La Vouivre

Marcel Aymé · Chapitre 11 sur 21

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La Vouivre

Chapitre XI

 

À neuf heures du matin, Arsène eut vendu ses deux taurillons. Sa mère et son frère lui avaient laissé le soin de les mener à la foire de Dôle, car il s’entendait mieux que personne au trafic des bêtes. Il était servi par un grand sang-froid, par une liberté à peu près complète à l’égard du point d’honneur et, malgré sa jeunesse, par une autorité tranquille dans la discussion. Les taurillons vendus, il lui restait à acheter des porcelets, mais ayant parcouru le champ de foire, il constata que l’article était rare, l’offre de beaucoup inférieure à la demande, et décida de s’abstenir. Louise et Émilie l’avaient chargé d’effectuer des achats en ville et lui-même avait à prendre des fournitures dans une quincaillerie et d’autres boutiques. Après avoir donné l’avoine à son cheval, il quitta le champ de foire et descendit vers le centre de la ville. En marchant par les rues, il essayait de retrouver un peu de ce sentiment d’effroi qui

 

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l’avait saisi lors de son premier voyage à Dôle, à l’âge de cinq ans. Louise l’y avait amené un matin d’automne pour le conduire à l’hôpital et lui faire extraire un caillou qu’il s’était fourré dans l’oreille. En débouchant sur la hauteur de la Bedugue au pas du cheval conduit par sa mère, il avait découvert la ville, l’enfilade des trois ponts et la montée des hauts toits au pied de l’église collégiale et de son énorme donjon portant sur sa plate-forme carrée la maison du guetteur, flanquée de quatre tours d’angle. Arsène avait souri à sa mère pour partager avec elle sa joie et son étonnement d’un paysage aussi nouveau. Mais la vue d’ensemble qu’il en avait ne pouvait lui en révéler le mystère essentiel. Ayant remisé le cheval et la voiture à l’hôtel de la Pomme-d’Or, ils s’étaient rendus à l’hôpital sans avoir à pénétrer dans la ville. Arsène avait béé de plaisir à la vue du beau bâtiment de l’hôpital dont l’immense balcon de pierre et les jardins surplombant le canal des Tanneurs précisaient en lui l’idée encore vague qu’il s’était faite d’un palais. Le caillou extrait, ils s’étaient rendus chez un parent lointain dont la profession d’employé à

 

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la sous-préfecture jetait un certain éclat sur la famille Muselier. Croyant tirer au plus court, Louise s’était perdue et, un long moment, ils avaient erré au hasard dans un enchevêtrement de rues, de passages, d’escaliers et de venelles, certaines si étroites qu’ils y pouvaient à peine marcher de front. Descendu aux entrailles de cette ville profonde, Arsène cheminait avec angoisse, sa petite main crispée dans celle de sa mère, et se sentait arraché au ciel. Ici, l’espace n’était plus l’immensité à perte d’esprit où reposent les champs et les bois et qui n’est rien par elle-même. Entre les hautes rangées de maisons à étages, l’espace devenait une réalité substantielle et prenait une forme, celle des rues qui l’enfermaient. Le ciel était prisonnier. Un dieu confiné et souffrant flottait parmi les odeurs de trognons, d’eaux grasses, de paillasses, les relents de couloir humide et d’épicerie-buvette. Rue des Arènes, artère principale de la ville, où se pressait la foule lente et bruyante des jours de foire, Arsène aperçut Requiem arrêté au bord d’un trottoir. Requiem traversa la rue pour l’interroger.

 

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« Des fois, tu n’aurais pas rencontré la Robidet ?

– Non. J’arrive directement du champ de foire.

– La carne ! » dit Requiem.

Un bourrelet d’inquiétude barrait son front bas. Sa petite tête de lapin, plantée au milieu des larges épaules, tournait sans cesse en tous sens.

« Tes taurillons, je vois, tu les as vendus. Un vrai temps de juillet, il fait. Je n’ai jamais eu aussi chaud.

– Je n’ai guère le temps », dit Arsène.

Requiem l’aiguilla vers un café obscur qui avait trois mètres de façade dans une ruelle malodorante. Une grosse femme dépeignée leur servit un litre de vin rouge, se plaignit de ses varices et essaya de se faire inviter, mais Requiem, rudement, l’envoya faire son ménage. Elle disparut dans l’arrière-fond en disant que les bonnes façons se perdaient de plus en plus.

« Ce n’est pas croyable, soupira-t-il après son départ. On était assis là, à la table qu’on est maintenant. C’est elle qui avait voulu qu’on

 

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entre. Moi, je ne suis pas buveur, mais elle disait qu’elle avait soif. C’est bon, nous voilà qu’on entre. On était là, on causait sans penser à rien. À la gare, je lui avais flanqué mon pied dans le cul, mais comme ça. Elle n’avait pas eu l’air de se vexer. On était là, et tout par un coup, elle se lève, elle me dit, je reviens. Qui c’est qui aurait pu se méfier ? Son verre était plein aux trois quarts. Je ne mens pas, aux trois quarts.

– Tu vas la retrouver. Elle n’est sûrement pas bien loin.

– Non, Arsène, elle ne reviendra pas. Je la connais trop bien. Tu me diras, la Robidet, ce n’est personne. Je ne te répondrai pas là-dessus. Mais cette femme-là, vois-tu, ce n’était quand même pas n’importe qui. »

Ayant porté son verre à ses lèvres, il le reposa sans y avoir bu et ajouta rêveusement :

« Depuis un temps, elle s’était mis dans l’idée qu’il lui fallait des vacances. »

Il prit un temps et murmura pour lui-même, avec précaution et déférence :

 

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« Des vacances.

– Elle aura été voir des gens de connaissance, dit Arsène. Tu la trouveras au train tout à l’heure.

– Non, Arsène, elle ne reviendra pas. Plus jamais. Sur là-dessus, je pourrais t’en dire long. Tel que tu me vois, j’ai quarante et des. Je suis né, je ne sais plus si c’est en quatre-vingt-six ou en quatre-vingt-seize. La vie, je la connais, la vie. Et l’amour, je sais peut-être ce que c’est aussi. Eh bien, moi, je vais te dire une vraie vérité, c’est que les hommes, ils ne savent pas ce que c’est que l’amour. Moi qui t’en parle, j’étais comme eux. Les torchées que je lui ai flanquées, à la Robidet, bien du monde pourrait t’en causer. Je ne suis pas buveur, mais quand on était d’avoir bu un peu, ce n’est pas qu’une fois que je lui ai mis la gueule en sang. Ce n’est pas qu’une fois. Les hommes, ils croient que l’amour c’est ça et aussi la chose de se vider ce que je pense. Mais ce n’est justement pas ça. »

Requiem écarta sa veste, ouvrit sa chemise sur sa poitrine velue et enfonça la pointe de l’index sous son mamelon gauche.

 

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« L’amour, dit-il, c’est là-dedans. Ce n’est pas ailleurs ni autre part. »

Il attendait l’approbation d’Arsène, qui tarda un peu, et il ajouta :

« Les femmes, on croit qu’on en profite. Mais les femmes, elles ont des idées et les idées, ce n’est pas comme les poux, on ne peut pas les voir courir sur la tête. »

Il se tut et s’absenta dans une certaine vision de l’éternel féminin. Arsène en profita pour se lever. Le litre de vin était payé et il restait un fond de bouteille. L’ayant vidé dans son verre, Requiem, les coudes sur la table, resta seul à considérer son destin.

Pour rattraper le temps perdu, Arsène se rendit au marché aux étoffes en coupant par de petites rues presque désertes. Rue des Vieilles-Boucheries, à l’entrée d’un couloir, il aperçut la Robidet qui fumait un mégot. Maigre, le ventre saillant et pointu, elle était vêtue d’une robe de tussor grisâtre, dérisoirement estivale, taillée sans aucune recherche dans des rideaux défraîchis. Appuyée au mur, le corps avachi, ses yeux bordés

 

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de rouge à demi clos, elle paressait dans la fraîcheur fétide exhalée de quelque arrière-cour par la bouche du sombre couloir. Sa face molle de vieille soularde, aux plis noirs de crasse, exprimait la béatitude des paradis citadins retrouvés et sa bouche sans dents dédiait un sourire à ce dieu étiolé dont la présence avait jadis angoissé Arsène. Méprisant les campagnards et s’étant toujours refusée à distinguer les uns des autres ceux de Vaux-le-Dévers, elle laissa passer sans le reconnaître le confident de Requiem.

Sur la place Nationale, au pied de la tour de l’église, une foule épaisse circulait lentement autour des tréteaux des marchands forains. Arsène avait à acheter douze mètres de toile à faire des torchons. Il s’approcha d’un éventaire où une paysanne marchandait de la toile et lorsqu’elle eut amené le marchand à l’extrême limite des concessions, il dit tranquillement : « Vous m’en donnerez douze mètres aussi. » En attendant son tour d’être servi, il regarda le lent écoulement de la foule et eut la surprise d’y apercevoir la Vouivre coiffée d’un chapeau sport

 

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gris clair. Jugeant la rencontre inopportune, il s’effaça derrière les chalands pour n’être pas vu. Elle passa près de l’éventaire et il eut le temps de la voir de dos et en pied avant que la foule se refermât sur elle. Vêtue d’un tailleur d’été à manches courtes, elle avait des bas, des gants, un sac à main et des souliers à hauts talons. Cet ensemble citadin, elle le portait avec une aisance remarquable et Arsène fut assailli par l’idée que la Vouivre était une jeune fille de Dôle cherchant à s’amuser de la crédulité des habitants de Vaux-le-Dévers, mais il se souvint aussitôt des serpents.

Quittant la place du marché avec son paquet de toile sous le bras, il alla faire des achats dans des boutiques de la rue principale. Dans un magasin de jouets, il fit pour ses neveux l’acquisition de deux balles de médiocre qualité, l’une en goudron, l’autre en caoutchouc vernissé avec des rayures de couleur. Il demanda ensuite à voir les poupées et passa un quart d’heure à les examiner. La marchande avait pu croire que la vente serait facile, car il n’avait pas hésité pour le choix des balles. Mais il retournait les poupées

 

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sous toutes les coutures, décelant les défauts de fabrication ou les éraflures, palpant les robes et s’attardant surtout aux physionomies. Tenté par l’un des modèles, il faillit l’acheter et le reposa en déclarant :

« Elle n’a pas l’air sérieux. On dirait déjà une petite peau. »

Il refusa une autre poupée qui savait dire papa et maman et dont la voix de ventriloque lui parut ridicule. Enfin, il choisit l’une des plus grandes pour son visage particulièrement enfantin d’ange bouffi et optimiste. Elle portait une robe rose, des chaussettes, des escarpins et un bonnet également roses.

Il paya, non sans réprimer un mouvement de révolte intérieure, la somme exorbitante de quatre-vingt-cinq francs, après avoir obtenu un rabais de quatre cinquante en considération d’une éraflure à la cheville, qui avait fait hésiter son choix. La marchande plaça la poupée dans une boîte en carton, nouée d’un ruban.

La dernière boutique où s’arrêta Arsène fut une quincaillerie. D’abord, il acheta quelques

 

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objets pour la ferme : un fer de pioche, une burette, des écrous, une corde, et en fit faire un premier paquet. Ensuite, s’aidant d’une liste qu’il avait dressée lui-même et qui était longue, il fit d’autres emplettes, telles que serrures, boutons de portes, gonds, pointes à chevrons, fil de laiton, qu’il paya sur sa bourse personnelle. En sortant, sur le seuil de la quincaillerie, il se trouva en face d’Angèle Mérichaux, la femme du forgeron, qui l’entretint des courses qu’elle venait de faire.

« Tiens, dit-elle en montrant un couple qui passait sur le trottoir opposé, voilà la fille à Voiturier avec son nouveau fiancé. »

Il jeta un coup d’œil vers les fiancés, mais rien, dans sa physionomie, ne trahit sa contrariété.

« Tu ne le savais peut-être seulement pas, poursuivait Angèle Mérichaux. La chose s’est décidée hier et bien sûr que Voiturier a dû se faire tirer l’oreille pour leur donner son consentement. Mais la petite savait ce qu’elle voulait, va, et peut-être mieux que le Guste Beuillat.

– À ce qu’on m’a dit, c’est pourtant bien lui

 

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qui la cherchait, fit observer Arsène.

– D’un côté, bien sûr. Mais moi, je me suis laissé dire autre chose. C’est que depuis une dizaine de jours, il cherchait aussi la Vouivre et que s’il avait pu mettre la main sur son rubis, la pauvre Rose Voiturier aurait toujours pu courir après lui.

– Vous y croyez, vous, à la Vouivre ? demanda Arsène avec un sourire.

– Mon garçon l’a vue et ma fille aussi, elle l’a vue. Et bien d’autres. On est quand même bien obligé d’y croire. Tu n’y crois pas, toi ?

– Oh ! moi, vous savez, je ne dis rien. Autrement que ça, je ne veux pas vous mettre en retard de faire vos commissions, Angèle. »

Chargé de ses nombreux paquets, il se dirigea vers le champ de foire en remâchant sa déconvenue. Le coup était rude. Depuis que Rose Voiturier avait été abandonnée par son premier fiancé, il caressait l’idée de ce mariage qui ferait de lui le plus gros propriétaire de Vaux-le-Dévers. Ses rêves de culture motorisée et

 

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d’engrais chimiques de choix avaient déjà pris figure de demi-réalités. Le plus irritant était d’être mis en échec par un niais, un mollasson, amateur d’alpaga et coiffeur manqué. À la réflexion, le choix d’un tel fiancé n’avait pourtant rien de surprenant, au moins de la part de Rose. L’image du couple déambulant par les rues de la ville avait suffi à éclairer Arsène. La joie qui transfigurait tout à l’heure ce pauvre visage ingrat le faisait songer au bonheur de la Robidet, quoiqu’il s’agît, dans le cas de Rose, d’une griserie assez superficielle, comme si la grâce de la divinité citadine ne l’avait encore qu’effleurée. Marchant au bras de son fiancé cravaté et vestonné de frais, la fille de Voiturier semblait naître à un monde nouveau et prendre pied au paradis. Pendant ces derniers mois, son imagination avait dû travailler et tenter de rejoindre le premier fiancé enfui à la ville. Ainsi s’expliquait la réussite de Guste Beuillat auquel son expérience et ses ambitions de citadin conféraient un prestige inégalable. Arsène se repentit d’avoir tardé, par bienséance, à commencer ses entreprises auprès de Rose. S’il

 

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n’avait pas cru devoir lui laisser le temps d’oublier son chagrin, il aurait été seul sur les rangs et, Voiturier lui étant favorable, il n’eût pas manqué d’être agréé.

Au champ de foire, il trouva Requiem assis sur une borne auprès de la voiture.

« Tu ne l’as pas rencontrée ? » demanda le fossoyeur.

Sans répondre, Arsène posa ses paquets dans la voiture. Sous la paille, il aperçut deux litres de vin rouge dont les goulots dépassaient.

« Je l’ai attendue jusque maintenant dans le café que tu sais, mais c’était plutôt pour dire que j’attendais. Je n’y croyais plus. Cette femme-là, elle était trop bien. Ce n’était pas quelqu’un pour moi. Je n’ai plus qu’à m’en retourner chez moi creuser pour mes morts. J’ai pensé que tu me prendrais peut-être sur ta voiture.

– C’est facile. Je te demanderai seulement de m’attendre un peu. J’ai encore affaire en ville. En attendant, garde-moi mes paquets. Si tu veux faire boire le cheval, ça m’avancera aussi. »

 

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Tandis qu’Arsène s’éloignait, Requiem, un peu ivre, alla détacher le cheval et l’emmena à la fontaine en l’entretenant de la Robidet, une femme comme on n’en rencontrait pas deux dans sa vie, confiait-il, et née pour la couche d’un préfet.

Arsène arpentait les rues de la ville en flâneur, mais l’œil attentif. En passant pour la seconde fois sur la place aux Fleurs, il vit se former un rassemblement autour d’un chanteur ambulant qu’accompagnait un accordéoniste et distingua, parmi les badauds, la silhouette de la Vouivre. S’étant approché, il mit la main sur son épaule et la salua d’un sourire qu’il voulut avenant. Ravie d’une rencontre qu’elle avait désirée, elle l’entraîna aussitôt hors de la foule. Quelques minutes plus tard, ils s’asseyaient à l’une des trois tables qui meublaient la terrasse d’un petit café proche du champ de foire. Attablée devant des bouteilles de bière, une famille de paysans mangeait des provisions tirées d’un sac en tapisserie verte aux soufflets rouge vif. Le patois parlé à cette table-là était très différent de celui de Vaux-le-Dévers. Arsène le trouvait cocasse et

 

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en était presque choqué.

« Des gens d’Offlanges ou de Moissey, murmura la Vouivre. C’est le parler de là-bas.

– Tu connais donc tous les patois ?

– Je ne les parle pas, mais je les connais tous, oui. Depuis le temps, tu penses. Dans le Jura, je suis partout chez moi.

– Même à Dôle, fit observer Arsène. Je ne m’attendais pourtant guère à t’y rencontrer.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas, moi. Je pensais que tu n’en avais que pour les bois, la campagne. La nature, quoi.

– La nature est partout, aussi bien à Dôle qu’à Vaux-le-Dévers. Je me demande même si elle n’est pas plutôt ici. Pour moi qui ai connu le pays autrefois, je trouve la campagne bien fade avec votre bête de blé, vos champs de pommes de terre et tout ce vert plat à faire lever le cœur. Si tu avais vu, il y a seulement cinq mille ans, ce fouillis, cet emmêlement du bois mort et du bois vif, cette bataille des plantes pour se pousser à la

 

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lumière, quelle pagaïe ! Aujourd’hui, vos rasibus à blé et à pommes de terre, le village bien assis au milieu, et les prés à vaches et les vues filées à travers deux rideaux de peupliers, c’est fait comme un jardin. Et la forêt : des arbres plantés comme des asperges, les coupes, les futaies, les taillis, tout bien ordonné, divisé, et les allées droites, les carrefours, les sentiers. C’est le parc au bout du jardin. La nature, je la vois bien mieux dans les villes, je t’assure. La ville, c’est la vraie forêt. Des sentiers profonds, des fourrés, des corridors sombres, les maisons qui s’accolent toutes, une mêlée, et des vies tapies, d’autres pressées, l’aventure, les femmes guettées, les batailles, les foules, les vices et tous les instincts. Hier soir, en arrivant à Dôle, je suis entrée dans un café de la rue du Vieux-Château. Des Polonais, des voyous de la ville, des filles sales, des voix éraillées, piano mécanique, une odeur de gibier et d’urine, et moi, trop bien habillée, le teint riche, les hommes me regardaient, les filles aussi, me regardaient tous comme des bêtes surprises, sans savoir s’ils devaient mordre, et je sentais tout autour de moi hésiter une vie triste et

 

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sauvage comme il n’y en a plus, même dans les monts. Je me rappelle une autre fois, c’était à Valentigney, un métingue des ouvriers de chez Peugeot, les hommes faisaient une forêt serrée qui hurlait comme une tempête. La nature ne se perd pas. Ce qui se défait d’un côté se refait d’un autre. Comment me trouves-tu avec mon chapeau ? »

Arsène la complimenta, lui dit qu’elle avait l’air d’une fille de marquis. Elle sourit de plaisir et ouvrit son sac de cuir pour se mirer dans la glace. Curieux, il jeta un coup d’œil de côté pour voir l’intérieur du sac. À première vue, il ne contenait qu’un poudrier, un peigne, un mouchoir et un porte-billets mais il remarqua que la poche du milieu était gonflée et animée comme d’un mouvement de vague. Le fermoir de la poche ayant cédé, une tête de vipère émergea lentement. À la table des mangeurs, une fillette poussa un cri et manqua s’étrangler. Arsène n’avait pu s’empêcher de reculer sa chaise. Du bout des doigts, la Vouivre appuya sur la tête du reptile, la fit réintégrer la poche et referma le sac.

 

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« Je te vois de plus en plus rarement, dit-elle doucement, et toujours pour me dire que tu n’as pas le temps de t’arrêter. Est-ce que tu me trouves moins jolie ? »

Arsène protesta d’un sourire qui n’était pas seulement de politesse. Le tailleur clair, les bas de soie, le chapeau souple qui adoucissait le visage de la Vouivre, la poudre, le rouge à lèvres, les gants, ajoutaient à sa beauté un mystère de féminité qui manquait à la fille des bois. Le regard de ses yeux verts semblait venir de plus loin. Il en était un peu intimidé.

« Tu sais ce que c’est, dit-il. En ce moment de l’été, on est dans le plein du travail. On n’a pas fini d’un côté qu’on se trouve déjà qu’on nous appelle d’un autre. L’amour, on a beau y penser, la besogne est là qui commande et qui vous tient par les deux mains. Mais quand même, à partir de demain, je trouverai bien moyen de m’arranger.

La Vouivre lui prit les mains, les pétrit dans les siennes et se pencha pour y appuyer ses joues l’une après l’autre. Arsène en était contrarié. Parmi les gens qui passaient dans la rue, il

 

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pouvait se trouver quelqu’un de connaissance. Et quand bien même la rue et la terrasse auraient été désertes, la chose en soi était ridicule. Il retira ses mains. Elle posa la tête sur son épaule.

« Reste tranquille, dit-il en la repoussant. Ce n’est pas des façons de se tenir. »

Elle sourit et l’enveloppa d’un long regard tendre et collant qui l’irrita encore plus que la tête sur l’épaule. Elle se mit à l’appeler, coup sur coup, mon lapin, mon chevreuil, mon sanglier, ma couleuvre dorée.

« Tu es venue à Dôle à pied ? demanda-t-il d’une voix sèche.

– Non, j’ai pris le train hier soir à la gare de Mont.

– Tu avais donc de l’argent ?

– Bien sûr. On ne m’a pas fait cadeau de mon billet.

– Je m’en doute, mais l’argent, ça ne pousse pas dans les bois, ni sur les étangs. »

La Vouivre détourna les yeux et laissa paraître un peu d’embarras et même d’impatience.

 

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« Je m’arrange », répondit-elle d’un ton bref qui invitait Arsène à plus de discrétion.

Les voisins mangeaient des gâteaux à la crème, achetés dans une pâtisserie de la ville. La fillette qui avait vu la vipère dans le sac à main avait dû en parler à ses parents, car ils observaient la Vouivre d’un œil méfiant. Elle n’en parut pas gênée et à certain propos d’Arsène, qui engrenait sur ses souvenirs, elle dit à haute voix.

« Je me rappelle, il y a trois cents ans. »

Elle parla du siège de Dôle en 1636. Par hasard, elle se trouvait dans la place quand les Français vinrent l’assiéger. C’était assez amusant. Les bourgeois de la ville, d’ordinaire ennuyeux et compassés, avaient tout d’un coup le diable au corps, estoquant et arquebusant comme des furieux, mais buvant sec et courant les filles sans guère se gêner de leurs épouses. Un jour qu’il était venu à la tranchée, elle avait vu un nommé Condé qui commandait l’armée française. On disait qu’il était d’une bonne maison. N’empêche qu’il n’avait pas pu prendre Dôle et qu’il était

 

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reparti l’oreille basse. Son fils, qu’on appelait le Grand quoiqu’il fût d’une taille moyenne, devait mieux réussir quelques années plus tard.

« Les temps étaient durs pour les Comtois. Il y avait toujours trois ou quatre armées qui tenaient la campagne, des Français, des Allemands, des Croates, des gens des Cantons, tous pillards, paillards et coupeurs de gorges. Mais les plus mauvais étaient les Suédois. Ils emmuraient les paysans dans les grottes et les souterrains où ils se cachaient. J’en ai vu de ces malheureux errer dans les bois. J’en ai sauvé plus d’un des griffes des Suédois.

– Il est l’heure que je m’en aille, coupa Arsène. Voilà qu’il va être midi.

– Tu m’emmènes sur ta voiture ? »

Arsène n’osa pas refuser, car il pensait avoir bientôt besoin d’elle. Ils trouvèrent Requiem endormi dans la voiture, la tête reposant sur un oreiller de paille. Les deux litres vides gisaient à côté de lui.

 

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