La Vouivre
Chapitre XX
Les filles Mindeur étaient agitées par le voisinage d’Arsène. De la fenêtre de la cuisine, on le voyait aller et venir autour de la maison d’Urbain et, sans doute parce qu’il s’était installé là en rupture avec sa famille, on avait l’impression exaltante qu’il se trouvait soudain disponible et sans défense. Juliette surveillait la maison du vieux avec une curiosité fervente. Bien qu’elle témoignât aux siens une humeur agressive, une joie profonde transparaissait à son visage, et dans ses yeux noirs couvait un feu doux. Des raisons assez graves pour déterminer Arsène à se séparer de sa famille devaient être de celles qui remettent tout en question, pensait Juliette. Avec une espérance inquiète, elle attendait son heure.
Pour être plus superficielle, l’exaltation de la dévorante n’en était pas moins alarmante pour ses
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parents. Déjà quand Urbain était venu coucher dans sa maison, elle avait pris le mors aux dents. On croyait, sans du reste s’en inquiéter autrement, qu’il s’était passé quelque chose avec le vieux. Mais la présence d’Arsène, qui menaçait l’honneur de la famille, était d’autre importance. Au retour des champs, Noël s’ingéniait à proposer à son aînée des besognes qui lui fissent oublier le voisin. Le premier jour, on lui donna à creuser une fosse à purin, le deuxième, à déménager un moule de bois d’un hangar dans un autre. La grande Mindeur travaillait d’arrache-pied et sans distraction. À la nuit tombée, lâchant à regret son labeur, elle passait à la cuisine et dînait comme un ogre. Alors, la poitrine se mettait à frémir, tressaillir et soubresauter, les grands yeux de vache lançaient des éclairs. Heureusement, les Mindeur eurent la machine à battre pendant deux jours et leur aînée y trouva quelque apaisement. Il vint des garçons du village pour aider à la besogne, à charge de revanche. Ils avaient autant d’affaire avec la dévorante qu’avec la machine à battre. On ne pouvait remuer une botte de paille sans découvrir ses cuisses et
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d’instant en instant, il s’élevait, par-dessus le bruit de la machine, un grand hennissement de putain, qui portait jusqu’à l’autre bout de Vaux-le-Dévers. En outre, dans ces deux seules journées, la grande Mindeur dépucela le fils du facteur, garçon de quatorze ans qui venait d’obtenir son certificat d’études, et les quatre petits-fils du notaire de Roncières qui passaient à bicyclette sans penser à rien. Les parents des victimes se plaignirent aigrement et le facteur, qui n’en faisait du reste pas une affaire d’argent, parla de réclamer un franc de dommages-intérêts. Les Mindeur se trouvaient encore un coup assez ennuyés. De tous ces délits, Noël ne fit qu’une raclée, mais le dos de son aînée en fut marqué comme d’un arc-en-ciel.
Arsène, inactif et solitaire, passait de longues heures dans la maison d’Urbain à remâcher son chagrin et sa colère. Il lui semblait avoir perdu pour jamais le goût du travail et de la société de ses semblables. La pensée de Belette et de Victor l’accaparait tout entier. Il se posait à leur sujet des questions qui compliquaient sa souffrance : Depuis quand duraient ces rencontres de la
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chambre aux outils, comment Victor était arrivé à ses fins et pourquoi Belette lui avait cédé, si elle avait obéi à la curiosité ou à la contrainte. Plus il y réfléchissait, plus la conduite de Victor lui semblait révoltante, surtout par l’intention. Il découvrait mieux en lui l’ennemi-né qu’il avait déjà pressenti, l’homme auquel il s’opposait par tous ses instincts, ses sympathies et ses aversions. Il lui semblait qu’il n’aurait pas éprouvé la moindre révolte, mais seulement une contrariété, s’il avait surpris la servante en compagnie d’un autre homme ou garçon du pays, fût-ce un Armand Mindeur. En vérité, ce n’était pas une illusion dont il flattait sa rancune. Il se rappelait parfaitement avoir eu vent de certaines rencontres de Belette avec un garçon d’une vingtaine d’années et avoir envisagé la possibilité d’une aventure sans beaucoup s’en émouvoir. Quand bien même le garçon eût profité des faveurs de Belette sans en faire de cas, ces amours n’auraient eu, aux yeux d’Arsène, rien de salissant pour elle. Il semblait donc que le caractère avilissant de ces rencontres de la chambre aux outils tînt à la personne de Victor.
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Louise venait le voir à la maison du vieux. Sans lui faire de question, elle essayait de l’intéresser à la vie de la ferme en parlant de ses occupations et de l’état des travaux. Ses visites ne faisaient aucun plaisir à Arsène qui l’écoutait distraitement, souvent avec impatience. À travers ses paroles, il comprenait pourtant qu’il manquait beaucoup à la ferme. Le travail se ressentait de son absence. Urbain, libre au premier septembre, s’était offert de lui-même à continuer son service. En prenant la décision soudaine de quitter la ferme, Arsène avait pensé qu’il pourrait encore y travailler en prenant quelques précautions pour ne pas se trouver en face de son frère, mais l’idée de rester associé avec Victor, même de loin, lui répugnait. Il avait besoin de sentir entre eux des frontières nettes. Déjà, il était gêné qu’on lui apportât ses repas de la ferme et songeait à s’organiser pour faire la cuisine chez Urbain. Un soir, Louise lui apporta elle-même son dîner. Au cours de la conversation et comme incidemment, elle lui fit part de sa décision de renvoyer Belette. Sans doute soupçonnait-elle la servante d’être pour quelque chose dans le départ de son garçon.
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Considérant qu’il n’était plus de la maison, Arsène ne fit aucune objection, mais ce congédiement qu’il avait failli demander lui-même à sa mère quelques jours plus tôt, le contrariait à présent.
Belette passait plusieurs fois par jour devant la maison d’Urbain. C’était elle qui, matin et soir, portait le lait à la « fruitière ». L’après-midi, elle menait son troupeau de vaches aux communaux. Pleine d’appréhension, elle passait, la tête raide et les joues chaudes, en risquant pourtant un regard de côté avec l’espoir qu’Arsène viendrait lui reprocher sa conduite et que tout finirait par s’arranger. Belette avait plutôt des regrets que des remords. Le coup de s’être donnée à Victor, au fond, ce n’était pas grand-chose. Lors de leurs rencontres, elle n’avait jamais eu l’impression de rien faire qui fût bien important. Et d’ailleurs, Victor n’avait pas l’air non plus d’en faire une affaire d’État, quoiqu’il devînt sérieux au moment pointu. Si elle avait su qu’Arsène y vît tant de mal, bien sûr qu’elle se serait refusée. Pourtant, lorsqu’elle passait devant la maison du vieux, il semblait à Belette qu’une ombre pesante
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se levât dans sa conscience. Elle retrouvait toute chaude la honte de l’instant où elle avait été surprise. L’amour qu’elle portait à Arsène lui paraissait alors avoir perdu des droits. Sur les prés, dans la compagnie des autres bergers, elle oubliait son chagrin, mais à la ferme, elle sentait lui manquer durement la présence du garçon calme et rugueux qui adoucissait pour elle l’éclat de ses petits yeux d’acier et l’enveloppait naguère d’une tendresse qu’elle n’avait jamais connue. Le soir, elle pleurait longtemps sur son lit de sangles, et la bête faramine revint plusieurs fois rôder dans la chambre aux outils.
Arsène attendait toujours avec anxiété le passage de Belette. Il lui pardonnait son erreur, admettant qu’elle ne fût en rien responsable, mais il ne pouvait prendre sur lui de l’appeler et de la rassurer. Il ne le voulait pas. Le souvenir de la chambre aux outils le gênerait toujours. Sa parole serait embarrassée, sa voix sonnerait faux, et celle de Belette ne rendrait pas le même son non plus. Le sentiment qui l’avait lié à la petite servante était trop fin et délicat pour qu’on tentât de le raccommoder comme une simple
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camaraderie ou un amour à sueur et à étreintes. Pourtant, lorsqu’il voyait apparaître sa silhouette de petite fille, Arsène, la gorge serrée de pitié et de tendresse, était secoué d’un élan. Parfois, leurs regards se rencontraient, timides et chauds. L’après-midi, lorsqu’elle emmenait son troupeau, le chien Léopard venait saluer son maître, posait les pattes de devant sur le rebord de la fenêtre, allongeait le cou pour lécher et aboyait doucement. Habitué à reconnaître les dispositions amicales de son maître selon le dosage des coups de sabots, Léopard, affolé par les caresses que lui prodiguait Arsène, se tortillait en gueulant de plaisir. Renvoyé avec une claque et une injure cordiale, il rejoignait le troupeau dans l’amorce de la montée, et Arsène pouvait voir la bergère et son chien longuement embrassés, leurs pattes et leurs museaux mêlés. Ces messages que lui apportait Léopard entretenaient Belette dans l’espoir d’un revirement prochain. Si j’avais une bonne paire de nichons, comme voilà la grande Mindeur, ou même un peu moins, les choses ne seraient pas longues à s’arranger, pensait-elle. Cette conviction était une source de rêveries
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opulentes. Un matin, en se levant, Belette constatait un changement profond dans toute sa personne. Pendant la nuit, ses jambes étaient venues à la grosseur d’un fort tuyau de poêle, ses fesses étaient énormes, et par-devant lui étaient poussées deux belles citrouilles à la peau rose, avec des bouts comme des tétines en caoutchouc, mais durs. En même temps, sa voix aiguë et criarde avait mué vers le grave. Elle riait maintenant d’un gros rire gras comme celui de la mère Judet, un rire de poitrine. Les garçons accouraient de partout et tournaient autour d’elle. Touchez pas, gamins, leur disait Belette, j’aime pas qu’on m’emmerde. Cependant, Arsène ne pouvait pas s’empêcher de la regarder au corsage, et les yeux lui sortaient légèrement de la tête. Pour mettre toutes les chances de son côté, elle devenait riche et même très riche, car elle héritait d’un oncle photographe. À la réflexion et l’oncle photographe n’ayant pas plus de vraisemblance que de réalité, Belette s’emparait du rubis de la Vouivre.
Un matin, au troisième jour de sa retraite, Arsène prit la décision d’aller chez Voiturier pour
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y pousser un peu ses affaires. Il parlerait à Rose et, sans se découvrir trop brutalement, lui donnerait à entendre qu’il désirait faire sa vie avec une fille sérieuse, économe et bonne ménagère. Il était tombé une averse dans la nuit, le temps restait gris, la campagne baignait dans une tiédeur humide qui ressortait de la terre avec une odeur de fruit mûr. Arsène se mit en route sans beaucoup d’entrain, obéissant à une espèce de nécessité logique sur laquelle son imagination ne travaillait plus. S’étant arrêté chez Judet pour acheter un paquet de tabac, quelques gouttes de pluie se mirent à tomber comme il sortait, et il en prit prétexte pour revenir sur ses pas. Cette paresse l’inquiéta comme le signe d’une certaine indifférence à son destin. Il se raidit et décida qu’il irait chez Voiturier dans l’après-midi, mais le moment venu, il ne put s’y résoudre et durant plusieurs jours, il remit ainsi sa visite. Souvent, il sortait avec le ferme propos de se rendre chez le maire et, après quelques pas sur la route, tirait soudain vers les bois ou vers la rivière. Il en était à chaque fois humilié et endolori, mais ne trouvait pas la force de surmonter sa mollesse. La
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rivière l’attirait plus que la forêt. En descendant les prés fleuris des colchiques mauves de septembre, il se délassait un peu dans la paix du paysage calme. Au bord de l’eau, il rejoignait Requiem sur le tertre couronné d’aulnes, d’où le fossoyeur continuait à guetter l’apparition de la Vouivre.
« Raconte-moi quand tu es d’aller au château, demandait Arsène.
– C’est bien facile, disait Requiem. Et d’abord, je m’achète un chapeau melon. Ensuite de ça, ma barbe, je l’ai laissée pousser. Tu vas trouver drôle que je porte la barbe, mais attends après. Je m’apprête, la redingote, les souliers, tout, et je monte en auto. C’est bon, j’arrive au château, je corne, et c’est elle qui vient à la fenêtre. Les parents, ils se trouvent justement d’être allés au café. Mademoiselle, je lui dis, je viens pour une commission à vous faire. Avec le chapeau melon, la barbe, elle ne m’a pas reconnu. Montez donc, monsieur, elle me dit. C’est bon, nous voilà dans sa chambre, on s’assied, on cause. Moi, tu peux te penser les yeux que je lui
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fais. Jamais elle n’a été si belle. Une princesse, je ne peux pas dire mieux. Elle ne m’a toujours pas reconnu, mais quand même. La voilà qui me dit : C’est pourtant drôle, elle me dit, vous ressemblez à une connaissance, un nommé Requiem. Requiem, moi je lui dis, je l’ai bien connu, Requiem. Et vous l’aimiez, bien, Requiem ? je lui demande comme ça. Ah ! monsieur, elle me fait, Requiem, je pense à lui tout le temps, j’en rêve toutes les nuits, de Requiem. Alors, moi je lui dis : Justement, je lui dis, je venais vous dire qu’il était mort. Pauvre ami, la voilà de sortir son mouchoir. Mon Requiem ! qu’elle se met à gueuler, mon petit Requiem ! »
Ici, Requiem reprenait haleine et, d’un revers de main essuyait les larmes qui lui venaient aux yeux.
« Moi, n’est-ce pas, je la console. Il y avait bien du monde à l’enterrement, je lui dis, le maire, le curé, les pompiers, l’instituteur, l’institutrice, le notaire de Roncières, les gendarmes de Sénecières, le juge de paix, ils y étaient tous, et un officier qu’on n’a pas su qui
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c’était. Et des fleurs, ce n’est pas croyable. Mais elle, elle n’arrête pas de pleurer. Elle m’aime tellement, n’est-ce pas. Au bout d’un moment, moi je lui dis : Mademoiselle, je ne voudrais pas vous déranger, mais j’ai une sacrée soif. Je descends vous chercher du vin, elle répond. Non, non, non, je lui dis, moi, pas de vin. Je ne bois pas. Un verre d’eau, ça ira comme ça. »
Le récit offrait alors plusieurs variantes. Par exemple, pendant que la Robidet allait chercher le verre d’eau, Requiem se rasait la barbe, et à son retour, elle avait la joie de le reconnaître. Ou bien les parents, en rentrant au château, trouvaient leur fille abîmée dans un chagrin mortel et se déclaraient prêts à donner leur sang et leur fortune pour ressusciter le disparu, de quoi Requiem s’acquittait avec tact. De temps à autre, Arsène risquait une suggestion et le fossoyeur repartait en infléchissant la ligne de son récit.
Un matin, pourtant, Arsène eut un sursaut de volonté et, surmontant sa répugnance, se présenta chez Voiturier. Rose se trouvait seule à la ferme. La mort de Beuillat l’avait vieillie. Son visage
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terne était encore amolli par le chagrin et la lassitude. Son grand corps sans grâce ni relief semblait ployer sous le poids d’une fatalité morose. Arsène, qui était venu avec des intentions précises, ne put lui en dire le premier mot. Au moment de parler, il se dérobait comme un cheval rétif devant l’obstacle. À la fin de la conversation qu’il avait maintenue constamment hors de son propos, il convint en lui-même qu’il ne voulait plus épouser Rose. Les propriétés de Voiturier ne le tentaient plus du tout, et ses ambitions de culture motorisée lui paraissaient soudain des rêves puérils, mal pensés et déraisonnables. Il quitta Rose Voiturier sur quelques paroles compatissantes et c’était une prise de congé définitive. Arsène renonçait. Sa décision une fois arrêtée, il en fut troublé et effrayé. Il crut avoir perdu le goût et les moyens d’une existence normale, c’est-à-dire vouée au gain, à l’argent. Le plus inquiétant était cette défaillance dans l’esprit de suite qui avait toujours fonctionné chez lui sans à-coups.
Quand il eut regagné son domicile, chez Urbain, Arsène eut affaire au spectre de Beuillat.
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Ce n’était pas encore un remords, mais plutôt le regret d’un gaspillage inutile, d’un manque d’économie. J’ai tué pour rien. Sa conscience était longue à s’ébranler. La notion du péché y était en rapport étroit avec l’idée d’un dommage matériel, d’une mauvaise économie des forces humaines. Ayant fait le premier pas de reconnaître son crime, il en découvrait peu à peu l’horreur. L’infamie de Victor l’aidait à y voir clair, à comprendre qu’on peut commettre un crime sans pécher contre les valeurs utiles. À midi, Urbain apporta le repas comme à l’ordinaire, mais Arsène n’y toucha pas. Il était dans un état de tension nerveuse à ne pouvoir avaler un morceau de pain. Sa haine, son remords, sa tendresse blessée se heurtaient en lui, se chevauchaient dans une mêlée harassante. Il lui semblait patauger dans une ombre boueuse, un remuement obscur de haines, de crimes, de souffrances, de saletés. Plusieurs fois, pris de rage, il refit le projet de tuer Victor. Il sentait la nécessité de commettre ce meurtre qui apaiserait non seulement sa soif de vengeance, mais aussi bien son remords, comme si ce meurtre, qu’il
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regardait comme un acte d’hygiène et de justice, dût le laver de la mort de Beuillat. Mordu par la tentation et gardant néanmoins la conscience de l’abîme où il allait tomber, il eut, comme une impatience d’eau froide, le désir de se confier, de remettre son fardeau entre des mains amies. L’idée l’effleura d’aller à confesse, mais l’humanité d’un curé lui paraissait chose peu sûre, un curé n’étant que l’oreille du Dieu éternel, infini, fermé au mystère de la vie – comme la Vouivre. Peu porté sur le Christ, Arsène ne pensait pas à l’homme-Dieu, commune mesure entre la vie et l’éternité, échelle humaine de l’infini. Le curé s’intéresserait à son affaire, mais comme un comptable.
Il était deux heures après-midi. Arsène pensait à un pistolet allemand que son frère Denis avait rapporté du front en 1916. L’arme était accrochée au mur, à la tête du lit de Victor. Il y avait un chargeur complet dans un tiroir de la chambre aux outils. En rassemblant dans son esprit les matériaux du drame, son regard errait par la fenêtre et il vit, traversant la cour des Mindeur, Juliette se diriger vers un hangar. Une inspiration
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le poussa sur la route et, sans s’arrêter à l’idée que les autres Mindeur pourraient s’étonner, il alla rejoindre la jeune fille dans le hangar où elle triait des pommes. Juliette, en l’accueillant, eut dans le regard toute la douceur qu’il avait espérée. Il s’approcha d’elle, très près, et lui dit d’une voix à peine altérée :
« Juliette, j’ai tué Beuillat. C’est moi qui l’ai mené au rubis de la Vouivre. J’avais pensé à ce que je faisais. C’était pour marier la fille à Voiturier. »
Juliette se mit à trembler. Son visage prit la couleur grise qui est la pâleur des teints mats, et la peur fit chavirer ses yeux noirs. Arsène, silencieux, tendu, regardait son crime dans ce regard de femme. La vie revint au visage de Juliette et, dans ses yeux, cette douceur qu’il était seul à connaître. Elle lui prit la tête entre ses grandes mains chaudes et sèches qui sentaient la pomme.
« Tu as bien fait de venir me le dire. Moi, Arsène, je sais ce que tu es, je te connais. Tout ce qu’on a pu faire, ce n’est pas ce qui empêche
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d’être ce qu’on est.
– Les pommes ne poussent quand même pas sur les pruniers, murmura Arsène.
– La fille à Voiturier, tu n’en as finalement pas voulu. Celui qui refuse le profit du mal qu’il a fait, il aura facile de se faire pardonner. Il ne faut pas non plus se faire plus mauvais qu’on n’est. Beuillat, il n’aurait pas eu besoin de toi pour aller là où tu l’as mené. Moi, j’ai su qu’il cherchait la Vouivre et c’était bien huit ou quinze jours avant que le malheur arrive. »
Arsène ne dit rien, mais refusa en lui-même d’abriter sa conscience derrière ces raisons. Sa confession l’avait d’ailleurs soulagé. La douceur de Juliette, une force tendre et persuasive, qui émanait de sa voix et de son regard, agissaient sur lui comme un opium. Il sentait son cauchemar s’engourdir dans un bien-être lourd et inquiétant qui lui remettait le goût des euphories moroses après les chagrins d’enfant, bercés dans les bras maternels. Cette conscience diminuée, sa position humiliée à l’égard d’une femme, n’étaient pas sans l’irriter et le dégoûtaient un peu de lui-
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même. Il pensait à s’arracher à la sollicitude de Juliette quand Armand Mindeur, la bouche tordue par un sourire mauvais, apparut à l’entrée du hangar. Juliette, qui pressait encore entre ses mains la figure d’Arsène, les laissa retomber et se tourna vers son frère. Sa physionomie avait retrouvé ses plis durs et ses yeux l’expression de hargne vigilante qui leur était ordinaire.
« C’est le bordel qui continue ? dit Armand. Monsieur s’est fait mettre à la porte de chez lui et il s’en vient pleurer chez nous. Mais ma maison, elle n’est pas faite pour les mendiants. D’abord, toi, Juliette, file à la cuisine.
– Ne fais pas attention, dit Juliette en s’adressant à Arsène. Tu sais comme il est, il n’a jamais bien sa tête à lui. »
Armand, qui s’était approché de sa sœur, lui donna une gifle et, comme elle ripostait, la saisit par les cheveux. Arsène se trouvait reporté dix ans en arrière sur le chemin de l’école. Son intervention s’imposait. Les deux garçons s’empoignèrent, mais la bataille fut courte. Sans égard aux usages courtois, Juliette passa derrière
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son frère et le tira par les oreilles en même temps qu’elle lui décochait un dur coup de pied au jarret. Perdant l’équilibre, il tomba à la renverse. Arsène le tenait sous son genou et cognait sans ménagement. Il éprouvait une certaine allégresse à dépenser un peu de cette violence qu’il contenait avec tant de peine depuis plusieurs jours. Armand gueulait qu’il irait trouver les gendarmes. Attiré par le vacarme, Noël Mindeur s’avança sous le hangar et sa présence mit fin au combat. Il ne cacha pas sa surprise de voir un Muselier chez lui. Poli, mais le front et la voix sévères, il réclama une explication. Arsène chercha le regard de Juliette et y ayant lu la réponse qu’il attendait, se tourna au père :
« Je venais vous demander Juliette en mariage, dit-il, mais je suis d’avoir rencontré Armand et il ne m’a guère laissé le temps d’un mot. Si vous voulez bien, je viendrai vous en recauser une autre fois, quand on pensera déjà moins à ce qui s’est passé avec Armand.
– Viens quand tu voudras, dit Noël, la voix radoucie. Tu connais le chemin de la maison. »
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Arsène salua et s’éloigna, poursuivi par les ricanements d’Armand. Belette passait sur la route avec son troupeau de vaches. En le voyant dans la cour des Mindeur, elle s’empourpra et lui lança un furieux regard. Comme Léopard hésitait à reconnaître son maître dans ces lieux interdits, elle le prit par le collier pour l’empêcher de le rejoindre et le fit avancer à coups de pied dans les flancs. Cette vengeance puérile, Arsène en fut à la fois blessé et ému. Traversant la route, il prit dans les champs pour gagner la forêt. Le chaume commençait à prendre une teinte grise, la lisière des bois se piquait de taches d’or et de rouille. Arsène était calme, détendu. Il n’était pas heureux, son cœur restait lourd, sa conscience douloureuse, mais la nécessité de considérer l’avenir le remettait en équilibre. Il se marierait aux premiers jours d’octobre, louerait une maison à l’autre bout de Vaux-le-Dévers, il en avait une en vue. Le travail reprendrait. Les fumures, les labours, les semailles, les jardins, les bêtes, Juliette, il l’aimait bien. Il lui confierait tout, Belette, Victor, Beuillat. D’en parler souvent, ils finiraient bien par user leur peine. Dans la forêt,
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il fut rejoint par la Vouivre. Ils marchaient côte à côte sans guère parler. Comme à l’habitude, les rares propos échangés faisaient suite à ceux de la veille, qu’elle paraissait avoir médités. De temps à autre, elle prenait un pas sur lui et le regardait ardemment.
« Si je savais que je doive mourir, mettons dans trente ans, est-ce que tu crois que je changerais ? Tu me disais hier, la peine, le plaisir. Tu sais : tout ce qui nous vient, jour après jour, c’est des pierres pour bâtir sa vie et il faut bien qu’elles tiennent au cœur, tu disais, puisqu’elles soutiendront les murs jusqu’au bout. Mais moi, justement, ce qui me vient, ça ne sert à rien. Pour quels murs ? Ce matin, je pensais, mourir, ça s’apprend peut-être ? Tu crois qu’on apprend ?
– Qu’est-ce que tu vas chercher ? Ce que je te disais là, c’était manière de causer. Ne pense plus à des bêtises pareilles.
– J’y pense parce que je t’aime, ou plutôt parce que je voudrais savoir mieux aimer, comme vous autres. L’amour, mes peines, mes plaisirs, je voudrais que ce soit lourd à porter, si lourd que je
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n’en puisse plus, comme toi l’autre jour. Au lieu d’aller toujours sans m’arrêter à rien. Si je devais mourir... »
Vers la fin de l’après-midi, comme il venait de rentrer, Arsène eut la visite du curé. Il pensa d’abord que sa mère le lui envoyait pour tenter un rapprochement, mais le curé ne fit même pas allusion à la brouille des deux frères. Il était rouge d’excitation et parlait très vite, avec une allégresse qui éclatait malgré lui.
« Tu es au courant ? Ce malheureux accident. Encore la Vouivre, bien sûr. Comment, tu ne sais rien ? Tout le pays est en rumeur. Je vais te raconter.
– Requiem ? demanda Arsène angoissé.
– Mais non, c’est mieux que ça », laissa échapper le curé dans son exaltation.
Il exposa rapidement l’affaire. Au début de l’après-midi, vers une heure, des gamins jouaient sur l’emplacement de la maison Roux, détruite deux ans plus tôt par un incendie et dont il ne restait que des pierrailles envahies par les ronces.
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En déplaçant des pierres, deux enfants avaient été mordus par des vipères. Transportés aussitôt à la pharmacie de Sénecières, ils avaient reçu les soins nécessaires et se trouvaient hors de danger, mais la nouvelle avait vivement ému la population. Certes, on aurait pu prétendre, et Voiturier n’y manqua pas, qu’il s’agissait d’un accident banal, ces amas de pierrailles étant fréquemment des nids de serpents. Mais comme personne n’avait été piqué depuis très longtemps, à l’exception de Beuillat et son cas était particulier, on ne douta pas que la Vouivre fût responsable. Ce qui parut grave c’est qu’elle ne jouait plus le jeu. À présent, il ne suffisait plus d’être prudent et de résister à la tentation du rubis. La Vouivre lâchait ses serpents à tort et à travers. Chacun était menacé en allant cueillir une salade au jardin. Le curé avait beau jeu. Et justement, on était au 7 septembre, la veille de la fête de la Nativité de la Vierge, qui tombait un samedi. En faisant une procession le lendemain, le curé n’encourait aucun reproche de l’évêché, puisque la cérémonie, selon le vœu du grand vicaire, servait à deux fins. La situation de
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Voiturier était désespérée. Vers neuf heures du soir, à bout de résistance, il donnait carte blanche au curé. La procession devait traverser le village, entrer dans la forêt, contourner l’étang de la Chaînée et l’étang des Noues, gagner la rivière à la hauteur de la morte du Vieux-Château et revenir à l’église après avoir suivi le cours de la rivière. Voiturier passa une nuit atroce à se demander s’il suivrait lui-même la procession. Il était en proie à un accès de fureur adorante, de fringale votive, il brûlait d’une soif ardente de dévotion et d’apostasie, mais il sentait peser sur sa conscience trente-cinq ans d’action anticléricale et progressiste, et l’ombre du radical barbu, député de la circonscription, avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, le regardait suer sur sa couche.
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