L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)

Acte 14 - Prédation maternelle

ACTE 14

 

Prédation maternelle

 

Je me suis réveillée le plus tôt possible, consultant nos téléphones, espérant (ou désespérant ?) de ne pas avoir reçu de coup de fil de mamie pour me dire que Joséphine ne parvenait pas à s’endormir sans moi, qu’elle était inconsolable. Rien.

Petit pincement au cœur vite surmonté à l’idée que je peux prendre une douche aussi longue qu’enchanteresse. Je profite certes mais tu ne quittes pas mes pensées. Qu’es-tu en train de faire ma chérie ? J’attends les neuf heures réglementaires, heure à laquelle une personne d’un certain âge estime qu’une autre personne peut prétendre à l’appeler ou se rendre à son domicile. Je fais un rapide calcul sur le temps que je vais mettre jusqu’à la maison des parents de James afin d’arriver pile à l’heure. Encore quatre minutes de patience.

Je me décide à prendre la route. Il est neuf heures tapantes quand je frappe à la porte, toute sautillante de bonne humeur à l’idée de combler mon manque d’amour. Lorsque j’arrive, personne ne répond. Je sonne à nouveau. Après quelques secondes de patience, je décide de contourner la maison pour accéder au jardin, mes beaux-parents étant de fervents partisans du gosse profitant du moindre rayon de soleil. Et je t’entends. Je t’entends gazouiller. Je te vois dans ses bras à Elle. Tu sembles si heureuse à ses côtés, tellement sereine. Et en un instant, je te déteste pour le tableau auquel tu m’obliges à assister.

*

* *

Face à ta conduite exemplaire, tes grands-parents nous ont proposé de nous soulager. Ce furent leurs mots. C’est peut-être bien la preuve que tu es un fardeau, non ? Désormais, ils te prendront chaque samedi soir. À partir de ce jour, je te récupère le dimanche matin, totalement rayonnantes toutes les deux. Et puis, à peine sommes-nous arrivées que tu te mets à pleurer, que tu gigotes dans tous les sens. Que cherches-tu à me faire comprendre ? Que tu es mieux sans moi ? Qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi ! De plus en plus souvent ! Petit insecte totalement imprévisible ! Tu as le don de me faire passer du rire le plus extraordinaire à la colère la plus froide jamais connue auparavant. Jamais je n’avais ressenti une telle ambivalence, une telle fureur d’embrasser et de secouer en l’espace parfois de quelques minutes.

Tu es là, tu as cessé de pleurer depuis quelques minutes. J’ai cru avoir eu le geste de trop face à mon impuissance pour combler tes larmes. J’attends que James arrive pour prendre le relais. Je décide de me faire couler un bain. Ma vie est devenue un marathon auquel je ne me suis jamais inscrite. Je n’en peux plus. Je ne comprends pas. Je ne me reconnais plus. Je te regarde me scruter, tu sembles réfléchir autant que moi à la galère que nous vivons. Tu as perdu un peu de poids, le pédiatre m’a dit de faire attention à toi. Encore. Tu rechignes tes biberons, tu pleures de moins en moins mais je sens que c’est ta façon à toi de me faire comprendre que tu me détestes, que tu sais au plus profond de toi que je suis une mauvaise mère. En cessant de t’alimenter ou de gazouiller, tu veux le leur montrer à tous. Je veux reprendre ma vie d’avant, ma vie avant toi. Tu as détruit ma vie. Il faut que l’une de nous deux disparaisse de la vie de l’autre, s’éteigne tout simplement, pour que l’autre soit à nouveau dans la lumière. L’une de nous doit mourir. Et là, cette phrase que vous m’avez tous répétée au fil des mois frappe mon esprit embué : c’est elle avant toi.

Le bain est prêt.

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XX

Il est parfois des évènements anodins qui transforment une relation tumultueuse en un nouveau départ sous les feux de l’apaisement. Les semaines avaient filé, chacun se débattant avec ses angoisses et ce nouveau rythme qu’un divorce allumé par la trahison déclenche. James débarqua un samedi, après avoir été recherché (et regardé !) Samuel au foot. Le petit garçon le suivait avec un entrain, certes pas inhabituel chez lui (il était inépuisable !) mais tellement survolté que Victoire crut un instant que James allait lui annoncer qu’il avait été sélectionné pour jouer dans une équipe nationale :

– Je viens de parler avec le coach ! Mais quel sale con ce type !

– Ravie que tu aies la même opinion que moi. Laisse-moi deviner : il t’a cassé les pieds pour quelque chose que j’ai oublié ? C’était quoi cette fois ? Un certificat non remis ? Je n’ai mis qu’un seul des deux protège-tibias ?

– T’as oublié de signer l’autorisation de participer match amical et il refusait que je le fasse à ta place ! A l’écouter soit je devais te le rendre soit en compléter un à mon nom.

– Et tu as pris quelle option ?

– Option poing dans la figure ! répondit James, affichant le visage du guerrier luttant pour sa survie et celle des siens.

Victoire se tourna vers lui, décontenancée :

– T’es sérieux ? Pourquoi t’as été aussi loin ?

– Il a dit que tu avais deux neurones.

– Il n’est pas très loin de la vérité, rétorqua-t-elle en levant les yeux au ciel.

– Ouais mais ça, il n’y a que moi qui ai le droit de le dire…

Ils échangèrent un regard complice, renvoyant aux milliers d’autres qu’ils avaient eus pendant leurs treize années de vie commune. Le premier depuis leur séparation, éteignant un peu tous les échanges haineux dans lesquels ils se lançaient sans arrêt. S’ils avaient encore été un couple, James aurait déposé un léger baiser sur ses lèvres et son cœur à elle aurait gonflé d’un seul coup. Son cœur à elle gonfla malgré tout, bien caché derrière sa poitrine sous sa cage thoracique à l’idée qu’il l’avait défendue. James qui se bat ? Elle le connaissait pourtant conciliant à l’extrême, préférant obstinément le silence à la bagarre. Ce moment d’apaisement leur faisait du bien, il laissait la possibilité que les meurtrissures pouvaient se refermer. Un jour. Avec le temps. Se refermer, pas se réparer. Pas comme une réconciliation le permet mais plutôt comme un deuil.

L’acceptation.

Pas le renouveau.

– Et il n’a pas répliqué ?

James se mit à pouffer de rire, Samuel dont l’enthousiasme débordait sur ses traits intervint :

– On ne lui en a pas laissé le temps, maman ! T’aurais vu ça maman : papa a frappé si fort que le coach est tombé et nous, on a détalé !

Le grand homme semblait fier du ton avec lequel son fils racontait l’histoire. Ce petit garçon n’y avait vu aucune lâcheté contrairement à son père (son père !) et n’en avait retenu que le bon : son père était le héros qui avait défendu sa maman ! Victoire se mit à rire mais crut bon d’ajouter, sur un ton faussement réprobateur :

– J’en conclus que c’est à moi de conduire Sam dorénavant au foot ?

– Non, maman s’il te plait, plus de foot ! Pitié !

James et Victoire se regardèrent, il faudrait qu’ils discutent de ça même si la conversation était maintes fois venue sur le tapis : Samuel était comme sa mère, un intellectuel pure souche. Il voulait jouer aux échecs ou faire des maths, là où son père avait refusé d’en démordre qu’un garçon se devait d’appartenir à une équipe. Elle avait donc conduit leur fils chaque semaine sur un terrain boueux, soufflant tous deux face à l’absence de sens de cette activité. Le jeune garçon avait également hérité du caractère solitaire de sa maman, fuyant les relations sociales. Il ne connaissait d’ailleurs aucune amie à sa mère et s’était étonné de trouver des photos de sa jeunesse, entourée de femmes, toutes souriantes. Il lui avait demandé ce qu’elles étaient devenues, elle avait haussé les épaules, concluant simplement que le temps les avait éloignées l’une de l’autre. Mais Sam savait (ou préférait croire) que sa mère ne voulait être qu’avec eux et qu’ils étaient tout son univers.

À la moue dubitative de James, Victoire sentit la réussite pointer le bout de son nez : Sam apprendrait dorénavant les échecs. Il fallait de toute façon que James se rende à l’évidence. Le seul spectacle de son fils en train de se ronger les ongles plutôt que de regarder la balle sur le terrain lui avait arraché une envie de sarcasmes qu’il avait tus.

James repartit, prenant soin de dire au revoir à chacun. Il ne les prendrait pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il avait décidé qu’il était temps pour lui d’aller de l’avant et de faire de nouvelles rencontres.

Les contacts pour entamer la procédure de divorce avaient été pris, il n’était plus qu’une question de temps avant que tout cela soit officialisé. La maison avait été mise en vente, et l’expert immobilier avait prédit une vente expéditive. James savait par ses enfants que Victoire avait trouvé un appartement non loin de leur école et de son travail. Il avait prévu d’attendre la confirmation de la vente pour chercher à son tour un logement. Il voulait encore laisser à ses enfants le loisir de profiter d’un jardin. Bien que ses affaires soient florissantes, la garde alternée lui imposait de diminuer ses heures de travail et il devait renoncer à certains chantiers. À un moment, il avait pensé déléguer un peu à son ami Harry mais il savait pertinemment qu’il devrait tout de même finaliser et vérifier chaque projet s’il voulait s’assurer que son entreprise garde sa réputation et il ne le souhaitait pas. Il voulait être disponible pour ses enfants et se consacrer à lui-même le reste du temps. L’argent n’était pas une fin en soi (ne l’était plus), il avait été le refuge d’un homme blessé face à une femme devenue une étrangère. Tout avait été si vite entre eux. Tellement persuadés l’un l’autre qu’ils avaient trouvé leur moitié. Avec les années et les enfants, chacun avait développé une personnalité méconnue de l’autre, très loin de ce qu’il avait vendu à l’autre.

Finalement, cette séparation était inéluctable. Telle était la conclusion de James. Et même s’il l’aimait toujours, il savait aujourd’hui que leur mariage était terminé.

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XXI

Le collègue et ami de longue date de James, Harry, un homme trapu aux allures parfois rustres, l’avait invité à rencontrer une femme, une amie de son épouse. James n’en avait pas spécialement envie mais il se dit qu’il ne pouvait pas continuer à ruminer l’échec de son mariage. Après tout, Victoire semblait avoir tourné la page avec une telle facilité. Les sentiments qu’elle avait dû éprouver avaient donc été bien minces pour qu’ils s’estompent avec une telle aisance.

Alors qu’il se préparait (une veste ? un T-shirt ?), il ne put s’empêcher de repenser au premier rendez-vous officiel qu’il avait eu avec Victoire, surpris lui-même qu’un tel flash-back n’avait pas eu lieu lors de sa liaison. Sa petite robe bleue qui marquait sa taille et laissait ses hanches s’épanouir avait insufflé en lui des heures de désir. Sa mine déconfite au choix du film. Son humour totalement gauche mais si craquant. Sa main dans la sienne qu’il s’était juré de tenir jusqu’à la fin de ses jours.

Arrivé chez son ami, il fut accueilli par son épouse, vraisemblablement plus que ravie de lui présenter celle qu’elle espérait être la nouvelle femme de James. Était-elle seulement au courant que James était à l’origine de l’échec de son mariage, qu’il avait à ses torts une infidélité scandaleuse ? Harry avait certainement omis ce détail ou l’avait travesti de telle sorte que l’homme en ressortait gagnant. Lorsqu’il posa les yeux sur la jeune femme, il la trouva jolie, superbement apprêtée, laissant deviner sous son cardigan crème un soutien-gorge noir. Elle le fixa avec un grand sourire puis il vit ses yeux s’élever sur sa calvitie et afficher un sourire de circonstance. Il prit ça pour un affront personnel mais il était quand même décidé à lui laisser une seconde chance. Après tout, elle était loin d’être moche et lui avait déjà trois enfants à son actif. La jeune femme passa son temps à parler. Dès qu’elle faisait mine de s’intéresser à lui, elle se renvoyait la balle, balançant son expérience, son vécu ou celui d’une telle ou d’une telle dont James n’en avait absolument rien à cirer :

– Oh, c’est vrai, vous êtes en train de divorcer ! Mon amie Jeanne aussi. La pauvre, elle est très malheureuse et bla bla bla…

Il ne savait pas s’il avait envie de lui demander de la fermer ou une furieuse envie de savoir quand elle lui balancerait qu’elle avait deux kilos à perdre et que c’était trop horrible… ou qu’elle adorait les séances de shopping et rêvait d’un dressing parce que c’est trop la classe (non, pardon le must have)… ou qu’elle était fan de perles Pandora à cent-cinquante euros le bout de métal (qu’elle portait superbement bien évidemment, on le sait : tous les hommes bandent à la vue d’un poignet perlé de motifs de princesses ou de lézards). Bref, il s’ennuyait profondément, préférant se demander ce que sa femme (car, dans sa tête, il s’obstinait à l’appeler ainsi) était en train de faire avec leurs enfants, à quel point son épouse aurait pris part à cette conversation avec un air faussement enthousiaste afin de remettre à sa place de façon peu subtile cette femme. Elle l’aurait trouvée non pas inintéressante mais trop conformiste à ce qu’on attend d’une femme et aurait certainement tenté de lui prouver par A + B qu’une femme valait bien mieux que ce qu’on lui avait lobotomisé le cerveau à coups d’Instagram. Lui aurait souri, se disant qu’elle allait franchement trop loin dans ses réflexions et que son cerveau aurait dû être un peu plus anéanti par les écrans amateurs de Photoshop : ça lui aurait fait un peu plus de calme. Mais non, car à vrai dire, il adorait la plupart du temps ses conversations totalement délirantes sur un sujet tellement éloigné de leur vie quotidienne, leurs prises de tête au sujet d’une nouvelle info qu’elle avait lue sur internet. Ses dernières révélations sur les vaccins tueurs abolirent leur vie sexuelle pendant deux semaines et il fut incapable de boire de l’eau courante après ses recherches sur le fluor. Elle aurait conclu la soirée en ayant réussi à ce que cette femme ne dorme pas de la nuit en pensant à cette nouvelle version d’elle-même qu’elle venait d’entrapercevoir et Victoire se serait sentie pousser des ailes, convaincue d’avoir fait sa BA mensuelle. James se serait dit qu’elle avait bien pourri l’existence de cette femme qui n’avait rien demandé.

James vida la bouteille de vin et ne dit rien quand il sentit cette femme dont il avait oublié de retenir le prénom poser sa main sur sa cuisse. Il avait juste envie de boire encore un peu pour s’habituer à ce qu’une autre main l’envahisse dans son intimité. Au moins, le peu de sens de conversation qu’elle avait lui permettait de se vider la tête totalement. Pourtant son esprit restait envahi par Victoire : son parfum, sa peau, son rire trop franc, trop honnête, sa façon de balancer ses cheveux en arrière et de lever les yeux au ciel quand il l’avait contrariée. Dieu seul sait à quel point il l’avait vu faire ce mouvement de tête, Dieu seul sait à quel point il savait qu’il passerait un mauvais quart d’heure quand elle avait fait ça.

Et pourtant…

Et pourtant qu’aurait été leur vie si elle n’avait pas eu l’idée de le rejoindre ce soir-là ? Une seule décision peut chambouler vos vies à jamais. Il voulait se dire qu’ils n’étaient plus heureux ensemble, qu’ils s’étaient perdus dans la misère de la routine, que tout cela avait du sens. Mais le simple fait qu’elle ait voulu le surprendre ce soir-là prouvait qu’à ses yeux l’amour était toujours présent et il n’en prenait conscience que maintenant. Si un battement d’ailes de papillon au Brésil pouvait provoquer une tempête au Texas, son infidélité à lui avait provoqué l’effondrement de tout son monde, entrainant dans son sillage sa vision sur sa femme, ses enfants, ce qu’avait été sa vie.

Cindy (au moins avait-il enfin retenu son nom) continuait de déblatérer à tort et à travers, s’écoutant un peu trop au goût de James. Il se contenta de hocher la tête de temps à autre ou de placer un grognement qui ressemblait à une écoute attentive, préférant de loin se focaliser sur ce qu’il ressentirait si la main de cette femme remontait un peu plus le long de son entrejambe…

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