L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)
Acte 12 - Survie maternelle
ACTE 12
Survie maternelle
Je t’aime, je t’aime tellement. Chaque battement de mon cœur t’est destiné, chaque respiration est faite pour sentir ton doux musc de bébé potelé. Je veux juste te garder, posée dans le creux de mes bras et te dévorer encore et encore des yeux jusqu’à ce que tu t’assoupisses de bien-être.
C’est sans compter sur l’arrivée de l’infirmière… Quand elle t’a vue lovée contre moi, elle m’a encore réprimandée ! Mais qu’est-ce que ça peut lui foutre que tu te sois « encore » endormie dans mes bras et qu’« encore » une fois je ne t’ai pas déposée dans le petit lit juste à côté ? Elle a déjà essayé de se lever avec le ventre coupé en deux et un bébé de quatre kilos dans les bras cette grosse truie ?
– Oh pour ce que j’en dis Madame, vous faites ce que vous voulez ! C’est vous qui le paierez plus tard…
Connasse. Casse-toi !
James me fixe en pinçant des lèvres. Je sais ce que cette grimace signifie : il pense qu’elle a raison. Elle a raison ? Il te prend délicatement, tu grimaces, t’agites un peu et quand il te redépose, il te coince dans un essuie comme un cocon. Tu sembles bien. Je semble si remplaçable. Moi ou un essuie, tu ne vois même pas la différence…
– Tu vois, elle dort parfaitement seule. Elle est bien et calme, a voulu me rassurer James.
Un doute m’envahit. Certes, il est prévenant mais sa tendance à croire qu’il a reçu un mode d’emploi de parentalité pendant que j’accouchais m’agace profondément. Il entrouvre cet espace pénible que j’ai découvert au fil des mois de cohabitation : il croit toujours mieux savoir que tout le monde, moi en particulier. Quand j’en ai parlé à Sarah, elle en a ri :
– Bienvenue dans la vie de couple, ma belle ! Les aléas où tu apprends à vivre avec les défauts de chacun. Et crois-moi, moi qui te connais mieux que personne, je suis certaine que cet homme est un as de la conciliation et du compromis !
Ils sont venus, ils ne m’ont pas adressé un regard. Ils se sont directement dirigés vers la petite nurserie de ma chambre, là où tu dormais et t’ont réveillée sans ménagement pour te prendre dans leurs bras. J’ai regardé James, le suppliant d’intervenir. Il a baissé la tête en haussant les épaules et les a rejoints. Tu dormiras plus tard. Tu es passée de bras en bras : dix bras au total alors que tu pleurais de sommeil. Tu as été aspergée de flashs. Quand j’ai dit que tu pouvais avoir mal aux yeux, toute sa famille m’a ri au nez et a continué. Sa mère m’a regardée et m’a rétorqué :
– C’est bon, c’est pas pour une photo ou deux, c’est notre petite-fille tout de même !
Je n’ai rien dit. Ma capacité à me taire devant eux est la preuve que je ne suis plus comme avant. Comme toujours, James n’est pas intervenu. Encore une autre facette à devoir vivre avec : il y a mon James, l’homme doux, prévenant, adorable et prêt à donner sa vie pour me satisfaire. Et puis, il y a leur James, adulte coincé à l’âge de sept ans, le côté végétatif à la place de la morve, totalement incapable de prendre ma défense voire s’abstenant de tout acte de tendresse à mon égard quand ils sont là (sait-on jamais que l’affection c’est contagieux !)
J’ai juste envie de pleurer, juste envie de te serrer dans mes bras. Juste envie que ton père se lève, cesse de rire bêtement aux blagues débiles de son géniteur et te rende à moi. Je suis incapable de me lever, et je pense que ces abrutis en profitent tous. C’est censé être le plus beau jour de ma vie et j’ai envie de pleurer. Les larmes montent. Non, je ne veux pas pleurer devant eux. Les larmes coulent et personne ne les essuie. Même mon mari préfère m’ignorer face à ce moment intense de complicité familiale. Maman n’est plus là, papa n’a pas le temps aujourd’hui. Je pensais avoir trouvé en toi et en James mon unique famille et je constate avec un immense chagrin que cette famille se désolidarise dès que sa famille à lui arrive !
Dès qu’ils sont partis, James s’est tourné vers moi :
– C’est bon, t’as fini ton drame ? Ils sont partis, tu peux arrêter !
– Quoi ! Mais je…
– Tu quoi ? Tu n’étais pas au centre de l’attention pour une fois ?
James est furieux. Je pleure de plus belle.
– Mais non, ce n’est pas ça mais tu as vu comment ils l’ont traitée ?
– Pardon ?
– Elle dormait James ! Elle dormait et ils l’ont réveillée ! Elle pleurait et ils n’en avaient rien à faire et…
– Ça va ! Elle ne va pas mourir parce que MA famille, SA famille avait envie de la voir ! Ça aurait été ta mère, tu n’aurais rien dit !
Et il est parti en claquant la porte, me laissant me noyer dans mes larmes. Si ça avait été ma mère, je n’aurais rien dit ? Oh si, j’aurais dit. Je l’aurais peut-être appelée quelques heures après l’accouchement pour être certaine qu’elle ne débarque pas trop tôt. Je suis quelqu’un d’abominable. Lui l’est peut-être un peu plus que moi de la citer alors qu’elle n’est même plus là pour se défendre.
La nuit a été chaotique. Joséphine s’est réveillée toutes les heures. À une heure du matin, l’infirmière en a eu marre de m’aider à l’allaiter car je n’arrivais pas à l’attraper de mon lit. Alors, elle m’a dit sans ménagement :
– Bon, ça semble évident que vous n’avez pas de lait. Je vais l’emmener à la nurserie pour lui donner un biberon et vous laisser vous reposer. Je vous la ramène demain matin.
Son regard se voulait bienveillant. Je sais qu’il n’y avait aucune intention méchante dans cette décision alors je ne m’y suis pas opposée. Elle devait savoir mieux que moi après tout. Je n’ai pas été capable de m’endormir immédiatement : j’ai pensé à toi. Je t’imaginais me cherchant dans tes hurlements, te croyant abandonnée à jamais et puis mon chagrin m’a fait sombrer dans un profond sommeil.
Quand je me suis réveillée, ils étaient revenus. Ils étaient autour de moi avec Joséphine dans leurs bras. Le père de James s’est tourné vers sa femme en riant et lui a sorti :
– Eh beh ! Maman ! La vie est belle ! De notre temps, c’était pas question de refourguer le gamin aux autres pour pioncer !
Connard.
James s’est tu.
Connard.
James est parti en même temps qu’eux, prenant quand même soin de te déposer dans mes bras. Il a juste déposé un baiser sur ton front. Puis, il a levé les yeux sur moi avec un regard désapprobateur. Je sais qu’il pense que je suis une mauvaise mère. Il s’est enfin rendu compte de ma nature profonde et c’est à cause de toi. Mais, là tout de suite, je m’en fous. Qu’il se casse. Je suis blottie contre toi, ma respiration est fluide, le temps s’est arrêté.
Nous avons passé toute la journée ensemble, saluant les amis et ton papy au gré des visites. Tu as été incroyablement gâtée. Et sage aussi ! Quel petit bonheur tu es ! Ton grand-père a même dit que tu avais mes traits. James n’est pas revenu. Un coin de ma tête s’obstine à le soupçonner de vouloir divorcer et t’enlever à moi.
Nous avons passé une partie de la nuit ensemble. J’ai dormi comme un bébé, aussi bien que toi. Je me délectais de tes petits sourires dans ton sommeil et puis je me rendormais, prête à dégainer un sein si besoin. L’infirmière est arrivée vers une heure du matin, visiblement contrariée de voir mon sein enveloppé de ta bouche :
– Madame, pourquoi vous obstiner ? Vous avez bien vu qu’elle a perdu du poids !
Je me suis tue face à l’inéluctable vérité. Elle t’a retirée délicatement de mes bras, tu t’es mise à pleurer. Un biberon et ton chagrin de me perdre s’est perdu dans ton sommeil.
Lorsque James est arrivé, il semblait tout calme. Il t’a regardée avec adoration.
– L’infirmière m’a dit que tu t’étais endormie avec la petite dans les bras ?
Cafteuse, ça sent le reproche.
– Et la mort du nourrisson t’en fais quoi ? T’es au-dessus de ça aussi ?
J’ai tenté en vain d’expliquer que tu avais l’air si bien la nuit, que tu ne pleurais pas. C’est faux, je mens et même si je ne mens pas, j’ai tort. Je suis dans l’erreur, j’ai tout faux. Sur toute la ligne, je ne suis pas une bonne mère. Je vais faire de toi une capricieuse, une dépendante affective qui souffrira toute sa vie ! Non, je ne veux pas ça, pas ça pour toi, je veux que tu sois forte, la plus forte, la meilleure. Oui, c’est ça, je veux te donner le meilleur. Et le meilleur a un prix : tu dois pleurer.
Si la maternité m’a détruite, la paternité a fait émerger en lui un être que je ne connais visiblement pas. Un être capable de me fustiger sur la place publique au nom de ton bien-être. Une part de moi le soupçonne de s’être fait monter le cerveau par sa mère, une autre se dit qu’il a dû tout simplement se renseigner davantage que moi sur les premiers jours d’un bébé.
Alors, je me résigne :
– Ça va, c’est bon. Je ne le ferai plus.
Il est temps de rentrer à la maison, d’emballer nos affaires.
Lorsque j’arrive, James a « délicatement » pris soin de balancer la manne de linge propre sur notre lit, juste au cas où j’oublierais de ranger les vêtements. La maison semble anormalement propre, cela tient du miracle. Je suis ravie qu’il y ait pensé. Quand j’ouvre le frigo et que je le vois immaculé, le déclic se fait :
– Ne me dis pas que ta mère a fait le ménage ici ?
– Oui, je sais, elle est merveilleuse ! N’oublie pas de la remercier.
Et il part te rejoindre. Je ne sais si sa demande de remerciements est ironique, je sais juste que ma belle-mère doit en ce moment même se délecter auprès de son mari, de ses amis voire de la terre entière en racontant l’état de mon frigo avant qu’elle ne le nettoie. Si elle a en plus fait le four (jamais nettoyé après mes essais culinaires) et l’armoire à épices (jamais nettoyée non plus après avoir renversé un tas de farine, sucre et j’en passe), je meurs de honte.
J’ouvre l’armoire. J’ouvre le four. J’ai envie de mourir.
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