L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 3 - A l'inconvénient de trop l'être
ACTE 3
A l’inconvénient de trop l’être
Arrivée chez mon amant d’un soir, je remarque l’appartement impeccablement tenu. Je pense apercevoir un début d’escalier, ce qui laisse penser que la chambre se trouve à l’étage et que Monsieur a une belle situation. Espérons qu’il sera aussi doué au lit que pour ses avances.
Je regarde quelques photos accrochées au mur pendant qu’il tente de trouver une de ses fameuses bouteilles. Je lui dirais bien de laisser tomber car je sens que l’alcool que j’ai consommé me monte déjà à la tête. J’ai besoin de souffler un peu.
Il s’approche de moi, sans verre à la main, et commence à m’embrasser dans le cou. Bizarrement, je le trouve assez gauche. Sans plus de manières, il se positionne derrière moi et commence à déboutonner mon pantalon. Je ne sais pas, je n’ai plus envie. Je sens l’alcool, lui aussi. Ses mains qui parcourent mon corps ne provoquent aucun désir en moi. Je me retourne vivement, lui dis d’un air nonchalant que je suis fatiguée et que je ferais mieux de rentrer. Son regard tout d’abord amusé devient un peu plus froid et sa main commence à me malaxer un sein sans aucune élégance.
Mon absence d’envie passe au léger dégoût. J’aimerais juste que tout s’arrête là et qu’il ne fasse pas le gros beauf prêt à conclure coûte que coûte. Je sens que je vais lui vomir dessus s’il ne s’arrête pas (Eh oui, non seulement je suis rapidement ivre mais, en plus, je pousse la perfection à vomir très facilement). Je lui demande à nouveau d’arrêter en le repoussant mais son étreinte se resserre.
Bizarrement, je dessaoule en quelques secondes. Je me vois à la Une d’un fait divers macabre ou cloitrée dans ma chambre en train de pleurer, multipliant les douches.
Je change de tactique :
– Attends un peu – regard grivois –, j’ai des préservatifs dans mon sac.
Mon sac étant à l’entrée, je pourrai filer facilement.
– J’aime les filles entreprenantes, je vais te le chercher, ne bouge pas ! On va bien s’amuser toi et moi.
Merde ! Je n’aime pas la façon dont il s’exprime, le regard viandeux qu’il pose sur moi. La lumière d’un appartement est parfois bien cruelle en comparaison de l’ambiance tamisée et alcoolisée d’un bar…
Il me l’apporte. Son regard que je trouvais si irrésistible quelques instants plus tôt me fait penser à celui d’un médecin légiste face à un corps gravement mutilé : par où commencer la découpe ? Mon sang se glace. Un petit coin dans ma tête me rappelle que ma mère dit souvent que j’ai un sens aigu du drame. Peut-être est-ce que j’interprète mal la situation, peut-être que je suis juste une idiote et qu’un gars aussi splendide veuille de moi justifie que je me laisse faire.
Je pourrais au moins me vanter auprès des copines – au détour d’un selfie au matin – que je l’ai séduit. J’ai les idées en vrac, la tête coincée dans une brume lointaine. J’ouvre mon sac, cherche approximativement le préservatif pendant qu’il déboutonne sa chemise. En moins de trois secondes, il est entièrement nu et commence à se frotter contre moi. Je n’en ai pas envie, vraiment pas. Je me sens coincée, totalement coincée. Je fouille encore dans mon sac, espérant y voir plus clair, maudissant cet excès d’alcool. Il n’en peut plus. Mon visage qui se détourne et mes mains qui retirent les siennes le laissent de marbre. Il baisse mon pantalon d’un coup sec et me retourne sans ménagement.
Pas là. Pas comme ça.
Il prend mon sac des mains et le retourne sur la table, son regard s’arrête sur le préservatif qu’il saisit rapidement. Le mien sur le taser. Je ne réfléchis pas, je m’exécute. Son corps se propulse en arrière sous le choc. Il convulse. J’attends un peu, prie pour ne pas l’avoir tué, tente de me rassurer que non, ce n’est pas fait pour ça. Son corps se calme, j’en profite pour me rhabiller et rassembler au plus vite mes affaires. Je me casse sans ménagement. Au moins, on se souviendra l’un de l’autre.
Peu m’importe ce qui se racontera, mon sens du drame m’appartient, mon corps aussi.
Point barre.
*
* *
Perdue dans mes pensées, j’arrive devant la maison à la commission tant attendue (je rêve de me payer un voyage en Inde). Un homme et une femme m’attendent. Ils examinent déjà la façade à rafraichir. Je les examine à mon tour : lui à peine la trentaine, des yeux clairs contrastant avec des cheveux noirs, un ventre en devenir qu’il cache savamment dans un pull au col en V.
Il devrait éviter les jeans noirs avec ce pull, on dirait un croque-mort. Elle, une jeune femme aux yeux rieurs, rousse aux cheveux courts pas très travaillés, jeans et chemise à carreaux, digne d’une ferme. Ils ne doivent pas trop aimer les maisons design, cette maison devrait leur plaire. Avec un peu de chance, si j’arrive à les inciter à faire une offre, les couples suivants auront davantage envie de l’acquérir.
– Bonjour, Victoire Amadéo. Agent immobilier.
Je me dirige vers l’homme : les hommes aiment qu’on leur montre qu’on « sait » qui dirige. Ils s’avancent tous deux vers moi, à peine quelques mètres nous séparent. Je ne peux m’empêcher de me dire qu’il n’y a eu aucun geste tendre entre eux deux. Cela doit faire quelques années qu’ils sont ensemble.
– Bonjour, James Mailland, dit-il d’une voix assez forte pour que je le comprenne malgré la distance. Il me semble que j’avais eu un homme au téléphone.
Pour le coup, je lui demanderais bien si le fait que je sois une femme pose un problème, le tout agrémenté de mon célèbre sourcil légèrement relevé, mais je dois vendre cette maison. Je tends la main vers lui quand nous sommes assez proches l’un de l’autre : un homme légèrement dominant (ils croient tous l’être) aime sentir qu’il est le chef. Il me tend la main également, un sourire avenant qui laisse entrevoir des dents mal alignées.
Nos mains et nos regards se rencontrent et pour je ne sais quelle raison, je suis troublée.
Très troublée.
Une chaleur inconnue s’empare de mon corps. Cet homme, je le connais. Je dois le connaitre, ça ne peut être que ça. Je me rends compte que j’ai laissé passer trop de secondes, il faut que je me reprenne avant d’avoir l’air d’une parfaite abrutie en plein délire.
– Vous savez ce qu’on dit Monsieur Mailland, le choix d’une maison est surtout une histoire de femmes.
Je lui souris timidement et pour qu’il n’y ait aucun sous-entendu possible (mauvais pour la vente quand l’acquéreuse soupçonne l’agent de séduire son conjoint), je me retourne vers la jeune femme en lui faisant un clin d’œil complice. Elle me sourit, me tend la main : la hache de guerre ne sera pas plantée.
La pauvre, si elle savait !
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V
James était rentré à la maison le plus vite possible. Il ne faisait aucun doute à ses yeux qu’elle s’y trouverait en larmes et furieuse, en train de lui emballer ses affaires le plus inélégamment possible et ce, devant les enfants tant qu’à faire. Il connaissait assez sa femme pour son sens du drame et sa conception toute personnelle de crier « Je t’emmerde, connard ! » devant leurs enfants. Leurs disputes distillées au fil des années étaient gravées dans sa mémoire et leur mode de fonctionnement parfaitement connu d’ailleurs.
Il ne savait pas encore ce qu’il allait lui dire : il savait son acte impardonnable, injustifiable – même si au moment où il le commettait, il lui paraissait être tout à fait raisonnable. Il devrait arriver à trouver les mots, un « je m’excuse » étant certainement trop futile. Quand il arriva devant chez lui, il fut surpris de remarquer que seule la faible lumière de la chambre de Louisa était allumée. Se pourrait-il qu’elle fasse comme si de rien ? En était-elle déjà à ce point dans leur couple qu’elle préfèrerait fermer les yeux sur cette liaison ? Il repensa à ces discussions d’autrefois quand ils plaignaient tous ces pauvres gens qui restaient ensemble pour la maison ou les enfants, fiers d’eux d’avoir construit quelque chose qui en vaille la peine, se promettant sur l’oreiller de ne jamais leur ressembler. Car oui, eux, qu’importe l’argent, préfèreraient divorcer et être heureux et pauvres séparément plutôt qu’être riches et malheureux ensemble. L’apogée de la niaiserie des débuts d’une relation.
Il avait tout d’abord pensé qu’elle avait eu le réflexe de rentrer sa voiture flambant neuve dans le garage. Lorsqu’il était en train de l’ouvrir, il se dit qu’il restait à sa femme encore trente-trois mois de traites à payer et que cela serait peut-être un frein au fait de le jeter dehors séance tenante. Il culpabilisa aussitôt d’avoir pensé ça mais, en même temps, un coin de sa tête fit un rapide calcul de tout ce qu’elle devrait financièrement assumer si elle faisait le choix de divorcer. Peut-être que si de son côté, elle avait réalisé ce calcul totalement ignoble mais réaliste, avait-elle décidé de le laisser s’expliquer.
Il fut surpris de ne pas voir la voiture dans le garage. Il entra chez lui.
Cette maison qu’il avait rénovée pendant des années était devenue un foyer avec l’arrivée de leurs enfants. Il pénétra dans le salon qu’ils avaient voulu spacieux et accueillant, elle pour y recevoir leurs amis lors de diners improvisés, lui dans l’espoir de la convaincre d’y voir courir deux ou trois enfants. Son regard parcourut les quelques pièces qu’il pouvait apercevoir et il monta directement, espérant la trouver dans leur lit.
Ce lit en avait vu des disputes et des réconciliations, des sommeils bercés par une mélodie inventée, des livres accumulés soir après soir car son épouse espérait développer le goût de la lecture auprès de leurs marmots. Il la revoyait là, il y a encore quelques temps, les trois enfants blottis contre elle, les pieds de tous accumulés sur son corps. Lou endormie contre son sein, Sam blotti contre Lou et Joséphine de l’autre côté. Bien qu’elle ne lisait plus d’histoire à Joséphine depuis des mois, la jeune fille aimait rester près d’eux pour garder cette proximité. Parfois, quand elle s’armait de courage, elle osait demander à sa mère pour lire avec elle un extrait du roman qu’elle avait loué. Lorsque Victoire ne la remballait pas sous le prétexte de la fatigue, il voyait sa grande fille arborer son plus grand sourire pour ce oui, qui aurait dû pourtant être si accessible. Ces moments de bonheur intense auxquels il n’était pas convié mais qu’il aimait épier de temps à autre, du coin de la porte.
Ces moments que sa liaison avec Charlotte avait volés, il prenait tout à coup conscience de toute leur importance. Non, il ne voulait pas partir ! Après tout pourquoi partirait-il ? La maison était autant à lui qu’à elle ! Non, il ne partirait pas ! Elle aussi avait ses torts ! On n’en vient pas à tromper sa femme sur un coup de tête ! Ce n’était pas comme s’il avait prévu de la quitter pour une autre, laissant de côté de la sorte ses enfants une semaine sur deux ! Il avait eu le courage de rester auprès d’elle malgré le poids des années, son caractère parfois difficile et ses remises en question perpétuelles. Il avait eu le courage de rester auprès d’elle et d’accepter toute cette part d’ombre qu’elle abritait. Il avait dû apprivoiser ses moments d’inexplicable tristesse qu’elle portait telle une croix. Oui, il avait fauté mais s’était toujours savamment arrangé pour qu’elle ne se doutât un seul instant de la trahison qu’il commettait. Après tout, cela lui avait permis de rentrer plus régulièrement le sourire aux lèvres plutôt qu’avec des pieds de plomb à l’idée d’entendre les cris des uns et les récriminations d’une autre.
Ses pensées furent interrompues par le moteur d’une voiture entrant dans l’allée.
Contre toute attente, il ne prit même pas la peine de regarder par la fenêtre et décida de s’asseoir tranquillement, de la laisser entrer et d’entendre ce qu’elle avait à dire. Peut-être que le fait d’avoir pris l’air avait calmé sa rage et qu’ils pourraient tous deux avoir une discussion constructive, nécessaire.
La sonnette retentit.
Soudain, une perturbation dans l’ordre des choses.
Victoire avait les clés de leur domicile toujours accrochées au trousseau de sa voiture. Ce ne pouvait être elle.
Soudain, une pensée apparut tel un flash.
Un accident…
Et si dans sa fureur, sa tristesse, elle avait eu un accident ?
Il hésita un moment avant d’ouvrir la porte, priant que ce soit encore la voisine qui cherchait son chien, priant pour que sa femme, l’amour de sa vie, son âme sœur, soit derrière cette porte car, là, tout de suite, il en acquit la conviction : il ne pouvait vivre sans elle.
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