L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)

Acte 11 - Choc maternel

ACTE 11

 

Choc maternel

 

Disons qu’il fut un temps, pas si éloigné du reste, où je vivais avec une mouche. Oui, c’est cela. Disons ça comme cela, c’est plus facile. Nous lui avons même donné un nom : Joséphine, en souvenir de feue la grand-mère de mon mari. Joséphine, Maria ou Morgane, je m’en serais bien accommodée un jour ou l’autre, non ?

Avant qu’elle n’arrive, on me regardait, on m’admirait. Pas un jour ne passait sans qu’on me dise que je resplendissais de bonheur. Et c’était vrai. Et puis, elle est arrivée. Sans crier gare. Cette mouche. Je suis devenue captive de cette chose et tout le monde trouve ça normal. Pire ! Tout le monde m’envie !

« On ne saurait plus faire sans, hein ? »

Et je me vois encore répondre avec ce sourire faussement béat : « Oh, non ! Quel bonheur ! »

Comment ai-je pu ? Comment ai-je pu me laisser avoir de la sorte ? Joséphine me colle sans arrêt, c’est comme si j’avais une odeur sur moi et que l’eau et le savon n’y changent rien. J’ai l’impression d’être un papier tue-mouches. Son papier tue-mouches. Elle est collée à moi, à vie. Pour le meilleur et pour le pire. À la vie, à la mort… Et le meilleur quand vient-il ? Ai-je passé mon tour ? L’ai-je donné aux autres femmes prisonnières elles aussi d’une mouche ?

Non, c’est faux… Je l’ai connu. Avant, avant tout ça. Avant eux.

Cette fin de grossesse annonçait la joie, le début d’une nouvelle ère. Être maman alors que je venais de perdre la mienne aurait dû être une épreuve, cela avait sonné en moi comme le signe que je pouvais enfin être moi-même. Elle n’était pas là pour me montrer mes erreurs, mon incompétence. J’avais omis le détail que d’autres allaient s’en charger à sa place…

Certes, son arrivée ne fut pas sans peine : j’ai eu mal. Peut-être l’espace d’un court instant lui en ai-je voulu, à lui, celui qui l’avait mise en moi. Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ? Pourquoi m’a-t-on dit que j’allais oublier rapidement ? Qui m’a dit ça ? Pourquoi moi ? J’ai mal, toujours mal. Cette douleur en bas, cette douleur en haut. Ce sang qui ne cesse de couler comme pour me rappeler qu’elle fut là en moi, qu’un temps nous ne faisions qu’un. Cette image qu’on me coupe en deux pour l’extraire de ce corps qui n’est plus le mien ! J’ai mal, toujours mal. La cicatrice reste. Pourquoi faut-il que je garde une cicatrice ? Sa présence suffit non ? On m’a ouverte en deux et on me l’a montrée ! Elle était belle, si belle, elle était mienne ! J’étais si fière ! Il me suffit de penser à cette rencontre pour m’y retrouvée entièrement plongée.

L’infirmière a posé ta tête contre la mienne et le temps s’est arrêté de longues minutes. James s’est mis à pleurer de bonheur. Il a embrassé mon front si fort que, l’espace d’un instant, j’ai oublié le traumatisme de l’accouchement pour laisser la place à la fierté de t’avoir donné la vie. Je l’ai senti fier, lui aussi. Il prenait conscience du courage et de la force que sa femme avait en elle pour mener un si beau projet à terme. J’ai senti mon cœur se transformer pour te réserver la meilleure place, là juste enchevêtrée dans mon âme, à jamais.

On nous a rapidement séparées. James t’a accompagnée, le temps d’une solitude extrême à être recousue comme une pièce de bétail. Moi qui ai toujours eu un infime dégoût pour le contact humain autre que sexuel, je pense sincèrement après ça à me reconvertir dans la distribution gratuite de parcelles de mon corps à la façon de free hugs.

Quand je reviens dans la chambre, je sens enfin ton corps contre le mien. James est assis à mes côtés. Il nous regarde amoureusement, s’inquiétant du moindre de mes mouvements :

– Tu n’as pas trop mal ?

Je hoche négativement la tête. Pourquoi me plaindre quand l’amour emplit à ce point une pièce ?

L’infirmière te retire de mes bras pour te peser et te mesurer : petit bébé bien dodu de quatre kilos trois cents, cinquante centimètres à dévorer de baisers. Elle te redépose sur moi et sans aucune pudeur, retire le haut de ma chemise de nuit. Mes seins se dévoilent, énormes, prêts à t’accueillir pleinement. Spontanément, tu cherches à téter, je trouve cela adorable, je rêvais de ce moment d’intimité depuis des mois. Tu trouves mon téton, tu l’attrapes goulument et moi, ça me fait mal.

– C’est normal que ça me fasse mal ?

– Bien sûr, Madame, ça va passer dans quelques jours. On vous donnera une pommade apaisante.

Elle me dit ça comme si j’étais une gamine de cinq ans. Je me sens débile, profondément débile.

Je te vois t’endormir au bout d’à peine cinq minutes, lovée contre moi, tu sembles si bien. L’infirmière te reprend et te dépose dans ton berceau. J’aurais aimé te garder contre moi, Dieu sait à quel point tu ne me dérangeais pas. L’infirmière tend à James la pommade en lui faisant un clin d’œil :

– Ça c’est pour monsieur se faire plaisir en soulageant sa femme !

Classe ! Elégant ! Raffiné ! Tout ce que j’aime !

Je m’endors.

Je suis réveillée par ses satanées contractions utérines. Non seulement, la césarienne ralentit ma montée de lait et j’assiste impuissante à mon bébé qui hurle sur mon sein tellement elle a faim mais, en plus, le moindre geste, la moindre toux me donne la sensation que ma cicatrice s’ouvre et tout mon ventre avec. Chaque tétée est un supplice et ravive le peu qui a cicatrisé. Je serre les dents. Encore. J’évite de croiser James qui semble croire que ma tendance à simuler est revenue à la charge.

Mais il me suffit de poser mes yeux sur toi, Mon Amour, pour que je comprenne pourquoi tous ces abrutis disent qu’on oublie la douleur de l’accouchement.

On n’oublie pas, on la tait comme une prière de peur que cette plainte pour un si grand bonheur se mue en drame.

On n’oublie pas. On se terre et on apprend à vivre avec.

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