La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 15 sur 21

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La Vouivre

Chapitre XV

 

« Non, dit Requiem avec sérénité, tu n’es pas assez belle. Les femmes, j’aime bien leur faire plaisir, mais tu n’es pas assez belle. »

La dévorante le regardait fixement, les joues et les yeux enflammés par l’impatience de son désir. Ils étaient seuls face à face dans un sentier tordu, entre deux haies sauvages, à l’heure d’après vêpres. Elle dégrafa son corsage d’un geste rageur, en fit sortir un de ses seins qu’elle lui présenta à deux mains. « Et ça ? »

« Je ne dis pas, convint Requiem, je ne dis pas. Mais quand on a connu les siens, les autres, on dirait des betteraves. Celui qui n’a pas vu, il ne peut pas se représenter. Deux pigeons blancs, qu’elle avait dans son corsage. Et ses deux pigeons, ce n’était pas la femme à vous les sortir comme ça. Remarque, je ne dis pas ça pour toi. Chacun sa nature, n’est-ce pas. Toi, c’est d’être la

 

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grosse paysanne, avec les fesses qui te mènent le caractère. Elle, au contraire, c’était toujours la politesse en premier. Comme toutes les femmes, elle était que l’amour la travaillait, mais jamais elle ne m’aurait demandé. Seulement, elle avait une façon de me regarder je te dirais bien où, que moi je la comprenais tout de suite. Quand on a été élevé par des parents millionnaires, ça se connaît toujours, va.

– Allons, viens. On n’est pas là pour causer.

– J’ai été aimé par une princesse, dit Requiem. Il faut pourtant comprendre ça. Ses parents, ils étaient de la société et peut-être nobles. Elle, elle est retournée dans son château, c’est entendu. Mais celui qui s’est habitué les dents à la brioche, le gros pain, il ne peut plus le manger.

– Dis plutôt que tu es encore saoul, ragea la grande Mindeur.

– Je ne bois pas, répliqua Requiem. Tu te trouves bien attrapée.

– Je ne vois pas pourquoi je discute », coupa Germaine.

 

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Ayant remis son sein en place, elle saisit Requiem par le bras. Un peu ivre, il vacilla et se mit à rire.

« Et après, dit-il.

– C’est ce qu’on va voir. »

On ne vit rien, car le curé de Vaux-le-Dévers surgit à l’instant dans le sentier. Il avait pris la traverse pour aller chercher sa vieille bécane que le forgeron avait emportée après les vêpres aux fins de rafistolage. Les intentions de la grande Mindeur à l’égard de Requiem étaient évidentes. Le sourcil froncé, la bouche pincée de dégoût, il passa devant eux sans les regarder. Germaine, rougissante, avait lâché sa proie. Elle rattrapa le curé et le suivit en murmurant :

« Monsieur le Curé, n’allez pas vous imaginer. Je vous jure que je faisais rien de mal. On causait sans penser à rien, monsieur le Curé.

– Taisez-vous, grondait le curé. Vous devriez rentrer sous terre. Quand je pense que Noël Mindeur chante à l’église depuis trente-cinq ans... Mais ça ne vous fait rien.

 

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– Oh ! si, monsieur le Curé, justement je voulais vous dire que l’église me manque bien. Mes parents, ils ne veulent plus me laisser aller à la messe. Et vous, vous ne voulez plus m’entendre à confesse. Alors, moi, si je n’ai plus droit au bon Dieu, comment voulez-vous que j’aie de la conduite ?

– Si vous n’étiez pas un sujet de scandale dans l’église même, vous n’en seriez pas là. Et d’abord, je n’ai jamais refusé de confesser personne, mais pour vous, j’y ai mis certaines conditions. La confession doit être un secret entre Dieu, le prêtre et le pécheur. Et vous, vous criez dans l’église, vous beuglez des horreurs !

– Je sais bien. Mes péchés, je les ai tellement à regret que la colère m’empoigne à les raconter. Je vous prends par exemple le coup de Requiem, quand vous êtes venu. Vous ne savez pas ce que j’allais lui faire. J’allais...

– C’est bon, c’est bon, nous ne sommes pas à confesse. Gardez vos histoires pour vous. Tenez, je veux bien essayer de vous aider. Venez vous confesser quand vous en aurez le désir, mais

 

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n’ouvrez pas la bouche. Apportez-moi une liste de vos péchés, simplement. Je m’en arrangerai.

– Merci, monsieur le Curé. Si vous saviez comme je suis contente. J’aime tellement le bon Dieu, et Jésus, et les saints aussi. Saint François-Xavier, je pense souvent à lui. Je le trouve si joli avec sa barbe et ses petites joues roses. Il n’est peut-être pas bien gras, mais ça ne veut rien dire, allez. C’est comme vous, monsieur le Curé, vous êtes rudement gentil. Je vous ai toujours bien aimé. Ah ! oui, alors. Ah ! oui, je vous aime bien. »

Penchée sur lui, la grande Mindeur l’examinait, le détaillait, l’évaluait du regard, et une lueur fauve dansait dans ses grands yeux de vache.

« Allons, murmura-t-il d’une voix un peu tremblante, je ne suis pas en avance. »

Ayant pris son clou chez le forgeron, le curé dévala en roue libre la pente de Vaux-le-Dévers. Cette descente du village, qui ne lui coûtait pas d’effort, était toujours un plaisir. Il lui était loisible d’imaginer qu’il roulait sur la bicyclette

 

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de ses rêves, aux nickels flatteurs et persuasifs. Ce dimanche après-midi, il n’y pensait guère. Il était soucieux et déçu. Depuis une semaine, il n’avait presque plus entendu parler de la Vouivre. Certains l’avaient encore rencontrée, mais la fièvre des premiers jours, suscitée par l’idée de ce voisinage, était déjà tombée. On y était à peu près habitué. Le curé, qui avait compté sur une pesante atmosphère d’inquiétude mystique pour ressaisir sa paroisse et confondre l’imposture radicale, en voulait à la Vouivre de ne pas faire des siennes. Elle semblait être à Vaux-le-Dévers comme en villégiature et y faisait certes moins de bruit que la grande Mindeur. En roue libre dans la descente, le curé se prenait à rêver qu’après avoir fait crever quarante bêtes à cornes dans le village, la Vouivre s’introduisait dans l’église à la faveur de la nuit pour dérober le ciboire et y broyer des œufs de serpents ; mais lui, il la surprenait, l’enfermait à clef et rassemblait la paroisse au son du tocsin ; tandis que la foule se pressait aux portes pour regarder, il entrait seul dans l’église pour y combattre la Vouivre ; elle essayait de le séduire et se mettait nue devant lui, la vouerie ;

 

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mais d’une potée d’eau bénite bien dirigée, il la défigurait horriblement ; elle se ruait sur lui griffes dehors, essayant de le percer de sa langue qui était un dard aiguisé et empoisonné et il lui sortait aussi plusieurs flammes de la bouche ; alors, il lui liait la langue avec des mots latins, lui flanquait un bon coup de pied dans le ventre et lui présentait le crucifix ; elle poussait un grand cri de bête et, avant de s’évanouir en fumée, confessait que Dieu seul est vrai ; le peuple de Vaux-le-Dévers, témoin de ces belles choses, entonnait un cantique et c’était une récompense bien douce d’entendre Voiturier lui-même chanter de sa petite voix de tête. Vers le bas de la descente, le curé revint à la médiocre réalité. La Vouivre n’était qu’un pauvre mythe défraîchi que sa présence charnelle, constatée, ne parvenait même pas à reclasser. Les ennemis de la foi valent ce qu’elle vaut elle-même. Avec ces campagnards qui se mouvaient à ras de terre, il n’était pas de surprise possible. Si Dieu lui-même venait habiter la maison commune avec son tonnerre et ses légions, les gens s’y habitueraient au bout d’une semaine comme ils s’étaient

 

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habitués au voisinage de la Vouivre.

Le curé, qui allait faire une visite au notaire de Roncières, avait formé le projet de s’arrêter, en passant, chez les Muselier. Comme il arrivait à la maison neuve d’Urbain, il vit Arsène qui s’engageait dans le sentier menant à la forêt et lui fit signe de l’attendre.

« J’allais justement chez toi, dit-il en posant pied à terre.

– Vous trouverez tout le monde à la maison. Moi, je m’en vais jusqu’à la Vieille Vaîvre. Tous ces temps, on y a mis nos vaches. Je voudrais voir s’il reste auquoi à brouter. Mais les bêtes, de l’herbe, je me doute qu’il n’y en a pas pour les engraisser. »

Le curé regarda autour de lui et demanda en baissant la voix, car la maison des Mindeur était toute proche :

« Est-ce que tu as eu l’occasion de revoir la Vouivre depuis que tu es venu m’en parler ?

– Vous y croyez donc, monsieur le Curé ?

– Je l’ai vue. Il y a huit jours, sur le soir, elle

 

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est passée dans les prés, à côté de la cure. Sa vipère allait devant elle. J’aurais eu mauvaise grâce à ne pas la reconnaître. C’était bien la créature que tu m’avais décrite. D’ailleurs, cette façon de se faire précéder d’une vipère m’en disait assez.

– Ce n’est pas une preuve.

– On dirait maintenant que c’est toi qui n’y crois plus, fit observer le curé.

– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Bien sûr que c’est la Vouivre que vous avez vue. »

Arsène n’alla pas au bout de sa pensée, mais le curé crut comprendre qu’il s’était habitué, comme tout le monde, au voisinage de la Vouivre et avait perdu la notion du péril qu’elle lui faisait courir. Voulant savoir où il en était au juste, il le pressa de questions précises.

« Bien entendu que ce n’est pas une fille comme les autres, finit par répondre Arsène. Une fille qui passe son temps à ne rien faire, elle ne peut ressembler à personne d’ici. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’elle n’est pas du diable

 

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pour un sou. À mon idée, c’est comme une espèce de garçon manqué, toujours à courir dans les bois, à rejinguer, avec point de souci en tête, et des vouloirs sur la chose de vous savez quoi. »

Arsène eut l’impression qu’il n’avait pas su se faire entendre clairement. Le curé avait l’air attentif et maussade des gens qui butent sur les propos de l’interlocuteur.

« Tenez, monsieur le Curé, pour causer, je vous suppose qu’il m’arrive de faire avec la Vouivre ce que vous pouvez penser. Bien entendu que je m’en confesserais un jour, mais ça ne me presserait plus comme la première fois. J’attendrais aussi bien un mois ou deux et même plus.

– Malheureux ! voilà bien ce que je craignais ! Le poison de l’habitude ! Le plus sûr poison que puisse nous verser le démon ! Si tu ne te ressaisis pas tout de suite, tu es perdu. Au fait, tu ne m’as pas dit si tu l’avais encore rencontrée.

– Comme ça, de temps en temps. Ce n’est pas une mauvaise fille, vous savez.

 

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– Décidément, tu la défends. Arsène, je te vois en mauvaise posture. Est-ce qu’elle t’a fait d’autres propositions ? Tu me comprends, n’est-ce pas ? »

Mais Arsène ne répondit pas à la question du curé et lui désigna Urbain qui s’avançait sur la route.

« Depuis ce matin, il n’arrête pas d’aller et venir entre chez nous et sa maison. Vous avez peut-être appris qu’il s’est bâti une maison cette nuit ? Tenez, là tout près.

– C’est vrai, on m’en a parlé, mais je viens de passer devant sans la voir. Où avais-je la tête ? »

Pendant que le curé complimentait Urbain, Arsène salua et s’éloigna sans hâte vers la forêt. Il s’arrêta, comme il l’avait dit, à la Vieille Vaîvre pour constater l’état du pré. Les vaches l’avaient mis à ras, ne laissant que des touffes de jonc. Du seigle des Mindeur, depuis longtemps moissonné, il ne restait qu’un chaume bruni par le soleil. Comme Arsène se demandait s’il labourerait le pré à l’automne, il vit surgir Beuillat et en fut contrarié. Il avait été convenu

 

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que le fiancé de Rose Voiturier se rendrait directement à l’étang des Noues sans qu’ils eussent besoin de se voir. Beuillat, en manches de chemise et chaussé d’espadrilles, ne paraissait nullement ému.

« Je suis un peu en retard, mais je n’ai pas voulu m’essouffler à courir. C’est la faute à Requiem. Tout à l’heure, chez Judet, il m’a cherché des crosses. »

Depuis longtemps, Beuillat avait renoncé au patois et parlait un français truffé d’expressions argotiques qui déroutait un peu Arsène.

« Il était déjà rétamé. Il s’est mis à beugler dans le bistrot qu’on était tous des culs-terreux, que la Robidet elle était marquise et fille de notaire et qu’elle avait dix mille francs de rentes. Ça me ferait mal, que moi je lui ai dit : Ta Robidet, je l’ai connue à Dôle, qui faisait le Polonais à cinquante sous, vers la place des Carmes, la nuit. Vieille comme elle était, en plein jour, elle n’aurait trouvé personne pour dix sous. Cochon, il me dit, c’est la jalousie qui te fait baver. Et le voilà parti à gueuler que la Robidet

 

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avait vingt ans, qu’elle était pucelle en janvier, qu’elle avait un trousseau comme une femme de sous-préfet, et que le premier qui dirait le contraire, lui, Requiem, il l’enterrerait vivant. Alors, moi... »

Ils marchaient côte à côte sur le pré. Beuillat bavardait, brodant des commentaires insignifiants sur sa querelle avec Requiem, et semblait avoir oublié la partie difficile qui allait se jouer. Pourtant, il y vint de lui-même. Ce ne fut d’ailleurs pas pour faire le compte de ses chances ou arrêter un plan. Dans sa présomption, il voyait le succès de l’entreprise assuré et l’idée d’un échec ne l’effleurait même pas. L’aventure ne commençait pour lui qu’au moment où le rubis serait en sa possession. Après l’avoir vendu, il achetait le plus grand café de Besançon, le plus grand salon de coiffure, une voiture américaine, entretenait une actrice du Théâtre Municipal qu’il avait vue l’hiver dernier dans Les Mousquetaires au Couvent, et se réservait de coucher avec ses employées qu’il choisirait jeunes. Arsène était choqué par l’insignifiance de ces bavardages et plus encore par l’incapacité où il voyait Beuillat

 

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de fixer son esprit sur la difficulté ou seulement de l’entrevoir. Cette absence de vue perspective, quant à l’ordre et à l’importance des différentes phases d’une entreprise, lui semblait, chez un homme, une tare grossière et dégoûtante. Il se prenait à haïr Beuillat.

« Je ferai peut-être le voyage de Paris pour le vendre. En tout cas, aussitôt vendu, je t’envoie ta part. Moitié-moitié. Je suis régulier, moi, tu sais.

– Pas question de moitié-moitié, répliqua Arsène. Tu me donneras le quart, comme on a convenu. C’est toi qui vas courir le risque, ce n’est pas moi.

– Oh ! le risque ! Avec mes espadrilles aux pieds, j’enquiquine tous les serpents du monde.

– Attention, il en sortira de partout. C’est plus dangereux que tu te le figures. Je te répète, si tu vois qu’il n’y a rien à faire, jette le rubis.

– Moi, jeter le rubis ? Ah ! salut. Tu me connais pas encore, mon petit pote. »

Arsène comprit qu’il ne réussirait pas plus cette fois que les autres à le persuader de

 

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l’importance du danger et se reposa sur le sentiment d’avoir fait le nécessaire.

« Tu t’es confessé ?

– Oui, répondit Beuillat, en souriant comme à un aveu gênant, je me suis confessé et j’ai communié ce matin. Mais c’est bien pour te faire plaisir. »

Pleinement rassuré, Arsène cessa de s’intéresser à son compagnon et à ses propos. Bientôt, il lui fit signe de se taire, car l’étang des Noues était proche, et il marcha devant lui. En débouchant de la forêt, il n’eut même pas un regard en arrière pour s’assurer de l’endroit où s’embusquait Beuillat.

Exacte au rendez-vous, la Vouivre était allongée au bord de l’étang, à quelques pas de sa robe et de son rubis. Au fort de l’été, son corps avait pris la couleur du pain d’épice. La tête reposant sur son bras, elle le regardait s’approcher, l’œil rieur. Il sourit sans se forcer, avec sympathie. En la retrouvant, il lui semblait aborder à un monde heureux et futile, pourtant robuste, où l’eau, les arbres, le ciel méritaient de

 

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retenir l’attention et il découvrait que la campagne et la forêt peuvent être un plaisir pour les yeux.

« Bonjour, dit-il. J’arrive un peu en retard. J’ai rencontré du monde qui m’a tenu en chemin. »

La Vouivre sauta sur ses pieds et, rieuse, jeta ses bras autour du cou d’Arsène qui voulut bien rire aussi. Il n’aimait pas beaucoup ces démonstrations, mais une fois en passant, c’était quand même amusant. « Je t’aime, disait-elle en lui mordillant les oreilles. – C’est comme moi », répondait Arsène, et cependant, il la repoussait doucement en lui coiffant les seins avec ses mains.

« Viens, dit-il en lui prenant le bras. J’ai envie qu’on s’en aille par là-bas, et il eut un geste vague qui semblait balayer l’espace devant eux. Elle ne fit pas de résistance à le suivre et ils marchèrent le long de l’étang, en direction de la vanne. Arsène n’était pas très fier en pensant que Beuillat pouvait le voir déambuler avec une fille nue accrochée à son bras. C’était bien là le comble de l’absurde et du ridicule.

 

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– J’aime bien ton complet des dimanches, disait la Vouivre. Tu es mieux qu’en semaine quand tu as ton pantalon de coutil avec le fond qui te tombe aux jarrets. Tu fais tout de même plus propre. Ce qui me plaît le plus, c’est ton petit chapeau rond en feutre noir. Tu parais moins méchant qu’en casquette. Ton costume noir, il est un peu triste, mais je crois qu’il t’amincit et tu en as besoin. J’aimerais bien te voir tout nu, un jour.

– Je ne vois pas à quoi ça t’avancerait », fit Arsène d’un ton assez maussade.

Ils avaient franchi la vanne et, toujours suivant le bord de l’eau, marchaient sur un lit de roseaux secs qui craquaient sous leurs pas. Un grand cri les fit s’arrêter pile et tourner la tête, un hurlement prolongé, de terreur et d’appel. La levée de la vanne leur masquait la vue de l’endroit qu’ils venaient de quitter. Entre l’étang et la forêt, des serpents filaient dans l’herbe en direction du bief.

« Encore quelqu’un qui en a après mon rubis, dit la Vouivre paisiblement.

– Rappelle tes serpents, ordonna Arsène.

 

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– Mais non, voyons, je ne peux pas. Je ne vais tout de même pas me laisser prendre mon rubis.

– Siffle tes serpents, je te dis. » On entendit encore un cri, plus faible et plus bref que le premier et qui semblait être la plainte d’un agonisant. Il saisit la Vouivre à l’épaule et la secoua rudement. « Rappelle tes serpents tout de suite, tu m’entends.

– Ce n’est plus la peine, dit-elle, il est sûrement mort. » Néanmoins, elle pinça les lèvres et fit entendre un long sifflement. Arsène l’ayant lâchée, elle vit le regard dur de ses petits yeux gris clignant dans le soleil et courut jusqu’à la vanne. Au haut du tertre, son corps nu s’immobilisa sur le ciel. Aux arrondis, sa peau brune fondait dans une lumière dorée et le disque du soleil semblait poser sur ses cheveux noirs comme un joyau d’un éclat insoutenable.

« Il est mort, dit-elle. Il n’a plus de figure. »

Arsène tourna les talons et se dirigea vers la forêt. Où vas-tu ? Sans répondre, sans même un regard en arrière, il entra dans un sentier. Où vas-tu ? La voix avait un accent de tendresse inquiète.

 

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Il marcha d’un pas vif et soudain s’arrêta court. Devant lui, deux vipères traversaient le sentier sans se hâter. D’autres suivirent immédiatement. En quelques secondes, il en compta une quinzaine et, derrière lui, elles n’étaient pas moins nombreuses. Il pensa que tous ces serpents revenaient de la curée interrompue par le coup de sifflet de la Vouivre. Peut-être restaient-ils animés d’une férocité qui n’avait pas eu le temps de se satisfaire. Ils allaient d’une allure paresseuse, tournant la tête et regardant aux yeux l’homme immobile au milieu du sentier. L’un d’eux s’arrêta presque à ses pieds et, sans cesser de le fixer, se mit à balancer la tête. Sous la mâchoire palpitait un renflement mou ayant la couleur d’un mal blanc. Arsène avait le cœur serré de dégoût, mais gardait tout son sang-froid. Le souvenir du combat qu’il avait soutenu contre la harde des reptiles le préservait de la peur et l’entretenait dans un sentiment de fierté agressive. Il avait ouvert son couteau dans sa poche et guettait du coin de l’œil dans un buisson de noisetiers, une branche cassée, encore verte, qui ne tenait plus que par l’écorce. Et, il y pensa,

 

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plutôt crever que d’appeler la Vouivre à son secours. Il sentait que le moindre mouvement de sa part réveillerait la fureur des bêtes attentives et encore prudentes, mais à la vue d’un serpent maculé d’un sang rouge et qui débouchait mollement sur le sentier à trois pas de lui, il faillit céder à une impulsion de violence et allongea la main vers le bâton de coudrier. Enfin, le serpent qui dodelinait du chef à ses pieds se coula lentement sous les fougères et, en moins d’une minute, le sentier se trouva nettoyé. Arsène était pâle de colère. Après avoir cueilli un bâton souple et solide, il se remit en marche. Quelques serpents isolés traversèrent encore le sentier, assez loin de lui. Il tenait son arme derrière son dos pour la dissimuler à leurs regards vigilants. Le dernier qu’il vit, un peu avant d’arriver à la Vieille Vaîvre, fut une grosse vipère trapue aux reflets rougeâtres, qui passait à trois pas de lui, sans se presser, en le regardant d’un air de tranquillité provocante. Comme il continuait à marcher, elle se tourna vers lui, le col dressé avec un sifflement de colère. D’un coup prompt et précis, assené sur les reins, il lui cassa l’épine

 

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dorsale. Elle fit un saut et, en retombant, eut quelques mouvements courts qui trahissaient un effort désespéré. Les yeux restaient vifs, la peau des mâchoires frémissait. Arsène demeura une minute à la torturer du bout de son bâton et à jouir de son agonie, puis il la jeta dans les fougères.

Sur le chemin de la ferme, il réfléchit à la mort de Beuillat. Elle lui inspirait quelque tristesse, mais nul sentiment de remords. Avant de classer l’aventure dans un tiroir de sa conscience, il prit le temps d’y mettre de l’ordre. En toute cette affaire, il se jugeait irréprochable. Ce n’était pas lui qui, le premier, avait parlé de la Vouivre. Sur question de Beuillat, il s’était borné à répondre qu’il la rencontrait souvent. C’était la simple vérité. Quand le malheureux lui avait proposé l’expédition du rubis, Arsène lui avait représenté avec précision tous les dangers qu’elle comportait. Comme l’autre s’entêtait, il n’avait négligé de lui indiquer aucune des précautions utiles. Quand je lui ai dit que j’avais mal au pied, que je ne pouvais pas courir, c’était vrai. Tellement vrai, que je me ressens encore du coup

 

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que je m’étais donné la veille à la cheville. Ce matin, après la fatigue de la nuit, je boitais. Non, je n’ai rien à me reprocher. Et tout à l’heure, j’ai fait ce que j’ai pu pour le sauver en forçant la Vouivre à rappeler ses serpents. Même sans moi, tôt ou tard, il aurait risqué le coup avec moins de chances de réussir. Il n’est pas le premier qui ait essayé. À examiner les choses sous un autre aspect, Arsène ne croyait pas que la mort de Beuillat fût en soi bien regrettable. Paresseux, incapable, inutile à qui et à quoi, sa disparition était plutôt un bienfait et il y aurait eu hypocrisie à se le dissimuler. S’il eût vécu, le malheureux aurait dilapidé sottement la fortune de Voiturier, fait le malheur de sa femme et traîné une existence de vaniteux ulcéré dans la misère et la bassesse. Au lieu de quoi, cette vie manquée d’avance, il avait eu le bonheur de la finir audacieusement dans une entreprise périlleuse et par là honorable. Pour comble de bonheur, il avait, grâce aux soins prévoyants d’un ami, communié le matin même de sa mort. En fournissant une carrière plus longue, il n’eût certainement pas quitté ce monde avec d’aussi

 

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belles chances pour l’autre. Arsène referma le tiroir de sa conscience et ne pensa presque plus à Beuillat.

Le curé était encore chez les Muselier, attablé devant un verre de vin blanc et une assiette de biscuits à la cuiller. Sans se découvrir, il avait amené la conversation sur la Vouivre et en parlait comme s’il n’en eût été instruit que par la rumeur du village. Victor lui prouvait que la Vouivre était une invention puérile et, en homme habitué à réfléchir, invoquait sans gaucherie la vraisemblance, la science, le recul de la superstition, les lois de la nature, l’antiquité commode des miracles dont s’autorise la crédulité des simples. Le curé, qui feignait d’examiner ses raisons avec désintéressement, n’avait toutefois aucun mal pour les réfuter. Victor avait assez de finesse pour sentir qu’il ne gagnait rien, la réalité se trouvant toujours trop courte pour expliquer la réalité, tandis que les arguments trop poussés l’en faisaient sortir. Mais la vanité même de ses efforts l’irritait. Il se sentait appuyé dans sa conviction par une humanité innombrable et imposante qu’il

 

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n’arrivait pas à faire peser utilement sur la discussion, et il en avait chaud aux oreilles. Peu à peu, il en venait à s’exprimer avec une violence embarrassée, affirmant, sans plus, que la chose, nom de nom, n’était pas possible. Arsène, survenu à cet instant, considérait avec une pitié malveillante les efforts de son frère, pauvre cervelle avide et inquiète, n’ayant plus, bien sûr, ni compartiments, ni cloisons, devenue incapable de supporter le voisinage de deux idées contradictoires et cherchant l’unité comme un alcool. Pour la première fois, il observait que Victor avait un visage triangulaire, et la flamme fuyante de la raison blessée brillant dans son regard lui fit découvrir une ressemblance avec la vipère qu’il venait de tuer.

 

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