes assurant au linge le meilleur traitement tout en économisant le savon. Émilie tourna vers Arsène sa ronde face bouffie et s’enquit de la bataille de chiens dont elle avait perçu la rumeur. Il la renseigna en quelques mots, sans s’arrêter, et s’en
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fut droit à la cuisine. Sur le seuil, il croisa Belette, la servante, qui allait tirer de l’eau au puits. Belette venait d’avoir seize ans et en paraissait treize, menue qu’elle était, petite et sans épaisseur. D’un coup de main, elle releva les cheveux raides qui pendaient de sa tignasse jaune et leva vers lui son visage pointu avec un sourire d’amitié et de connivence.
Louise Muselier, la mère, était engagée jusqu’à la ceinture dans un placard de la cuisine à la recherche d’une terrine qu’elle soupçonnait sa bru de lui avoir cassée. Elle n’en était pas encore à formuler une accusation, ni même un soupçon, mais le ton de ses paroles étouffées dans les profondeurs du placard était déjà imprécatoire. Victor, l’aîné des fils, lisait un journal près de la fenêtre et feignait de ne pas prendre garde à l’entrée de son frère. Par cette attitude, il signifiait à Arsène que la bataille de chiens, quelles qu’en eussent été les circonstances et les péripéties, le laissait indifférent. Personnellement, il n’avait jamais été très animé contre les Mindeur et depuis longtemps la vieille querelle qui opposait les deux maisons lui
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semblait déraisonnable et ridicule. S’il n’avait su contrarier son cadet qui lui inspirait de la crainte, il eût depuis longtemps arrangé l’affaire.
Le couvert était mis et Arsène alla s’asseoir devant son assiette. Urbain était déjà assis au bas bout de la table à sa place de domestique. Depuis trente ans qu’il servait chez les Muselier, il arrivait toujours le premier et attendait sans impatience, le buste et les traits du visage immobiles et le regard intérieur des statues. La haute casquette à pont (la dernière du village), qu’il ne quittait que pour se mettre au lit, allongeait sa figure osseuse, d’une maigreur et d’une dignité austères. Il leva sur Arsène un regard prompt et peureux, cherchant à lire l’arrêt du destin sur le visage de son jeune maître. De la cour parvint le bruit d’un seau heurtant la margelle du puits et celui du treuil grinçant à la déroule. Il y eut ensuite des éclats de rire et de voix.
« Finissez, nom de Dieu, criait Belette d’une voix aiguë. Vous allez me faire manquer la manivelle. »
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Victor songea que ses deux garnements étaient encore en train de tâter les seins de la servante et faillit intervenir. À la réflexion, il jugea que la chose était sans importance, Belette n’ayant guère plus de poitrine qu’un garçon. Lorsque Louise sortit du placard, sa conviction était faite. On lui avait cassé sa terrine et tout désignait Émilie comme la seule coupable possible. Louise n’aimait pas sa bru et la traitait avec froideur, tout en lui laissant d’être dure à la peine et dévouée aux intérêts de la ferme. Son principal grief était qu’Émilie fût d’une race médiocre. En dix ans d’existence commune, elle n’avait pu s’habituer à cette large face heureuse, gonflée d’un sang épais, à sa gentillesse vulgaire. Sa croupe et son corsage abondants, qui sont ordinairement un objet de fierté dans les familles campagnardes, lui offensaient la vue. Et les deux gamins, Auguste et Pierre, c’était décourageant, ressemblaient trait pour trait à leur mère. Bonnes faces tous les deux, la nourriture leur profitait bien, surtout en largeur, mais ni allure, ni manières. Du gros garçon gentil, le sentiment à fleur de peau, pas grand-chose au fond. Jeunes, la nature pouvait
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encore se raviser, mais c’était bien rare et ils n’auraient quand même jamais le genre des Muselier. La colère et aussi une allégresse cruelle animaient le visage de Louise, un visage fin que l’âge avait creusé et poli sans le rider. Aucun de ses fils ne lui ressemblait, sauf qu’Arsène semblait avoir hérité de ses petits yeux gris au regard dur. Émilie, volumineuse, l’œil rieur et le souffle bruyant, entra dans la cuisine avec une démangeaison bavarde sur la langue.
« Vous m’avez encore cassé une terrine », lui dit sèchement sa belle-mère.
Émilie protesta avec un excès d’indignation qui la dénonçait. Louise, ayant précisé qu’il s’agissait de la terrine au rebord fileté de jaune, se mit à dresser l’acte d’accusation, mais sa bru l’interrompit et s’écria : « Mais la voilà ! » En effet, la terrine était sur une planchette, près du fourneau, très en vue. Émilie se claqua les cuisses et eut un accès de gaieté bavarde qui durait encore lorsque tout le monde fut à table. Louise, qui aurait donné beaucoup pour que la terrine eût été vraiment cassée, se mordait les lèvres. Victor
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sentit monter sa colère et, pour éviter une scène à sa femme, fit diversion en s’informant, bien à contrecœur, s’il n’y avait pas eu une bataille de chiens du côté de chez Mindeur. Arsène rapporta l’incident par le menu en insistant sur la cruauté d’Armand Mindeur. La présence de Léopard, qui rôdait autour de la table en boitillant, illustrait sensiblement son récit. La haine tendit les visages et alluma les yeux des convives. Victor lui-même faillit s’y laisser aller et eut besoin de se rappeler que trois semaines auparavant, ses deux garçons, sous le regard indulgent de leur oncle, avaient plumé vive une poule des Mindeur, qui s’était égarée près de la mare. Comme il faisait état de cet acte barbare, Arsène remit les choses au point en alléguant qu’il s’agissait alors de justes représailles. Victor eut un ricanement qui blessa les consciences et aviva les rancunes. Belette elle-même, qui n’était au service des Muselier que depuis six mois, sentait ses entrailles tordues par la haine de l’ennemi héréditaire. Seul, Urbain restait indifférent et inattentif. Comme toujours, au repas de midi, il mangeait solidement, avec le souci de réparer ses forces, tandis qu’au repas du
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soir, après avoir avalé sa soupe, il coupait une tranche de pain qu’il mangeait sec, estimant lui-même qu’en fin de journée, alors qu’il n’avait plus d’effort à fournir, sa condition ne l’autorisait pas à se nourrir plus grassement.
Autour de la table, la famille se fut vite apaisée. La haine n’avait été qu’une flambée. Louise Muselier, tout en reconnaissant certaine vertu tonique à ces rivalités de maisons, aurait souhaité qu’on fît la paix avec les Mindeur. Un rapprochement eût permis de réaliser certains échanges de terrains, profitables à l’une et l’autre famille. Surtout, elle aurait vu avec plaisir qu’Arsène épousât Juliette Mindeur, une très belle fille, fière et laborieuse, qui eût donné de beaux enfants. Seule de la famille, Louise s’était élevée à la notion de la valeur animale de l’homme considéré d’ailleurs comme instrument de travail et source de richesse. Elle allait jusqu’à penser qu’un bel enfant n’a pas moins de prix qu’un beau bœuf.
Victor fut tenté de faire à haute voix l’historique du conflit pour en démontrer
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l’absurdité, mais une fois de plus, il craignit d’indisposer son frère qui, malgré sa jeunesse et l’expression mesurée de ses propos, exerçait sur les siens, sans aucun effort, un ascendant inexplicable et incontesté. D’autre part, Arsène n’était pas homme à prendre en considération des arguments d’ordre purement moral. On ne pouvait même espérer l’humilier à force d’éloquence, car il ne tenait pas à avoir raison. Avec le soupir d’un homme en avance sur son temps, Victor ravala sa démonstration et Louise interrogea Belette qui avait passé la matinée à garder les vaches sur les prés communaux, situés à l’autre bout de la commune. Incidemment la servante rapporta qu’en allant aux prés et passant près des bois, elle avait aperçu dans un chemin forestier une fille vêtue d’une robe blanche et qui marchait pieds nus.
« Brune à ce qu’il m’a semblé et coiffée drôle. Je n’ai pas eu le temps de bien voir, mais elle avait sur la tête une espèce de grand peigne brillant. Si ce n’était pas de ses pieds nus, je penserais qu’elle est d’une famille de gens riches. »
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On tomba d’accord qu’il s’agissait en effet d’une jeune fille cossue en vacances dans les environs, car le fait de marcher pieds nus, dans cette curieuse époque, ne constituait plus une présomption très sérieuse de misère et d’indignité.
Arsène fut ainsi amené à se souvenir de la Vouivre, mais l’apparition du matin, en regard de la bataille de chiens, était de peu d’importance. Tout ce qui passe au fil de la vie sans pouvoir s’y mêler ne mérite pas qu’on s’y arrête sérieusement. La question se posait de savoir s’il s’agissait bien d’un être surnaturel. Arsène n’en doutait pas. Il l’admettait tranquillement et n’en tirait pas de conséquence. Il avait logé l’apparition dans un coin de sa cervelle, une sorte de compartiment étanche où elle ne risquait pas de déranger son univers. Le surnaturel n’étant pas d’un usage pratique ni régulier, il était sage et décent de n’en pas tenir compte. Personnellement, Arsène avait toujours été choqué par les Évangiles. Cette façon des apôtres d’aller raconter les miracles qu’ils avaient vus lui paraissait inconvenante. À leur place, il n’aurait
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rien dit. Être poli et bien éduqué, c’est justement ça, garder pour soi les histoires qui pourraient déranger le monde. C’était si vrai qu’à Vaux-le-Dévers, les seuls hommes qui se fussent jamais vantés d’avoir vu la Vouivre étaient des pauvres d’esprit et des alcooliques comme Requiem le fossoyeur. Pour lui, rien n’aurait su le décider à en parler aux siens. Il eut d’ailleurs bientôt cessé d’y penser.
Après le repas, Victor fit quelques pas avec son frère qui repartait pour la Vieille Vaîvre. Arrêtés au bord de la route, ils firent silence en voyant s’avancer Juliette Mindeur, un râteau sur l’épaule. Sous les regards des deux frères, elle marchait fière et redressée, le menton haut, mais aussi les joues chaudes et la prunelle fixe. Arsène devint un peu rouge. Le souvenir de la Vouivre sortant de l’étang l’incitait à chercher sous la robe de Juliette une silhouette précise. Quand elle fut passée, Victor murmura :
« C’est quand même une belle fille. Et qui ne demanderait qu’à se marier.
– Ce n’est pas moi qui l’en empêche », riposta
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Arsène d’un ton sec.
Pourtant, Juliette lui plaisait, il eût aimé l’avoir pour femme. Comme elle était trop pauvre pour lui apporter de quoi réaliser certaines ambitions, il s’était interdit de songer à ce mariage et c’était pour mieux s’assurer contre son inclination qu’il entretenait la querelle avec les voisins.
Belette sortait de l’écurie en poussant devant elle le troupeau de vaches qu’elle menait paître aux communaux.
« Chacun son goût, dit Victor, mais moi, je la trouve mieux que Belette. »
Il s’éloigna en affectant d’être discret. Arsène ne fit qu’en sourire et accompagna la bergère sur la route. Il lui témoignait ordinairement une amitié dont la nature était des plus suspectes auprès des Muselier. Une fois qu’il était allé à la foire de Dôle, il lui avait acheté une robe sur ses économies, accès de générosité significatif de la part d’un garçon aussi économe. Louise voyait de mauvais œil que son garçon descendît jusqu’à une créature aussi chétive. À la rigueur et en le
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regrettant, car ces choses-là ne sont ni propres ni honnêtes, elle admettait qu’il la culbutât au revers du fossé, mais elle aurait souhaité qu’il le fît avec le mépris qu’on doit à l’abjection. Pour Louise qui accordait plus d’importance aux familles qu’aux individus, Belette était d’abord la fille des Beulet, tribu de pouilleux, fainéants et chapardeurs, rebut de Vaux-le-Dévers qu’ils avaient quitté pour s’installer à Roncières où ils continuaient à vivre dans l’opprobre. La Beulet, lorsqu’elle était venue proposer sa fille pour le service de la ferme, avait eu le front de réclamer un supplément de gages de cinq francs par mois en considération des deux hommes jeunes et vigoureux qui pouvaient être l’occasion d’un surmenage supplémentaire. Cette prétention, qui avait failli rompre les pourparlers, Louise la croyait maintenant justifiée et vivait avec le sentiment désagréable d’être débitrice des Beulet.
En se séparant de la bergère, devant la ferme des Mindeur, Arsène lui recommanda une vache qui portait le veau. Se souvenant des coups de trique reçus dans la cour des ennemis, Léopard laissait le troupeau prendre de l’avance et
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s’abritait sans fierté dans l’ombre de son maître. Belette en fit l’observation et ajouta sur le ton de la confidence :
« Victor a beau dire, les Mindeur, c’est quand même des beaux cochons. Je ne voulais pas t’en parler, mais voilà plusieurs soirs, quand je rentre de la laiterie, Armand, il essaye de me peloter. »
Arsène ne parut pas se scandaliser beaucoup des entreprises d’Armand. Peut-être n’était-il pas non plus très convaincu de la réalité du fait, car il savait Belette très menteuse. Il demanda simplement :
« Il t’a peloté quoi ? »
Belette pinça les lèvres et le sang de la colère l’empourpra. Arsène la regardait en souriant. D’un coup de bâton, elle rappela Léopard aux devoirs de sa charge en le traitant de vieux bouc, de grand carnaval et de charogne malade.
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