L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)

Acte 8 - Tout ça… pour ça !

ACTE 8

 

Tout ça… pour ça !

 

Je ne parviens pas à admettre que j’ai attendu autant de temps pour ça… Quelle catastrophe ! Si je n’en étais pas tombée éperdument amoureuse, je pense que je serais passée à autre chose. La patience n’a jamais fait partie de mon tempérament, j’ai préféré l’insolence. Et l’irrévérence. Et l’arrogance. Aussi. Surtout.

Si on reprend la situation actuelle, voici six semaines que James et moi flirtons de façon totalement éhontée et… rien.

Rien !

Dès que mes gestes deviennent un peu trop explicites, il se lève, m’embrasse sur la joue (ou le front !) et… part ! J’ai l’impression de ne même plus savoir ce qu’un orgasme procure.

Je me demande pour quelle raison il se contente de m’embrasser. Nous parlons pendant des heures et je me sens terriblement bien. Cette impression que je l’ai toujours connu s’inscrit de plus en plus en moi. C’est très bizarre.

Je lui proposerais bien de passer la nuit à mes côtés mais j’ai peur de le froisser. Il semble avoir tellement de principes : un mec bien sous tous rapports.

Je me lève donc seule de mon lit pour aller travailler.

Je jette un rapide coup d’œil dans mon agenda électronique pour me souvenir des différents rendez-vous de visites. Encore une visite prévue pour la maison de la rue Montpellier. Je suis déçue que le potentiel que je vois dans cette maison n’ait attiré que deux offres bien en-deçà de sa valeur. Peut-être devrais-je proposer au propriétaire actuel, mon gentil papy, de rafraichir un peu les lieux… Cela permettrait aux visiteurs de se projeter davantage.

J’arrive devant la maison. Ma frustration sexuelle n’est rien comparée à celle de ne pas avoir reçu de message de bonjour de James. Se contenter de peu… Ma relation s’annonce sous les meilleurs auspices qui soient…

Alors que je me gare dans la rue et me dirige vers la maison, je remarque sur la pelouse à l’avant de la maison une couverture avec un panier. Le proprio ayant quatre-vingt-trois ans, je doute que ce soit lui. Je l’imagine déjà lui et son fémur se pencher sur la couverture, et s’étaler… Et moi, assistant à la scène et feignant d’être navrée ou totalement paniquée à l’idée de devoir mêler un notaire à la vente… Le tout me renvoie une image de moi-même peu flatteuse.

Je n’ai plus qu’à aller lui dire un petit bonjour cordial, en priant pour qu’il ne me parle pas trop. Quand je sonne à la porte, ce n’est pas mon petit vieillard qui m’ouvre mais… James.

Mon James.

Il me fait un grand sourire :

– Salut toi.

– Euh… Salut. Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Mon incrédulité me ferait gober des mouches.

– Et où est le propriétaire ? C’est toi ma…

– Zen, Victoire. Tout va bien, tempère-t-il. Monsieur Mardes est en train de préparer un café à la cuisine et après, on prend le déjeuner avec lui.

– Tous les trois ?

Je ne sais quoi penser.

James me saisit par les bras et m’entraine vers l’intérieur de la maison jusqu’au salon :

– Tu sais où nous sommes ?

– James, bien sûr que je sais où nous sommes. Je t’ai moi-même fait visiter cette maison je te rappelle.

James est toujours face à moi, mes mains entrelacées dans les siennes, le regard pétillant comme un enfant de trois ans prêt à faire une bonne blague.

– Ce que tu oublies de dire, c’est que nous sommes dans la maison qui nous a permis de nous rencontrer !

Je lève les yeux au ciel en souriant, priant intérieurement qu’il n’est pas en train de faire ce à quoi je pense. Il poursuit :

– Tu savais que Monsieur et Madame Mardes ont été mariés soixante-cinq ans et avaient vécu ici plus de soixante ans ?

J’acquiesce lentement (surtout ne pas l’encourager sur ce terrain).

– Et tu savais qu’ils y avaient été tellement heureux que, quand Monsieur Mardes a perdu sa femme, il n’a plus supporté de vivre ici sans elle et que c’est pour ça qu’il la vend ?

– Non, je ne savais pas et… (en vrai, j’avais cru le comprendre mais j’avais rapidement cessé d’écouter le vieux quand il avait voulu s’épancher)

James presse mes mains un peu plus dans les siennes. Son visage s’approche du mien. Ses paroles si enjouées deviennent murmures :

– Tu savais que dès que je t’ai vue, j’ai su que c’était toi ?

Au secours ! Il me fait quoi là ?

Il pose ses lèvres sur les miennes. À leur contact, je me liquéfie de bonheur. Nos bouches restent collées l’une à l’autre quelques secondes. J’aimerais garder ce contact mais il se retire doucement, les yeux pétillants d’amour.

C’est Lui, juste Lui dont j’ai besoin.

– Cette maison a été leur porte-bonheur pendant soixante ans. Elle est la nôtre à présent… si tu le souhaites.

J’avoue que sur le coup, j’aurais aimé lâcher ses mains et m’enfuir. Mais il m’embrasse à nouveau et je m’entends lui dire oui.

Oui, sans réfléchir. L’amour ne rend pas aveugle, moi il me rend idiote !

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XII

Victoire était bien décidée à ne pas se laisser démoraliser par la situation. Après tout, on en est à quoi ? Deux mariages sur trois qui se soldent par un divorce ? Autant relativiser les choses en espérant que ses enfants en feraient tout autant. Elle espérait qu’elle pourrait réintégrer sa maison et elle décida de reprendre ses petites habitudes (même si elle savait pertinemment que, ce soir, James lui manquerait terriblement).

Elle commença donc par ranger les deux chambres dans lesquelles elle s’était installée, elle et ses enfants. Elle souhaitait leur montrer que tout allait bien, se rassurant elle-même en même temps. Et puis, quoi de mieux pour s’occuper l’esprit ?

Elle descendit la tonne de linge accumulée en l’espace de deux jours se demandant si un individu pénétrait le soir pour en ajouter. Arrivée au salon, elle constata le désordre ambiant et comprit l’allusion (peu fine) de son père ce matin quand il shoota violemment dans un camion que Samuel avait laissé trainer, agrémentant le geste par un ‘’ putain c’est quoi ce bordel ! ‘’. Elle se mit en tête de le ranger également et son regard croisa les trois enfants affalés dans le divan face à un dessin animé. Le lavage de cerveau avait du bon mais elle souhaitait garder de saines habitudes :

– Allez les enfants, je veux que vous ramassiez les jouets ! Pendant ce temps, je fais un tour dans la salle à manger pour ramasser tous les petits objets qu’on a laissé trainer.

Les deux grands soufflèrent mais ne semblèrent pas émettre la moindre opposition. Louisa continua de fixer l’écran. D’ordinaire, Victoire aurait coupé la télévision, pleine de conviction mais aujourd’hui, elle voulait juste le calme et que son père n’assiste pas à la réalité souvent irréaliste que Victoire vivait avec ses marmots. Alors qu’elle ramassait la troisième cuillère sale sur la table, un cri tonitruant pénétra la maison :

– Mais range ! hurla Joséphine.

– Mais JE RANGE ! rétorqua Sam.

– Ouais génial, tu ranges tellement lentement alors qu’on voit pas la différence ! Mais grouille ! J’ai pas envie que ça prenne deux heures !

– Na na na !

Victoire savait pertinemment que Samuel était en train de faire mousser Joe en accompagnant ses jérémiades de grimaces.

Samuel arriva pour se plaindre :

– Maman ! Joe m’a fait un doigt d’honneur et comme elle a croisé les doigts, ça fait un doigt d’honneur fois dix !

Victoire se retint de lui hurler dessus à son tour et prit une grande inspiration pour éviter de s’emporter :

– Vraiment trop cruel, dit-elle en levant les yeux vers le ciel. Sam, fais ce que je te demande s’il te plait et débarrasse le salon.

Cela faisait dix minutes qu’elle s’évertuait à faire le tour de la maison pour ramasser toutes les billes que les enfants avaient laissé rouler sur le sol. Elle se jura une fois de plus de les cacher pour s’éviter cette corvée. Alors qu’elle tentait d’en attraper quelques-unes sous le vieux buffet de la salle à manger, elle entendit un bruit indéniablement connu suivi d’un applaudissement général : Lou avait fait tomber le pot de billes à peine ramassées ! Si Lou avait été adulte, Victoire l’aurait incendiée mais sa petite bouille toute ronde et profondément choquée (même si Victoire la soupçonnait de feindre pour l’attendrir) la fit tellement fondre qu’elle n’en fit rien.

Les deux grands avançaient péniblement dans le salon. Louisa avait trouvé une vague occupation en déchiquetant un morceau de carton (au moins avait-elle réussi à sortir seule du mode zombie dans lequel elle était plongée quelques minutes plus tôt) quand elle vit une voiture entre les mains de Sam. Elle voulut la lui prendre en hurlant :

– C’est à mien !

Ce qui donna envie au jeune garçon de garder ce bien encore plus précieusement entre les mains, tel un trésor de l’Atlantide en criant à son tour :

– C’est à moi !

– Non à mien !

– À moi !

Joséphine décida de clôturer le problème en prenant l’automobile de force des mains de Samuel pour la tendre à sa sœur. Furieux, Samuel saisit le balai et frappa sa sœur avec. Elle rétorqua en lui balançant un coup de pied dans le ventre. Le jeune garçon atterrit sur Louisa qui tomba en arrière. Les trois hurlaient et pleuraient.

Jackpot !

Victoire passa ses deux mains sur son visage et hésita entre :

1. Hurler sur les trois qu’ils lui pourrissent la vie (ça au vu du nombre de fois qu’elle leur avait dit, ils l’avaient sûrement déjà bien assimilé…),

2. Saisir Louisa par un pied et la faire tourbillonner comme le font les athlètes du lancer de poids aux JO en espérant atteindre les deux autres (Là au moins, elle aurait la paix quelques heures mais quand on divorce, il vaut peut-être mieux ne pas se mettre les services sociaux à dos),

3. Inspirer calmement, prendre la plus petite (priorité aux plus petits, ça va de soi parait-il) pour la consoler et terminer en déviant l’attention de tout le monde par une autre activité.

Un brin d’hésitation plus tard, elle avait les trois accrochés à elle pour un méga câlin, chacun tentant d’avoir la plus grande part de maman possible. Victoire pensait désespérément à arrêter de choisir l’option la plus bienveillante. La cave comme troisième option, c’est bien aussi non ?

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XIII

Alors que Victoire s’affairait à préparer un plat végétarien pour toute la famille (ça la prenait de temps en temps), et qu’elle avait installé la petite dernière près d’elle, Joséphine vint lui demander si elle pouvait aller sur l’ordinateur. Bien que consciente que sa fille abusait un peu trop des écrans, Victoire décida d’opter pour sa propre survie en se disant que ça lui faisait un enfant en moins dans les pattes et accepta facilement. Sa fille arbora un superbe sourire, anéantissant chez sa mère toute forme de culpabilité.

Samuel voulut encore une fois cuisiner avec elle. Elle savait pertinemment que sa petite Lou voudrait tout faire comme lui et pour remédier au problème et aux hurlements que cela engendrerait, elle ouvrit le robinet en un fin filet d’eau, mit le bouchon à l’évier, offrit à Louisa des cuillères et des gobelets. La petite, habituée à de tels jeux, lui montra ses chaussures mais crut bon de mentionner : « Saussures, maman » au cas où le cerveau déclinant de sa mère n’aurait pas compris qu’il fallait les lui enlever pour elle patauger allègrement dans l’eau.

Victoire montra à son fils comment le quinoa cuisait, persuadée que le petit vermicelle qui allait en sortir l’éclaterait.

Quand son père rentra et les vit tous les trois, souverains dans ce joyeux désordre, elle devina à son regard qu’encore une fois l’éducation qu’elle avait choisie était en totale opposition avec sa vision des choses. Elle le remercia intérieurement de s’abstenir de toute remarque, ses beaux-parents – eux – ne se seraient pas gênés pour la remettre dans ce qu’ils pensaient être le droit chemin.

Le repas s’avéra une fois de plus périlleux. En effet, Joséphine détestait tout ce qui différait des frites et prenait pour un affront personnel toute tentative de lui faire ingurgiter des légumes, encore plus s’il s’agissait de poivrons.

– Maman, Joe trie le quinoa des légumes ! s’insurgea Sam, toujours prêt à pratiquer la délation.

Regard noir de Victoire vers Joe.

– Maman ! J’aime pas les légumes et tu fais exprès d’en faire ! Je peux manger que le quinoa ? dit Joséphine, convaincue qu’un regard suppliant en présence de son grand-père la ferait céder facilement.

– Non, tu manges ! lui répondit sèchement Victoire, et tu ne mets pas deux heures sinon je t’en rajoute.

Le repas se poursuivit entre Samuel qui faisait des commentaires sur la succulence de sa recette et Louisa qui prenait un malin plaisir à déposer le quinoa sur sa cuillère et en faisait tomber la moitié lorsqu’elle la portait à sa bouche. La petite fille prenait un savoureux plaisir à chiper à la main les morceaux de courgettes, regardant sa mère sur le côté. Ses yeux devenaient rieurs dès que sa mère prenait un air faussement outré et intervenait par un « mais ! » savamment choqué. Le père de Victoire semblait savourer le repas, préférant visiblement ignorer les personnes assises autour de lui pour se concentrer sur la mixture dans son assiette.

– Maman, insista Sam, Joe fait exprès de mettre ses légumes sur le côté parce qu’elle a pas envie de les manger, hein non, elle peut pas faire ça maman ?

– Ouais et toi, t’as vraisemblablement envie de te faire frapper ! rétorqua Joséphine les yeux haineux.

Une minute de calme, un ange passa mais il ne put parcourir que trois mètres avant de se rétamer contre le mur par l’intervention dégoutée de Samuel :

– Oh maman, regarde comment Joe mange, ça me donne envie de vomir !

– Mouais si t’as vraiment envie de savoir ce que ça fait d’avoir envie de vomir, regarde-toi dans un miroir !

– Sam ! Tais-toi ! Et toi, Joe, arrête tes méchancetés ! intervint Victoire, un peu à cran de leurs disputes.

Si elles n’étaient encore que quotidiennes mais il ne se passait pas une heure sans que ce que les mères appelaient avec émotion des chamailleries d’enfants étaient en réalité soit des propos orduriers soit de la violence pure et simple !

– Mais quoi maman, elle me cherche ! rétorqua Samuel.

– Mais c’est faux, j’ai rien dit de mal !

– Mais purée ! Vous allez la fermer tous les deux ! J’en ai marre ! ragea leur mère.

L’ange fit une nouvelle tentative, se rétama dans le plat de quinoa au bout d’à peine trente secondes avec l’intervention de Joséphine :

– Je pourrais faire une recette de cuisine avec toi la prochaine fois ?

– Oui, mon cœur. La prochaine fois, ce sera toi.

La capacité de Victoire pour passer de la colère à la plénitude frôlait la bipolarité.

– Tu promets ? s’enjoua la jeune fille.

Ce que Victoire fit semblant de ne pas voir, c’est le petit haussement de sourcil qu’elle adressa à son frère, consciente que si elle le relevait, la guerre reprendrait. Tant pis, Sam, lui, l’avait remarqué et lança les règlements de compte :

– Maman ! T’avais promis à moi avant, tu avais dit qu’on ferait une recette à deux !

Plainte douloureuse de l’enfant à qui on dit un peu trop oui.

– Sam, on vient de cuisiner ensemble. Je peux bien faire plaisir à ta sœur, ça fait longtemps qu’elle et moi n’avons plus cuisiné ensemble.

– Mais c’était pas un truc chouette ! Je veux cuisiner un dessert aussi moi !

– La prochaine fois.

Joséphine crut bon d’ajouter :

– Toute façon, c’est moi qui l’a demandé en premier !

– C’est moi qui l’AI… Joe, la reprit Victoire.

Regard lourd de l’ado exaspérée qui aimerait répliquer pour clouer le bec de sa génitrice mais ne veut pas anéantir sa possibilité de gagner face à son frère. Le cadet reprit, bien décidé à ne pas lâcher l’affaire :

– Mais maman, moi ça fait au moins quatre mois que tu me l’as promis !!!

– Alors, si c’est comme ça, moi ça fait au moins six mois et puis t’as aidé à faire les cookies hier !

Regard de Joe qui pense avoir réussi à faire taire le moutard. Samuel s’apprêtait à rétorquer quand soudain, ils entendirent le bruit sourd du poing de leur papy frapper sur la table :

– Ça suffit maintenant ! Je ne veux plus en entendre un à cette table ! hurla-t-il, sans aucune retenue.

Tout le monde se tut, abasourdi. Victoire, elle-même, n’osa rien répliquer face à ce geste si improbable.

Elle se souvenait trop bien les silences pesants de ses repas d’enfant. De ceux qui lui avaient donné envie d’avoir une fratrie. Elle ne s’en était plus rappelé jusqu’ici et elle aurait aimé s’en être souvenue avant : cela lui aurait évité de laisser s’installer cette ambiance de repas à laquelle elle ne prêtait même plus attention. D’accord, il vivait seul et autant de bruit pouvait l’importuner mais elle n’avait aucun souvenir d’un tel élan de violence chez cet homme qu’elle admirait…

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XIV

Le repas s’était clôturé dans un calme olympien. Si son père réagissait aussi violemment dès qu’un enfant ouvrait sa bouche, elle commençait à comprendre pourquoi sa mère l’envoyait si souvent dans sa chambre.

Qui sait ? Peut-être avait-elle voulu la protéger des colères qu’elle connaissait si fréquentes de son mari ? Elle avait jusqu’alors préféré idolâtrer ce père si souvent absent et blâmer cette mère tellement présente. Elle-même savait à quel point un enfant pouvait vous mettre à bout et déclencher en vous la pire noirceur. Mais qui était vraiment le plus coupable : le parent qui s’absente pour ne pas avoir à supporter sa progéniture ou le parent qui est là malgré tout et tente d’élever son enfant le mieux possible ?

Victoire vivait là depuis une semaine et remarquait à quel point son père était rapidement agacé par ses trois petits-enfants. Ils n’étaient certes pas des modèles de perfection mais pas des monstres non plus.

La jeune femme le découvrait sous un autre jour quand ses petits-enfants revenaient épuisés de chez leur père et qu’il suffisait de leur dire bonne nuit avec son plus beau sourire. Il les serrait dans ses bras comme il l’avait fait si souvent avec elle lorsqu’elle était petite, les regardait comme s’ils étaient les êtres les plus merveilleux de la Terre et les envoyait se coucher, se rengorgeant certainement d’être un super papy (comme il devait imaginer avoir été un super père qui ne se fâchait jamais contre elle).

Mais si elle y pensait avec toute la sincérité qu’elle se devait à présent, comment aurait-il pu se fâcher contre elle alors qu’il ne vivait que les bons moments à ses côtés ? Il l’emmenait le regard bienveillant et plein d’amour faire des séances de shopping à l’adolescence, la gâtait et lui faisait sentir à quel point elle était unique. Mais l’aurait-il trouvée si unique s’il avait passé un peu plus de temps avec elle ? Si, comme sa mère l’avait enduré, il avait eu droit à la gamine contestataire, désobéissante, râleuse qui réclamait à cor et à cri son père car elle savait intelligemment qu’il prendrait sa défense face à cette femme qu’il n’aimait plus depuis longtemps ? L’aurait-il supportée jour après jour sans se fâcher, sans la rembarrer, la punir ?

Tout en triant tardivement les chaussettes sur son lit, elle se souvint de sa satisfaction totalement honteuse quand elle voyait son père contredire sa mère. À vrai dire, leur complicité s’accroissait au détriment de l’autorité maternelle. Cela n’avait-il pas joué sur cette méchanceté que Victoire pensait alors gratuite dont sa mère faisait preuve à son égard ? Cette dureté qu’elle affichait si souvent se pouvait-il que cela avait été pour elle une façon de contrebalancer tout le laxisme que son père lui octroyait ?

Si elle devait être honnête aujourd’hui, elle devait se souvenir des sentiments qu’elle éprouvait quand sa mère la rudoyait verbalement : elle la détestait tout simplement. Aussi durs que soient les termes, aussi douloureux eut-elle à l’admettre, morte ou pas, Victoire détestait sa mère. Ces dernières pensées la bouleversèrent tellement profondément qu’elle savait qu’elle ne trouverait pas le sommeil avant un temps. Elle verserait certainement un torrent de larmes non pas pour l’aveu qu’elle s’était fait mais pour cette nouvelle façon d’aborder son enfance. Se pouvait-il qu’à toujours vouloir endosser le rôle du super papa, ce père tant admiré qui dormait dans l’autre pièce avait tout simplement saccagé la relation de cette épouse trompée avec sa propre fille, la rendant coupable de tous les maux et responsable surtout d’une éducation qu’ils auraient dû partager à deux ? Ne s’était-elle pas elle-même fourvoyée en inversant ce schéma parental, elle maman hyper protectrice et lui, symbole de l’autorité ? Si elle avait pu mettre des mots sur cette enfance si peu chaotique mais tellement empreinte de souffrance et de non-dits, James et elle seraient-ils restés unis ? L’aurait-il seulement trompée ?

Elle avait pourtant l’impression de fixer des limites à ses enfants. Certes pas dans la norme mais des limites qu’elle jugeait bonnes, leur permettant de vivre une vraie vie d’enfant. Elle se souvint que lorsque Joséphine et Samuel étaient petits, elle les avait entendus rire aux éclats dans la salle de bain. Curieuse, elle avait ouvert la porte et un torrent d’eau déferla sur elle alors qu’eux, totalement hilares, hurlaient de joie :

– Regarde maman ! On a fait une piscine !

Elle avait ravalé sa colère une fois de plus, les avait félicités pour cette idée ingénieuse et leur avait sagement recommandé de ne plus le faire pendant qu’elle s’évertuait à ramasser à grands coups de serviettes imbibées. James était arrivé et avait piqué une colère monstre. Elle et lui s’étaient à nouveau disputés, elle avait une fois encore eu le dernier mot mais, avec le recul, laquelle de leurs deux réactions était la plus légitime ? Quel regard leurs enfants avaient-ils porté sur leurs parents ? A leurs yeux d’enfants, ils en avaient certainement tenu rigueur à leur père et préféré leur mère si compréhensive…

Se pouvait-il qu’elle n’ait pas voulu faire face à ses propres sentiments et à leur injustice en s’assurant qu’ils n’apparaitraient jamais chez ses propres enfants ? Elle avait pourtant si souvent l’impression que rien n’était jamais suffisant à leurs yeux : jamais assez de jeux, d’histoires, de bricolages,… Elle restait sur cet échec, ce goût permanent d’insatisfaction de ne jamais en faire assez, cette colère qu’elle gardait sienne, enviant dans le silence son père et tous ces autres parents qui n’avaient jamais pris la peine de faire le quart de ce qu’elle faisait et avaient des enfants qui, élevés dans cette norme, ne se plaignaient jamais. Avait-elle suivi le bon chemin ?

La nuit se prolongea en un bilan de toutes les disputes qu’elle avait eues avec James.

Oui, elles avaient été nombreuses mais comme ils se réconciliaient rapidement, elle ne les avait jamais comptabilisées. Elle ne s’était jamais doutée qu’il y voyait un dysfonctionnement conjugal.

Avait-il eu – lui – conscience que toutes les recherches et tous les livres d’éducation qu’elle s’obstinait à assimiler était une façon pour elle de se rassurer sur sa propre maternité ? Que bien que de l’eau avait coulé sous les ponts, une grande part d’elle-même continuait à se torturer pour les premiers mois chaotiques de sa vie de mère ? Sentait-il le poids qu’on avait déposé dans leurs bras le jour où chacune de leurs petites merveilles était née ?

Non. James faisait partie de ces gens que rien ne perturbait au-delà du vide du frigo. Rien ne devait être remis en question et surtout pas l’héritage familial. Mais dans cette histoire, lequel était au fond le plus serein ? Le moins torturé ?

Victoire s’enfouit la tête dans l’oreiller priant tous les dieux d’arrêter de penser…

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