L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)

Acte 16 - … A l'aide refusée

ACTE 16

 

 

… A l’aide refusée

 

Le psy m’observe, je suis incapable de dire si je l’irrite ou s’il compatit. Il m’énerve profondément et pour le coup, seule sa carrure est un obstacle à mon envie de l’étrangler. Cette séance me parait incroyablement longue. Mes blancs me mettent mal à l’aise et son visage impassible encore plus. Il se décide enfin à parler :

– Avoir transmis votre dépression ou votre histoire vous inquiète ?

Je hoche de la tête incapable de répondre, trop occupée de toute façon à ronger à sang chacun de mes ongles déjà quasi-inexistants. Je fais un rapide calcul mental de tous mes vices cachés. Il reprend avec sa voix toute préparée :

– Ce qui est formidable avec un enfant aussi jeune, c’est que tout est réparable.

Il me regarde comme s’il voulait que ce qu’il s’apprêtait à me dire s’imprègne à tout jamais dans mon esprit :

– Victoire, ce que vous lui transmettez, là maintenant, c’est que vous avez le courage de vous remettre en question et le courage de travailler sur vous-même pour avancer.

Je reste dubitative, me répète plusieurs fois sa phrase comme un mantra. Il poursuit, le regard toujours aussi pénétrant :

– Victoire, vous aimez votre enfant. Vous avez juste été dépassée par vos ressentis tellement enfouis, il faudra encore quelques séances mais vous le voyez vous-même que nos séances portent leurs fruits.

– Ce n’est pas l’avis de tout le monde.

– Vous parlez de votre mari ?

– Non, pas vraiment. Il a arrêté ses commentaires blessants sauf si j’essaie de lui renvoyer à sa figure ses propres blessures.

J’omets de dire que James conclut nos discussions houleuses par un « Je me demande pourquoi tu paies un psy, tu es toujours aussi folle ! ». Mon cher époux a enfin trouvé une faille dans laquelle m’engouffrer. Avec le répondant qu’il me connaissait, je ne parviens même pas à lui en vouloir d’avoir enfin trouvé une phrase qui me cloue le bec instantanément.

– Ce n’est pas à la portée de tout le monde de se remettre en question…

Il me sourit, me faisant comprendre qu’il me fait un compliment. Je le prends comme un cadeau.

– En revanche, ses parents l’ont appris.

– Vous vous en cachiez ?

– Pas vraiment, mais ni lui ni moi ne le crions sur les toits.

– Pour quelle raison ?

– Ben vous savez, aller voir un psy, ça ne fait pas spécialement personne équilibrée et épanouie.

Je dis cela en faisant la grimace, me remémorant les paroles de mon beau-père quand il m’a dit que tous ces psys à la noix étaient des charlatans. Mon psy me scrute à nouveau, je sais qu’il veut que je développe.

– Un de leurs amis qui avait été invité au mariage m’a vue sortir de chez vous alors que je leur avais confié Joséphine en prétextant une visite de maison. Apparemment, ils se sont dépêchés de le répéter à leur fils chéri, pensant que sa femme si peu docile avait une liaison. Alors James leur a dit que je rencontrais quelques « problèmes » (nouvelle grimace) et que je consultais.

– …

– Apparemment, ils auraient préféré que j’ai un amant ! Ils se demandent ce qu’a épousé leur fils !

Je ris tout haut mais mon rire sonne faux et mon thérapeute s’en rend compte. Le souvenir de leurs remarques me reste encore en travers de la gorge au point que j’ai du mal à avaler. J’ai tellement le sentiment d’avoir déçu mon mari. Pour la première fois de notre vie, je l’ai vu me regarder avec un léger dédain et ça m’a profondément blessée.

– Victoire, votre mari a sa propre histoire et vous n’êtes pas ici pour le changer. S’il n’en ressent pas le besoin, c’est son problème. Vous avez bien compris que le regard de ses parents reste capital à ses yeux. Il est possible qu’il en soit toujours ainsi. A vous de savoir si vous pouvez accepter que votre mari se comporte différemment quand ses parents sont là.

Je pianote mes doigts sur ma cuisse. Je me demande si cela vaut la peine d’imaginer une séparation pour quelques heures par semaine à subir ses parents. Après tout, si je retire toute cette tension entre nous (et que je fais durer des heures en tirant la tête), James reste James. Mon James. Celui qui m’embrasse chaque soir avec délicatesse. Celui qui me fait rire en imaginant les dialogues de nos voisins de table au restaurant. Celui qui garde patiemment ma main dans la sienne même quand je boude. Mon James. D’ailleurs, je lui reproche son silence face aux réflexions de ses parents mais j’ai toujours été la reine des pieds dans le plat et du pavé dans la mare et on ne peut pas dire que ça m’ait réussi.

– Et puis, si ça peut vous rassurer, beaucoup de mes patients viennent juste dans une démarche d’épanouissement personnel, reprend le psy.

– C’est-à-dire ?

– Des personnes qui se posent des questions sur certains choix de leur vie (parfois même qui ont amené des éléments positifs) et se demandent s’ils ont vraiment été libres de faire ces choix ou ce qui les a amenés à faire de tels choix.

– À vous écouter, le problème est vite réglé : non.

– C’est ce que vous en avez conclu à la suite de nos séances ?

Je hoche la tête, le mettant au défi de me prouver le contraire. Huit séances qu’on discute sur ma mère (et donc j’en conclus à chaque fois que je vais bien pourrir l’existence de ma fille moi aussi) et de mon enfance. Je n’ai pourtant été ni battue, ni violée ou maltraitée, j’avais donc supposé être de ces gens qui n’ont pas à combattre de démons intérieurs.

– Pourtant vous êtes ici.

Il se répète mais je vois où il veut en venir. Je décide de poursuivre sur la réaction de mes beaux-parents :

– Je pensais que James avait compris que c’était une bonne chose que je vienne vous voir et il a fallu une conversation avec ses parents pour que tout soit remis en question. J’ai le sentiment de lire dans ses yeux que je suis soit complètement folle soit une mère à la ramasse.

– Et vous qu’en pensez-vous ?

Intérieurement, je pense qu’il a raison. Il voit qu’il m’est difficile de m’exprimer sur cette petite voix intérieure qui me détruit depuis des mois et poursuit :

– Le regard que portent les autres, surtout celui de votre belle-famille, est-il toujours aussi important ?

– Cela reste mes beaux-parents, je leur confie ma fille et je les vois souvent donc.

– Souhaitez-vous les voir aussi souvent que vous ne les voyez ?

– Je m’en passerais bien !

– Alors pourquoi les voir autant ?

– James le veut, ce sont ses parents !

– Vous-même ne voyez pas votre père plusieurs fois par semaine pourtant.

– Non, mais nous n’avons pas la même relation non plus, je réponds en levant les yeux au ciel.

– La relation est celle que vous souhaitez… Vous n’en ressentez pas le besoin et donc, vous ne le voyez pas. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi avec eux ? Pourquoi leur confier votre enfant à dormir si vous n’en avez pas envie ?

– Ça ferait encore des histoires…

– Vous fuyez le conflit ? Encore ? Votre besoin d’être acceptée par eux surpasse votre besoin de vous affirmer ?

– C’est leur petite-fille…

Et soudain, le déclic. Je me dis qu’elle est surtout ma fille.

En mon for intérieur, je m’en veux d’avoir accepté aussi facilement de leur confier alors qu’elle était si petite, de m’être tue alors que je ne la voulais que pour moi. C’était mon droit, bordel ! Mon putain de droit ! J’en veux à James d’avoir écouté ses parents, d’avoir profité de ma fragilité et de mes doutes pour m’imposer sa vision (ou plutôt la leur) sur la façon d’élever mon bébé. J’en veux à mes parents d’avoir fait de moi ce que je suis et surtout je m’en veux à moi de n’avoir pas vu clair tout de suite. La séance se clôture sur ma rage, je sais que je devrai travailler dessus encore et encore et m’affirmer un peu plus. Je dois cesser de vouloir plaire à tout le monde. James doit m’aimer telle que je suis mais en moi, le doute s’installe… Que se passera-t-il s’il ne m’aime pas telle que je suis ? Que se passera-t-il s’il se rend compte de l’imposture que je suis et décide de divorcer ? Il me prendra Joséphine une semaine sur deux et cela me sera insupportable.

La séance se poursuit et je sais d’avance qu’elle se poursuivra encore dans ma tête pendant des heures. Je sais également que cet homme aussi étranger qu’il soit cherche à faire émerger au fil du temps le véritable moi. Peut-être plus beau, peut-être plus sombre. Qui suis-je vraiment ? Quelles seront les conséquences de tout cela sur ma vie avec James ? Le rendez-vous se conclut sur la prise d’un autre rendez-vous la semaine prochaine. Pourtant ma petite voix intérieure tergiverse entre mon envie d’être celle que je suis et sauver mon mariage.

Je ne retournerai jamais chez le psy.

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