L'art délicat de se séparer avec fracas (French Edition)

Acte 21 - Et la lumière fut

ACTE 21

 

 

Et la lumière fut

 

Et je me retrouve donc là, avec une parfaite inconnue à siroter un thé accompagné d’un macaron à la fraise. On se raconte nos vies, nos jobs, nos enfants ponctuant d’un Monsieur ou ce salaud quand on évoque leur père. Le plus drôle, c’est que notre point commun principal réside dans le misérabilisme de nos vies.

Maman célibataire depuis deux ans, Emilie Jenkins a deux garçons nés de deux unions.

Elle avait tenté le grand amour une première fois à vingt-quatre ans avec un homme qui avait la main et la boisson légères.

Décidée à ne pas offrir ce modèle à son enfant, elle avait rencontré un homme qui lui avait fait croire que l’amour était plus grand qu’une gifle et l’avait convaincue de divorcer de ce qu’elle pensait être un gros abruti.

Au bout de quelques mois de parfait amour, elle mit des mots sur son malaise ou tout au moins comprit que son chéri aimait lui distiller des doutes sur toutes les qualités qu’elle avait à coup de petites remarques acerbes, tantôt sur ses capacités intellectuelles tantôt sur sa poitrine trop opulente à son goût. Elle finit par absorber son mal-être en même temps que de belles quantités de nourriture, ce qui augmenta les remarques de son conjoint sur son physique. Elle tomba enceinte, persuadée qu’un fils les unirait à jamais : elle, petite et grosse chose monstrueuse et, lui, le seul homme capable de l’aimer.

Ce fils tant aimé ne renforça rien, mais offrit une nouvelle occasion de la rabaisser. Elle eut enfin le déclic quand il commença à mettre en doute la virilité de ce fils qui n’était pas le sien à coups de « chochotte » et autres mots virulents censés l’endurcir un peu. L’enfant, toujours collé à sa mère, se révéla plus sensible que mâle à toute épreuve. Emilie, décidée qu’il était temps de lui offrir au moins à lui une chance de ne plus subir ces propos orduriers, partit deux enfants sous le bras.

Le premier père fut bientôt aux abonnés absents, se contentant de payer une misérable pension alimentaire.

Le deuxième lui enleva sans ménagements son fils une semaine sur deux, n’en ayant que faire des larmes de la mère et de l’enfant alors à peine âgé de quinze mois, provoqués par ces trop longues séparations. Elle avait passé de longues soirées avec son ainé. Elle, pleurant son bébé parti, lui, pleurant l’absence d’un père violent.

Deux années étaient passées, la guerre était restée ouverte, petit bonhomme lui rapportant régulièrement les mauvais mots de son ex-mari à son égard. Son plus grand fils, lui, se battait contre lui-même pour ne pas reproduire le schéma paternel et sombrait peu à peu dans des crises violentes au moindre prétexte. Seuls ses grands-parents parvenaient encore à le contrôler. Emilie le déposait régulièrement chez eux pour pouvoir souffler, aujourd’hui était sa journée. Une journée à se consacrer à elle-même et à oublier le quotidien.

À la fin de son histoire, je n’ai qu’une envie : envoyer un merci à James pour cette séparation sans trop de dommages. Parfois, il m’arrive de me demander si notre séparation était une bonne décision, si je n’avais pas agi sous le coup de la colère, avec la peur au ventre de sombrer dans une spirale infernale à l’image de ma mère. Et si j’avais eu tort ? Après tout, James avait affirmé avoir rompu le jour même avec son assistante et je ne lui connaissais pas spécialement de liaisons, même si le préservatif trouvé par Louisa semble me donner tort. J’étais d’ailleurs sa deuxième relation et je m’étais toujours demandé comment une personne pouvait normalement certifier avoir trouvé la femme ou l’homme de sa vie après avoir si peu expérimenté le sexe opposé. Il m’avait rassurée sur ce point pendant des années mais peut-être avait-il oublié de se rassurer lui-même ? Il y a quelques temps, nous avons voulu discuter à pas feutrés sur la possibilité pour chacun de refaire sa vie, il m’a répondu sobrement en fixant son verre de vin :

– Quand je regarde autour de moi, peu de gens semblent avoir connu le grand Amour. Quelle est la probabilité que je le connaisse encore une fois alors que je l’ai connu pendant treize ans ?

Il avait bu son verre d’une traite, avait appelé les enfants et était parti me laissant avec un demi-sourire et des souvenirs heureux plein la tête. J’aurais aimé être capable de le rattraper mais mon orgueil mal placé et ma peur d’être rejetée avaient eu raison de moi.

Emilie me raconte sa vie et une part de moi l’envie pour m’avoir raconté son histoire sans avoir versé une larme. J’en viens à me demander si elle en a versé une fois dans son existence tellement son côté positif semble primer sur tout. Je passe mes soirées en solo à ressasser le passé, me demandant ce qu’il serait advenu de notre couple si je n’avais eu l’idée saugrenue de le rejoindre au bureau. Aurais-je fini par l’apprendre ? M’aurait-il quittée pour elle ? Je ne le saurais jamais mais je ne peux m’empêcher de me dire que tout ça est vraiment du gâchis. Je me retrouve en face d’une femme qui a le même âge que le mien, des déboires amoureux à revendre et qui, pourtant, arbore un formidable sourire. Rien ne semble façade chez elle : elle est persuadée que tout a un sens et que tout s’arrange toujours.

Je suis un peu gênée de raconter ma rupture avec James, prenant conscience que mes problèmes à côté des siens sont des broutilles. Emilie m’écoute et prend un air compatissant. On ne commande pas un deuxième thé, chacune ayant abordé la restriction financière qu’apportait une vie solo avec enfants. Même si je ne suis pas à plaindre non plus (mon salaire d’agent immobilier est confortable), mon train de vie a rudement baissé.

Nous nous quittons, toutes deux satisfaites de cette rencontre fortuite, échangeant nos numéros et nous promettant de nous revoir bientôt. Mon cœur est rempli d’un trop plein de bien-être et dans mes oreilles résonnent le rire si expressif d’Emilie.

Il est dix-neuf heures, je décide d’envoyer un message à James pour voir si je peux passer voler un baiser aux enfants. Arrivée devant chez lui, il m’attend avec Louisa dans les bras, prête à se jeter sur moi :

– Je crois qu’elle n’a pas très envie de rester avec moi ce soir.

– Tu veux que je la reprenne ? (Je meurs d’envie de la reprendre et de dormir collée à elle)

– Si ça te va, ça me va. Alors Louisa, tu veux repartir avec maman ma puce ?

Notre petite bouille d’amour hoche la tête et enfouit son visage dans mon décolleté. Je la vole pour la soirée, son frère et sa sœur la rejoindront demain après-midi. En mettant Lou dans son siège auto, je regarde mes deux ainés : qu’est-ce qu’ils grandissent ! Comment est-il possible que je sois la mère de si grands enfants ?

Oui, c’est vrai. J’ai presque quarante ans… Et une vie entière à réinventer.

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XXVII

 

On ignore nos combats, cette lutte incessante que chacun mène jour après jour pour ne pas se laisser aller dans ses travers. Ne pas hurler sur un enfant qui a dessiné sur un mur. Ne pas démolir le rétroviseur d’un automobiliste un peu trop zélé. Se taire face à l’amour qui se meurt.

On ignore nos démons. En particulier celui qui nous contraint à nous oublier sous le poids de la parentalité. Il est parfois né d’un homme qui a souffert enfant et préfère se persuader qu’il n’a aucune responsabilité puisque sa femme occupe le rôle pour deux. Il peut découler d’une femme dont l’enfant intérieur pleure la perte de son plus grand repère, celui qu’elle appelait maman.

On ignore que nos cœurs continuent à battre, peu importe les combats que l’on croit perdus. Il est là, encore plus, et cogne un peu plus fort dès qu’une émotion s’installe en son sein. Il est là pour nous rappeler que son unique fonction est de nous maintenir en vie, de nous faire nous sentir vivants.

Mais comment se sentir vivant quand une partie de nous ne vit plus sous le même toit, qu’on continue de l’aimer mais que la douleur nous contraint à feindre que non ? Tout sauf raviver la souffrance, celle-là même née par ceux qui nous ont mis au monde.

Les minutes s’écoulent, se transforment en heures. Les heures deviennent des années et seul le miroir nous fait prendre conscience que le temps a passé, que les choses ne sont plus. La vie est éphémère, faite pour en tourner les pages. Finalement, les silences laissent un inévitable droit à l’interprétation et James et Victoire avaient comblé les vides comme ils avaient pu, avec leur passé et leur filtre.

Si James était capable de réinventer sa vie, il était temps que Victoire en fasse autant. Cependant, quand Victoire avait découvert le préservatif, la culpabilité de James vint envahir de doute la décision de Victoire. Aussi, il lui proposa d’aller voir un thérapeute conjugal avant d’entamer la procédure de divorce. Après maintes supplication, Victoire finit par accepter.

A peine arrivés, Victoire lança les hostilités en racontant la trahison de son mari. Chacun put exprimer son ressenti. Il fallut se rendre à l’évidence que raviver la flamme semblait peine perdue. Oui, la liaison de James fut le déclencheur de leur séparation. Oui, il avait été un salaud de tromper sa femme avec une assistante pendant qu’elle gardait leurs enfants sagement à la maison. Oui. Oui. Il savait tout ça, l’admettait sans concession mais estimait encore aujourd’hui que s’il était allé voir ailleurs, c’était aussi parce que son couple allait mal. Il avait tenté de recoller les morceaux, s’était platement excusé -°trop à son goût. Mais les dix pas qu’il avait tenté vers elle n’avaient pas suffi à donner envie à Victoire d’en faire un seul.

Juste un. Une étincelle dans le regard. Des lèvres pincées en guise de regret. Des joues qui rosissent car elles espèrent. Ou une poignée de mains que seul leur amour commun pouvait sceller à jamais.

Un seul rendez-vous et c’était trop pour elle.

Pour sa fierté.

Son égo.

Cette discussion avec un tiers permettait pourtant d’établir l’énorme malentendu sur lequel était basé leur mariage afin de repartir sur de nouvelles bases. Du moins tel était l’espoir secret de James. Espoir que Victoire prenait un certain plaisir à éteindre à coups de pelle et de mauvaise volonté.

Tous deux devaient admettre que leurs enfances avaient marqué la vision de chacun sur le niveau de bien-être dans leur couple. Elle, élevée dans la souffrance de l’amour, habituée aux disputes et aux cris, n’avait vu aucun signe précurseur dans leur mésentente sur des sujets qu’elle estimait sans importance. Lui, élevé dans la soumission de la femme et la résignation d’un couple à envisager la vie à deux comme une obligation, voyait leurs disputes comme le signe d’un mal-être profond, une discordance continuelle qu’il fallait affronter semaine après semaine.

C’est alors que le thérapeute émit une proposition qui sonna comme un affront, une attaque. Lorsqu’il fut question d’évoquer l’adultère de James comme une erreur peut-être pardonnable, Victoire ne voulut rien entendre si ce n’est le propre son de sa voix étranglée par les cris.

– Victoire, nous commentons tous des erreurs, tempéra l’homme. Pensez-vous être capable de voir l’infidélité de votre mari comme telle ?

– C’est une blague ! Non mais vous plaisantez ! Et on vous paie pour raconter des trucs aussi scandaleux ?

– Madame, nous pouvons parfaitement rester calmes et…

James sourit à l’intervention du thérapeute puis il baissa les yeux. Cet homme ne connaissait pas encore Victoire et sa capacité à être choquée par n’importe quoi. Il allait probablement découvrir dans les secondes à venir toute sa verve délicate et imagée et une part de James se réjouissait à l’avance de ne pas en être la cible.

– Restez calme ? Ben voyons ! Je parie que si James avait été une femme, vous n’auriez même pas suggéré un dixième de ça ! C’est facile de se rallier à la cause de son genre !

James passa une main sur son visage, hésitant à intervenir.

– Victoire, s’il te plait, assieds-toi…

– Oh évidemment, toi tu dois être bien content ! Vous savez quoi, tu peux aller te faire voir !

Elle se tourna vers l’homme décontenancé derrière son bureau, le regarda avec dédain avant de lui balancer :

– Et tant qu’à faire, vous aussi ! Vous êtes vraiment tous les mêmes !

Elle se leva de façon brutale. Avant de partir, elle déclara sans même se retourner :

– Je t’avais dit que ça ne servirait à rien. J’ai assez perdu de temps et je ne veux plus jamais qu’on en parle. Nous deux, c’est fini. Point.

James ne prit même pas la peine de relever, cachant sa peine sous l’agacement. Elle partit sans même dire au revoir. James comprit que la séparation était désormais définitive.

*

* *

Aussi étrange que cela puisse paraitre, cette unique consultation avait certes mis le point final à leur mariage mais également à l’amertume ambiante. Il ne servait plus à rien de se chamailler, tout avait été dit. James et Victoire devaient à présent faire le deuil de leur couple. Cependant, il leur parut évident qu’ils se devaient de rester une famille. Il leur arrivait encore de se regarder de haut. Peut-être aussi de se délecter d’une anecdote croustillante sur l’autre. Parfois un petit coup bas pointait le bout de son nez. Chacun marchait sur des œufs pour ne pas faire ressurgir les rancœurs du passé. Quoiqu’il en soit, l’heure était à l’équilibre.

Victoire avait imposé une garde alternée mais avec le temps, ils avaient assoupli l’horaire afin de permettre à leur petite dernière de ne pas être éloignée de l’un de ses parents trop longtemps. La petite ne se réveillait plus pour réclamer sa mère et chacun d’eux passait voir ses enfants chez l’autre quelques minutes tous les soirs ou leur passait un coup de fil.

Ce soir, James avait ses enfants. Il leur avait préparé un potage maison, une recette piquée sur internet et en avait même mis un peu dans une boite pour faire goûter à son ex. Une part de lui éprouvait une réelle fierté d’être ainsi capable de concilier vie de famille et travail en tant que papa célibataire.

Il était en train de préparer la vaisselle à nettoyer au rythme des deux ainés qui lui apportaient les éléments du repas laissés sur la table. Quand ils eurent terminé de débarrasser la table, Joséphine s’exclama :

– Papa ! On prend Louisa dans la chambre ! On va jouer sur l’ordi !

James revint dans la salle à manger pour passer un coup d’éponge sur la table. Il remarqua qu’après plusieurs mois de cohabitation, ses deux ainés n’avaient toujours pas assimilé que débarrasser une table signifiait enlever les verres, les sauces et le repose-plat. Bien qu’agacé, il préféra se taire. Il valait mieux éviter le conflit. Certains penchants restaient tenaces, collé à votre personnalité, tellement englués dans votre être que vous ne les voyez même plus comme des travers. Joe entrait de plus en plus dans l’adolescence et bien qu’elle semblait s’être habituée au mode de garde imposé par ses parents, la guerre froide n’était jamais très loin. Cette jeune fille n’avait de cesse de l’étonner. A la fois fragile et forte. Peste et bienveillante. Redoutable d’intelligence et d’éloquence. Une mini Victoire à n’en pas douter. Hormones ou rancœur, James préférait ne pas creuser, fatigué par les journées qu’il passait avec eux trois, heureux de les avoir mais soulagé lorsqu’ils rejoignaient leur mère.

Leur mère ? Il était étrange qu’elle ne soit pas passée ce soir, ni n’avait passé un coup de fil pour dire bonne nuit. D’ailleurs, la veille, lorsqu’ils s’étaient croisés, elle était restée très évasive sur ses projets. Il ne lui avait rien demandé, bien conscient qu’une partie de sa vie ne le concernait plus. Il avait juste appris par sous-entendu peu implicites de Joe qu’elle sortait ou espérait sortir avec homme qu’elle avait rencontré avec sa nouvelle super amie. Les enfants avaient jusqu’ici été épargnés par une succession d’amants et de maitresse. Secrètement, James espérait qu’aucun de leur progéniture ne serait amené à en rencontrer.

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